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Le premier matin du monde

Turquie 2005

lundi 15 juillet 2013, par Sylvie Terrier

Le premier matin du monde

L’aube était grise et tout paraissait fade. La mer, minérale et lourde, le ciel indéfini. On s’attachait alors aux bruits, même les plus insignifiants, bourdonnement d’un insecte, moteur d’un bateau, écrasement d’une vague.

Lentement le soleil gagnait du terrain, il posait une lueur or sur le gazon, faisait briller le feuillage dru des palmiers. Les fleurs se révélaient, des gouttes de rosée brillaient sur les graminées. La mer se mit à bouger. Comme une puissante échine, elle ondula, devenant bleu outremer, abandonnant son manteau minéral. Une mouette passa sans un cri. Personne sur la plage. Personne sur la mer.

On aurait un matin du début du monde et pourtant tout prouvait que la nature avait été domestiquée, les parasols sur le rivage, les transats posés sur les galets, les allées de palmiers, le gazon soigneusement arrosé, les bordures et les murets. On attendait que quelque chose se passe, que quelqu’un vienne troubler ce pesant équilibre, ce paysage parfait aux couleurs à présent lumineuses.

Enfin ils arrivèrent, c’était des bateaux de pêche, de simples barques à moteur avec planté sur l’avant, une croix où flottait le drapeau turc. Les barques se dépêchaient de rentrer au port, elles filaient droit, sans aucun bruit, à peine immergées, coupant la mer paisible. En quelques minutes elles avaient disparu et le silence retomba, dans la lumière du soleil dont on commençait à sentir la chaleur.

On attendait. Elle attendait.

Un couple d’Allemands descendit à la plage. Leur démarche ressemblait à celle des pingouins, conséquence de leur embonpoint d’Européens bien nourris. Ils étaient seuls sur la plage. La femme portait un deux pièces. La chaîne en or de l’homme brilla sous le soleil.

Le bungalow craqua, un insecte commença à ronger la poutre du toit, le roulis des vagues s’amplifia. Elle attendait toujours, les jambes repliées sur sa chaise, face à la mer.

Soudain, une porte à l’arrière grinça et une petite boule violette, incroyablement échevelée surgit. Les yeux à demi fermés, encore toute chaude du sommeil de la nuit, la fillette se précipita dans ses bras et se lova contre son corps, dans son corps.
La petite tourna la tête vers la mer et ensemble elles regardèrent l’horizon. Alors, de la bouche de l’enfant sortit cette phrase extraordinaire qui provoqua la coupure, l’événement qu’elle attendait, la raison de commencer ce matin :

Maman, j’ai faim.