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Les roses de Damas au Maroc

première partie

jeudi 30 juillet 2015, par Sylvie Terrier

Les roses de Damas au Maroc

J’ai longtemps réfléchi à la forme que pourrait prendre ce récit. Car après le Maroc en hiver fin 2012 me voici à nouveau dans le Haut Atlas, au printemps 2015. Il faisait bien chaud en ce mois de mai, près de 39 degrés, mais les roses étaient écloses et les jardins éblouissants de verdure.

En découvrant la vallée des roses dans le Haut Atlas, le parallèle avec la vallée du Nil en Egypte m’a sauté aux yeux. Même contraste entre l’oasis limoneuse peine de vie et la sécheresse implacable du désert dans l’immédiat arrière plan.
De cette opposition de matière, de couleur, de respiration est née l’idée d’un récit à deux voix. La voix de l’oasis et la voix du désert. Une voix qui peut être se fondra en une seule à Fès point de départ et d’arrivé de ce voyage.

Essayons. Les voix qui racontent s’adressent à un être imaginaire, que j’ai envie d’appeler Raphaël. Au moment précis où j’écris cela, le lien se fait. Comme un voile qui se déchire sur une part d’inconscient. André Gide, Les nourritures terrestres, Nathaniel. Voila c’est exactement cela. Raconter un récit à quelqu’un en me laissant guider par mes sensations. Célébrer la nature et les êtres qui l’habitent. Écrire la beauté de la vie et aussi sa rudesse, ses dangers, sa disparition.

Gide : La vie était pour nous sauvage et de saveur subite et j’aime que le bonheur soit ici, comme une efflorescence sur de la mort.

Ces mots reflètent si exactement ma propre pensée que j’en suis bouleversée. J’adore ces croisements littéraires, ces intersections de mémoires. Cette alchimie entre le temps passé et à venir. Forcément un jour les choses se relient. Et font sens.

Gide : Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée.

8 mai
Départ de Frankfurt Hann.
Ryanair, du plastique jaune et bleu criard. De la pub jusque sur les repose-tête. Un vol discount où l’on vous sollicite sans arrêt pour votre argent : boissons, snaks, produits détaxés, billets de loterie. Le ciel est dégagé, je regarde le paysage qui glisse en dessous de nous. Je pense : « le siège côté hublot tiens, il a encore quelque chose de gratuit dans cet avion ».

Trois heures de trajet et je me rends compte que je n’ai pas même emporté de livre avec moi. Lu et relu trois fois la brochure publicitaire. Finalement, je savoure ma place côté hublot. J’observe les serres qui se déploient à perte du vue sur la côte espagnole avant la traversée de la Méditerranée. Le commandant de bord d’une voix lyrique décrypte le paysage. Je ne comprends rien, son micro grésille puis soudain se tait. Dans le silence apparait alors la montagne rouge marocaine, les boules des oliviers plantées en lignes bien espacées. L’avion commence sa descente. Atterrissage avant le soleil couchant, douceur de l’air à la sortie de l’avion, premiers pas sur le tarmac. Se mouvoir et voyager me semble si facile !

9 mai
Départ matinal pour la gare routière direction El Rachidia dans l’Atlas. Lumière crue du matin dans les ruelles de Fès, poubelles soigneusement déposées devant les seuils dans des sachets plastiques. L’éboueur remonte la rue aux commandes d’un petit camion. Ramasse chaque sachet, le compresse en forme de brique. Un mur de barricade grandit dans le camion. Devant la boucherie encore fermée à cette heure matinale, cinq petits chats dans une panière. La mère lève sa tête fine vers moi, grandes oreilles, yeux verts. Traversée du marché encore désert jusqu’à la porte sud. Un vieux dort sur son étal tout habillé, même pas enlevé ses chaussures. Nous prenons le bus de 7h30, départ immédiat.

Raphaël as-tu remarqué comme il est facile de sortir de la ville ? Déjà la campagne se trie.
Dans chaque creux un peu de terre et alors nait un champ.
A l’horizon la montagne. Des pierres, de temps en temps une silhouette, un troupeau.

Les coquelicots éclaboussent le regard de sang. Du sang crois-tu ? Est-ce la juste image ? Dans le vert des champs de blé, ce rouge n’est-il pas plutôt de la couleur du temps qui fleur éphémère se froisse et s’éteint en un jour ?

La couleur de ce début de voyage dans la plaine, le vert, encore et toujours le vert. Tendre, doux, un vert de jeunes pousses. Il nous accompagne jusqu’à Azrou. Se rajoute alors un autre vert, plus sombre celui des pins sylvestres. Nids de cigogne sur les minarets. Elles ont vraiment choisi le plus haut point de la ville pour élever leurs petits, les cigognes.

Raphael, dans mon échéancier de couleurs, au vert des champs et de l’herbe et au rouge des coquelicots se rajoute le jaune et le bleu de fleurs dont je ne connais pas le nom. A l’arrière plan, commence une rocaille sèche, rouillée, millénaire.
Déjà se joue la dualité de l’humide et du sec, du végétal et du minéral. A Midelt, c’est la neige des chatons de saules qui tourbillonne dans l’air chaud de midi.

Er Rachidia se trouve à 260 km d’Azrou, entre les deux, la ville de Rich.

Raphaël quand tu arrives à Rich tu sais que le désert a commencé. La chaleur te tombe dessus à la sortie du bus, les marchands d’orange t’attirent comme le nectar l’abeille. A l’ombre d’un vieux parasol, tu bois un grand verre de ce breuvage et il te semble n’avoir de ta vie jamais bu quelque chose de plus délicieux. A travers les maisons basses de la place tu aperçois le désert.

L’air est devenu si sec que tu as l’impression que tu pourrais perdre ton eau en quelques heures. Le corps doit s’adapter et toi te protéger. Tu comprends alors que ces femmes enveloppées et coiffées ne le sont pas pour seul motif de religion. Elles protègent leur peau, leurs yeux, leur bouche, leur corps. Malgré cela, le désert reste le plus fort, même protégées il creuse et imprime sur leur visage et leurs mains des rides indélébiles. Combien de fois serons nous étonnés de l’âge de ces paysans, prématurément vieillis et de leur bouche, les dents sont tombées et n’ont jamais été remplacées.

10 mai, nuit à Tinerhir, porte d’entrée dans la vallée du Todra.
Raphaël, le soir il te faut aller au souk, traverser la place des taxis et des marchands de fruits venus tout droit de l’oasis. Tu trouveras quantité de pastèques et melons, extirpés de la paille comme de gros œufs. La poussière est partout, soulevée par ce vent léger qui transporte aussi jusqu’à nos narines l’odeur de la viande grillée des barbecues. Les boutiques regorgent de dattes, olives, céréales vendues en vrac, lentilles, pois chiches, semoule claire de blé ou orangée de maïs. Après la boutique du coiffeur, c’est la plongée vers l’oasis. De ce côté de la vallée, arrosé par l’oued Todra une vaste palmeraie s’étend, aussi dense qu’une forêt.

Nuit dans l’étuve d’une chambre minuscule à l’hôtel Oasis. Toutes les chambres sont louées (des femmes en voyage touristique, jeunes et déjà grasses, à part la guide fine comme une gazelle), mais dit Ali, on va s’arranger. La chambre que l’on nous donne dispose de deux télévisions et d’une douche, mais rien ne fonctionne. Il n’y a pas même un miroir dans la salle de bain. Quant à la douche, peut être pourrez vous demander à votre voisin, suggère Ali, il ne devrait pas y avoir de problème. Il n’y a jamais de problème chez les Berbères du Maroc, tout se résout.

Le lendemain, tôt le matin, le petit déjeuner berbère remplacera la douche. Beurre, confiture, huile d’olive, chaque ingrédient déposé dans une jolie coupelle, pain rond, œuf dur, thé à la menthe ou café très sucré. La télévision passe en boucle des informations internationales. Le brouhaha des voix des femmes couvre le son. Elles se sont rassemblée en grandes tablées et partagent en plus du petit déjeuner de l’hôtel d’énormes gâteaux fait maison.

El-Kelaa M’Gouna
Raphaël, cette ville est le point de départ de la vallée des roses. Ici point de buissons de fleurs mais des boutiques parfumées qui proposent à peu près toutes la même chose, essence, eau, huile, parfums, savons, crèmes, boutons de roses séchés.

Cette rose fameuse, la rosa damascena, la rose de Damas, résiste au froid, à l’altitude et à la sécheresse. Elle aurait été introduite par les pèlerins de retour de la Mecque au Xème siècle. Les graines seraient tombées tout au long du chemin. On dit que c’est depuis ce temps là que des rosiers ornent et embaument de leur parfum toute la vallée.

En ce deuxième dimanche de mai c’est la fête de la rose à M’Gouma, la Moussem. Les habitants sont descendus des villages, certains vêtus de leurs plus beaux habits. Souk, fête foraine, danses, chants, attirent les foules. Il fait si chaud que la fantasia est reportée à plus tard dans la soirée. Nous attendons à l’ombre d’une grande tente en buvant de l’eau minérale glacée. La fantasia ? Une course de chevaux en ligne, des hommes dressés sur leur monture qui tirent en l’air des coups de feu. Les bêtes, harnachées supportent mal l’alignement. Les cavaliers ne sont pas tendres avec elles, ils les frappent, le visage impassible. Du sang de guerrier Maure circule encore dans leurs veines.

A l’entrée de la ville il y a aussi un grand chapiteau dédié à la culture de la rose. Les stands sont tenus par des représentants des coopératives villageoises, fiers de leur produit, ils espèrent Inch’Allah que la rose de M’Gouma soit bientôt labélisée et géographiquement protégée.

Les femmes achètent des vêtements synthétiques bon marché, les plus jeunes adorent les casquettes blanches à large visière et les chapeaux romantiques ornés de fleurs. Les enfants eux préfèrent les glaces. Le soir venu c’est l’embouteillage. Il faut assister à la ronde incessante des pic up Peugeot qui remontent tous ces villageois, harassés et en joie jusqu’à chez eux.

Repas du soir, un délicieux tajine de bœuf légumes, une délicate salade marocaine, tomates, concombre, oignons coupés en petits cubes. Pas d’assaisonnement hormis un filet de citron, parfois un soupçon de poudre de cumin. Repas dans la fumée des brochettes qui grésillent sur le barbecue, la sauce est si bonne que nous sauçons avec le pain. Deux fillettes bien sages assises à côté de nous savourent un dernier verre de soda en attendant l’arrivée du taxi.

Tu regardes cette agitation Raphaël et tu sens vibrer le mouvement de la vie, tu prends part à cette joie simple, bruyante qui fait oublier aux habitants les soucis du quotidien, le manque d’argent, l’école des enfants à payer, la facture d’électricité. Dans le ciel devenu noir, les maisons de terre dressent leurs créneaux, les fils électriques semblent des cordes. Ne te laisse pas emprisonner, regarde plus haut, les étoiles, ne trouves-tu pas qu’elles semblent plus grosses et plus proches ici que chez toi ?

11 mai
Aujourd’hui départ à pied vers la vallée des roses. Raphaël, il faut se lever tôt, bien déjeuner. L’hôtel est éloigné du centre ville. La veille nous avons repéré le parcours, l’embranchement qui nous fera obliquer vers la montagne. Nous repassons devant la petite place des taxis, déserte à cette heure. Un vent léger balaye la poussière. Provision de pain, il est encore chaud ! Le marchand le glisse dans un sachet plastique et fait un trou. Pour que le pain respire. Rien acheté de plus, nos sacs restent légers.

Le départ du matin Raphaël est source d’allégresse. Le corps souple et reposé absorbe les kilomètres, le regard tel un compas calcule et trace le chemin. Entre ciel et terre le marcheur arpente le monde, s’inscrit dans l’univers.

Après la ville, la campagne commence avec ses champs de blé vert, ses figuiers, l’explosion rose tyrien des bougainvilliers. Nous visons le village de Turbist, une quinzaine de kilomètres de marche. Nous marchons seuls et sans guide.

Tout est à découvrir. Je sais qu’il faudrait couper à travers les jardins en remontant le cours de la rivière. Mais par où commencer et quels chemins suivre ? Nous ne connaissons pas la géographie du lieu, l’oasis semble accueillante mais nous n’osons pas nous lancer à l’aveugle dans sa touffeur, dans sa durée. Alors nous restons sagement sur la route goudronnée, utilisant de temps en temps le raccourci d’un chemin de terre. La chaleur tombe drue, le bitume fatigue nos pieds. La route serpente. Lentement, elle nous éloigne de la vallée et des villages.

L’homme s’est arrêté de lui-même à notre niveau. Il parle parfaitement français. Il ne faut pas rester sur la route mais descendre vers la rivière, dit-il, passer par les jardins. Par où ? Il fait un geste de la main, nous indique sur la crête, le village issu de la terre rouge et à l’aplomb, la faille profonde où coule la rivière. Il y a des chemins, dit l’homme en souriant c’est facile à trouver.

Alors voila Raphael cette voix était la voix qui devait nous mener à la rivière, mais nous n’arrivons pas à descendre, c’est comme si une autre voix nous appelait à rester peut être inconsciemment de ce côté. Si tu restes sur la route, tu ne te perds pas alors que la rivière… Je m’interroge, est-ce un manque d’audace de ma part ou une sorte d’instinct protecteur qui fait que je n’ose pas me lancer ? Car nous voici à nouveau sur la route, à demander notre chemin.

Celui là nous a pris dans sa voiture et déposé devant l’entrée des jardins. Nous avons cheminé un court instant avec de jeunes écoliers, cartable sur le dos.

Raphaël chaque entrée dans les jardins est comme pénétrer dans l’Eden. Silence des arbres, fraîcheur des jardins, frémissement de la vie animale, oiseaux, papillons, abeilles. Bruissement de l’eau, la rivière mais aussi les canaux qui sillonnent et abreuvent les parcelles. Champs minuscules, arbres fruitiers, oliviers, absolument rien n’est laissé au hasard. Près de la rivière la terre fait place à du sable blanc, le chemin serpente entre des saules cotonneux. Ici pas de culture, nous ne sommes plus dans le périmètre des jardins. Trois jeunes hommes fument assis sur un talus. Nous nous asseyons non loin d’eux.

Sortie de l’oasis. Finalement nous voici dans le lit de la rivière. Plus de village, plus de jardin, plus de vie. A droite comme à gauche les pentes rouges et sèches de la montagne, le désert de pierre. Les sacs pèsent, la provision d’eau s’amenuise. Nous marchons sur le béton brut d’un muret qui ponctionne l’eau de la rivière pour l’acheminer vers les jardins. Le travail des anciens, un savoir faire astucieux qui depuis des décennies permet à la vie de se perpétuer dans la vallée.

Le muret nous ramène à la rivière, à ses galets roulants. Son lit s’agrandit et s’assèche, forme une grande boucle qui enferme la visibilité.Où sommes-nous, où allons nous ? Y a-t-il un village devant, et si oui à quelle distance ? Est-ce Turbist ?

Besoin de prendre de la hauteur. Affronter la pierre, la pente, les cailloux. Il y a multitude de chemins tracés par les chèvres. Alourdis par nos sacs à dos nous avons perdu l’allégresse et la légèreté. Pensons à notre sécurité, à ne pas prendre de risque inutile. Ici personne pour nous aider. La chaleur est intense, les pierres roulent sous nos semelles.

Alléluia ! La hauteur nous permet de voir au delà de la boucle de la rivière et d’apercevoir niché au fond, un village et son oasis.
Nous redescendons de la montagne, prenant garde à ne pas dévaler. Au passage, j’aperçois la mâchoire blanchie d’un reste de carcasse de chèvre ou de mouton, sombre présage ou impassibilité du désert ?

Le village n’est pas Turbist mais Hadida. Peu importe. A la première épicerie, c’est l’eau glacée et le sourire de l’épicier qui nous réconforte. Assis sur des bouteilles de gaz, nous restons là un long moment à discuter, puis une fois la conversation factuelle épuisée à goûter au bonheur simple de l’ombre.

Une seule maison d’hôte à Hadida. Mustapha nous conduit jusqu’à la Casbah des roses. Nous dormirons dans cette belle demeure de terre couleur chair et prendrons nos repas, petit déjeuner et diner chez lui. La fatigue disparait sous une douche fraiche et des vêtements propres. Les sandales remplacent les chaussures de marche, c’est le moment, alors que le soleil décline de déambuler dans les jardins.

Premiers buissons de roses. Les rosiers bordent les champs, délimitent les parcelles, ils semblent plantés un peu au hasard et pousser librement. Les roses sont ramassées le matin, bien écloses et en petite quantité, la cueillette dure une dizaine de jours.

Elle est accroupie, une fine serpette à la main. Elle coupe de la luzerne déjà rase qu’elle complète avec des jeunes branches de rosiers. Comme toutes les femmes du village, elle se rend aux champs matin et soir et ramène du fourrage pour ses bêtes. Mangent-elles les feuilles de rose ? Ne craignent-t-elles pas les épines ? Oui ! La femme, visage ovale serré dans un foulard n’est pas farouche. Elle parle un français basique et rit souvent. Elle se dit heureuse. Elle vient de la ville. Mariée, un enfant une fille. C’est tout, elle rit à nouveau, dans sa bouche les dents manquent déjà. Elle a trente deux ans. En parait dix de plus.

Nous voici à présent sortis de l’intimité des jardins et faisons face au paysage, assis sur une pierre plate. Raphaël, l’endroit est simplement magique. Je vais essayer de te raconter ce tableau, les couleurs, les sensations qui montent en moi.

Le village domine la rivière. Les jardins sont comme suspendus au dessus de l’eau. Pour rejoindre le gué, il faut savoir trouver les chemins une fois encore, monter et descendre des monticules de terre rouge, franchir des ponts. Il y a la verdure profonde des jardins, la blancheur minérale des pierres de la rivière, son étonnante couleur café au lait. Vert, gris, brun, vert à nouveau car après le pont, un petit chemin serpente à travers les lauriers roses avant de se jeter dans la verdure béante d’une nouvelle oasis. J’aperçois quelques casbahs et maisons isolées, peut être en ruine. Un ancien village ? Des femmes en reviennent, un lourd ballot accroché dans le dos, elles passent le pont, le pied sûr. Dans le fond, les montages dépouillées commencent à se fondre dans le violet du crépuscule. Une immense sensation de douceur s’installe. La respiration s’amplifie. Il est facile d’absorber cette paix, facile, aussi de se laisser absorber, voire se dissoudre en elle.

Il s’accroupit à côté de nous. Il n’y a plus de place sur la pierre plate, je devine qu’il a l’habitude de venir s’assoir là, face au paysage. Il parle, il ne peut plus s’arrêter de parler, de son malheur. Il grimace, pas de travail, pas d’argent. Il montre ses chaussures crevées. Il utilise un mauvais français, haché, mais compréhensible. Il dessine sur la terre rouge, explique le travail à la mine, rajoute un caillou, un bout de bois. Il est maigre, son visage marqué de rides profondes, ses yeux enfoncés dans les orbites. La réponse tombe. Il a 43 ans, il en parait quinze de plus.

12 mai
Nous faisons de la casbah des roses notre camp de base. Aussi ce matin nous partons légers. L’objectif est de remonter la rivière jusqu’au village de Boutrarar. 16, 18 km, une estimation. En fait estimer la course en kilomètre est inutile dans l’Atlas. On ne sait jamais ce que nous réserve le chemin. Pas de marquage. Nous marchons sans carte au cœur d’un paysage, d’une géographie nouvelle. Hasard du cheminement.

Peut être aurions nous dû prendre un guide, un jeune homme du village qui connait les chemins, les raccourcis, les astuces. En marchant de notre propre gré, nous avons choisi l’aventure, une prise de risque dont nous ne connaissons pas la portée.

Raphaël, le début de la marche est un ravissement. Nous commençons à l’ombre, sur la rive droite de la rivière alors que l’autre rive est déjà inondée de soleil. La première personne que nous rencontrons est une femme, chargée d’un lourd ballot de luzerne.
- Bonjour, salam, lebes, comment ça va ?

Le chemin est inégal. Bien tracé quand il s’agit d’accéder aux champs, il se dissout à l’approche de la rivière. Sable et les graviers rendent la marche fatiguante, des lauriers roses empêchent l’avancée.

La rivière remonte et forme une boucle. Ces maisons que l‘on voyait au loin et qui nous servaient de repère, en fait nous ne les approcherons pas. Passons devant une belle casbah à demi en ruine transformée en gite. Fermée. Une des fenêtres est ouverte, je m’approche. J’entends un ronflement. Un homme git sur le dos, tout habillé, ses chaussures soigneusement placées au pied du lit. Le gardien sans doute, je repars sans bruit.

Bruissements dans l’oasis, les abeilles, les oiseaux. Lumière crue et vivacité de l’eau qui court dans les canaux. Il n’y a plus d’horizon dans l’oasis, seulement cette végétation émeraude, luxuriante, organique.

Perdus ! Nous sommes une fois encore descendus trop près de la rivière. La chance met sur notre chemin deux jeunes femmes. Contre leur hanche, un filet rempli de roses. Elles nous montrent la direction. Elles portent des djellabas serrées au corps, des foulards. Aux pieds, des chaussettes et chaussures en plastique mouillées. Je comprends qu’elles ont traversé la rivière, en l’absence de pont, qu’elles se sont rendues dans les jardins de l’autre côté de la rive, là ou nous pensions arriver. Nous, nous n’avons pas osé traverser.

Nous marchons à présent à l’écart de la rivière, sur une terre sablonneuse non cultivée. Palmiers et figuiers s’y déploient. Soudain, invisibles, des voix de femmes, des rires. Nous approchons. Les voici, accroupies, lavant des bouquets de salades dans l’eau claire d’un ruisseau herbeux. Bonjour, lebes ! Elles m’offrent un bouquet de salades. Merci ! Choukran, et la rivière, où peut-on traverser ? L’une d’entre elles se lève, nous fait signe de la suivre, aidant au passage une vieille femme à monter sur sa mule.

Le pont. Une simple traverse de bois. Leçon d’équilibre et de simplicité. Arrivée directe dans les jardins, des carrés parfaits d’orge dru, oiseaux, papillons. Chaleur verte. Silence, personne dans les champs. Le chemin conduit au village en terre rouge, mélange de maisons dressées et effondrées.

A partir de ce point, l’alternative s’offre à nous, poursuivre l’aventure côté montagne ou rester côté rivière. La montagne tremble d’aridité. Sans hésiter nous choisissons la voie de l’eau.

Raphaël, nous nous réjouissons d’avoir choisi le côté de la rivière. Nous retrouvons l’ombre, les buissons de roses, certains plantés en lignes. Les roses se font rares, encore quelques jours et la saison sera passée. Partout du monde dans les jardins, les femmes accroupies coupent de la luzerne, les hommes l’ayezzim à la main dévient l’eau des canaux, qui parfois déborde sur le chemin.
- Salam ! Cigarette ?

L’homme s’est levé et nous a interpellés. Hélas nous ne fumons pas… Alors et de manière inattendue, il nous invite à boire un thé chez lui. Nous acceptons, il est presque midi, quatre heures déjà que nous cheminons.

Ils sont deux hommes à marcher avec nous, l’homme qui nous a interpellés, la trentaine et son aide, un ouvrier plus âgé. En bordure du chemin l’homme jeune s’arrête et charge sur son épaule un tronc de saule long de plusieurs mètres. L’arbre dénudé de son écorce est d’un blanc crémeux et semble léger comme du papier. Après la traversée de la rivière, un pont rudimentaire surélevé par des sacs de sable, ils se mettent à deux pour le porter. Je les suis avec l’ayezzim sur l’épaule.

Nous arrivons au village, cicatrice de terre rouge tremblant sous la chaleur. La maison est vaste, une cour intérieure, des pièces organisées tout autour. Dénuement. Notre hôte nous conduit vers la pièce des invités qui sert aussi de salle à manger pour les jours de fête. Une pièce à plafond haut composée de tapis, de coussins, d’un bouquet de fleurs en plastic, d’une table basse et de deux télévisions (il ne parviendra à faire marcher ni l’une ni l’autre). Très vite la table se couvre de mets, des olives, des œufs durs coupés en rondelles, de l’huile d’olive, « le pain de la maison », le thé.

Après ce repas, l’énergie pour repartir a disparu. Envie de se reposer, s’étendre, dormir un peu. Notre hôte nous apporte d’épaisses couvertures (!) et se retire. Nous cherchons le sommeil, dérangés par les mouches et les voix rebondissantes de la famille rassemblée dans la cuisine autour d’une bouillie de blé.

Deux heures plus tard, nous avons repris notre marche et nous voici marchant du côté de la montagne, en équilibre sur la margelle du canal. La voie est libre, facile, le canal par sa linéarité, sa matérialité, rassure.

Nous ignorons alors à quelle distance nous nous trouvons de notre objectif final, le village de Boutrahar. La rivière bifurque, des bosquets d’aulnes tapissent son lit, ce côté de la rive devient impraticable. De toute évidence nous allons être obligé de passer par la montagne.

Je lève les yeux, un chemin grimpe à flanc de montagne fin comme un cheveu. Allons. La pente est spectaculaire, ravinée, passe du rouille au blanc, devient de plus en plus friable. Au fur et à mesure que je chemine, la peur commence à m’envahir. Je m’interdis de regarder en bas, là où coule la rivière, je tourne résolument le dos à la peur. Je sais toutefois qu’en cas de faux pas, la chute sera fatale. Rien pour me rattraper et à ce stade, impossible de faire chemin arrière. La progression, d’une lenteur mortelle se double de la crainte de la chute du compagnon qui me suit, engagé dans le même péril.

Sauvés Raphaël ! Nous nous embrassons, tremblants, heureux, ébahis aussi d’avoir dû affronter une telle épreuve, d’avoir mis notre vie en danger.

Nous retrouvons l’oasis, ses jardins, la fécondité de la vie. A l’arrière plan le village de Boutrahar.
Un groupe de jeunes filles nous accueillent. C’est jour de grande lessive aujourd’hui. Sur les galets, des tapis mis à sécher, sur les buissons des vêtements délavés.

Arrivée au village, le but de cette journée éprouvante. Cigognes perchées sur leur nid, portes bleues des boutiques, salon de coiffure, épiceries, café. Odeur de menthe fraîche. Caravanes de mules surchargées et grappes de touristes. Ah, Bienvenue chez les vivants !

Au café, Ali raconte. A Boutrahar les deux rivières se mélangent, El K’ati la toute claire se fond avec M’Gouna l’argileuse. Dans les hautes montagnes, la neige fond le matin, tu le vois le soir quand l’eau trouble arrive au village.

Et le chemin à l’aplomb de la montagne ? Nous racontons exaltés notre aventure. Ce chemin, tout le monde le connait, dit Ali. On l’appelle le Tirsk, on vous a vu de la route agrippés à la montagne. Dangereux ? Depuis les pluies de novembre, le chemin s’est raviné, il n’est pas entretenu. Mais nous on l’utilise quand même pour aller aux mariages dans les villages voisins...