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La rose rouge

Turquie : 2005

vendredi 2 août 2013, par Sylvie Terrier

La rose rouge

Sur la colline, un troupeau de chèvres noires rentrait, empruntant un chemin de traverse. En contrebas, dans le port, l’activité battait son plein. Des bateaux sortaient, d’autres rentraient, des hommes s’activaient à quai, réparant à grands coups de marteau l’arrière pont endommagé d’un chalutier.

La femme russe se leva. Les mains sur les hanches elle se dirigea vers le rivage. Le soleil était violent, car il se reflétait sur la mer. Elle était blonde et avait gardé ses lunettes de soleil. Un gros type lui emboîta le pas.

Dans le port, le Commandant du Nautila s’ennuyait. Pas un seul client aujourd’hui, rien vu hier non plus. Ce mois de septembre s’annonçait plutôt mauvais. Encore quinze jours et je remballe le tout, se dit-il en lui-même. Il avait remplacé sa casquette rigide de Commandant par une simple casquette de toile blanche et caressait distraitement un petit chat, une petite bête tigrée et affectueuse qui recherchait continuellement sa compagnie.

La blonde rajusta la pince dans sa chevelure abondante et se contorsionna, les galets lui faisaient mal aux pieds. Elle avait des cuisses musclées, un corps bien en chair.

Le Commandant regarda le pont de son bateau et constate que tout était bien en ordre, les gilets de sauvetage suspendus dans des filets et accrochés en deux lignes parallèles au plafond, les tables recouvertes de toile cirée, propres et relevées au-dessus des balustrades, les coussins de skaï orange bien alignés pour former deux longues banquettes. Non, rien à faire, vraiment.
Même pas fumer une cigarette car le Commandant ne fumait pas. Il voulait garder ses poumons de jeune homme de vingt ans et à quarante huit ans s’enorgueillait de pouvoir encore plonger en apnée jusqu’à 25 mètres de fond.

La femme russe s’enfonça doucement dans l’eau et se mit à nager. Elle portait sur le côté une fleur d’hibiscus qui soudain s’échappa et se mit à flotter, corolle ouverte. Elle se ne s’en aperçut pas et continua à fendre l’eau en brasses vigoureuses.

Un cri d’enfant fit retourner la tête du Commandant du côté du pont d’embarquement. Une petite fille se tenait debout sur un rocher, une canne à pêche rudimentaire à la main. Elle semblait très excitée et parlait une langue qu’il ne comprenait pas. Il se leva, déposa sur le sol le petit chat qu’il avait finit par serrer contre sa poitrine et franchit la passerelle. Une fois sur la terre ferme, il s’aperçut qu’un autre enfant accompagnait la petite, un garçon plus âgé, d’une douzaine d’années.

Mais surtout, il y avait une femme. Il ne pensa pas un instant qu’il s’agissait de la mère des enfants. Il pensa, voilà une femme.
Elle portait une robe orange très courte qui lui moulait le haut du corps. Les jambes étaient fines, légèrement bronzées. Son visage, carré avait quelque chose de masculin, mais tout le reste du corps respirait la féminité. Il la jugea de son oeil de connaisseur : entre 40 et 45 ans.
Le Commandant invita les enfants à venir pêcher du pont de son bateau et ils acceptèrent, ravis. Ainsi la femme, leur mère, se retrouva à bord elle aussi, invitée par le Commandant.

- Tea, coffee, Cola ?
Il avait tout ! Et même de la bière, mais cela il ne lui en proposa pas.
Elle s’assit à la table d’hôte et après avoir refusé une première fois elle finit par accepter un café, la conversation s’engagea. Elle était française, elle logeait dans un des bungalows au bord de la plage, elle aimait beaucoup Gazipasa « çok güzel ».

La femme russe n’était pas restée longtemps dans l’eau. La mer n’était plus limpide, elle devenait épaisse et glauque au fur et à mesure que le soleil s’approchait de l’horizon pour s’y noyer.

Le Commandant déballait tous ses trésors, son livre de bord, « j’écris un roman sentimental », les photos de son bateau, des ses amis allemands, des ses amies russes en maillot de bain, des femmes aux formes généreuses. Et puis soudain il eut une idée, il prit deux stylos, un rouge et un noir et dit :

- Je veux apprendre le français
En rouge, il écrivait les mots français en phonétique turque, en noir la traduction. Il remplit ainsi une page entière de « voulez vous boire quelque chose ? Petit déjeuner, bienvenue à bord, omelette... » elle était devenue son professeur. Il apprenait les mots en se promenant sur ses lèvres, elle prononçait, il écoutait, il répétait. Ils se parlaient de lèvres en lèvres, ils partageaient une intimité sans jamais s’embrasser autrement qu’avec leurs mots.

Sa phrase préférée était « « voulez-vous danser avec moi ? » », il arrivait à la prononcer avec une relative facilité.

Une heure passa. Et un second café, sans sucre.
Il parlait des femmes russes à présent, de leur côté romantique, de leur façon de jouir de la vie. Ca j’aime, disait-il en anglais : « « voulez-vous danser avec moi ? » »
Le soleil avait sombré, une lueur violette recouvrit le port, il dit :

- Voulez-vous une musique romantique ? Voulez vous boire une demie- bière avec moi ?

Elle répondait non à chaque fois, comprenant bien où il voulait en venir, mais elle ne voulait pas arrêter le jeu trop tôt. Le petit chat depuis longtemps s’était lové sur ses genoux, elle le caressait, il ronronnait tout doucement.

Elle voulut rebondir en lui demandant ce qu’il pensait des femmes turques. Il s’emporta aussitôt
- Les femmes turques, c’est pas bon ! Elles ne veulent que ton argent.

Il saisit une petite chaîne en or qu’il portait autour du cou et fit mine de l’enlever. Non les femmes turques, il ne fallait pas lui en parler.

Les uns après les autres, les chalutiers quittaient le port, ils partaient pour la nuit. Les petites barques partaient plus tôt, avec un seul marin à bord. L’homme poserait ses filets et dormirait sur place, toute la nuit seul sur la mer, dans son rafiot.

La femme russe avait plié sa serviette depuis longtemps. Elle avait pris une bonne douche et s’était habillée. Sur la terrasse du bungalow, la soirée commençait devant quelques bières et une assiette de poivrons paprika. L’homme qui vivait avec elle achetait les bières par cartons entiers. Ils les passaient par une brèche pratiquée dans la barrière en béton à l’arrière du bungalow, cela leur évitait d’avoir à remonter toute l’allée le bras chargés.

Le Commandant écrivait et dessinait. Des poissons, des filets, puis une bouteille vide : la femme. A vingt ans, à trente ans, il remplissait à peine la bouteille. Son ton était tranchant,il dit immature. Il le dit en turc, elle le comprit aussitôt, les mots devaient être les mêmes dans les deux langues. Ensuite il remonta le niveau jusqu’aux trois quart : 40, good, puis jusqu’à raz : 45, 50 top ! How old are you ? Elle ne répondit pas, mais il avait vu juste.

Il prit sa main et la posa sur son cœur. Elle ne la retira pas. Il lui dit qu’elle avait de beaux yeux. Les siens étaient gris et ses dents très blanches. Il était mince et musclé, portait un bermuda clair et une chemise bleu marine à fines rayures blanches. Il était séduisant.
L’heure était romantique, la lune, pleine commençait son ascension.

C’est alors qu’elle dit qu’elle partait. Les enfants n’attrapaient plus de poisson, l’eau était devenue encre.

Il sourit, le gris de ses yeux devint triste.
Elle dit, merci pour le café.
Elle déposa le petit chat sur la chaise dans ce qui restait de sa chaleur. Elle le remercia encore une fois, en turc cette fois.

Lui se leva lentement puis avisant une rose rouge qui se fanait dans un verre d’eau, il la saisit vivement et la lui offrit... Romantique ! Dit-il.

La femme russe était un peu ivre maintenant et riait à gorge déployée. Une grande mèche de cheveux blonds courait le long de son cou.

La nuit respirait sous la voie lactée.

Turquie, septembre 2005