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Un rêve amer

Deuxième partie

samedi 31 mai 2014, par Sylvie Terrier

La sortie de l’aéroport fait un choc à James, la chaleur est étouffante d’humidité et déclenche instantanément sur toute la surface de son dos une longue coulée de sueur. Et puis il y a cette foule, engluée dans un mouvement insensé de camions, d’autobus bondés, de mobylettes surchargées, de petites voitures à trois roues que Frédéric en riant appelle tchouc tchouc.

Ils font le trajet jusqu’à la gare des bus en taxi. Derrière la vitre fumée, James observe avec un certain effroi les fossés replis d’ordures et d’eau putride, les meutes de chiens errants, les maisons rongées de moisissure, la foule grouillante d’hommes maigres à la peau noire, de femmes en longues robes sombres, de vieillards éclopés, d’enfants à demi nus. Tout le long du chemin, d’énormes bouddhas isolés dans des cages de verre posent sur l’agitation de la ville un regard placide et détaché. James a du mal à respirer.

Frédéric le rassure.
- Colombo c’est la capitale, dit-il en souriant, mais tu verras à Trinco c’est cool, c’est mon village.

Ils passent la première nuit dans un hôtel 4 étoiles climatisé et dès le lendemain midi, ils prennent le bus. Sept heures de trajet. James pourtant épuisé par le décalage horaire ne peut détacher son regard du dehors. Il a fallu près de deux heures au bus pour s’extirper de la ville et de ses embouteillages. La chaleur à l’intérieur est suffocante malgré les fenêtres ouvertes.

Le bruit empêche parfois les deux jeunes hommes de se parler. Les passagers ne cessent de monter et descendre. Ils s’entassent, ils ont l’habitude de voyager debout. Le bus se réduit à une masse compacte et sombre qu’illumine régulièrement un sourire, car la gentillesse et la douceur des gens est évidente. Les srilankais s’adressent à James, lui demandent d’où il vient, comment il s’appelle, son métier, s’il est marié. D’un mouvement de tête ils remercient. Rien d’hostile envers lui.

James se dit que tous appartiennent au même monde, qu’ils sont tous solidaires dans ce bus qui bondit dans les trous de la chaussée et zigzague dangereusement au moment des dépassements. Dans cette communauté d’humains, impossible de se sentir seul, pense-t-il.

En découvrant Sri Lanka, James se trouve propulsé dans le sous continent indien.
Avec violence et délice.

Frédéric a raison, l’île est un jardin. De tous côtés explose une végétation exubérante. Les champs de riz vert électrique occupent les parties plates. Sur la route, des échoppes proposent quantité de légumes, de fruits, de yaourt conservé dans des pots de terre cuite. Des éléphants sauvages peuvent être aperçus des fenêtres. Le bus fait une halte. Ils boivent un verre de thé excessivement sucré, le verre colle aux doigts. James cherche un robinet d’eau fraîche. Il n’y a pas de savon, l’eau est lourde et grasse, il n’y a rien pour s’essuyer.

Dans l’obscurité du restaurant, les hommes mangent avec la main, un mélange de riz et de légumes. James ne peut rien avaler, seulement boire du thé et fumer. Tous ses sens semblent prisonniers. Il pense, quel trip, je suis dans un autre monde, je suis à Sri Lanka, à des milliers de kilomètres de Paris. Il est au bord du malaise, il a du mal à respirer. Il se concentre sur son souffle pour retrouver un peu de calme.

Pendant ce temps Frédéric dévore à belles dents des brioches fourrées d’oeufs durs et de tomates. Il fait aussi provision de gâteaux, des grands pavés jaune d’or à la croûte couleur pain d’épice qu’ils offriront à la famille du brahmane. Avec l’argent que James lui a confié, il paye tout, il a les poches remplies de billets de 500 roupies, une fortune ici. Le marchant de thé n’est pas arrivé à lui rendre la monnaie, son billet a fait le tour des commerçants avant de trouver du change.

Ils arrivent à Trincomalee alors que la nuit tombe. La gare des bus est en terre battue, entourée de fils de fer barbelés. James meurt de soif, il se sent épuisé. Frédéric lui, déborde d’énergie, il est chez lui. Il saisit leurs sacs de voyage et hèle un rickshaw. Le richshaw travers la ville à toute vitesse, une unique rue bordée de commerces. Il zigzague entre les passants et klaxonne sans cesse.

Ensuite il prend de la vitesse, car la route longe la mer. La nuit est entièrement tombée, James devine la silhouette de grands palmiers bruissant sous le vent marin. Dans le noir encore plus sombre des maisons, des lampes à pétrole brûlent faiblement. De temps à autre, le phare du rickshaw révèle les corps pâles de chiens errants fouillant les immondices, l’odeur par moment est insoutenable.

Le Brahmane vit dans un campement de réfugiés Tamoul. Cela, Frédéric ne lui en avait pas parlé. James est surpris de découvrir des conditions de vie extrêmement vétustes. Des huttes ou des tentes délavées, pas de toilettes, pas d’eau courante, pas d’électricité. Une seule pièce où tous s’entassent.

Le rickshaw les laisse devant une cabane en paille, Frédéric appelle. Shella sort, une lampe à la main. C’est un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux gris retenus en chignon, les traits marqués, le regard noir et profond. Son ventre est nu et proéminent, il porte comme seul vêtement un dhoti de coton blanc. Le reste de sa famille sort à son tour et se rassemble autour de lui silencieusement. Sa femme, belle, en robe bleue, trois filles adolescentes, quatre garçons. Le blanc de leurs yeux brille dans la nuit, tous sourient.

- Welcome, welcome ! dit Shella avec précipitation. Il parle mal anglais, de manière hachée et en roulant les r, James ne le comprend pas. Personne d’autre dans la famille ne parle anglais, les jeunes filles gênées, pouffent de rire derrière leur main. Frédéric les a avertis de leur arrivée tardive par téléphone. Rapidement un repas leur est servi, du riz et des légumes, du thé, des bananes. La nourriture extrêmement épicée surprend le jeune homme.

On l’installe dans l’unique chambre de la hutte en compagnie de Frédéric, sur un lit de bois protégé d’une moustiquaire. Il accepte ce traitement de faveur, comprenant vite que le reste de la famille dormira ailleurs, voire à même le sol. Ils lui ont donné le seul lit qu’ils possèdent.

Dehors les grillons chantent. Sous les étoiles la mer bruit doucement.
James épuisé s’allonge et sombre dans un sommeil sans rêve jusque tard dans la matinée.

Quand James se réveille, Frédéric est parti depuis longtemps. Avec Shella il finalise la location de la maison. Donne une avance d’un mois de loyer, paie les hommes de main qui depuis une semaine débroussaillent le terrain et arrosent la végétation. La maison est vaste et spacieuse, sol de ciment vernis, cuisine à l’arrière, douche et toilettes à l’extérieur. De plein pied elle comprend 4 chambres et une grande salle à manger dans laquelle Shella installe dieux et déesses, pots à offrandes et à encens, lampes à huile et même un petit crucifix.

Le déménagement est prévu pour le lendemain. En attendant, Frédéric invite James à découvrir la plage et se baigner. Il pourra même faire un footing le long du rivage long de plusieurs kilomètres. Les palmiers, la plage de sable fin, quelques vaches égarées, des barques de pêcheurs colorées, James se dit qu’en effet le paradis existe sur terre, il l’a trouvé.

L’installation se passe comme prévue. James paie pour un nouveau réchaud, deux bouteilles de gaz, des nattes, des matelas, l’équipement de cuisine, plusieurs sacs de riz. La famille rapatrie quelques meubles, des vêtements, restes modestes d’une dote aujourd’hui dilapidée.
L’électricité est branchée, un poste de télé acheté. La maison brille de toutes ses ampoules renouvelées.

La remise des cadeaux peut alors commencer. Suivant les conseils de Frédéric, James a remis aux enfants et au couple des cadeaux ciblés : stylos plume, boites de peinture et feuilles de papier Canson pour les enfants, bijoux et robes pour les femmes, montre pour Shella. Le prix de ces cadeaux représente une somme colossale pour une famille srilankaise. Chacun accepte et reçoit ses cadeaux mains tendues et à genoux, comme s’il s’agissait une offrande.

Frédéric en grand maitre de cérémonie, organise et répartit. James suit, sans comprendre, sans réfléchir. Il cale ses mouvements sur ceux de Frédéric, il est comme hypnotisé, guidé par ces mouvements répétitifs, presque rituels, par la chaleur, la douceur de ce monde sans contrainte et tout sourire.

Matin et soir, Shella effectue les rituels religieux. James assiste au lever des divinités et à leur coucher au son des clochettes et des chants. A leur habillage et déshabillage, au changement d’offrandes et de fleurs. Les enfants et les jeunes filles participent aux cérémonies, et bientôt c’est James lui même qui est introduit. Il se met à genoux, mains jointes et regarde. Shella ne fait aucune différence entre lui et ses enfants, James ne comprend pas la signification des chants ni des gestes mais qu’importe, il atteint une sorte de paix intérieure et la ferveur de Shella est communicative.

Rapidement Shella sent chez James une grande réceptivité. Il l’emmène alors dans différents temples de l’île, le fait participer à des cérémonies d’initiation, le présente à d’autres brahmanes. James absorbe cet enseignement et se fonde dans cette ambiance avec aisance. Chaque jour qui passe est comme un baume, il devient de plus en plus lisse, de plus en plus calme. L’île l’enchante, sa famille d’accueil le considère comme un des leurs, les enfants l’ont adopté, il n’y a que les jeunes filles qui montrent de la retenue envers lui. Et en particulier Sushindra, la cadette des jeunes filles, âgée de 15 ans.

Au bout d’un mois la décision de James est prise. Il restera sur l’île. Il veut vivre à Sri Lanka. Avec Shella ils ont le projet d’ouvrir un ashram. Ensemble ils parcourent l’île en moto, à la recherche d’un terrain. Shella est très fier de son élève, James apprend vite, il est très fort dit-il. Nul doute qu’il sera un grand maître spirituel. Il lui transmet ce qu’il sait et se sent prédestiné à aider ce jeune occidental perdu et déraciné.

Aucun d’entre eux (à part peut être Frédéric mais il ne dit rien) ne se demande comment James va pouvoir rester plus longtemps que les 6 mois maximum que permet son visa. La déesse leur viendra en aide. James n’imagine plus de rentrer à Paris. Il ne donne aucune nouvelle à ses parents, lui qui était parti pour trois mois. Le sens de sa vie est ici, son épicentre aussi, son chemin est entre les mains d’une volonté suprême, tous le confirment autour de lui.
De plus, il fait vivre une famille entière avec ses rentes, il a payé la maison pour six mois et ce soir, confiance suprême, Shella vient de lui proposer sa fille Sushinda en mariage. Le mariage peut se faire sur place, la cérémonie sera grandiose.

Sushindra a appris de son père la demande en mariage. Elle a baissé les yeux, elle n’a rien à dire, elle suit la décision du père. La jeune fille est vierge, elle offrira son corps à son mari. Sa virginité est sa seule richesse. Elle a de la chance Sushindra, car à la différence de ses amies cingalaises de Trincomalee, elle aura droit à une lune de miel dans un grand hôtel de la côte est.

James ne s’aperçoit plus du temps qui passe. A Ceylan, il n’y a pas de saisons, il fait toujours beau et la mousson est clémente à l’est de l’île. Tout au plus une grosse averse, ensuite le soleil revient avec une lumière qui purifie le regard.

Il ne se rend pas compte James que ses parents à Paris sont fous d’inquiétude. Son père essaie de le contacter en vain par téléphone, sa mère fait une déclaration de disparition à la police.
Frédéric lui prend un peu de distance. Sa femme française est venue sur l’île, elle lui a annoncé qu’elle désirait divorcer. Le voici sans pied à terre en France et condamné à rester sur son île. Il se rapproche des touristes (il parle bien français) et propose ses services en tant que guide local et petit revendeur de hachisch.

Les difficultés commencent quand il s’agit de concrétiser l’achat du terrain pour construire l’ashram. Shella est Tamoul et n’a pas bonne réputation, la police le soupçonne d’avoir des accointances avec les Tigres tamoul, son nom est marqué au rouge dans les registres de la police. Et ce jeune européen, que fait-il depuis des mois dans cette famille qui depuis vit au dessus de ses moyens ? La demande d’autorisation pour l’achat du terrain n’aboutit pas, James et Shalla sont obligés de chercher une autre parcelle. Shella propose de passer par un intermédiaire, mais le prix sera plus élevé. Qu’à cela ne tienne James payera.

James et sa jeune épouse se sont installés dans l’une des chambres de la maison. La nuit le couple dort ensemble, le jour Sushindra rejoint ses sœurs et redevient la jeune fille de la maison. Elle communique avec James en Tamoul, il apprend la langue. Elle ne prend aucun moyen de contraception et si un enfant vient ce sera par la volonté de Rama.