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2005 : La boutique de Tan

Melacca

vendredi 25 juillet 2014, par Sylvie Terrier

La boutique de Tan est une pièce modeste ouverte sur une rue peu passante. Elle a donc peu de chance d ’avoir la visite des touristes.

Chez Tan on mange autour d’une seule table circulaire, une grande table familiale où douze personnes peuvent facilement s ’asseoir. Nous sommes ses invités. Les habitués le savent bien eux qui viennent dans ce restaurant simplement pour boire un café glacé ou lire le journal.

Chez Tan tout est à portée de vue. Sa cuisine, son réchaud, ses marmites. Pas d’angles secrets, tout ce qui est à voir se trouve là, devant nos yeux. On pourrait passer des heures à dresser I ’inventaire de tout ce qui a été accumulé dans cette pièce, à commencer par les trois hôtels des ancêtres, rouges et dorés et les séries de chaussure en bois, des socques de couleurs vives que sa fille décore de motifs floraux durant son temps libre, cadeaux de mariage traditionnels offerts aux jeunes mariés.

Tan est généreuse. Tout ce qu ’elle fait part du cœur. Son restaurant est devenu le rendez-vous des solitaires et des laissés pour compte, des vieux et des marginaux. Il y a même des enfants qui viennent seuls manger une soupe sur un coin de table.

Avec elle les recettes de cuisine chinoise sortent de I ’ombre et du mystère. Elle me montre les ingrédients, les épices qu ’elle achète dans les pharmacies chinoises, la cannelle, l ’anis étoilé, la réglisse, l’écorce d’orange. Car la cuisine chinoise est
gonflée de saveurs, et se prépare à l’avance. Ce n ’est qu ’au moment de la réalisation que les soupes ou les plats naissent en quelques minutes.

Trois touristes chinois, casquette enfoncée sur la tête s ’assoient autour de la grande table. Ils commandent un lait de soja glacé, le plus jeune commence à lire le journal. Dans sa cuisine Lan s ’affaire, même devant son wok elle discute avec les clients.

Une odeur de friture envahit le restaurant. On comprend alors pour quoi Tan a les cheveux un peu gras, même si pour la préparation des banquets, une de ses spécialités, elle s ’installe dans la ruelle.

Maintenant le restaurant est vide.

Tan en profite pour faire la vaisselle, empile les tasses dans un meuble vétuste au travers duquel elle peut jeter un œil sur la table ronde. Les frigos ronronnent. Une vielle femme entre. Commande une soupe. Lan essuie précipitamment ses mains à son tablier et se précipite vers ses marmites.

Elle porte aujourd’hui une jupe noire plissée et un chemisier noir à motifs de bambou. Les bambous mauves dansent comme des plumes. Sa peau est claire, ses dents parfaites, un peu espacées. La vieille dame l’aime bien « very beautiful ! dit-elle en lui tapant le bras.

Tan n’a pas le temps de sortir au soleil, sa peau est restée claire et blanche, parfaitement lisse. La vielle n ’arrête pas de vanter sa beauté. La discussion tourne vite au monologue, elle est chrétienne, elle a fait un tour d’Europe en 1975, LE voyage de sa vie. Elle rit, demande un peu de sauce de soja et puis un peu de piment. N’est jamais satisfaite.

Finalement elle ne mange rien et repousse son assiette. Lan est ennuyée, cela ne lui convient pas qu ’un client ne mange pas. N’est-elle pas satisfaite ? Elle est prête à tout recommencer. Une autre soupe ? Un peu de porc sauté ? La vieille rit. Elle est toute maigre et ne sait que picorer. Very beautiful lady !!

Tan est fatiguée. A la fin de l’année, dit- elle, j’arrête.
Sa fille termine ses études à l ’université, son dernier fils ne pourra plus l ’aider à la sortie des cours. Elle fermera son restaurant et se reposera. Elle rit.

La vieille a raison, elle est vraiment jolie.

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