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2015 : Kim Bap

mercredi 17 juillet 2013, par Sylvie Terrier

Les mémés du marché.
Elles sont petites et robustes les mémés du marché.

Elles portent de larges visières qui leur cachent la moitié du visage. Leurs cheveux frisés, éternellement bruns, dépassent tout autour. En Corée, une peau blanche est signe de beauté. Le parapluie sert à se protéger du soleil. Ces paysannes, exposées toute la journée à I ’air et aux intempéries considèrent le soleil comme un ennemi.

La visière fait partie de leur tenue vestimentaire. On a I ’impression qu ’elles ne l’enlèvent jamais, même la nuit tombée la visière trône dans leur chevelure. Peut être l ’ont-elles oubliée. Elles en ont plusieurs. Si le client ne vient pas et que I ’ennui les surprend, elles basculent la visière sur les yeux et s ’assoupissent.

Souriantes, quelques-unes s ’autorisent un petit trait de rouge à lèvre.
Elles vous offrent leur jardin, quelques plaques de tofou, des fruits, du poisson séché. Des soupes aussi qu ’elles préparent sur place. Soupe au potiron, soupe aux haricots noir et aussi des Kim Bap, les nori en Japonais, du riz serré en rouleau dans une feuille d’algue qu ’elles saupoudrent de graines de sésame. Vous pouvez aussi manger surplace, mais attention, elles ne disposent que de trois tabourets...

Les mémés, on les retrouve chaque matin au marché. Pas de jour de repos. Seulement le temps de la sieste sous la visière. Elles arrivent les yeux gonflés, des manchons passés par-dessus leur chemise ou leur pullover. Eté comme hiver, elles accumulent les couches de vêtement. Elles soulèvent et plient la bâche qui protège leur étal, ouvrent un parasol multicolore, remontent les pyramides de fruits et de légumes. Tomates joufflues, melons jaunes, grosses pastèques vertes veinés de blanc.
Quand tout est prêt, elles s ’installent au milieu, comme un fruit mûr au cœur de leur jardin.

Entre elles, solidarité. Elles papotent, s’invitent à déjeuner. L ’une fournit le riz, l’autre a préparé une salade pour quatre, elles partagent. Elles mangent froid et boivent du saké coréen. Elles ne cessent de bavarder et de rire, on aimerait bien savoir ce qu ’elles se racontent.

Ce midi la mémé des Kim Bap n ’est pas à sa place habituelle. On s ’inquiète. Sur la table recouverte de toile cirée, les trois tabourets sont relevés, inertes. On n ’arrive pas à savoir ce qui s ’est passé. Simplement elle n ’est pas là. Il y a un trou dans le marché.

Cette mémé est minuscule, tassée dans ses épaules. Ses doigts tordus par l’ arthrose roulent à merveille les feuilles de nori. On l’a regardé travailler. Devant elle, une large bassine dans laquelle elle entrepose tous ses ingrédients, navets coupés en longues lanières, jambon fumé, concombre, soja, surimi. Un quart de tour sur la droite, elle plonge la main dans sa marmite de riz. Un petit mouvement en avant, elle tire d’un sac en plastique une fine feuille d’algue noire. La lisse, écrase la boule de riz en son centre puis l’ étale soigneusement. Tâche de lumière sur ce carré de nuit. Ensuite, sur cette blancheur, elle pose les bâtons de couleur, le jaune du navet, le rose du jambon, le vert du concombre, le brun de la crêpe de soja. Elle roule en serrant bien. Et voilà, c’ est déjà fini.

La mémé des Kim Bap ne porte pas de visière, son étal est à l’abri de plusieurs couches de plastique. Elle a un visage est lisse et plat, des cheveux légèrement teints en roux. Ses petites dents écartées lui donnent un air robuste. Elle se lève. Elle est si petite ! Elle marche en se tenant la hanche, tordue, cassée, tout en déséquilibre.

La mémé est poliomyélite depuis l’âge de cinq ans. Elle a poussé tout de travers. Des bras solides, mais ses jambes, deux bâtons qui parfois refusent de la porter. Six opérations. Prédestinée au fauteuil roulant. Elle l’a refusé. Est même parvenue à avoir trois enfants. C’est pour eux qu ’elle travaille au marché. Pour leur payer des études. Elle s ’installe derrière sa petite table et ne bouge plus. Ne se lève que pour aller manger avec ses copines à I ’angle de la rue, vingt pas seulement à parcourir. Elle souffre mais ne dit rien. Enfile son imperméable rouge.
- Vous n ’avez pas froid vous avec ce vent ? Nous fait-elle comprendre sans
sourire.
On ne parle pas coréen mais on la comprend. Non, nous n ’avons pas froid parce que nous sommes au soleil, c’ est elle que le froid mord, tout au creux de l’ombre.

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