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Un rêve amer

Première partie

dimanche 1er juin 2014, par Sylvie Terrier

Paris, janvier 2004.

Il neigeait ce matin sur la capitale. James marchait, les mains enfoncées dans les poches de sa parka, capuchon relevé, lèvres serrées. Il grelottait. La soirée chez Julien avait duré jusqu’au matin, il y avait de l’alcool et du shit, les parents leur avaient laissé l’appartement le temps d’un week end à Nice.

Dans le salon ultra moderne, ils avaient dansé jusqu’à l’épuisement sur de la musique
techno.
A l’exception de James qui n’aimait pas danser.
Cela n’avait jamais été son fort, même après plusieurs verres d’alcool il était incapable de se laisser aller à une quelconque expression de lui-même.

L’adolescence lui était tombée dessus à un moment où il ne s’y attendait pas, son corps, sa voix, son visage, avaient changé d’un coup. S’il avait pu, il aurait dit « pas maintenant, plus tard ». Mais l’adolescence ne vous attend pas, elle vous prend.
A 22 ans, James n’était pas encore vraiment sorti de cet état de confusion.

La séparation de ses parents l’année suivante n’avait rien arrangé. James l’avait très mal acceptée.
Petit dernier d’une famille de trois enfants, il s’était senti comme une balle de tennis dans un jeu qui se déroulait en dehors de lui. A chaque fois que la balle tombait, il se sentait blessé, et en même temps, il ne pouvait pas se dégager du jeu, il avait besoin d’être là, il ne savait pas exister par lui-même.

Pas comme son frère qui était déjà un artiste reconnu à Londres ni comme sa sœur qui vivait à New York et qui était mariée à un riche chef d’entreprise d’origine libanaise. Non, lui n’était jamais arrivé jusqu’au bout d’un projet. Au cours de ses études, ses profs disaient qu’il était intelligent mais dissipé et incapable de se concentrer. Il avait redoublé sa terminale et abandonné le lycée en cours d’année.

Ses parents lui avaient alors offert une formation dans un institut privé d’arts plastiques, mais il avait laissé tomber au moment des premiers partiels. Pas envie de réviser. Pas envie de se prendre la tête avec des théories dont il ne voyait pas l’utilité. Il errait alors pendant des heures dans Paris, passait ses après midi à écouter de la musique au Virgin des Champs Elysées. Ensuite il rentrait chez ses parents et s’allongeait sur son lit. Les yeux ouverts il fixait le plafond en fumant des cigarettes.

C’était un garçon de grande taille, aux cheveux noirs et bouclés, les yeux sombres. Ses oreilles décollées et sa bouche aux lèvres toujours humides lui donnaient l’air d’un gamin. Il avait un beau sourire aux dents très blanches qui inspirait confiance et en même temps traduisait toute sa fragilité. Un sourire qui demandait à être protégé.

Depuis le divorce de ses parents, il vivait chez sa mère. Elle assurait argent de poche et vie quotidienne. Il suffisait d’ouvrir le frigo toujours bien garni et se servir. Il adorait le lait. Un grand bol de céréales posé sur les genoux, il passait des heures devant la télévision à zapper. Sa vie ressemblait aux films qu’il regardait, il n’allait jamais jusqu’au bout.

Quand sa mère rentrait du travail, épuisée par une heure de métro, elle se mettait en colère. Une fois de plus il n’avait rien fait de sa journée, elle l’accablait de reproches, le monde entier l’accablait, son métier, son mari, son fils. Elle se plaignait, c’était toujours elle qui devait tout faire. En prenant les décisions elle s’attirait par la même les reproches si cela tournait mal. Elle préférait alors rejeter la responsabilité sur les autres plutôt que de se remettre en question. Finalement, exaspérée, elle invitait son fils au restaurant. James acceptait, il n’avait rien d’autre à faire de sa soirée.

Profondément plongé dans ses pensées, James arriva ainsi sur le Champ de Mars. Une brume basse stagnait sur les allées. Il avait faim soudain. Il pensa à sa mère. Il était encore loin de chez lui et avait envie d’un grand bol de lait chaud.

A défaut, il pensa à une cigarette. Il chercha son briquet au fond de sa poche, mais ne le trouva pas. Sans doute l’avait-il oublié chez Julien. Il se remémora la tournée des joints, ils en avaient bien fait circuler une dizaine. Son briquet devait traîner quelque part dans le salon ou avait fini dans le sac d’une fille. Il pensa soudain à Amélie, une fille blonde aux yeux d’acier. Elle avait un joli petit cul et avait dansé toute la soirée comme une dingue. Elle était tout l’inverse de James, l’assurance face à la gaucherie, l’énergie face à la timidité, la séduction face au manque de confiance en soi.

Une silhouette se profila au bout de l’allée, celle d’un homme mince et élancé, les épaules rentrées dans une veste trop courte, trop fine pour la saison. Bientôt il put discerner un visage à la peau sombre. Un africain, un indien ?
James l’arrêta pour lui demander du feu. L’autre le regarda et sourit, un beau sourire aux dents régulières.
- Je m’appelle Frédéric, dit-il en faisant jaillir la flamme près de son visage et toi ?

La conversation s’engagea. Frédéric possédait ce don de poser les questions qui permettent de dresser en quelques phrases l’identité d’une personne. Lui était de Sri Lanka. Il parlait français, il avait appris la langue à la mission. Il raconta son pays, son île jardin où il faisait toujours beau, la mer, les pêcheurs, les cocotiers, la gentillesse des habitants. La vie au soleil pour trois fois rien.

Cette description paradisiaque sur le Champ de mars glacé et déprimant sortit James de sa torpeur. Il se rendit compte qu’il avait oublié qu’il pouvait exister sur terre un endroit où l’on pouvait vivre heureux.
- As-tu déjà pratiqué le yoga ? Je suis prof ici pour gagner ma vie, si tu veux, je peux te donner des cours. Je te ferai pas payer.

C’est ainsi que, dans la froideur d’un matin d’hiver, James prit l’adresse de Frédéric.
Frédéric lui avait aussi parlé de méditation, un art de la respiration qu’il pratiquait aussi et entraînait l’oubli de soi, encore mieux que le haschich, avait il précisé en clignant des yeux, comme s’il lisait dans ses pensées.

James se rendit dès le lendemain à l’endroit indiqué. La pièce ou se déroulait les cours de yoga était plutôt modeste, un studio au dernier étage d’un petit immeuble à la moquette usée, des rideaux gris, une simple ampoule suspendue au plafond. Mais dès qu’il pénétra dans le couloir, une odeur d’encens le saisit et il oublia la vétusté du lieu.

Dans la pièce se trouvait un petit autel où brûlait en permanence une dizaine de petites lampes à huile. Il y avait sur le mur du fond un grand poster de Saraswati, épouse de Brama, ornée de bijoux, de perles et de dorures, coiffée d’une lourde couronne dorée. Ses lèvres charnues semblaient prêtes à parler, ses yeux écarquillés et bordés de kohl fixaient James intensément. Le mouvement de sa main ouverte semblait l’inviter à entrer.

James commença à pratiquer le yoga avec passion. Il n’avait aucun mal à rester des heures assis en tailleur, paumes ouvertes, le dos droit. En fermant les yeux, il sentait peu à peu ses tensions s’échapper. En se concentrant sur sa respiration, il oubliait son corps. Les postures étaient faciles à mémoriser. Il se sentait si bien dans cette petite pièce, en compagnie de Frédéric et de quelques autres élèves sous l’œil bienveillant de la déesse au sourire mystique.

Tout l’enseignement était basé sur le souffle et la respiration. Frédéric avait même dit que l’on pouvait avoir des visions, voyager dans l’astral. James absorbait toutes ses paroles. Son corps, il ne le sentait plus. Ses journées n’étaient plus vides, il se sentait empli d’une force nouvelle. Il lui suffisait de penser à la Godeness. Il n’était plus seul.

Il commença à lire des textes spirituels. Il était fasciné par ces vieux maîtres dont le portrait, une photocopie noir et blanc souvent de mauvaise qualité, ornait la première page. Vêtus de blanc, le corps athlétique et les yeux brillants, ils étaient devenus pour James l’image même de la sagesse, la promesse d’une autre vie.

A la maison, sa mère remarqua assez vite les changements opérés sur son fils. Il ne traînait plus des heures durant sur son lit, les yeux fixés au plafond. Il était passé à une nourriture exclusivement végétarienne. Il acceptait encore de l’accompagner au restaurant mais il choisissait une pizza ou une salade, il disait qu’il fallait respecter toute forme de vie et que manger de la viande intoxiquait le sang. Son habillement aussi s’était modifié. Des jeans il était passé à des vêtements de coton amples. Il avait minci et son regard noir semblait plus intense. Sa mère ne s’opposa pas à ces changements. Elle constatait que son fils allait mieux et de ce fait sa propre vie en était allégée.

Après un mois de cours gratuits, Frédéric demanda une rémunération. James paya. L’argent n’était pas un problème pour lui. Son père, cadre dans une grande banque avait doté chacun de ses enfants d’un petit pavillon de banlieue. Comme James habitait chez sa mère, il avait loué le sien. Cela lui rapportait suffisamment d’argent pour vivre sans avoir besoin de travailler. Son père s’était occupé de tout, l’achat, la location, les virements automatiques.

En Juillet, James fit un héritage. Une tante éloignée lui laissait 20 000 euros.
James parla à Frédéric de l‘héritage. Il ne vit pas dans son regard l’éclair d’envie qui s’alluma ni son sourire amer. Car pour Frédéric, la vie en France était compromise, sa famille l’appelait à Sri Lanka, et de plus, il avait des difficultés avec sa femme française. Elle était partie vivre en Martinique avec leur fille. Il avait des problèmes avec son permis de séjour.

Et les cours de Yoga ? Avait demandé James dépité. Frédéric était désolé, il allait devoir les arrêter, à moins que… Il avait une proposition à lui faire : pourquoi ne partiraient-ils pas ensemble au Sri Lanka, il organiserait tout, l’achat des billets, l’hébergement sur place à Trincomalee, il le présenterait à un brahman de sa connaissance qui, il l’assurait, pourrait l’initier à la religion hindoue. Frédéric lui reparlait de son île, de la mer, de la vie facile, des filles tamoules, de leurs longs cheveux noirs, de leur beauté…
- Tu pourrais même se trouver une fiancée, dit-il en souriant.

L’argent n’attendait qu’à être dépensé, James donna carte blanche à Frédéric qui revint quelques jours plus tard avec un plan clef en mains. Frédéric proposait un voyage de trois mois au Sri Lanka, il prévoyait la location d’une grande maison où il serait hébergé en compagnie du brahman qui allait l’initier à la religion hindoue. L’homme, digne de toute confiance avait neuf enfants.

James était enchanté et regardait son ami avec admiration. Il y avait sur le visage de Frédéric le même sourire qui avait tant charmé James la première fois qu’il l’avait rencontré dans la froideur du Champ de Mars. Quelle chance de l’avoir rencontré ! Il le remercia avec effusion.

Il faisait beau à Paris ce jour là. Pour la première fois de sa vie, James avait un projet.

Trois semaines plus tard, ils débarquaient à l’aéroport de Colombo.