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Les roses de Damas au Maroc (1)

jeudi 30 juillet 2015, par Sylvie Terrier

Les roses de Damas au Maroc

J’ai longtemps réfléchi à la forme que pourrait prendre ce récit. Car après le Maroc en hiver fin 2012 me voici à nouveau dans le Haut Atlas, au printemps 2015. Il faisait chaud en ce mois de mai, près de 39 degrés, mais les roses étaient écloses et les jardins éblouissants de verdure.

En découvrant la vallée des roses dans le Haut Atlas, le parallèle avec la vallée du Nil en Egypte m’a sauté aux yeux. Même contraste entre l’oasis limoneuse peine de vie et la sécheresse implacable du désert dans l’immédiat arrière plan.
De cette opposition de matière, de couleur, de respiration est née l’idée d’un récit à deux voix. La voix de l’oasis et la voix du désert. Une voix qui peut être se fondra en une seule à Fès, point d’arrivée du voyage.

Essayons. Les voix qui racontent s’adressent à un être imaginaire, que j’ai envie d’appeler Raphaël. Au moment précis où j’écris cela, le lien se fait. Comme un voile qui se déchire sur une part d’inconscient. André Gide, Les nourritures terrestres, Nathaniel. Voila c’est exactement cela. Raconter un récit à quelqu’un en me laissant guider par mes sensations. Célébrer la nature et les êtres qui l’habitent. Écrire la beauté de la vie, sa rudesse, ses dangers, sa disparition.

Gide : La vie était pour nous sauvage et de saveur subite et j’aime que le bonheur soit ici, comme une efflorescence sur de la mort.

Ces mots reflètent si exactement ma propre pensée que j’en suis bouleversée. J’adore ces croisements littéraires, ces intersections de mémoires. Cette alchimie entre le temps passé et à venir. Forcément un jour les choses se relient. Et font sens.

Gide : Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée.

8 mai
Départ de Frankfurt Hann.
Ryanair, du plastique jaune et bleu criard. De la pub jusque sur les repose-tête. Un vol discount où l’on vous sollicite sans arrêt pour acheter boissons, snaks, produits détaxés, billets de loterie. Je pose le front contre la vitre froide du hublot. Je pense : « le siège côté hublot tiens, il y a encore quelque chose de gratuit dans cet avion ».

Le trajet dure trois heures et je me rends compte que je n’ai pas même pri de livre avec moi. Lu et relu trois fois la brochure publicitaire. Finalement, je savoure ma place côté hublot, je regarde le paysage qui glisse en dessous de nous . Côté espagnol des serres se déploient à l’infini, puis vient la mer Méditerranée. Le commandant de bord d’une voix lyrique décrypte le paysage. Je ne comprends rien, son micro grésille puis soudain se tait. Dans le silence apparait alors une terre rouge poinçonnée de boules d’oliviers. L’avion commence sa descente. Atterrissage avant le soleil couchant, douceur de l’air à la sortie de l’avion, premiers pas sur le tarmac. Se mouvoir, voyager me semble si facile !

9 mai
Départ matinal pour la gare routière direction El Rachidia dans l’Atlas. Lumière crue du matin dans les ruelles de Fès. Les poubelles ont été soigneusement déposées devant les seuils dans des sachets plastiques. L’éboueur remonte la rue aux commandes d’un petit camion. Ramasse chaque sachet, le compresse en forme de brique. Un mur grandit dans son camion. Devant la boucherie encore close, un carton. A l’intérieur un maman chat. Elle lève vers moi sa belle tête aux yeux verts, en collier tout autour d’elle cinq chatons tigrés.

Traversée du marché encore désert à cette heure jusqu’à la porte sud. Un vieux dort sur son étal tout habillé, ses chaussures aux pieds. Nous prenons le bus de 7h30, départ immédiat.

Raphaël as-tu remarqué comme il est facile de sortir de la ville ? Déjà la campagne se trie. Dans chaque creux un peu de terre et alors nait un champ.
A l’horizon la montagne. Des pierres, de temps en temps une silhouette, un troupeau.
Les coquelicots éclaboussent le regard de sang.

La couleur de ce début de voyage est le vert, encore et toujours le vert. Tendre, doux, un vert de jeunes pousses. Il nous accompagne jusqu’à Azrou. Se rajoute alors un vert plus sombre, celui des pins sylvestres. Nids de cigogne sur les minarets. Elles ont vraiment choisi le plus haut point de la ville pour élever leurs petits, les cigognes.

Raphael, dans mon échéancier de couleurs, je rajoute le jaune et le bleu de fleurs dont je ne connais pas le nom. A l’arrière plan, commence une rocaille sèche, rouillée, millénaire.
Déjà s’opposent l’humide et du sec, le végétal et le minéral. A Midelt, c’est une neige des graines de saules qui tourbillonne dans l’air chaud de midi.

Er Rachidia se trouve à 260 km d’Azrou, entre les deux, la ville de Rich.

Raphaël quand tu arrives à Rich tu sais que le désert a commencé. La chaleur te tombe dessus à la sortie du bus. A l’ombre d’un vieux parasol, tu bois un grand verre de jus d’orange pressé et il te semble alors n’avoir rien bu dans ta vie de plus délicieux.

L’air est devenu très sec. Tu penses que tu pourrais perdre ton eau en quelques heures. Le corps doit s’adapter et toi te protéger. Tu comprends alors que ces femmes enveloppées et coiffées ne le sont pas pour seul motif de religion. Elles protègent leur peau, leurs yeux, leur bouche, leur corps. Malgré cela, le désert reste le plus fort, même protégées il creuse et imprime sur leur visage et leurs mains des rides indélébiles. Combien de fois serais-je étonnée de l’âge de ces paysans prématurément vieillis, et de leur bouche aux dents tombées, jamais remplacées.

10 mai, nuit à Tinerhir, porte d’entrée dans la vallée du Todra.

Raphaël, le soir il te faut aller au souk, traverser la place des taxis et des marchands de fruits venus des oasis. Tu trouveras quantité de pastèques et melons, extirpés de la paille comme de gros œufs. La poussière est partout, soulevée par ce vent léger qui transporte aussi jusqu’à nos narines l’odeur de la viande grillée des barbecues. Les boutiques regorgent de dattes, olives, lentilles, pois chiches, semoule de blé ou de maïs. Après la boutique du coiffeur, c’est la plongée vers l’oasis. De ce côté de la vallée, arrosé par l’oued Todra une vaste palmeraie s’étend, aussi dense qu’une forêt.

Nuit dans l’étuve d’une chambre minuscule à l’hôtel Oasis. Toutes les chambres sont louées (des femmes en voyage touristique, jeunes et déjà grasses, à part la guide fine comme une gazelle), mais, dit Ali, mais on va s’arranger.
La chambre possède deux télévisions et une douche, mais rien ne fonctionne. Pas même un miroir dans la salle de bain. Quant à la douche, peut être pourrez vous demander à votre voisin, suggère Ali, il ne devrait pas y avoir de problème. Il n’y a jamais de problème chez les Berbères du Maroc, tout se résout.

Le lendemain, tôt le matin, le petit déjeuner berbère remplacera la douche (je n’ai pas osé demandé au voisin). Beurre, confiture, huile d’olive, chaque ingrédient déposé dans une jolie coupelle, pain rond, œuf dur, thé à la menthe ou café très sucré. La télévision passe en boucle des informations internationales. Le brouhaha des voix des femmes couvre le son. Elles se sont rassemblées en grandes tablées et partagent en plus du petit déjeuner de l’hôtel d’énormes gâteaux fait maison.

El-Kelaa M’Gouna
Raphaël, cette ville est le point de départ de la vallée des roses. Ici point de buisson de fleur mais des boutiques couleur de rose qui proposent à peu près toutes la même chose, essence, eau, huile, parfums, savons, crèmes, boutons de roses séchés.

Cette rose fameuse, la rosa damascena, la rose de Damas, résiste au froid, à l’altitude et à la sécheresse. Elle aurait été introduite par les pèlerins de retour de la Mecque au Xème siècle. Les graines seraient tombées tout au long du chemin. On dit que c’est depuis ce temps là que des rosiers ornent et embaument de leur parfum toute la vallée.

En ce deuxième dimanche de mai c’est la fête de la rose à M’Gouma la Moussem. Les habitants sont descendus des villages, certains vêtus de leurs plus beaux habits. Souk, fête foraine, danses, chants, attirent les foules. Il fait si chaud que la fantasia est reportée à plus tard dans la soirée. Nous attendons à l’ombre d’une grande tente en buvant de l’eau minérale glacée. La fantasia ? Une course de chevaux en ligne, des hommes dressés sur leur monture qui tirent en l’air des coups de feu. Les bêtes, harnachées supportent mal l’alignement. Les cavaliers ne sont pas tendres avec elles, ils les frappent, visage impassible. Du sang de guerrier Maure coule dans leurs veines.

A l’entrée de la ville il y a aussi un grand chapiteau dédié à la culture de la rose. Les stands sont tenus par des représentants des coopératives villageoises, fiers de leur produit, ils espèrent Inch’Allah que la rose de M’Gouma sera bientôt labélisée et géographiquement protégée.

Les femmes achètent des vêtements synthétiques bon marché, les plus jeunes adorent les casquettes blanches à large visière ainsi que les chapeaux romantiques ornés de fleurs. Les enfants préfèrent les glaces. Le soir venu c’est l’embouteillage. Il faut assister à la ronde incessante des pic up Peugeot qui remontent tous ces villageois harassés et en joie jusqu’à chez eux.

Repas du soir, un délicieux tajine de bœuf légumes précédé d’une délicate salade marocaine, tomates, concombre, oignons coupés en petits cubes. Pas d’assaisonnement en dehors d’un filet de citron, parfois un soupçon de poudre de cumin. Repas dans la fumée des brochettes qui grésillent sur le barbecue. Deux fillettes bien sages se sont assises à côté de nous. Elles savourent un dernier verre de soda en attendant l’arrivée du taxi.

Tu regardes cette agitation Raphaël et tu sens vibrer le mouvement de la vie, tu prends part à cette joie simple, bruyante qui fait oublier aux habitants les soucis du quotidien, le manque d’argent, l’école des enfants à payer, la facture d’électricité. Dans le ciel devenu noir, les maisons de terre dressent leurs créneaux, les fils électriques semblent des cordes. Ne te laisse pas emprisonner, regarde plus haut, les étoiles, ne trouves-tu pas qu’elles semblent plus grosses et plus proches ici que chez toi ?

11 mai
Aujourd’hui départ à pied vers la vallée des roses. Raphaël, il faut se lever tôt, bien déjeuner. L’hôtel est éloigné du centre ville. La veille nous avons repéré le parcours, l’embranchement qui nous fera obliquer vers la montagne. Nous repassons devant la petite place des taxis, déserte à cette heure. Un vent léger balaye la poussière. Provision de pain, il est encore chaud ! Le marchand le glisse dans un sachet plastique et fait un trou. Pour que le pain respire. Rien acheté d’autre que ce pain.

Le départ du matin Raphaël est source d’allégresse. Notre corps reposé absorbe les kilomètres, le regard tel un compas calcule et trace le chemin. Entre ciel et terre le marcheur arpente le monde, s’inscrit dans l’univers.

Après la ville, la campagne commence avec ses champs de blé vert, ses figuiers, l’explosion rose tyrien des bougainvilliers. Nous visons le village de Turbist, à une quinzaine de kilomètres de marche. Nous marchons seuls et sans guide.

Tout est à découvrir. Je pense qu’il faudrait couper à travers les jardins en remontant le lit de la rivière. Mais par où commencer, quels chemins suivre ? Nous ne connaissons pas la géographie du lieu, l’oasis semble accueillante mais nous n’osons pas nous lancer à l’aveugle dans sa touffeur, dans sa durée. Alors nous restons sagement sur la route goudronnée, utilisant de temps en temps le raccourci d’un chemin de terre. La chaleur tombe drue, le bitume fatigue nos pieds. La route serpente. Lentement, elle nous éloigne de la vallée et des villages.

L’homme s’est arrêté de lui-même à notre niveau. Il parle parfaitement français. Il ne faut pas rester sur la route dit-il, mais descendre vers la rivière, passer par les jardins. Par où ? Il fait un geste de la main, nous indique le village de terre rouge et à l’aplomb, la faille profonde où coule la rivière. Il y a des chemins, dit l’homme en souriant c’est facile à trouver.

Alors voila Raphael, cette voix était la voix qui devait nous mener à la rivière, mais nous n’arrivons pas à descendre, c’est comme si une autre voix nous rappelait de rester de ce côté. Si tu restes sur la route, tu ne te perds pas alors que la rivière… Je m’interroge. Est-ce un manque d’audace de notre part ou une sorte d’instinct protecteur qui fait que nous n’osons pas nous lancer ? Car nous voici à nouveau sur la route, à demander notre chemin.

Celui là nous a pris dans sa voiture et déposé plusieurs kilomètres plus loin à l’entrée des jardins. Nous cheminons un moment avec de jeunes écoliers, cartable arrimé sur le dos puis nous retrouvons seuls.

Raphaël, pénétrer dans les jardins est comme goûter à l’Eden. Silence des arbres, fraîcheur de l’ombre, frémissement de la vie animale, oiseaux, papillons, abeilles. Bruissement de l’eau dans les canaux où court une eau rapide qui abreuve les champs, des parcelles minuscule bordées d’arbres fruitiers ou d’oliviers. Rien n’est laissé au hasard. Près de la rivière la terre s’arrête, laisse la place à du sable blanc. Le chemin serpente entre des saules cotonneux, puis s’arrête net. Nous voici dans le lit de la rivière.

Nous avons rejoint le minéral. Plus de village, plus de jardin, plus de vie. A droite comme à gauche les pentes rouges et sèches de la montagne, un désert de pierre. Nos sacs pèsent.Nous marchons un instant sur un muret qui détourne l’eau de la rivière pour l’acheminer vers les jardins. Un savoir faire ancestral qui permet à la vie de se perpétuer dans la vallée. Mais le muret s’arrête et nous nous retrouvons à nouveau dans le lit la rivière. Elle s’agrandit et forme une boucle qui enferme la visibilité. Où sommes-nous, vers où allons nous ? Y a-t-il un village quelque part ? Ou est Turbist ?

Besoin de prendre de la hauteur. Affrontons la pierre, la pente, les cailloux, les chemins tracés par les chèvres, les carcasses d’animaux morts blanchis par le soleil. Alourdis par nos sacs, nous avons perdu l’allégresse et la légèreté. Personne pour nous aider. La chaleur devient de plus en plus intense. La provision d’eau s’amenuise.

Alléluia ! La hauteur nous permet d’apercevoir un village niché dans une oasis. Le village n’est pas Turbist mais Hadida. Peu importe. A la première épicerie, c’est l’eau glacée et le sourire de l’épicier qui nous réconfortent. Assis sur des bouteilles de gaz, nous restons un long moment à discuter, goutant le bonheur simple de l’ombre.

Une seule maison d’hôte à Hadida. Mustapha nous conduit jusqu’à la Casbah des roses. Nous dormons dans cette belle demeure de terre couleur chair et prenons nos repas, petit déjeuner et diner chez lui. La fatigue disparait après une douche fraiche et des vêtements propres. Les sandales remplacent les chaussures de marche, c’est le moment, alors que le soleil décline de déambuler dans les jardins.

Premiers buissons de roses. Les rosiers bordent les champs, délimitent les parcelles, ils semblent plantés un peu au hasard et pousser librement.

Elle est accroupie, une fine serpette à la main. Elle coupe de la luzerne déjà rase qu’elle complète avec des jeunes branches de rosiers. Comme toutes les femmes du village, elle se rend aux champs matin et soir et ramène du fourrage pour ses bêtes. Mangent-elles les feuilles de rose ? Ne craignent-t-elles pas les épines ? Oui ! La femme, visage ovale serré dans un foulard n’est pas farouche. Elle parle un français basique et rit souvent. Elle se dit heureuse. Elle vient de la ville. Mariée, un enfant une fille. C’est tout, elle rit à nouveau, dans sa bouche les dents manquent déjà. Elle a trente deux ans.

Nous sortons de l’intimité des jardins et faisons face au paysage. Raphaël, l’endroit est simplement magique. Je vais essayer de te raconter ce tableau, les couleurs, les sensations qu’il révèle.

Le village domine la rivière. Les jardins sont comme suspendus au dessus de l’eau. Pour rejoindre le gué, il faut savoir trouver les chemins une fois encore, monter et descendre des monticules de terre rouge, franchir des ponts. Il y a la verdure profonde des jardins, la blancheur minérale des pierres de la rivière, son étonnante couleur café au lait. Vert, gris, brun, vert à nouveau car après le pont, un petit chemin serpente à travers les lauriers roses avant de se jeter dans la verdure béante d’une nouvelle oasis. J’aperçois quelques casbahs et maisons effondrées, restes d’un ancien village. Des femmes en reviennent, un lourd ballot accroché dans le dos. Elles passent le pont, le pied sûr. Dans le fond, les montages dépouillées commencent à se fondre dans le violet du crépuscule. Une immense sensation de douceur s’installe. La respiration s’amplifie. Impression d’absorber jusqu’à s’y dissoudre cette douceur extrême.

Il s’accroupit à côté de nous. Il n’y a plus de place sur la pierre plate, je devine qu’il a l’habitude de venir s’assoir là, face au paysage. Il parle, il ne peut plus s’arrêter de parler, de son malheur. Il grimace, pas de travail, pas d’argent. Il montre ses chaussures crevées. Il utilise un mauvais français, haché, mais compréhensible. Il dessine sur la terre rouge, explique le travail à la mine, rajoute un caillou, un bout de bois. Il est maigre, son visage marqué de rides profondes, ses yeux enfoncés dans les orbites. La réponse tombe. Il a 43 ans, il en parait quinze de plus.

12 mai
Nous faisons de la casbah des roses notre camp de base. Aussi ce matin nous partons légers. L’objectif est de remonter la rivière jusqu’au village de Boutrarar. 16, 18 km, une estimation. En fait estimer la course en kilomètre est inutile dans l’Atlas. On ne sait jamais ce que nous réserve le chemin. Nous marchons sans carte, souvent au hasard, dans un paysage, une géographie nouvelle.

Peut être aurions nous dû prendre un guide, un jeune homme du village qui connait les chemins, les raccourcis, les astuces. En marchant de notre propre gré, nous avons choisi l’aventure, une prise de risque dont nous ne connaissons pas la portée.

Raphaël, le début de la marche est un ravissement. Nous commençons à l’ombre, sur la rive droite de la rivière alors que l’autre rive déjà est inondée de soleil. Croisons une femme, chargée d’un lourd ballot de luzerne.
- Bonjour, salam, lebes, comment ça va ?

Le chemin est inégal. Bien tracé quand il s’agit d’accéder aux champs, il disparaît à l’approche de la rivière. Le sable et les graviers rendent la marche fatigante, les lauriers roses entrelacés gênent l’avancée.

La rivière remonte et forme une boucle. Ces maisons que l’on voyait au loin et qui nous servaient de repère, disparaissent soudain. Passons devant une belle casbah à demi en ruine. Une des fenêtres est ouverte, je m’approche. Un homme git sur le dos, tout habillé, ses chaussures soigneusement placées au pied du lit. Il ronfle paisiblement.

Bruissements dans l’oasis, les abeilles, les oiseaux. Lumière crue et vivacité de l’eau qui court dans les canaux. Il n’y a plus d’horizon dans l’oasis, seulement cette végétation luxuriante, organique.

Perdus ! Nous sommes une fois encore descendus trop près de la rivière. La chance met sur notre chemin deux jeunes femmes. Contre leur hanche, un filet rempli de roses. Elles nous montrent la direction. Elles portent des djellabas serrées au corps, des foulards. Aux pieds, des chaussettes et chaussures en plastique mouillé. Je comprends qu’elles ont traversé la rivière en l’absence de pont, qu’elles se sont rendues dans les jardins de l’autre côté de la rive, là ou nous pensions arriver. Nous, nous n’avons pas osé traverser.

Nous poursuivons notre marche à l’écart de la rivière, sur une terre sablonneuse plantée de palmiers et figuiers. Soudain, invisibles, des voix de femmes, des rires. Nous approchons. Les voici accroupies, lavant des bouquets de salades dans l’eau claire d’un ruisseau.
- Bonjour, lebes ! Elles m’offrent un bouquet de salades. Merci, Choukran ! Et la rivière, où peut-on traverser ?

L’une d’entre elles se lève, nous fait signe de la suivre. Jusqu’au pont. Une simple traverse de bois. Leçon d’équilibre et de simplicité. Arrivée directe dans les jardins, des carrés parfaits d’orge dru. Oiseaux, papillons. Chaleur verte. Silence, personne dans les champs. Ensuite seulement vient le village, mélange de maisons en terre rouge dressées ou effondrées.

A partir de ce point, l’alternative s’offre à nous, poursuivre l’aventure côté montagne ou rester côté rivière. La montagne tremble d’aridité. Sans hésiter nous choisissons la voie de l’eau.

Raphaël, nous nous réjouissons d’avoir choisi le côté de la rivière. Nous retrouvons l’ombre, les buissons de roses. Les roses se font rares, la saison s’achève, la récolte ne dure qu’une dizaine de jours. Les villageois s’affairent dans les jardins, les femmes coupent de la luzerne, les hommes l’ayezzim à la main dévient l’eau des canaux, inondent une parcelle, en condamnent une autre.
- Salam ! Cigarette ?

L’homme s’est levé et nous a demandé une cigarette. Hélas nous ne fumons pas… Alors de manière inattendue, il nous invite à boire un thé chez lui. Nous acceptons, il est presque midi, quatre heures déjà que nous cheminons.

Ils sont deux hommes à marcher devant nous, l’homme qui nous a interpellés, la trentaine et son aide, un ouvrier plus âgé. En bordure du chemin il s’arrête et charge sur son épaule un tronc de saule long de plusieurs mètres. L’arbre dénudé de son écorce, d’un blanc crémeux semble léger comme du papier. Pour traverser la rivière, une simple traverse posée sur des sacs de sable, ils se mettent à deux pour le porter. Nous les suivons, je porte l’ayezzim sur épaule.

Le village tremble sous la chaleur. Notre hôte est fier de nous montrer sa maison, une vaste demeure garnies de pièces organisées autour d’une cour totalement nue. La pièce des invités qui sert aussi de salle à manger les jours de fête est garnie de tapis, coussins, bouquets de fleurs en plastique et deux télévisions, notre hôte essaiera en vain de les faire fonctionner. Très vite la table se couvre de mets, des olives, des œufs durs coupés en rondelles, de l’huile d’olive, « le pain de la maison », du thé.

Après ce repas, l’énergie pour repartir a disparu. Envie de se reposer, dormir un peu. Notre hôte nous apporte d’épaisses couvertures (avec cette chaleur !) et se retire. Nous cherchons le sommeil, dérangés par les mouches et les voix vives de la famille rassemblée dans la cuisine autour d’un plat de blé bouilli.

Deux heures plus tard, nous avons repris notre marche et nous voici cheminant du côté de la montagne, en équilibre sur la margelle du canal. La voie est libre, facile, le canal par sa linéarité, sa matérialité, rassure.

Nous ignorons alors à quelle distance nous nous trouvons de notre objectif final, le village de Boutrahar. La rivière bifurque, des bosquets d’aulnes tapissent son lit. Nous comprenons alors que nous ne pourrons pas poursuivre de ce côté de la rive et que nous allons être obligé de passer du côté de la montagne.

Je lève les yeux, un chemin grimpe à flanc de montagne fin comme un cheveu. Allons. La pente est spectaculaire, ravinée, passe du rouille au blanc, devient de plus en plus escarpée. Le chemin file à flanc de montagne, effacé, glissant, parfois à peine la place d’un pied. A présent nous sommes engagés, revenir en arrière ne serait pas moins dangereux que poursuivre. Au fur et à mesure de l’avancée, je sens la peur m’envahir. Je m’interdis de regarder en contre bas bas, là où coule cent mètres plus bas et pratiquement à la verticale, la rivière. Je tourne résolument le dos à la peur. Je m’interdit de penser qu’en cas de faux pas, la chute sera fatale. Rien pour me rattraper. La progression, d’une lenteur mortelle se double de la peur de voir chuter mon compagnon, plus lourd, plus hésitant et qui me suit, engagé dans le même péril.

Sauvés Raphaël ! Nous sommes sauvés ! Nous embrassons, tremblants, heureux, fous d’avoir ainsi mis notre vie en danger. L’oasis nous apaise, nous retrouvons la douceur, la fécondité de la vie. A l’arrière plan, enfin le village de Boutrahar.
Un groupe de jeunes filles nous accueillent. C’est jour de grande lessive aujourd’hui. Sur les galets des tapis dégorgent, sur les buissons sèchent, éparpillés des vêtements délavés.

Arrivée au village, le but de cette journée éprouvante. Cigognes perchées sur leur nid, portes bleues des boutiques, salon de coiffure, épiceries, café. Odeur de menthe fraîche. Caravanes de mules surchargées et grappes de touristes. Bonheur de retrouver les vivants !

Au café, Ali raconte. A Boutrahar les deux rivières se mélangent, El K’ati la toute claire s’unit avec M’Gouna l’argileuse. Dans les hautes montagnes, la neige fond le matin, tu le vois le soir quand l’eau trouble arrive au village.

Et le chemin à l’aplomb de la montagne ? Nous racontons encore sous le choc notre aventure. Ce chemin, tout le monde le connait, dit Ali. On l’appelle le Tirsk, on vous a vu de la route. Dangereux ? Depuis les pluies très fortes de novembre, le chemin s’est raviné, il n’est pas entretenu. Dangereux, pour vous... Nous on l’utilise quand même pour aller aux mariages dans les villages voisins...