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Hanoi Juillet

vendredi 28 janvier 2011, par Sylvie Terrier

Hanoï juillet

En plein coeur de l’après-midi, sur l’avenue Tram Hung Dao, la Citroën métallisée d’un homme d’affaire se fraye un chemin, klaxonnant à travers une nuée de cyclistes uniformes. Dans le confort climatisé, l’homme indique brièvement une destination au chauffeur muet, allume une cigarette puis se cale dans le velours bleuté de la banquette arrière.

La voiture longe le Mausolée d’Ho Chi Minh, réplique fidèle du tombeau de Lénine, puis suit les berges du grand lac Hô Thiên Quang en direction de l’hôtel Tan Loï. Ce qui se passe au dehors l’indiffère : toujours les mêmes petits marchands, les même chapeaux coniques, ce monde sans surprise qu’il n’a jamais regardé autrement qu’à travers les vitres fumées de son automobile.

Celui qui traverse Hanoï en empruntant le tram n°7 ne voit pas la même ville entre les interstices des lattes de bois rajoutées aux fenêtres afin de remplacer les vitres d’origine. Depuis plus d’un demi siècle, c’est le seul et unique transport en commun existant dans la ville. Cette vieille carcasse ne cache pas son âge et porte encore sur ses flancs un beau reste de peinture rouge et blanche. Le préposé à la perche de branchement électrique, en équilibre sur le pare-choc arrière, l’oeil constamment fixé sur les filins d’acier veille aux changements de ligne en actionnant le bras métallique au moyen d’une corde. De temps en temps, il sort de sa poche un mouchoir sale et éponge la sueur qui coule sous son casque colonial.

En cette période de l’année où la température moyenne avoisine les 35°, le trajet est particulièrement pénible et pour le voyageur dont le champ de vision horizontal ne lui permet de voir que le rez-de-chaussée des maisons et l’activité de la rue, l’envie de descendre est grande, l’ombre des cafés le tente où il pourrait se rafraîchir sous de puissants ventilateurs en sirotant un Kafé Da.

Ballotant à nouveau ses passagers, le tram poursuit sa course laissant derrière lui la rue Hun Dau et ses trottoirs bondés, pour contourner le lac Ho Huan Kiem où dort la pagode de la tortue. Sur les berges, le mouvement de la foule s’étire et se regroupe formant une mosaïque de visages toutes générations mêlées. Des couples d’amoureux pudiques s’isolent dans la fraîcheur et l’ombre de grands saules pleureurs. C’est aussi le lieu de rendez-vous des anciens qui viennent passer là l’après-midi, conversant ou somnolant, absorbés dans de longues méditations silencieuses.

Tout un petit commerce discret et disparate émerge à la croisée des allées, offrant aux promeneurs un choix succinct de marchandises : biscuits vendus à la pièce, sachets de bonbons décolorés, dés de nougat, glaces à la vanille, chat ngot acidulés et parfois des portions de riz gluant enveloppées dans un cône de feuille de bananier.

De-ci de-là, des petits artisans proposent leurs services : professionnels de la photos, souvenir instamatique jauni d’avance, professionnels du poil, qui coupent, rasent, égalisent dans des salons improvisés en plein air, équipés de l’indispensable siège accoudoirs, miroir inclinable, journaux à feuilleter. Pour une somme modique, certaines femmes au regard aiguisé chassent le cheveu blanc, l’ôtent du bout d’une pincette et le déposent sur le satin noir de leur pantalon, sous l’oeil satisfait de leur client.

Sur la scène de ce théâtre séculaire, passent aussi des étudiants que l’on voit rire et chahuter poussant à côté d’eux leur bicyclette au porte- bagages chargé de livres.

Parmi eux, Tchen et Doan, tous deux inscrits à l’université de Hanoï. Tchen, 23 ans étudie la philosophie. Issu d’un milieu pauvre, il vit seul, situation rare dans la société vietnamienne. Afin de poursuivre ses études, il donne parallèlement des cours à de jeunes étudiants. Doan, d’un an son cadet, étudie les mathématiques. Sa famille autrefois privilégiée bénéficie encore d’un peu d’aisance aujourd’hui. Cette différence apparait de façon évidente quand on les observe : maigre et dégingandé, Tchen semble constamment sur ses gardes, son sourire fugace, ses gestes nerveux, ses vêtements usés, révèlent la précarité de sa situation.

La bicyclette neuve et les habits fraîchement repassés de Doan soulignent au contraire sa condition de vie facile.
Cela ne les empêche pas d’être bons amis et de passer tout leur temps libre ensemble. Un désir commun les anime, apprendre et maîtriser la langue anglaise, condition indispensable pour accéder à l’étranger. Dépourvus d’information, ils se sentent très isolés du reste du monde, aussi la moindre bribe, le moindre renseignement capté chez le rare étranger de passage les passionne, provoquant en eux un flot fébrile de questions.

Leur occupation favorite est de se retrouver en fin de journée au bord de ce petit lac, pour converser - en anglais - et mettre en pratique les nouveaux mots de leur vocabulaire. Leurs bicyclettes appuyées contre un arbre, ils sont allongés dans l’herbe et regardent le ciel s’empourprer alors que la chaleur s’atténue.

Sous ces latitudes, la nuit tombe vite même au mois de juillet, Hanoï ressemble alors à un grand village à peine éclairé. On entend plus que le cliquetis des vélos qui traversent la nuit. Autour des lampes à pétrole, les corps se rassemblent, les voix murmurent. Les marchands de soupe disposent de minuscules tables sur le macadam défoncé tandis que des vieilles femmes proposent des cigarettes 555 et s’éventent lentement en écoutant les oiseaux du crépuscule.

La nuit absorbe toute la réalité du jour, la ville s’adoucit, l’ancien Tonkin resurgit. Sur le pas de leur porte, les vieux ont sorti leur banc. En maillot de corps et pyjama rayé, certains jouent aux cartes tandis que d’autres, visages impassibles et sereins se penchent sur un livre surveillant d’une oreille les enfants lancés dans leurs jeux.

Après une journée de travail, quand tout le monde rentre chez soi, la place manque à l’intérieur des habitations souvent réduites à une seule pièce bondée de vieux cartons, d’objets hétéroclites et d’appareils hors d’usage. Il n’est guère alors d’autre choix que de vivre dans la rue. En levant les yeux, celui qui passe s’étonnera des façades sculptées des maisons dévorées par une végétation anarchique sur lesquelles se découpent d’immenses plafonds jaunis où tournoie l’ombre lente des vieux ventilateurs.

Peu à peu, toutes les boutiques se ferment, les restaurants rentrent leurs tables et leurs étals. Sur les trottoirs, des groupuscules s’attardent encore un peu autour d’un poste de télévision qui diffuse un film soviétique.

Au coin des rues, les conducteurs de cyclos-pousse s’assoupissent sur leur banquette. Il faudra marchander longtemps avec l’un d’eux si l’on veut s’aventurer dans les quartiers nocturnes où clignotent les enseignes discrètes de petits "caphés" reconnaissables aux guirlandes électriques plantées dans des sapins de Noël en plastique.

Bientôt, le flot de musique enregistrée se tait et la ville s’éteint avec le couvre feu de minuit.

Hanoï, 15 juillet 1989