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Quand tu aimes il faut partir, 23ème voyage en Inde

deuxième partie

lundi 1er mai 2017, par Sylvie Terrier

Buhj

Arrivée à 5 heures du matin à la City Guest house après un trajet en bus de nuit. Accueil administratif et rodé. Pas moins de 6 caméras surveillent nos allées et venues. Toutefois, rien à redire sur la propreté ni l’organisation, le propriétaire connait sa clientèle. Nous retrouvons pour la première fois quelques touristes, jeunes coréens, anglais, couple de sexagénaires amoureux de l’Inde.

Buhj me déçoit. Difficile de capter et ressentir cette grosse bourgade, rien à voir avec Patan où nous nous sentions si proches des habitants. Ici l’accueil est distancié, peut-être faudrait-il rester plus longtemps, quitter la ville, gagner les villages. L’envie et le temps nous manquent.

Que retenir de Buhj ?

Le musée du temple SWAMINARAYAN. Un musée dans un temple, chose rare en Inde. Magnifiquement présenté, climatisé, lumière indirecte dans les vitrines et musique enregistrée. Les mantras nous prennent et ne nous lâchent plus.
J’échange quelques phrases avec le vieux gardien. Il parle mal anglais et me sourit. Sa main droite est plongée dans un sac en tissu. Je l’interroge, il tire une sorte de chapelet, autant de grain autant de prière. Il me dit le nom en gujarati.

J’aime dans ce musée les boîtes à reliques. Présentées comme des boîtes à épices, elles sont en bois, carrées ou rectangulaires, munies d’une vitre et divisées en compartiments. A l’intérieur de chaque case des bandelettes roulées, des graines, des pierres. Talisman, amulette, grigri, Saint suaire, ces boîtes sorties d’un autre temps semblent rassembler toutes les religions.

Intéressant aussi dans ce musée, des manuscrits sur feuilles de palmier réécrits sur papier chiffon. Des petits livres moelleux, des couvertures en tissu, transportables. J’aime bien cette idée de livre réécrit.
Le temple flambant neuf n’exhale pas de ferveur, les pierres ne sont pas encore chargées d’histoire, manquent le poids des offrandes, la patine noire de la fumée, les concentrés d’huile et d’encens.
Un bel écrin pour selfies et photos souvenirs, quand le soleil glissant entre les interstices des colonnes sculptées noie le site dans un flamboyant contrejour.

Mandvi

Départ sans regret de Buhj pour Mandvi, au bord de la mer d’Oman. Chai à la gare routière en attendant le bus. Musique tonitruante, thé lourd et sucré, que l’on boit dans la coupelle afin de le refroidir.

Paysage saisissant à l’arrivée, pont sur la rivière asséchée, vols de mouettes, blanc éclatant sur le fond vert fluorescent des algues à découvert, épaves de bateaux semblables à des cachalots échoués. Un lieu époustouflant de beauté. Qui inspire.

Sur la placette à l’entrée de la ville, des marchands ambulants proposent de délicieux sandwichs fourrés de pâte de haricots, sauce verte et cacahuètes croquantes. Ensuite ballade photographique. Pendant des heures nous arpentons les ruelles. Façades, entrepôts, portes, balcons, murs fissurés racontent l’histoire passée.

Retour à la rivière et ses bateaux épaves. Ces bateaux-là ne reprendront jamais la mer. Mais pour autant tous ne sont pas abandonnés. Au contraire, l’activité bat son plein pour réparer, rénover ou construire du neuf. Les ouvriers nous font signe, heureux de se laisser prendre en photo. Nous invitent à entrer dans la carcasse, impression de pénétrer dans une grotte à ciel ouvert, une charpente inversée. Le bois le plus tendre, de couleur rouge vient de Malaisie, les ouvriers le taillent à la hache. Le geste est sûr, la hache affutée comme un rasoir.

Fin de journée au bord de la mer, soleil couchant et reflets mordorés, corps en ombres chinoises, balade en chameau. Moment d’insouciance et de légèreté.

Mandvi, See view hotel

La chambre, je l’appelle la chambre bateau. Située sur le toit terrasse de l’hôtel, elle ressemble à une cabine de bateau et flotte sur le ciel.
Nous partageons le lieu avec les pigeons. Ce matin un jeune garçon est venu balayer les plumes. Je l’observe, son geste d’une douceur extrême, exprime la grâce même.

Photos du matin, sur l’autre rive. Ville pauvre, essentiellement musulmane. Saleté des ruelles, enfants rieurs, marché aux poissons et crevettes, femmes édentées. Leurs hommes sont pêcheurs ou armateurs. Doucement la marée monte, un passage à pieds se fait vers l’autre rive, bientôt relayé par une barque. En fin de journée, la mer étant montée il ne sera plus possible de traverser.

A Mandvi, je découvre un café qui me rappelle les tiers lieux. Trois espaces le composent :
-  le coin des potins
-  le coin des joueurs de carambole (ou carrom, sorte de billard indien)
-  le coin des lecteurs (un journal partagé)
Et une télévision haute perchée, éteinte pour l’heure, pour des soirées ou après-midi collectives.
Le thé s’achète à l’entrée, il n’est pas nécessaire de consommer. Dommage, le café est uniquement fréquenté par des hommes.

Le vieux de la City Ghest house nous a donné un bon filon. Un bateau effectue la navette entre Mandvi et Okra de l’autre côté du golf, cela nous évite deux jours de route.

Départ à 15h. Les horaires dépendent des marées. Pour l’heure nous sommes une trentaine de passagers, quelques familles indiennes en vacances arborant lunettes noires et blouson. Le bateau est vieux et déjà rouillé. La mer d’Oman luit à l’infini, la marée haute, les bateaux que nous avons vu échoués flottent à présent comme des feuilles légères. Le bleu de la mer et le vert de la rivière s’entremêlent, donnant vie à un subtil turquoise.

14h15 le bateau se remplit lentement. Nous serons en tout une cinquantaine. Je suis sûre que la majorité des passagers indiens ne savent pas nager. Je cherche des yeux des gilets de sauvetage. Je ne vois qu’une porte soigneusement cadenassée portant l’indication « life jacket store room ». Je préfère ne pas imaginer ce qui se trouve (ou pas) dans ce cagibi.

Les indiens changent sans cesse de places, un couple s’aménage un petit coin douillet, certains prennent des selfies, une femme enchaîne et cadenasse son sac comme dans les trains couchette, si le bateau coule, cela ne sert à rien...

Et nous voici en mer, sagement assis au début, nous nous installons ensuite à l’avant du bateau. Dans le vent et le soleil, intense moment de liberté et de joie pure. Posés sur la peau du monde. L’esprit vide.

Okra

Nous arrivons au port d’Okra alors que le soleil bascule à l’horizon. Lumière crue sur les bateaux, eau noire. Nous embarquons dans une jeep qui en moins d’une demi-heure nous dépose à Dwarka.
Je n’ai pas de nom d’hôtel dans mon guide, c’est le rickshaw qui une fois encore sauve la situation. Nous prenons la dernière chambre, pas nettoyée en ce début de soirée. Un garçon d’une douzaine d’années donne un rapide coup de balai, retend les draps. Allume la télévision. Voilà, la chambre est prête.

L’eau chaude ce sera pour demain matin et la wifi ne fonctionne qu’au rez-de- chaussée. Qu’importe, l’ambiance est survoltée, l’hôtel pris d’assaut par des familles (une chambre = un lit double pour une famille de 4, 5, 6 personnes). Nous comprendrons pourquoi le lendemain, quand nous visiterons le temple de Lord Krishna, célèbre lieu de pèlerinage.

Dwarka

Levés tôt, la ville sommeille encore. Premiers thés du matin, premières photos dans la lumière solaire, la poussière est tombée, les vaches immobiles semblent poursuivre leur nuit.

Pour entrer au temple il faut tout laisser, sac, appareil photo, téléphone portable. C’est une vision nue, avec nos seuls yeux pour percevoir, mémoriser ou pas ce moment rempli de ferveur, grouillant de monde, toutes classes, tous âges réunis. Je prends le temps de l’observation assise sur les marches d’un petit temple alors que la foule s’amasse, chante et lève les yeux vers le Dwarakadhish sur lequel flotte un drapeau fraîchement déployé. Mon regard s’attarde sur des femmes ahir, vêtues de noir, cou et bras tatoués, énormes boucles d’oreilles en or, elles sont vêtues d’un plastron qui enserre leur poitrine et couvre leur ventre. Le dos est nu, une simple ficelle ferme le vêtement.

Ces femmes nous les retrouvons sur le ghât où elles se lavent avant d’aller au temple. Sans pudeur, luisantes d’eau, j’hésite à les prendre en photo, j’essaie de saisir sans y parvenir ce dénuement du corps, ces gestes gracieux, communion entre l’eau, la peau, transfigurées par le prisme du soleil.

Après la rivière et les ghâts, il y a la mer d’Oman, une mer qui me fait penser à la mer Méditerranée. Le calme de la mer, son pouvoir d’apaisement. Ce bleu profond, tranchant à couper le souffle.

J’ai envie de rester ici, longtemps, d’oublier le temps, sortir du temps, prendre le temps d’une méditation. JM me ramène à lui, il faut y aller, nous partons ce midi pour Portbandar.

Portbandar

Arrivée en fin de journée, l’hôtel où je souhaite aller se trouve si près de la gare routière que le rickshaw refuse de nous prendre. L’hôtel a été rénové, modernisé. Vilaine façade toute en verre teinté, bureau d’accueil géant, déjà ruiné. Et le prix n’entre plus dans notre budget.

La recherche d’hôtel dérape ce soir. Le chauffer de rickshaw fait de son mieux en sélectionnant des hôtels à plus de 2000 roupies la nuit. Finalement je trouve une chambre dans un hôtel qui fut beau mais qui faute d’entretien est devenu lugubre. Je visite plusieurs chambres, ah le pigeon sur la couverture qui me regarde de son œil rond, l’odeur de fiente, le miroir cassé, le lavabo ébréché. Impossible de rester ici.

La quatrième chambre sera la bonne. Pour l’eau chaude, il faudra attendre le lendemain matin et les seaux déposés devant la porte. JM déteste cette chambre et reste insensible à toutes mes tentatives d’humour. Moi je m’en accommode, après tout il y a des miroirs partout, les fenêtres s’ouvrent sur une cour plutôt calme et nous avons des serviettes de toilettes.

Bon diner heureusement et découverte de la ville, bruyante, animée, poussiéreuse, routes défoncées. En rentrant dans la chambre, je remarque que les plantes en plastique situées de part et d’autre du lit ne sont pas vertes mais grises. La poussière partout, même au 7eme étage.

A Portbandar se trouve Navi Khadki, la maison où Gandhi est né. C’est un lieu émouvant, absolument vide. Pas de meuble, pas d’ustensile de cuisine ou d’écriture, seulement des pièces, des fenêtres, des murs ornés de fines peintures, des marches en bois usées pour monter aux étages, des pas de porte et encadrements de fenêtre vert émeraude. C’est une visite silencieuse. Ce dépouillement agit comme un mantra qui berce et rend heureux.

La maison de Gandhi se trouve à l’intérieur d’une sorte de Mosolée-musée, le Kirti Mandir, où l’on peut voir aussi des photographies et des peintures du Mahatma. On comprend que l’homme est un être de l’écrit et de pensées, à travers ses livres, sa bibliothèque, des photographies, qui expriment ses combats pour la paix et la non-violence.

First they ignore you
Then they laugh you
Then they fight you
… Then you WIN

Ensuite, moment magique dans les ruelles, jusqu’au port de Portbandar, les bateaux colorés, la fanfare, les drapeaux multicolores et cette lumière qui pique les yeux.

Nous nous remettons en route. La poussière nous reprend et ne nous lâche plus. Seule la route principale est goudronnée. Dès que nous nous en écartons pour gagner une ville, un village, la route se transforme en piste sèche semée de nids de poule.