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2015 : voyage au Laos

deuxième partie

dimanche 22 mars 2015, par Sylvie Terrier

Dimanche 1er février

Cocoico ! cocoico ! 5h30, les coqs chantent et se répondent. Cette nuit j’ai dormi la fenêtre ouverte, il faisant doux, à cause sans doute du ciel couvert. Chambre romantique avec vue sur la rivière, les jardins de salade vert électrique, la végétation luxuriante, le pont suspendu… Ah si seulement j’avais plus de temps, je resterais longtemps ici.

Ce soir, un jeune couple garde l’hôtel. Ils sont assis côte à côte bien serrés et fusionnent leurs visages autour d’un téléphone portable. Elle toute menue, les cheveux bien lissés, lui tout en piques, les cheveux en brosse, tout sourire tous les deux.

Au matin, petit déjeuner rapide puis dernier passage sur mon cher pont suspendu. La petite vieille qui fait des gaufres en forme de cœurs, sans doute avec un authentique gaufrier français, n’est pas encore arrivée.

Attente de la navette pour gagner la gare routière, bien mal placée à deux kilomètres de la ville. Je fais les cent pas quand soudain j’aperçois Khammam sur sa moto. Il revient du marché, des sachets plastiques accrochés à son guidon. Gentiment il me conduit jusqu’à la gare routière. Je monte en amazone derrière lui, le froid me fait monter les larmes aux yeux.

Au programme aujourd’hui, bus pour rejoindre Phongsali. J’aurais pu continuer le périple en bateau mais cela aurait pris deux jours, pas le temps hélas. J’ai de la chance, je tombe sur un mini van qui dessert directement Phongsali, pas besoin de changer à Pak Nam Noi.

Nous nous tassons à quinze dans le véhicule. Le chauffeur arrime soigneusement les bagages sur le toit, je devine que la route sera longue et sinueuse. Nous montons plein nord à 1400 mètres d’altitude, entre la province du Yunnan en Chine et Dien Bien Phu au Vietnam.

Je me trouve assise au dernier rang, tout à l’arrière du véhicule. Par une trouée, entre deux épaules je parviens néanmoins à voir la route. Je devrais arriver ainsi à éviter d’avoir mal au cœur. Au bout d’un moment, j’arrive même à sortir mon carnet et à noter quelques scènes et impressions. Mon carnet et mon stylo deviennent le prolongement de mon œil. Des images graphiques. L’écriture est illisible tellement le véhicule bouge. Je laisse donc une page blanche à droite pour retranscrire au moment des arrêts ce que j’ai griffonné sur la page de gauche.

Voila :

Ban Dham, Ban Yor, Ban Phi…

Voyage en villages mono syllabiques,
Il y a un panneau de signalisation à l’entrée de chaque village, chaque pont aussi porte un nom. Je comprends vite que ban en lao signifie village.
Enfant portant sur son dos un autre enfant, la moitié de son poids
Jeune akha toute enrubannée de rouge
Folle seins nus, hirsute et sale, assise dans la poussière
Petits jardins de ciboulette, sur pilotis et grillagés
Greniers à riz sur pilotis également à l’entrée et sortie des villages
Enfants qui marchent seuls le long de la route, machette et sac en bandoulière. Où vont-ils ?
Musique traditionnelle laotienne dans l’habitacle. Une femme chante accompagnée d’une flute, mouvement chaloupant, les mains dansent, elle dit : « ne m’oublie pas… »

Ban Aya, Ban Tay, Ban Namly…

Plantations de bananiers brûlés, terre calcinée, pentes vertigineusement abruptes
Deux enfants se mettent à crier et gesticuler à notre passage, ils exhibent leur chasse : deux ragondins encore vivants attachés au bout d’une liane
Pauvres villages en bord de route assoupis par la poussière. Réserve de bois, pas d’électricité. Un point d’eau ? Peut être pas.
Deux hommes à l’arrêt dans l’anse d’un virage. Accroupis autour d’un petit feu, leur moto délaissée. Avaient-ils froid ?
A Ban Aya l’école est toute neuve, on ne voit qu’elle avec son toit rose chewing gum. Les autres maisons, toit de tôle et bambous défraichis paraissent encore plus pauvres.
Encore une dernière « sharp curve », et nous voici arrivés. Un nom rond comme un bonbon, pas monosyllabique : Phongsali !

2 février Phongsaly

Arrivée à Phongsali vers 16h. Le soleil a réussi à trouer les nuages, il fait bon. Sac sur le dos, je marche sur la route asphaltée pour rejoindre le centre ville à deux kilomètres de distance. En voyant les maisons incrustées dans la verdure, les sommets perdus dans la brume, je pense tout de suite à Darjeeling au Sikkim. Même impression de vie rude et sans fioriture. C’est la nature qui accueille l’homme et non l’inverse.

Je visite quelques chambres humides et peu engageantes. J’opte finalement pour un hôtel chinois, confortable mais sans charme. Tout est immense ici : immenses couloirs munis de portes toutes semblables, immense salle de restaurant, immense lit (avec une belle couette blanche). Je devine que cet hôtel aujourd’hui désert peut en quelques heures se transformer pour accueillir, nourrir et divertir plusieurs centaines de personnes. Je négocie le prix de la chambre avec un jeune homme affable, la patronne le lendemain ne se gênera pas pour lui montrer son désaccord.

Pour l’heure, Je ressors. J’ai encore un peu de temps avant la tombée de la nuit. Je parcours les rues quand soudain mon regard est attiré par une ruelle étroite qui monte droit. Je m’y engage et découvre ainsi par hasard l’ancien quartier de Phongsaly. Son cachet chinois me saute aux yeux. Me renseignant, j’apprends que ce quartier est habité essentiellement par deux ethnies d’origine chinoise, les Phou Noy et le Ho, ces derniers venant de la province du Yunnan, toute proche.

Je suis enchantée par l’ambiance de ce quartier, ses rues étroites pavées de pierres grises aux arrêtes saillantes, ses maisons de bois souvent ornées, sculptées, ses petits jardins, ses plantes en pots. Les portes des maisons, laissées grandes ouvertes laissent percevoir la vie à l’intérieur, enfants joueurs, hommes et femmes saisis dans leur vie quotidienne. Je leur dis bonjour en Lao : Sabaydee ! Ils me répondent en souriant. Dans ces moments, je regrette de ne pas avoir d’appareil photo, j’aimerais faire quelques clichés. Mon carnet manque d’instantanéité.

A présent, la nuit est tombée et le froid descend de la montagne. Chacun rentre chez soi, les rues se vident. J’ai envie d’une bonne soupe. Pas évident de trouver un restaurant à Phongsaly. Finalement je retourne à l’hôtel où j’avais décliné l’offre d’une chambre après l’avoir visitée. La jeune cuisinière, le visage fermé, m’apporte une soupe claire dans laquelle nagent quelques morceaux de poulet. Je me demande si elle n’a pas oublié… les pâtes, mais au moins je suis au chaud. Comme souvent au Laos, la famille vit dans le même espace que le restaurant, ou plutôt le restaurant fait partie de la pièce de vie. Les autres membres de la famille dînent aussi, rassemblés dans le salon autour de plats fumants. Ils regardent la télévision, moi aussi du coup. Nous regardons « Nouvelle star », en version laotienne.

Rencontre à la table voisine de Philippe et Guy, deux hommes la soixantaine passée, qui viennent de terminer un trek de trois jours « on a eu froid » dit Guy le malgache, en se frottant les mains. Philippe est plus silencieux, il parle et bouge lentement, il semble fragile. Les deux compères ont un sacré programme ; ils voyagent en jeep avec chauffeur et guide, ils ont acheté le pack à Luang Prabang. En fait je poursuis à peu près le même circuit, en sens inverse et l’organisateur c’est moi … Je suis contente de pouvoir un peu échanger et parler français.

Retour dans la nuit noire, j’ai froid, la température ne doit pas dépasser les six ou sept degrés. Demain je sors mes gants et mon chapeau.

Le matin pour trouver une bonne soupe il faut aller au marché. Celui de Phongsaly ne me déçoit pas. Les boutiques de soupe se trouvent autour du marché couvert. Dans ce marché largement fourni en produits chinois manufacturés, j’achète un panier traditionnel tressé pour servir le riz et un cigare de thé vert.

A Phongsaly, certaines plantations ne sont pas des arbustes mais des arbres de plus de 400 ans. Le thé vert est pressé et moulé en forme de cigare, maintenu par des liens de bambou. Depuis que je voyage j’ai compris une règle. Ne pas remettre à demain l’achat d’un objet ou d’une denrée. Rien ne garantit que demain je repasse ici ou trouve ce thé ailleurs. Il faut saisir l’occasion. C’est ici et maintenant. Au fil des jours, je remplis mon sac de petites choses, au fil du temps il s’alourdit. Ne pas démarrer un voyage avec un sac déjà plein !

Le village

C’est un village tout en bois et bambou. De la tôle ou de la paille de riz pour les toits.
Il y a une réserve de bois bien sec rangée sous les maisons. Cet espace est laissé vide, il sert de remise. Là une énorme marmite renversée sur de grosses pierres, plus loin un vélo démembré.

La vie se passe au premier étage, une vie sur pilotis. Secrète, simplement parce qu’on ne la voit pas. Linge suspendu sur des cintres au soleil. Paniers posés à l’entrée, potirons alignés sur une planche, chiffon oublié. Presque rien.

Il est midi, le village somnole. Restent les vieux, quelques enfants, des femmes avec leur bébé. Poules, poussins et cochons noirs s’agitent en quête de nourriture. Un enfant crie, un coq chante, une télévision diffuse un air de musique militaire.
Combien de maisons dans ce village ? Une trentaine tout au plus. Pas d’école. Au détour du chemin de terre rouge un arbre en fleurs tout bruissant d’abeilles.
D’autres arbres, bananiers, citronniers, manguiers, quelques haires serrées. Des jardins bien clôturés, bien protégés, pas plus grands qu’une tombe.

Un point d’eau, domaine des femmes. Une très vieille femme arrive, elle est littéralement pliée en deux, elle porte des bidons, elle les remplit. Ensuite, elle sait comment faire, elle tangue jusqu’à atteindre le point d’équilibre entre le poids des bidons et l’angle droit de son dos.

Il n’y a pas d’odeur dans ce village, pas de signes religieux visibles, pas de reliques.
C’est un village propre, à l’abri de la poussière. En remontant jusqu’à la route,mon regard s’arrête sur une large maison toute en bois. Un homme est assis dehors parfaitement immobile. Sous ses pieds, une succession de ruches, de simples tronçons de bois avec un trou. Je regarde l’homme à travers des essaims d’abeille.

A phongsaly, je visite un petit musée ethnologique réalisé par le département de l’information, de la culture et du tourisme. Je prends plaisir à retranscrire le nom des ethnies qui peuplent la province, il y en a quinze : Lao ; Tai Lue ; Tai ; Tai yang ; Tai Neua ; Khmu ; Bit Hmong ; Lu Mien, Akha ; Phounoy ; Sila ; Hani ; Lolo ; Ho. Et ceci n’est rien en regard du nombre total des ethnies au Laos, près de quarante sept.

Je m’attarde sur un panneau qui parle de l’écriture et des livres. La culture est essentiellement orale, même si certaines langues sont écrites, l’usage de l’écriture demeure la plupart du temps religieux, administratif et historique. Les livres anciens sont écrits sur des feuilles de palmiers (latanier) ou sur papier de mûrier.
Ensuite je recherche de l’office du tourisme, puis l’office touristique privé, les deux se trouvent dans un mouchoir de poche. Je moissonne une belle petite documentation pour ballades et treks, enfin des photocopies car brochures et publications n’existent pas ici.

3 février

Je quitte Phongsaly avec le premier bus du matin, réveil à 6 heures. Une fois encore je regrette de ne pouvoir rester plus longtemps, d’aller voir les plantations de thé, de marcher dans la montagne. Je ne crois pas que je reviendrai ici.
Le bus met quatre heures pour redescendre de la montagne. Arrêt à Pak Nam Noi, puis encore trois heures pour gagner la destination finale, Udom Xai.

Udom Xai, à première vue ne me plait pas. Ville très chinoise à première vue, elle se présente sous la forme d’une succession de commerces (garages, matériel agricole et de construction, restaurants, supermarchés, banque) formant un alignement sans charme le long de la rue principale. Hôtels et Guesthouses se succèdent, je n’ai que l’embarras du choix. Cette fois ci la gare routière se trouve en centre ville (j’aurais quand même une belle surprise quelques jours plus tard en repassant par ici).

Le soir au restaurant devant une portion de poulet légumes et riz gluant je regarde avec une certaine stupeur le défilé des 4X4 Toyota, monstres à moteur flambant neuf, qui passent silencieusement devant moi sans discontinuer.

De Udom Xai, je retiendrais cette belle chambre dans la Saylomen Guesthouse, pour sept euros. Un lit immense en bois sombre, une bonne couette enfermée dans une housse de coton d’une douceur de lait, des rideaux couleur miel, une belle porte en bois sculptée. Rien ne manque, ni la serviette blanche fleurant bon la lessive, ni le savon, ni même la petite fontaine à eau. Ha je suis bien loin de l’Inde dans cette chambre impeccablement propre et silencieuse, omis le chant des coqs au petit matin.

4 février, départ pour Muang Sing

Gare de bus à 8 heures du matin.
Une gare parfaitement organisée. Les guichets ouvrent à huit heures. Seulement quelques personnes se trouvent devant moi. Les prix sont affichés à l’extérieur, pas besoin de demander ou de vérifier. La jeune femme me donne en souriant mon billet, numéroté, je suis sûre d’avoir une place. Dans le bus, chacun s’assoit où il veut. Les bagages sont déposés sur le toit puis bâchés. Mieux vaut donc ne pas arriver au dernier moment. Il y a généralement trois départs par jour, le premier vers 9h, le second à 11h le dernier à 15h. Les bus ne circulent pas la nuit sauf pour les grandes distances. Il s’agit alors de bus de nuit avec couchettes, le repas du soir est compris dans le prix.

Pour l’heure, mon billet dans la poche je sirote un bon café lao. Pas envie de soupe ce matin, plutôt envie de sucré. J’achète quelques gâteaux secs, au fait, depuis combien de temps n’ai-je mangé sucré ? L’alimentation lao n’en contient pas. Pas de dessert non plus. Il n’y a que le café lao que l’on adoucit avec du lait concentré sucré. J’imagine que tout comme le pain, ces deux denrées remontent à la période indochinoise.

Ban Ko Noy, Ban lak 22 ; Ban na Yey…
Village tri syllabiques
Le paysage défile
La brume ne se lève pas
Devant sa maison, un papa apprend à marcher à son enfant
Dans le bus, le vieil anglais n’arrête pas de parler, si seulement il pouvait se taire ou déjà parler moins fort. Le chauffeur tente une musique douce mais en vain…
Les manteaux des femmes brodés de perles, bordés de dentelle, le col en fausse fourrure. Doux et élégant, de couleur rouge vermillon ou rose, tellement seyant
Des panneaux inconnus mais faciles à comprendre : route en pente montante ou descendante, une flèche blanche sur un fond noir
Enfants encore et toujours, seuls, accroupis au bord de la route
Profitant d’une trouée, le soleil se lève, odeur de mandarine.

Arrivée à Muang Sing, 4 heures de route.
La ville s’étale dans une vaste plaine, un plateau plutôt, de champs de riz secs. La ville semble récente avec ses rues tracées au cordeau en lignes perpendiculaires. Le centre se résume en une rue commerçante que je parcourrais de long en large de nombreuse fois. C’est ici que se trouve l’office du tourisme. Attention l’heure de fermeture indique 16h, mais déjà à 15 heures il n’y a plus personne. Le seul document disponible est une carte plastifiée très bien faite qui indique routes et villages ethniques. Pour 30 centimes j’ai un programme d’exploration de plusieurs jours.

C’est difficile la première fois dans un pays. Tout est à apprendre. Heureusement le Laos est un pays facile à vivre, peu peuplé, un peuple lent et souriant, peu de codes. En fait, mon voyage à commencé à Muang Khua, lorsque j’ai décidé de fuir Luang Prabang et son flot de touristes, de sortir des chemins. Voyager avec les laotiens, partager la pause, manger une soupe, acheter des fruits au marché, sourire comme eux, avec eux.

Du fait du temps disponible, 17 jours seulement, je ne peux me permettre de rester plus de deux jours au même endroit. Mon rythme est mouvement. Toujours prendre le premier bus de matin, quitte à se lever avant 6 heures. Eviter ainsi de passer toute la journée dans le bus, même si prendre le bus fait partie du voyage. Arriver avant la nuit parce que je ne connais pas la ville (c’est toujours plus difficile de se repérer la nuit et les laotiens se couchent tôt). Eviter cette impression d’être seulement « de passage », d’effleurer les choses parce que je manque de temps.

Mon plaisir en voyage est dans la répétition, repasser dans cette rue à différents moments de la journée, aller au marché deux matins de suite, passer et repasser sur ce pont suspendu. Ou au contraire, prendre des chemins de traverse et chercher d’autre voies, fouiller, faire preuve d’une curiosité heureuse. S’arrêter aussi sur une marche, sur un banc, mon carnet à la main, écrire ou pas, regarder, humer, se sentir accordée avec l’endroit.

5 février, Muang Sing

Ah la belle chambre à Muang Sing. Des bungalows sur pilotis faits de bois et bambou tressé. Malgré cela tout le confort est réuni, salle de bain carrelée avec eau chaude, bon lit avec couette blanche immaculée, petite table et fauteuil de salon, il y a même une télévision à écran plat. L’ensemble des huttes forme comme un petit village autour d’une cour centrale. En face se trouve un bâtiment solide habité par un groupe de jeunes filles inoccupées, peut être moins la nuit… Personne ne demande mon passeport, pas d’enregistrement non plus. En partant deux jours plus tard et tôt le matin je serai obligée de réveiller la famille qui vit dans le premier bungalow, un bébé se met à pleurer, sans doute dormait-il contre sa mère.

La première nuit a été très bruyante, forcément les parois en bambou ne filtrent rien, les jeunes filles en face font la fête avec karaok et bières lao, ensuite c’est mon voisin qui prend le relai en s’endormant devant sa télévision, le son déraisonnablement fort. A deux heures du matin, je vais frapper à sa porte, en chemise de nuit, il a une tête de chinois (et moi une tête de femme énervée), il me répond putong ! (je ne comprends pas) je lui réponds en français et force gestes, si , si, la télé, dormir, trop fort… Il a compris, et j’espère lui avoir fait perdre un peu la face.
La seconde nuit heureusement sera paisible, un peu de musique chez les filles, puis au petit matin, chant des coqs et voix de femmes qui s’invectivent dans les maisons attenantes.

Ce premier matin à Muang Sing sera consacré au marché. C’est pour cela que je suis venue jusque là. Il faut y aller tôt. Réveil à 5h45, douche chaude, puis marche dans le brouillard jusqu’à une grande aire à demi mi couverte.

6h45, le marché bat son plein, une sorte d’énergie parcourt sa vaste échine, je suis happée par ce frisson.
Tout le monde a froid. Malgré manteau et chaussettes je grelotte. Les femmes aussi ont froid. Accroupies devant leur étal de légumes, elles se calfeutrent dans leurs manteaux et portent de gros bonnets de laine. Venues de la campagne environnante, elles arrangent leurs marchandises, salades, piments, pousses de bambou, gingembre, tubercules en petits tas. Il n’y a pas de balance. C’est au tas, la poignée ou au nombre de pièces. Les prix sont justes et ne se négocient pas. Je prends des photos de ces étals qui bout à bout forment une mosaïque bariolée, presque abstraite.

En m’enfonçant sous la partie couverte, je découvre les vendeurs de viande, porc et bœuf, une viande belle et fraiche découpées devant mes yeux. Débordant sur l’extérieur, accroupis autour de bassines d’eau claire, les marchands de poissons vivants attendent les acheteurs. Le reste du hall est occupés par les épiciers, revendeurs de produits manufacturés la plupart du temps chinois. Il y a aussi sur ces étals des fruits, poires et pommes chinoises ainsi que des poulets glacés raidis par la congélation.

Après avoir profilé d’un petit feu pour me réchauffer les mains, je me glisse dans la pénombre et n’ai que l’embarras du choix pour trouver une soupe. Le bouillon brulant et le mélange maison ail-paprika ont tôt fait de me ragaillardir. Je ressors dans la lumière, la brume ne s’est toujours pas levée, un fin brouillard s’est même mis à tomber, le marché continue à battre en frissonnant.

Journée scooter après le marché. Je trace deux itinéraires à partir de ma carte. Matin route asphaltée vers les villages Muongs. Ces villages bien tenus semblent rodés au tourisme. Etrange impression d’hostilité muette mêlée d’intérêt : pour la première fois je vois des enfants tendre la main. Pour la première fois des femmes s’adressent directement à moi pour vendre leurs broderies.

Sous un tamarinier, autour de la récolte, rencontre d’un jeune orphelin laotien. Il habite dans ce village qu’il trouve ennuyant à mourir, il a été recueilli par son oncle et sa tante. Il les aide dans leurs taches quotidiennes (ici le tri des gousses de tamarinier) il est en vacances. Il explique, je fais des études de médecin en Chine, c’est très dur, j’ai eu beaucoup de mal avec la langue. La frontière est à un kilomètre, il n’y a pas d’université dans la province. J’espère seulement qu’il travaillera pour les siens, pour les villages. Je le lui dis. A première vue, je n’ai pas vu d’enfants malades ou de gens souffrant de dénutrition.

Retour par les bananeraies, les régimes de bananes pendent, enveloppés de plastique bleu. Arrêt peut avant Muang Sing auprès des coupeurs de fleurs de bambous ; ici c’est tout un champ qui sert d’aire de stockage. Une fois séchées, les tiges sont rassemblées en bottes, qui redressées forment une sorte de hutte. Des femmes visage et tête protégées travaillent sous le soleil tandis que la contremaitre, une chinoises à cheveux courts passe sans décrocher un sourire. J’observe dans les caniveaux des merdes humaines, même pas un endroit digne pour déféquer.

Après midi, cap au nord sur des routes de terre vers d’autres villages d’autres ethnies. Le soleil tombe droit, la route poussiéreuse devient de plus en plus dangereuse, ornières, nids de poules, camions qui noient la route sous la poussière. Le plus difficile est de se repérer, je réalise rapidement les limites de ma petite carte verte. Et puis en scooter, comme en voiture d’ailleurs, la tentation de rouler et d’avaler les kilomètres risque de prendre le dessus.

J’ai vécu un bon moment avec des écoliers. Les premiers enfants je les trouvé dans les arbres, les suivants courraient dans la cour. L’institutrice est arrivée (peut être m’avait-elle vu), alors tous les enfants sont entrés en classe. Une quarantaine, des garçons surtout, entre 7 et 10 ans et un bébé qui se déplaçait à quatre pattes et mangeait les bouts de craie tombés au sol. Une fillette l’a saisi et placé sur sa hanche, j’ai compris par après qu’il s’agissait du bébé de l’institutrice. Pour moi elle a fait chanter les enfants et essayé de leur faire écrire dans leur cahier une nouvelle chanson. C’est alors que j’ai vu que certains écoliers n’avaient même pas de cahier ou de stylo et surtout que la plupart d’entre eux ne savaient pas écrire. Ils étaient par conséquent incapables de recopier la chanson écrite avec tant de soin par l’institutrice sur le tableau noir, main gauche joliment repliée dans le dos.

Retour à Muang Sing, allées et venues dans la rue principale, le loueur de cycles a fermé boutique faute de clients. Je dois l’appeler de l’office du tourisme afin de pouvoir lui restituer le véhicule.

Le soir, à la nuit tombée quand la faim commence à poindre après cette journée commencée aux aurores, je me réjouis à l’idée de manger un bon demi poulet grillée. Hélas, la marchande de barbecue n’ouvre pas sa boutique ce soir et pourtant hier il y avait foule. L’occasion c’était hier, magnifique illustration pour mon petit manuel du voyageur : ne pas remettre à demain, car demain est un autre jour…
Et bien, à part le marché et les villages alentours, Muang Sing est une ville endormie, toute activité s’arrête avec la tombée de la nuit. Je remonte une dernière fois la rue principale.

Restaurant bruyant pour Chinois exclusivement
Enfant devant la télévision, un stylo dans la bouche, cahier abandonné sur les genoux
Ouvrier solitaire se réchauffe les mains sur un petit feu de bois
Vieux accroupi derrière son comptoir, mange son riz.
Boutiques livides, éclairées au néon, choix restreint, les mêmes produits, les mêmes gâteaux, les mêmes chips, les mêmes emballages écologiquement incorrects.
De grosses Toyota passent silencieusement
19 heures tout est dit. Le froid fige la ville,
Une lune rousse se lève au dessus des champs.

6 Février

Départ au petit matin, avec le premier bus pour Luang Nam Tha. Je suis arrivée à la gare routière avec un peu d’avance. Excellente soupe chinoise, réalisée devant mes yeux par un cuisiner heureux, fumée du wok dans la brume matinale, chaleur du foyer, envie de se remplir le ventre de nourriture et de chaleur, il y a à manger pour quatre !

Je n’ai pas encore parlé des femmes laotiennes. C’est un bonheur au Laos de constater que les femmes circulent librement et ne montrent aucun signe ostentatoire de religion. Elles portent la plupart du temps des jeans, des manteaux et des grosses vestes en hiver. La vie rude de la montagne ne pousse pas à la coquetterie. Les vêtements sont chauds, la plupart du temps importés de Chine.
Il n’y pas de vêtement traditionnel populaire comme le sari en Inde, mais il serait faux d’écrire que la femme lao ne possède pas de costume. Dans les grandes villes, certaines boutiques font rêver : les tissus de soie, les découpes près du corps, le ruban entourant les hanches (comme une jupe crayon) rivalisent d’élégance. J’ai souvent vu dans la campagne les jupes tissu, enroulées autour des hanches, même chez les petites filles.

Le bus part à l’heure, parfois un peu plus tôt s’il est plein. Je regarde à travers la vitre, je ne me lasse pas de ce paysage. La couleur du Laos ? Le vert, le vert et encore le vert. Une végétation luxuriante, même sur les pentes les plus abruptes, des montagnes en pain de sucre, des coulées karstiques, une forêt vierge impénétrable. Des arbres liane, des bambous géants, des bananiers sauvages, et tous les autres arbres dont je ne connais pas le nom mais qui poussent en quelques mois. Ainsi ces tiges de bambou en forme d’antennes de longicorne ou cette autre variété qui porte sur ses tiges des écailles en forme de tuiles.

Rien d’étonnant à ce que les habitants utilisent le bois pour se chauffer et cuisiner. En cette saison sèche, je vois bon nombre de femmes ramener de la forêt des tronçons bien calibrés dans leurs paniers. Ensuite elles forment des réserves soigneusement ordonnées sous les maisons. Pas vu de déforestation intensive même si, dit-on, elle se pratique.

Accident, la route est toute neuve, les véhicules roulent trop vite, deux camions se sont percutés, deux camions chinois. Arrêt dans les deux sens, tout le monde descend du bus. Tout se règle par téléphone portable. L’un des camions est indemne mais ne fait rien pour débloquer la situation. L’arrêt risque de s’éterniser. Recherche d’un chemin de contournement, ceux qui disposent de 4X4 sont les grands gagnants, les petits camions à deux roues motrices peinent mais finalement tout le monde arrive à passer y compris notre bus. Arrivée à Udoxai à 16 heures.

Je n’avais pas envie de repasser à Udoxai, cette ville commerçante chinoise. Pourtant ce deuxième passage s’avérera riche en découvertes. Un quart d’heure pour dépose le sac dans la jolie Guesthouse puis au hasard je grimpe jusqu’au bouddha doré et son stupa qui dominent la ville. Coucher de soleil puis dans le crépuscule ascension d’une autre colline jusqu’à un temple au bord de la rivière. Stupéfaction je découvre un arbre de vie métallique extraordinaire. Ses feuilles teintent dans le vent du soir, toute une faune de singes et oiseaux l’habitent, ses branches noircies se transforment au fil du crépuscule en ombres chinoises. Je reste auprès de l’arbre jusqu’à ce que la nuit l’absorbe.

Le soir dîner chez Sophain, petit restaurant traditionnel lao, installé dans une maison de bambou chargée de collections d’objets. Sophain cuisine et prend les commandes, son mari ne fait pas grand-chose à part sourire et mettre le couvert. A portée de main, dans différentes panières elle a disposé ses légumes, en dessous une rangée de potirons et deux grands woks.

Sophain cuisine les plats les uns après les autres. Aussi pas besoin de l’appeler. C’est elle qui vient vers vous, une fois ses derniers convives servis. Elle s’assoit à votre table et vous demande ce que vous voulez manger, pas besoin de noter. Pour moi ce sera un poisson de rivière cuit dans une feuille de bananier, parfumé à la citronnelle et autres herbes magiques. Le poisson est un peu gras, accompagné d’une sauce un peu granuleuse, un délice de textures et de saveurs.

Je suis la dernière cliente. Sophain vient s’assoir à côté de moi, elle baille et semble fatiguée soudain. Elle se met à manger un reste de pâtes froides avec la main, elle dit :
- Je suis contente ce soir j’ai eu six clients, hier deux, je gagne ma vie.

Soudain un petit corps se glisse à côté de moi et grimpe sur mes genoux, une petite fille ! Je mets le nez dans ses cheveux doux, ils sentent bon. Elle est vive, curieuse, que pourrais-je lui montrer ? Les photos sur mon téléphone portable, elle hurle de joie quand elle voit mon chat, je lui montre mes enfants, des photos d’Inde, le chat encore et encore, elle jubile, elle veut faire défiler les photos elle-même, elle a déjà intégré les fonctionnalités d’un téléphone tactile, elle tape sur l’écran de mon téléphone, je suis époustouflée par son intelligence.

Retour à la Guesthouse. Il fait froid ce soir, aujourd’hui le soleil s’est à peine levé, j’ai gardé mon manteau toute la journée.

7 février, Gare routière, départ pour Luang Prabang

La voila la surprise de Udom Xai ! La gare routière pour Luang Prabang se trouve à dix kilomètres et il faut prendre un taxi… J’avais parlé trop vite l’autre fois. Gare flambant neuve et immense (j’ai envie de dire à la chinoise), gros bus touristiques et bus couchette, volée de petits commerces tout autour et ambiance bien sympathique finalement.

Départ prévu pour neuf heures, je suis arrivée à 7h30, j’ai le temps. La seule chose qui manquera sera un bon café lao, ici on ne sert que du nescafé en sachet. Il fait bon prendre le temps d’un petit déjeuner, dans la chaleur d’un barbecue, l’odeur de la viande grillée ne me dérange pas. J’observe le ciel gris et brumeux comme à l’accoutumée. Je me dis qu’au Laos en cette saison, il est impossible d’assister à un lever de soleil.

Route, 178 km jusqu’à Luang Prabang, 8 heures

Terre rouge, route en chantier
Enfant en liberté courant le long des talus
Villages non plus assoupis par la poussière mais pétrifiés
Arrêts fréquents, engins de chantier en travers de la route. Le bus arrête son moteur et attend. Une fois, une pelle mécanique lève son bras, nous passons dessous comme sous un pont.
Qui pilote et finance ces travaux ? Les Chinois. Société China Yunnan Suny Road & Bridge CO.LTD. Même les conducteurs d’engin sont chinois. La main d’œuvre elle est Laotienne.
D’autres enfants une machette sur l’épaule, seuls.
Pas de jouet. Si une fois un vélo désossé et sans roue. Les petites jambes de l’enfant s’agitent, le vélo n’avance pas.
Il commence à faire chaud dans le bus.
Ma voisine mange du riz gluant, fait un boudin qu’elle loge dans le creux de sa main gauche, avale par petites bouchées.

La route est interminable. Le bus prend des voyageurs tout au long du trajet, nous nous arrêtons plusieurs fois, moteur à l’arrêt à cause des travaux. Les voyageurs passent le temps en grignotant, puis finalement s’assoupissent. Au départ du côté des touristes européens, c’est un feu d’artifice de prise de photos numériques, tout semble intéressant, le paysage, les arbres, la brume, même les engins de chantiers.
Et puis au fur et à mesure l’intérêt s’estompe. Quand nous rejoignons la rivière, ses berges verdoyantes dans le soleil couchant, la scène me semble lumineuse, personne ne tourne la tête, personne ne pense à prendre une photo.

Moi je ne regarde plus de puis longtemps les bornes kilométriques, nous mettrons le temps qu’il faudra, le voyage en bus c’est cela, la lenteur, les soubresauts, les embardées pour éviter les trous, la poussière rouge ou la brume opaque, les arrêts incessants et ce petit vieux assis dans la travée qui se tient à mon genou afin de ne pas tomber.

Le soir à Luang Prabang

Je retrouve le flot des touristes, le marché nocturne, les Guesthouses, les bars à vin mais cela ne me gêne pas cette fois. J’apprécie même de voir du monde, de pouvoir me coucher tard, d’avoir l’embarras du choix pour dîner. Et j’arrive juste à temps pour jouir du coucher de soleil sur le Mékong. Tant de douceur et de paix, un moment choisi, l’instant juste.
Et à présent, lao beer !

Encore un petit bain de foule au moment du diner. Dans la poursuite de l’allée du marché de jour, s’étire une succession de restaurants de rue. D’un côté les victuailles, grillades de poulet et de poisson, brochettes, légumes et mets à profusion (choisissez ce que vous voulez remplissez votre assiette, une formule copiée sur le Club Med), de l’autre côté, bancs et tables partagées, propices à l’échange et à la discussion.

Je me retrouve ainsi face à deux étudiantes chinoises que je prends pour des japonaises et qui ne manquent pas d’audace. Elles reviennent d’Inde. L’une étudie la traduction anglaise l’autre l’évènementiel. Elles parlent parfaitement anglais. Lunettes rondes pour l’une, joli T-shirt bariolé pour l’autre, un bon coup de baguette et amatrices de bière elles me plaisent d’entrée.

Un jeune italien s’est joint à nous, lui il a démissionné de son travail pour voyager, profiter de la vie. J’en rencontrerai plus d’un dans son cas, des trentenaires qui ne vivent plus pour travailler mais qui travaillent pour voyager et découvrir le monde. Rencontrés aussi ce couple de belges qui faisait le tour du monde avant de définitivement s’installer au Québec. Tout cela me fait réfléchir, 2,4 millions de français travaillent à l’étranger, ce chiffre à mon avis ne fera que croitre ces prochaines années.

Curieusement à Luang Prabang, il semble y avoir une consigne de fin d’activité nocturne, le marché de nuit tout comme les restaurants de rue s’arrêtent à 22 heures. Commence alors le démontage des étals, l’entassement dans de grands sacs plastiques des pantalons, tuniques, foulards, bijoux, broderies, lampes en papier, objets de toute sorte produits localement. La fatigue se lit sur le visage des vendeuses, les patrons arrivent avec des camionnettes, empilent à l’arrière, marchandises et vendeuses. Ne reste du marché coloré et animé que quelques emballages délaissés.

Cérémonie nocturne au temple, la musique m’attire. Je gravis une série de marches bordées de dragons géants jusqu’à une ère ou se déploie une cérémonie de mariage. Jeux pour les enfants et les grands, télévision et hauts parleurs géants, distribution de nourriture, sous les arbres un groupe de musiciens exécutent une musique traditionnelle laotienne (étonnant xylophone circulaire). Soudain l’électricité chute, plongeant la scène dans le noir complet. Des bougies surgissent mystérieusement, transforment le néant en ciel tapissé d’étoiles. Autour du temple les prêtres déposent de minuscules bougies orange. Visages creusés par les ombres, crânes rasés, yeux reflétant la lumière des flammes, le moment échappe au temps et semble une parcelle d’éternité.

8 février

Journée consacrée aux bibliothèques et initiatives autour du livre et de la lecture. Voir blog www.bibliothèque-autour-du-monde.com

Joie de vivre au soleil, de gouter à la beauté du lieu, Luang Prabang se love entre deux bras de fleuve, Luang Prabang ville temples, exploration des quartiers sud où se trouvent des ateliers de fabrication de papier. Je rêve de rester une journée supplémentaire, mais cela n’est pas possible. Demain départ à huit heures pour la capitale Vientiane, 385 km.

9 février, Vientiane

Départ au petit matin pour la gare routière. Je grelotte à l’arrière du taxi. Comme d’habitude tout est bien organisé, j’ai acheté mon billet la veille, le bus part à l’heure, boisson et repas de midi compris dans le prix.

Je sais que je vais passer la journée dans le bus, j’essaie donc d’apprécier ce long voyage immobile pour mon corps, fluide pour mes yeux. J’ai parcouru ce même chemin quinze jours plus tôt et je m’aperçois que ce parcours est comme une première fois, je ne reconnais pas la route, les paysages (dans le brume et ciel gris cette fois, tout est différent) ni même Vang Vieng car le bus s’arrête dans la périphérie.

La fin du parcours se termine de nuit, 14 heures de bus et arrivée dans un no mans land obscur. A nouveau la gare routière se trouve éloignée du centre ville. Je me dis qu’il va me falloir encore une heure avant de gagner la Guesthouse, heureusement réservée à l’avance. La chance me sourit. A peine débarquée, les taxis s’organisent. Chacun désert un quartier, je donne la carte de l’hôtel au chauffeur il opine de la tète, il connait. En moins de 20 minutes je me retrouve devant la Guesthouse, le chauffeur me tend gentiment mon sac à dos. Merci !

Dépôt du sac et vite en ville. Je suis affamée. Au menu, poisson grillé aussi grand que l’assiette, légumes sautés et bière fraîche. Retour tard dans la soirée, l’air est doux, j’ai pris mes repères, je rentre heureuse, je me sens bien, impression de ne plus glisser sur les lieux mais de commencer à prendre pieds.

10 février, Vientiane

Ce matin, me voici à nouveau au café à l’angle de la rue, même place que le jour de mon arrivée le 27 janvier. Je retrouve le Commandant et les habitués, l’infirme boit son café au lait (du vrai lait, pas du lait concentré), le joufflu mange deux œufs au plat accompagné d’une demi baguette de pain blanc.

Je guette l’arrivée de Mimi mais sans doute arrivera-t-elle plus tard. La jeune serveuse a froid ce matin, elle porte des collants opaques sous son short, visage poudré de blanc, cheveux remontés en palmier. La lumière du matin passe à travers le feuillage des plantes alignées devant la boutique et révèle leur verdeur. L’hôtel des ancêtres repose, orné de fleurs et de fruits.

Sur la route déjà a commencé l’incessant ballet des voitures et véhicules à deux roues, comme une longue glissade silencieuse. Pas de klaxon, rien de comparable avec l’Inde où dès le réveil le bruit de la rue vous vrille le cerveau. Pas de vélo à Vientiane, seulement des véhicules à moteur, pic up Toyota et Kia Yundai. Pas encore d’embouteillage mais pour nous pauvres piétons plus de trottoir, les voitures les monopolisent. L’étouffement, la pollution à venir dans combien de temps ?

Vientiane capitale du Laos est bien différente de Lunag Prabang. La ville se trouve à proximité de la frontière Thaïlandaise, étonnamment paisible elle s’affiche pourtant comme capitale économique et administrative du pays. Ambassades, instituts culturels, office du tourisme, bibliothèque nationale y sont rassemblés. Impression d’une ville bâtie pour accueillir des milliers de nouveaux arrivants, mais pour l’instant le Patuxai, arc de triomphe laotien sommeille et les temples bouddhistes, Vat Phra Keo, Vat Si Saket , Stupa That Luang, attendent les fidèles.

Je consacre cette journée à la Bibliothèque Nationale de Vientiane et à l’Institut français. Longue marche sur des avenues immenses et rectilignes, recherche l’après midi d’écoles de musique. Cinq heures de marche et la fatigue qui m’assaille tout à coup, je n’ai rien mangé depuis ce matin. Arrêt devant une petite échoppe, le patron me fait signe de passer à l’arrière, pour moi il déplie table et chaise. Le café lao que me prépare sa femme devrait me requinquer largement jusqu’au lendemain matin.

11 février, Vientiane

Jour de départ, hélas. Au café ce matin je suis arrivée trop tard pour saluer le Commandant, par contre les autres habitués sont encore la. L’infirme boit son lait, le grincheux parle français mais n’échange pas un mot avec moi, il détourne la tête du côté de la rue. Je regarde la patronne préparer son café. Elle utilise une poche en tissu pour filtrer le breuvage. Je lui demande où trouver cet ustensile car j’ai acheté du café à Luang Prabang et je compte bien préparer du café lao chez moi.
- Au marché ! me dit-elle en indiquant la direction d’un geste de la main.

Le marché se trouve à 500 mètre de là, bonheur de parcourir une dernière fois les allées étroites, de me remplir les yeux d’images, montagnes de légumes, paniers de nouilles de riz, pots de pâtes de piments rouge grenat, de capturer et garder dans les narines l’odeur du poisson saure.

Aéroport. Je regarde les passagers qui attendent comme moi le départ de l’avion. Se côtoient hommes d’affaires chinois et routards sexagénaires, jeunes laotiens décontractés et backpackers en large pantalon à motif d’éléphant (typiques du marché de nuit à Luang Prabang). Des enfants ? Pas d’enfants à part une famille chinoise qui ne manquent pas de se faire remarquer par leur étalement de richesse. Ils transportent un sachet plastique rempli de jouets, le père sort un grand carton et monte devant ses enfants surexcités un circuit de voitures de course. Père et fils jouent ensemble en poussant de hauts cris, la mère en pantalon chic encourage et joue les spectateurs.

L’avion décolle dans un ciel plombé. Visibilité nulle sur terre. Je me souviens de mon arrivée, en sens inverse, de cette mer de verdure, sans aucune route qui s’étalait sous mon regard surpris, un peu inquiet et de cette remarque que je m’étais faite, à me demander si un être humain pouvait vivre sur cette terre vierge, dans cette forêt primitive, parcourue seulement par les bras méandreux d’une rivière.

12 février, Paris, Gare de l’aéroport Charles De Gaulle

5h45. Froid glacial dans le hall de gare. Le jour ne s’est pas encore levé. Je me réfugie dans la salle d’attente, la seule pièce chauffée. Trois heures d’attente avant l’arrivée de mon train.

Départ enfin, sous un beau soleil d’hiver. Il fait beau à Paris, la lumière coule sur la campagne, glisse sur des plaques de neige éparses. La brume et le brouillard nous attrapent au bout d’une centaine de kilomètre et ne nous lâchent plus. Retour en Lorraine, je perçois le froid et l’humidité à travers la vitre, je me prépare de l’intérieur.
Une fois dehors je ressens une curieuse impression, je me sens décalée, pas du tout accordée avec l’endroit. Je suis sans mots. Perdue l’envie d’écrire.

Je pénètre dans mon appartement, curieusement il ne fait même pas froid. Le chat m’accueille en miaulant tristement.

Pas question de se laisser aller à une quelconque nostalgie. J’ai aimé ce pays tout en longueur, cœur montagneux de l’ancienne Indochine, frontalier avec la Thaïlande, la Birmanie, la Chine, le Vietnam et le Cambodge. Un pays qui prend le temps de vivre et de sourire. Le temps m’a manqué ? Qu’à cela ne tienne, j’y retourne dans quelques mois et le tracé dans ma tête est déjà prêt.

Atterrir à Bangkok, prendre le train de nuit jusqu’à Vientiane, faire le visa sur place pour le Cambodge. Découvrir le sud Laos, passer le frontière cambodgienne, découvrir Phnom Pen, explorer les ruines d’Angkor, passer la frontière pour traverser la Thaïlande du sud et rejoindre Bangkok à nouveau. Trois pays, trois semaines, trois frontières.

Et la boucle se refermera, la belle aubaine…