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Le milkshake

vendredi 19 juillet 2013, par Sylvie Terrier

Le milkshake

Il n’en revenait pas. Elle l’avait planté là, à Singapour avec une froideur et une détermination qu’il n’avait pas eu le courage d’affronter. Il était entré au hasard dans ce café le « Blujaz » et avait commandé une boisson qu’il n’avait plus bue depuis l’enfance, un milkshake à la banane.

La sueur coulait le long de son dos, il suçotait sa boisson en agitant la tête de droite à gauche. Non, il n’y croyait pas, elle l’avait plaqué ! Pendant près d’une minute, il s’absorba dans la contemplation de sa paille pleine de mousse, la trempa, la suça, la retrempa.

Dans la rue, un groupe d’Européens passa, chargés de lourds sac à dos. La patronne du café arriva, elle portait un seyant décolleté bleu azur, mais il ne la remarqua pas. Ses yeux fixaient un objet absent, un ailleurs que la rue. Il la voyait, Elle. Si belle, son dos lisse, ses épaules rondes et sa gorge qui riait quand elle jouissait.

Non, ce n’était pas possible. Il posa les deux coudes sur le bord de la table. Ce devait être un rêve. Un mauvais rêve. Et le milkshake, trop sucré. Ecoeurant. Jamais il ne parviendrait à le terminer. Non, non, non ... Il dodelinait de la tête comme un débile. Ce n’était pas possible, pas maintenant, pas elle, pas à Singapour, la première étape de leur voyage. Depuis deux ans ils préparaient ce tour, économisaient, rêvaient... Et voilà qu’elle lui claquait entre les doigts deux jours après.

Bon, se dit-il, et ses yeux étaient toujours fixés sur un objet invisible, que faire ? Il regarda sa montre. Elle allait peut être arriver, blonde et lumineuse et lui pardonner. Le milkshake était bon tout à coup, pulpeux à souhait.

Il remarqua alors un type assis à la table mitoyenne. Il venait de boire une cruche entière de bière et tentait sans succès de joindre quelqu’un sur son téléphone portable. Un type qu’il qualifia de vieux bof, certainement un homosexuel. Il remarqua cependant ses beaux bras musclés. Le crâne rasé et l’oeil bleu, l’homme qui devait avoir la cinquantaine portait un jean de marque qui lui moulait les fesses. Sa taille était mince.

Pas comme lui qui finalement commençait à avoir une sacrée bedaine. Il se leva, encore plus mal l’aise et chercha quelques pièces ou un billet dans son porte feuilles. Ramassa la note sur la table et la fourra dans sa poche. Il regarda à nouveau la rue puis son ventre. Et sa chemise Vichy à manches courtes, et son jean sans forme qui portait encore les marques du fer à repasser.

Il comprit d’un coup. Il partit sans payer.