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Esmeralda vietnamienne

samedi 3 mai 2014, par Sylvie Terrier

Thien, tu t’excuses de ne pas avoir pu mieux me recevoir, tu as honte de ta pauvreté, tu regrettes de ne pas m’avoir donné à la place de cette soupe de riz légèrement sucrée une nourriture plus riche. Ne t’inquiète pas, Thien. Tu m’as donnée tes poèmes (je les ai avec moi, roulés dans une couverture de cahier, arriverai-je à les faire traduire puis publier ?) et surtout ton regard, ta bonté, ta puissante envie de vivre.

Tu m’as raconté qu’un matin, au coin de la rue boueuse ou tu habites, tu as trouvé une petite fille, un bébé de quelques jours, abandonné là, le cordon ombilical même pas coupé.

Tu as pris cet enfant et tu l’as emmenée chez toi. Tu n’avais rien à manger, tu étais si pauvre. Tu l’as lavée, elle était très maigre, on la croyait aveugle, on disait qu’elle allait mourir. Mais toi tu l’as enveloppée dans tes propres vêtements parce que tu n’avais rien d’autre. Tu as emprunté de l’argent à tes amis pour lui acheter du lait. Tu l’as soignée, caressée, aimée avec tes mains si douces, tu lui as donné toute la ferveur de ton amour.

L’enfant a grandi, elle a survécu.

Aujourd’hui, je la regarde.

Elle a cinq ans, un don inné pour la danse. Peau sombre, petits bras graciles mouvant comme des algues, je la regarde danser. La voilà à présent qui s’assoit contre toi. Inconsciemment tes mains se mettent à caresser ses cheveux, son dos étroit où saillent encore les os. Comment as-tu compris qu’elle demandait un morceau de papaye ? Elle ouvre grand la bouche, et toi tu la nourris comme un petit oiseau, toi qui a aimé cette enfant au moment même où tu l’as vue.

La fillette s’est habillée. Elle a enfilé une salopette rose et mis des sandales blanches. Elle attache ses mains autour de ta taille, tu la délie doucement.

Ce matin tu pars travailler. La vieille femme qui s’occupe d’elle quand tu n’es pas là lui a donné à manger un bol de riz et quelques tranches d’ananas que tu avais ramenées du marché. La voila qui se couche sur le sol dans un coin.

Ses grands yeux s’allongent, son visage si lisse se plisse. Elle commence à pleurer, elle t’aime, elle veut partir avec toi. Tu sais combien elle est attentive aux autres, combien elle aime dire que leur repas est bon, qu’elle aime se trouver avec eux. Tu me racontes ce qu’elle fait quand toi aussi tu pleures Thien, et cela t’arrive souvent. Elle se couche contre toi et murmure tout doucement que tu es la personne qu’elle aime le plus au monde et qu’il ne faut plus pleurer.

Alors tes pleurs cessent et tu écris un poème. Il te vient d’un bloc, et sans rature. Tu l’écris sur ta machine à écrire, sous la moustiquaire rose, sur ton lit, ton bureau, ton intérieur. Il sort de toi à la vitesse d’une parole, lumineux.

Ce matin, je m’en vais. Je ne sais même pas ton nom petite fille, petite danseuse en sandalettes, Esmeralda vietnamienne.