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Janvier 2017 : Quant tu aimes il faut partir, 23ème voyage en Inde

première partie

lundi 1er mai 2017, par Sylvie Terrier

Je me demande comment raconter ce 23eme voyage en Inde. Impression d’avoir épuisé l’écriture des sensations, les découvertes, le décalage ressenti lors des premiers voyages. Comment écrire sans s’ennuyer, que raconter, quel angle d’approche choisir ?

Dehli, 4h30 du matin

Nuit indienne glauque et livide. Le manque d’éclairage décompose les formes, les bas-fonds de Delhi défilent à la fenêtre du rickshaw. Ah j’avais oublié cette Inde là, ce monde de la nuit gris et froid comme figé sous une immense aile de chauve-souris.

Le prépaid taxi nous mène en bateau, s’arrange pour ne pas nous conduire à destination, nous lâche puis nous reprend, comme un pêcheur s’amuse à noyer sa proie. D’agence en agence, de rickshaw en rickshaw passe le temps.

Finalement nous n’arriverons jamais à la gare de bus de Sarai Kale Khan.
Nous irons à Agra en train en partant de la gare de New Delhi. L’office du tourisme nous accueille chaleureusement et nous vend des billets de train pour le jour même sans aucune difficulté.

Arrivée en Inde bien tumultueuse, je me suis débrouillée comme une débutante ! Je ris. Moi qui me gaussais de ce 23eme voyage en Inde. Je n’aime pas Delhi. De manière générale j’essaie d’éviter les grandes villes indiennes. Elles broient l’individu, les absorbent comme des sables mouvants. A une exception près, Calcutta.

Pour l’heure nous voici dans le train et l’Inde se raconte à chaque détour de regard. Les vendeurs de chai, samossa, plats cuisinés, leur voix métallique ; les sièges de skaï brun des wagons-lits sur lesquels nous nous serrons. Bonheur de sortir de la capitale, odeurs d’urine et d’ordures, enfants dressés sur les tas d’immondices qui regardent le train passer, petits feux d’hiver. L’Inde se révèle, immuable.

Agra

J’ai réservé par Internet ces deux premières nuits d’hôtel qui par un heureux hasard se trouve à quelques centaines de mètres du Taj Mahal. Nous aurons le privilège de le voir une première fois ce soir au coucher du soleil sur le rivière Yamouna. Un autre regard, celui de la périphérie.

Il fait froid. La nuit tombe à 17 heures, je garde mon manteau et enfonce mes mains au fond de mes poches. Allons manger un riz basmati et boire la première bière King Fischer. Centre-ville désuet et bruyant, rien ne laisse deviner que nous sommes à Agra, la ville la plus célèbre de l’Inde. D’ailleurs, où sont les touristes ?

Cette nouvelle journée sera dédiée au Taj Mahal. Photo matinale du toit terrasse où nous buvons un chai face au soleil levant. Puis entrée magistrale dans l’enceinte. Il faut prendre le temps de l’approche, regarder le palais sous tous ses angles, dans l’encadrement d’une porte, élancé dans le ciel laiteux, reflété dans le bleu turquoise des bassins. La magie opère au fil du temps qui passe, le blanc devient plus lumineux, bientôt la coupole ruisselle de lumière.

1000 roupies l’entrée, 40 pour les indiens. Le Taj Mahal est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Cette discrimination financière, couramment pratiquée en Inde m’excède. Connaissant de degré de corruption pratiqué en Inde je doute que l’intégralité de nos roupies aille dans la préservation du site... qui sombre dans la nuit, le soir venu. Pas même éclairé le Taj Mahl, pas même un son et lumière. La beauté du mausolée se dévoile seulement à la lumière du jour.

Je m’interroge. Le Taj est pure beauté et la romance qui entoure sa création, ode à l’amour d’un époux inconsolable suite à la mort de son épouse adorée, presque superflue. Je suis choquée par l’écart qui existe entre ce site célèbre et la ville d’Agra, sale, misérable qui croupit à ses pieds. Et que penser de la rivière Yamouna au nom si doux, qui n’est en réalité qu’un égout nauséabond à ciel ouvert.

Ce désintérêt du gouvernement pour l’environnement et l’hygiène est un point qui fait qu’aujourd’hui l’Inde m’agace. Le plastique, les emballages en polyéthylène grossissent chaque jour les ordures ménagères. Comme il n’y a quasiment pas de ramassage ni de traitement, l’Inde suffoque sous ses propres ordures. Cette image m’est insupportable.

Je fais quelques recherches sur Internet ; une vache peut accumuler jusqu’à 20 kg de plastique dans son estomac.

Grand tour de vélo l’après-midi. Agra se visite en circuit organisé entre le Taj et le Fort rouge, le tout effectué en bus ou taxi, avec nuitée dans un hôtel luxueux. Je comprends mieux pourquoi les indiens nous regardent d’un air étonné quand ils nous voient passer sur nos bicyclettes.

Liberté que donne la petite reine, nous filons le long des murailles du Fort rouge, prenons un raccourci à travers les jardins où gisent des hommes ivres mort, nous retrouvons prisonniers dans un embouteillage humain. Odeurs de sueur sous un soleil de plomb, bousculade, cris, personne ne veut céder, une foule ne réfléchit pas.

Nous traversons des villages, labyrinthe de rues étroites. Les enfants nous hèlent, les femmes m’admirent, moi la cinquantenaire en pantalon sur ma bicyclette. Passage de l’autre côté de la Yamouna afin de prendre le Taj Mahal sous l’angle nord. L’idée était de marcher sur les berges mais impossible, le site est gardé par des soldats armés.

Chai au gingembre en cette période d’hiver. En plus du froid matinal, un petit vent glacé nous fait déserter les terrasses. Le gingembre frais, écrasé au pilon ou à l’aide d’une simple pierre nous réchauffera le corps tout au long du voyage.

Bus pour Bundi

Pour une raison que je ne connais pas, les femmes paient moins cher. JM discute avec son voisin par appli Google interposée, ils échangent en hindi, la compréhension est hasardeuse. Un marchand ambulant monte dans le bus, d’un geste autoritaire il jette une gélule dans la paume de JM. Je regarde, on dirait juste une fourmi noire. Traduction Google : médicament pour la digestion.

Le bus se remplit rapidement et démarre. Le contrôleur vêtu de kaki de la tête aux pieds, nage dans une mer humaine, il sait exactement qui est monté, qui doit la course, qui attend la monnaie d’un billet.

Nous passons la journée dans le bus pour rejoindre Bundi que nous atteignons vers 22 heures. La belle image à l’arrivée, la forteresse enveloppée de lumière dorée, la ville grelottante sous le froid d’hiver, l’air pur. En vain, je cherche un rickshaw.

Puschkar Guesthouse. Un vieil homme tordu par les rhumatismes nous accueille, le patron est sorti, il n’attendait plus de voyageurs. Bientôt le voici, jeune, maigre, lunettes modernes. Il porte une veste en soie à larges épaules, un pantalon rouge, des chaussures pointues. Il s’excuse, il était à une party.

La chambre a été fraichement repeinte mais il n’y a pas de vitres aux fenêtres, pas même un rideau. Sham nous invite à prendre garde aux singes et vante les qualités culinaires de sa maman. Les aubergines fumées nous ravissent, elles feront oublier la chambre glaciale et les aboiements nocturnes des chiens.

A Bundi, je retrouve l’Inde que j’aime. La douceur de l’air, l’éclat des couleurs, l’harmonie. Je cherche comment traduire ce que je ressens, je dirais l’accès à la beauté.

L’atmosphère ressemble à une grande peau douce et enveloppante. Bundi c’est aussi un lac, dans la lumière du soleil. Pour nous qui venons du froid c’est le moment de nous dévêtir, accueillir le soleil tout en plissant le nez. Déjà nous cherchons l’ombre.

Bundi c’est un endroit secret à noter dans mon carnet, l’endroit où aller lors d’un moment blessé, à l’occasion d’une rupture, pas forcément amoureuse. Un endroit pour se ressourcer, qui berce et réconcilie avec la Vie.

Je relis le dictionnaire amoureux de Jean Claude Carrière :
Nous devons préserver notre fragilité parce qu’elle nous rapproche des uns des autres alors que la force nous éloigne.
Belle phrase, toute tendresse pour l’être humain.

Départ en train pour Chittorgarh

Quitter Bundi est un arrachement, je serai bien restée dans cette petite ville, à oublier le temps, à me laisser bercer dans une forme d’oubli de tout. Mais j’ai placé notre voyage sous le signe du mouvement et l’itinéraire ne laisse pas de place à l’écart.

J’adore l’Inde le matin alors que tous les commerces sont fermés, comme des paupières closes sur la ville. Les enfants partent à l’école un gros cartable arrimé sur le dos. Ils sont joyeux et me font un geste de la main. Les vaches elles restent totalement immobiles, pas encore dérangées par le mouvement de la rue.

Chittor ? Une citadelle ancienne qui domine la ville et que nous parcourons en rickshaw, pas envie de marcher, ni de visiter les ruines et faim.

Impression d’être partie depuis si longtemps alors que seulement quelques jours se sont écoulés. Le choc culturel en Inde est immédiat, il y a deux mondes distincts, ici, là-bas. Deux mondes que tout oppose et qui ne peuvent se mélanger. Auparavant je parlais de schizophrénie heureuse, aujourd’hui je dirais adaptation, non mieux ajustement.

Udaipur

Se lever le matin et se dire : je suis vivant. Alors le moindre détail, bruit, mouvement devient la Vie même.

Regarder l’ombre rapportée de ma main sur la page de mon carnet. Déceler aux cliquetis des bracelets de verre la jeune femme qui sur le toit terrasse boit un verre de lait. Roulement de machine, raclement de marmite. Soudain monte une odeur d’épices grillés.

Personne d’autre que nous à la Puschkar Ghest house, occupé par une famille tentaculaire, éventail de générations installées dans les diverses chambres.

Nous sommes bien à Udaipur et passons de belles soirées avec Raja, à boire des bières et du vin blanc. Je me régale de son potiron massala, crémeux, truffé d’épices. Je le déguste en regardant les murailles illuminées.

Raja aime s’entourer d’amis plus âgés, il cherche conseil auprès de nous et veut ouvrir son intelligence à la culture occidentale. Depuis notre rencontre, il envoie chaque matin un message à JM. Qui ne répond pas.
-  Je suis marié et j’aime ma femme mais j’ai des copines.
-  Je suis hindou mais je bois chaque soir, dit-il en souriant.
Raja marche à l’émotion. Rien d’étonnant à ce que le courant passe entre lui et JM. Raja critique les règles de son pays. Malgré ses efforts il n’a pas obtenu l’autorisation de voyager à l’étranger.

Il est facile de se laisser prendre par la beauté d’Udaipur, ses rives miroitantes, ses cafés joliment disposés au bord du lac Pichola, ses restaurants, la vie tranquille au coucher du soleil. Romantique Udaipur.

Ne pas manquer la visite du palais, le musée des miniatures et le soir à Bayore Ki Haveli les danses traditionnelles. Après la soirée, un petit groupe d’entre nous se rassemble sur le ghât, chants autour d’une guitare, moment de partage et de bonheur devant les bâtisses illuminées. Des flammes brillent dans nos yeux. Soudain, feu d’artifice au-dessus du palais, nos pupilles scrutent le ciel noir.

Patan

Nous reprenons la route. Bus jusqu’à Abu Road, puis changement en direction de Patan. Première ville du Gujarat et ancienne capitale de l’état. Nous changeons de langue aussi.

Il est des mots nouveaux qui ouvrent une nouvelle fenêtre dans l’exploration du monde. Au Gujarat, le mot Vav, puits souterrain, en est un.

La ville nous séduit, nous arpentons au matin ses ruelles, découvrant son architecture, ses marchés de quartier, la vie simple de tous les jours.
Des chants d’enfants nous attirent vers une école toutes portes ouvertes. Ah les cris, la chaleur que dégagent ces petits corps rassemblés, les centaines d’yeux qui nous regardent, les petites dents blanches ! Une houle monte quand les enseignants nous incitent à les photographier.

Vis comme si tu devais mourir demain. Apprends comme si tu devais vivre toujours. Gandhi

Matinée photo, les façades, les gens, je commence une série de bicyclettes, JM lui s’attarde sur les portes et les cadenas, des couleurs usées, bleus écaillés, verts dilués.

La chambre me plaît. Propre, sol en marbre luisant. Quant à la salle de bain, elle est tout simplement parfaite, un carrelage sans la moindre trace de salpêtre ou de calcaire, un bleu qui reflète la lumière. Je m’extasie. Cette salle de bain mérite d’être immortalisée par une photo. Je flashe. Quelques heures plus tard alors que je me prépare à prendre une douche, la vérité tombe. Cette salle de bain n’est tout simplement pas équipée en tuyauterie, l’eau n’est jamais arrivée jusqu’ici.
O India...Il faudra attendre demain matin, un jeune homme m’apportera un seau d’eau brûlante.

Tout ce que tu feras sera dérisoire, mais il est essentiel que tu le fasses. Gandhi

Au Gujarat, lit-on, l’alcool est interdit. Je confirme. Aucune échoppe à l’horizon ni homme ivre dans la rue.
Pour l’heure nous voici à l’ombre dans une boutique. Les trois serveurs s’ennuient. Même pas le courage de chasser les mouches. Le patron est-il là ? Réponse d’un haussement de sourcil, il est là, assis à côté de nous.

JM commande un coca et très vite avec les quelques mots d’anglais dont il dispose, se fait copain avec le patron. L’autre lui demande s’il boit du vin en mangeant. Rires complices, même pas besoin de parler. L’homme alors sort son téléphone, pianote quelques secondes, lance une vidéo. Je regarde. On y voit un homme, le visage flouté, assis sur le sol. Devant lui un tas de tomates. On se croirait au marché, mais non, l’homme prend une tomate d’une main et de l’autre injecte à l’intérieur au moyen d’une seringue... de l’alcool. Du whisky, du gin, de l’alcool fort. Je connaissais l’alcool versé dans un sachet plastique en Syrie, voici les tomates indiennes, cocktail à boire incognito.

Mouvement incessant de la rue, dans un sens comme dans l’autre de quoi donner le tournis surtout en fin de journée quand le trafic est à son apogée. Ici les anciens sont vêtus de coton blanc, turban compris, art du petit pli en fronces serrées qui donnent du volume. Je retrouve au Gujarat l’influence du Rajasthan à travers ces costumes, hormis le boutonnage sur le côté et la superbe des moustaches.

C’est un flic qui nous donne l’adresse d’un bon restaurant. Veg ou pas veg ? A-t-il avant tout demandé. Ce restaurant, installé dans le sous-sol d’un parking, jamais nous ne l’aurions trouvé seuls. Le serveur à l’allure étudiante parle anglais et prend un véritable plaisir à nous servir. Riz d’Ahmedabad (riz vert), palak panir, alu gobi tout est bon, à commencer par les massala papad.

Recette des massala papad. Préparer les papad (les acheter sèches au marché ou au super marché). Les faire griller directement sur la flamme du gaz. Ensuite badigeonner la papad d’un peu d’huile et déposer dessus le mélange suivant coupé en tout petits cube : oignon rouge, tomate, coriandre frais, le tout arrosé de jus de citron vert. Saler et parfumer avec du chaat massala, ou à défaut de la poudre de cumin.
Les papads doivent être préparées dans l’instant afin de rester croquantes et légères. Elles se mangent en entrée.

Départ pour Buhj en bus de nuit. Le jeune gardien du Garden hôtel nous accompagne, il a téléphoné directement au chauffeur afin qu’il nous prenne en passant. Le bus tarde à venir, je m’impatiente, je m’inquiète. Lui me rassure. Relax, me dit-il. Nous sommes en Inde, ai-je donc oublié que tout finit par s’arranger ?

Cet après-midi j’ai trouvé dans une librairie, en face de la gare routière LE guide du Gujarat qui me manquait (India guide Publication). Les guides français parlent peu du Gujarat. La plupart des villes n’y figurent pas. Ce guide 100% indien date de 2007, les prix et les adresses ont eu le temps de changer mais il renferme une mine d’informations, des cartes et belles photos. Les livres édités en Inde portent la mention « for sale in India Only », ce label interdit leur vente en dehors du pays, le prix est bas. Celui-ci coûte 550 roupies, 8 euros.

L’inde est vraiment le pays des couleurs. Ce vert, ce bleu turquoise, ce rose cyan, je ne les retrouve nulle part ailleurs. Saturés, les pigments restent prégnants même délavés.

Il y a des moments où quel que soit l’angle du regard et la prise de vue tout fait sens esthétique. De la beauté pure, qui ne s’explique pas. Et c’est alors que je me surprends à reprendre pour la centième fois peut être cette façade croûtée, le reflet d’argent d’un gobelet, une bicyclette abandonnée patinée de poussière, l’œil bordé de khol d’une vache sacrée, le noir scarabée des rickshaws et puis les gens bien sûr qui se prêtent si joyeusement à l’instant photographique.