Accueil > Nouvelles autour du monde > L’inconnu du Joong Ang

L’inconnu du Joong Ang

vendredi 19 juillet 2013, par Sylvie Terrier

L’inconnu du Joong Ang

L’hôtel était en briques sombres et avait la forme d’une tour. La réception du rez-de-chaussée avait été fermée. Derrière les vitres noircies de fumée, on avait l’impression qu’à l’intérieur du bureau tout avait brûlé. Il fallait emprunter l’ascenseur, un vieil engin poussif et sans mémoire pour monter au premier. Là se trouvait le nouveau bureau d’accueil ainsi qu’un vaste salon muni de luxueux lustres en perles de verre qui faisaient penser à des poulpes renversés. Il y avait aussi des tables massives, des fauteuils dodus en forme d’escargot. Le plafond était bas et laqué, de couleur chair, soutenu par d’énormes piliers ronds. Des bacs remplis de fleurs artificielles décolorées, grisées de poussière donnait à l’ensemble une impression de profond abandon.

Quand la jeune femme arriva au bureau d’accueil, il n’y avait personne. Elle appela à plusieurs reprise mais sans succès. Pour passer le temps, elle s’amusa à dessiner du bout du doigt de petits chemins sur le sable d’un jardin zen miniature. Il y avait aussi une cloche de bronze mais aucun ustensile pour la faire teinter. Sur le mur du fond, cinq horloges indiquaient l’heure à Séoul, Londres, Paris, Tokyo et Hong Kong. Toutes étaient fausses et pourtant aucune n’était arrêtée.

Elle se mit à arpenter la salle et ses pas résonnaient sur les dalles de marbre rose, mais personne ne se montra. Elle pensa que cet hôtel avait été déserté suite à une épidémie ou une malédiction. Elle apprit plus tard qu’il était resté longtemps fermé suite à plusieurs incidents douteux, l’hôtel avait servi de love hôtel à des hommes amateurs de très jeunes filles. La police avait mené une enquête, le propriétaire avait fini par vendre l’établissement.

Mais aujourd’hui l’hôtel fonctionnait à nouveau. Il y avait un bureau de renseignements, une caisse enregistreuse, des brochures touristiques, simplement il n’y avait personne à la réception. Un hôtel à votre disposition mais que vous ne pouvez pas utiliser.

La meilleure solution restait donc la patience. La jeune femme gagna un fauteuil escargot. Le tissu était tâché et délavé, mais on y était confortablement assis.

Par la fenêtre ouverte montait les bruits de la rue. Un son de voix continu provenait de l’arrière du comptoir. Une télévision pour sûr. Le réceptionniste était-il donc là, endormi devant l’écran ? Elle se leva et se glissa entre le comptoir et la vitre où une petite porte était restée ouverte. Personne. Rien qu’un réduit de célibataire, un lit minuscule, un drap chiffonné, une chaise pliante et un cendrier rempli de mégots.

Attendre à nouveau. Elle regagna le fauteuil escargot et se détendit. Elle n’avait pas d’autre choix. Dans ce quartier, les hôtels étaient rares, elle n’en avait trouvé que deux celui ci et un autre en bordure d’une avenue bien trop bruyante. Et puis c’est ici qu’elle voulait rester. Elle aimait déjà le lieu pour son mystère, son silence lourd d’histoires, tout ce vide qui capturait les fantasmes et les rêves.

Le gardien arriva enfin. Il portait un pantalon de survêtement bleu marine et un t-shirt blanc. Son corps ruisselait de sueur. Il venait de terminer son jogging, il avait abandonné l’hôtel faute de client.

L’homme était mince et musclé, la trentaine. Les gouttes de sueur glissaient sur sa nuque nue, il souriait. Quand il partait, il n’arrêtait jamais la télévision. Il parlait très mal anglais mais suffisamment pour comprendre ce qu’elle voulait : une chambre, calme, pour plusieurs jours.

La clef était longue et lourde. A présent, elle parcourait le long couloir circulaire à la recherche de sa chambre. Les portes étaient massives et blindées, certaines avaient été forcées. La moquette absorbait tous les bruits et avait la couleur du vin. Elle pensa qu’elle devait être seule dans l’hôtel.

Une femme de ménage passait chaque matin, mais jamais elle ne la voyait. Elle devait commencer son ménage tôt le matin. Ouvrait toutes les portes des chambre, aérait. Elle glissait une cale sous la porte de secours pour faire entrer un peu d’air frais dans cet univers confiné. Ensuite elle disparaissait, les portes des chambres restaient grandes ouvertes, comme pour attendre des visiteurs. Personne ne venait, à part peut-être des fantômes. En fin d’après midi elle repassait et refermait les portes de fer.

Ce matin là, seule la chambre numéro 518 était ouverte. L’intérieur était parfaitement rangé comme à l’accoutumée. La paire de chaussons prêts à être enfilés, les serviettes blanches à portée de main, les deux verres en attente de quelques feuilles de thé vert. Quelqu’un s’était-il annoncé ? Mais quand la jeune femme repassa après son déjeuner, la lourde porte de fer avait déjà refermé son secret.

Le lendemain matin, alors que vêtue d’une robe de chambre légère, elle se rendait au bout du couloir chercher un peu d’eau chaude, elle s’aperçut que la porte de la chambre était à nouveau ouverte. Si personne ne l’occupait, à quoi rimait de l’aérer, de créer autour d’elle cet espèce de rituel, vain et pour le moins étrange ? Devant le seuil, elle s’arrêta puis d’un mouvement vif, pénétra dans la chambre, enfila les chaussons, saisit les deux verres, replaça les chaussons et s’enfuit dans sa chambre, les deux verres serrés contre sa poitrine. Elle savait pourquoi elle avait agi ainsi. Elle avait envie de déranger cet immobilisme qui de jour en jour l’oppressait. Elle avait envie que quelque chose se passe. Le premier acte était joué.

Elle oublia l’incident durant le reste de la journée et la nuit dormit d’un sommeil paisible. Elle fut réveillée par la lumière ensoleillée du jour qui se glissait dans la chambre à travers l’ouverture de rideaux trop rapidement tirés. Huit heures, il était temps de se lever. C’était le matin qu’elle était le mieux, calme, lavée des souvenirs passés. Légère aussi. Le ventre plat. Juste envie d’un café et le monde était devant elle, en train de se réveiller lui aussi, éternel et honnête. Oui, le matin, rien de mal ne pouvait arriver.

En chemise de nuit cette fois-ci, elle marcha dans le couloir en direction de la fontaine. Ses pieds nus s’enfonçaient dans la moquette bordeaux, une odeur de renfermé flottait. La porte de la chambre 518 était déjà ouverte. Elle s’arrêta. Les chaussons étaient à leur place, les serviettes immaculées pendaient dans la salle de bain. Les deux verres dérobés la veille avaient été remplacés par deux autres exactement semblables. Installé dans le fauteuil, un homme dormait.

Il dormait, la bouche grande ouverte, la nuque renversée en arrière, les jambes raides. Il était totalement immobile. La quarantaine, des cheveux noirs et courts. Son visage ne comportait aucune rondeur. Sa mâchoire saillait, ses pommettes tiraient la peau vers le haut, son nez était court, légèrement relevé. Son cou, épais et rigide avait une nervosité chevaline. Les mains croisées sur la poitrine, il dormait sans un souffle, plongé dans un profond sommeil.

Enfin ! Pensa-t-elle mais déjà ses pas l’entraînaient vers la fontaine. Soudain elle se ravisa, elle était passée trop vite. Elle eut envie de le revoir. De l’observer de plus près, lui l’étranger qui ne semblait sortir que la nuit et se cacher le reste de la journée. Elle se dirigea vers le rectangle de lumière dessiné par la porte ouverte.

Il n’y avait plus personne dans le fauteuil. Les chaussons étaient à leur place, les deux verres renversés sur le plateau, les serviettes parfaitement pliées. Rien n’avait changé.