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2017 : Amorgos, île d’amour (1)

samedi 27 janvier 2018, par Sylvie Terrier

Amorgos

Une île où le silence s’écoute, une île du bout du monde, presque 40 heures pour l’atteindre en partant de chez moi. Mais l’approcher, c’est déjà voyager. Je suis partie du nord, du Luxembourg, j’ai volé trop loin sur la carte, jusqu’à Istanbul. Repartie des heures plus tard dans l’autre sens pour Athènes. Arrivée la nuit au port du Pirée. Dans la rade, paré de mille feux l’énorme ferry attend. Je retrouve mon fils, mince et élégant, lui est parti de Berlin, la Méditerranée nous réunit.

Nuit sur le bateau. Des lumières trop puissantes, le froid de la climatisation, les annonces répétées à chaque port de débarquement. La meilleure place se trouve sur le pont. Sous une nuit d’encre, portées par le vent, des mouettes surgissent tels des spectres fluorescents. Je sombre dans un demi-sommeil. Cinq heures, c’est l’arrivée à Naxos dans un tumulte de nuages, de vent, ciel embrasé.

Départ pour Amorgos. La poésie des îles, la liberté des îles même si l’on ne peut s’en échapper. Se laisser surprendre, vivre, lâcher prise avec le passé.

Je vais explorer Amorgos en marchant. Chaque fois, je sens en moi une énergie décuplée, la force de la terre, des pierres. Chaque matin je dois partir, l’appel est irrésistible, il est ma joie, l’en vie.

J’explore l’île en suivant des sentiers bien balisés. Je suis seule, j’observe, j’absorbe. Parfois je m’arrête et alors les mots viennent, je les laisse remplir les pages de mon carnet. Chaque jour porte en lui une nouvelle balade. Le temps du séjour ne suffira pas pour les faire toutes, j’aurais aimé parcourir l’île du nord au sud, elle est trop grande, je trace des boucles, de plus en plus grandes, je repasse dans mes pas. Ces balades quotidiennes sont un enchantement.

Les grenades
Sous un soleil de plomb, peu avant midi je me lance dans ma première balade. Mes enfants dormaient encore quand je suis descendue au port du village acheter le petit déjeuner. Des pêches mûres à point, du miel liquide, du pain à la croûte craquante, un gros pot de yaourt… Premier plaisir du matin, saluer la mer, puis choisir ces mets, les déposer joliment sur la table, manger sous la tonnelle dans la douceur de l’ombre.

Le chemin des grenades. Maintenant que je rédige ce récit, je me rends compte que pour cette première balade je n’ai pris aucune note. Je suis passée par le haut du village, suivant des marquages bleus, un peu hésitante, d’un pas prudent, les bras protégés du soleil. Je visais un petit monastère mais il était fermé au moment de mon passage. Très vite je me suis retrouvée de l’autre côté de l’île devant une falaise abrupte qui plongeait directement dans la mer. Les pierres, la mer sombre, le ciel plus clair, l’horizon flou. Sur un pic, une chèvre noire appelait et le vent qui emmêlait tout.

Je me suis lancée sur le bitume vers ce qui semblait être un col. Le vent ne cessait de me pousser sur le côté, quelques voitures me dépassèrent. J’ai compris alors que par la route la balade prendrait des heures. Je ne voulais pas rentrer de nuit, alors je suis revenue sur mes pas, j’ai repris le chemin de la montagne.

Le petit monastère restait opiniâtrement fermé, je ne m’en souciais guère, attentive à retrouver mes repères parmi les buissons de myrtes et les nombreux chemins tracés par les bêtes. A un moment pourtant je me suis perdue. Je me suis glissée dans la faille d’un mur effondré, pénétrant sans doute dans une propriété. Un monastère inhabité et invisible du chemin m’a accueillie. J’ai découvert un jardin abandonné. De magnifiques grenades pendaient aux branches d’arbustes épineux. Des fruits d’un rouge cuivré, si mûrs que certains avaient éclaté. L’offrande était tentante, je n’ai pu résister. J’ai cueilli quatre grenades, leur peau dure et lisse ne laissait en rien imaginer la douceur fruitée des graines.

Après j’ai retrouvé mes repères, les pierres autour de la source, les figuiers, le cyprès. J’ai refait tout le chemin inverse, à toute vitesse. Je transpirais. Seule m’importait en cet instant l’envie de rejoindre la mer, de m’y baigner, de sentir sa fraîcheur sur ma peau brûlante et après, de rompre la carapace d’une grenade et mordre à plein dent dans cette chair de sang.

La sauvage
Le chemin se prend au niveau du petit port de Katapola dans l’anse claire. Après le cimetière où sommeillent des chats commence le balisage. Des marques rouges tracées sur les rochers rapidement remplacées par des petits cairns. Initiative heureuse car le chemin est occulte, c’est mille chemins qui courent dans les buissons épineux certains totalement dépourvus de feuilles. Des squelettes de buissons qui j’en suis sûre doivent se couvrir de fleurs au printemps. La nature en été entre en résistance.

Traversée d’un village abandonné, un vaste enclos qui fut un jour une bergerie. Pierres blanchies par le temps, comme carcasses au soleil. Ne reste de vivant qu’un vieux figuier, dernier gardien d’une époque par tous délaissée.

Une fois encore je me retrouve totalement seule. Je me dirige vers la pointe extrême de la baie, qui telle une matrice protège le port de Katapola. Au loin se profilent d’autres îles, je reconnais Naxos la plus grande île des Cyclades, sa masse imposante couronnée de nuages.

Il n’y a aucun bruit à part la mer. Un bruissent doux qui pourrait s’apparenter au vent. Vent qui d’un coup devient violent quand j’arrive sur la crête, une croûte de pierre rose qui roussit et s’obscurcit quand devenue rochers elle s’enfonce dans la mer.

Je vise une tour de guet abandonnée à la pointe extrême des rochers, je pourrais je pense m’y abriter du vent. Mais la place est déjà occupée par deux chèvres à demi sauvages qui me voyant s’enfuient. Je prends sans vergogne leur place m’asseyant sans le voir sur un tapis de crottes fraîches. Le vent avale et fait disparaître les odeurs, mon regard se perd au loin, bleu turquoise de la mer, bleu clair du ciel. Le monde de l’eau et de l’air fusionnent, m’enveloppent et m’aspirent.

C’est presque impie de penser ici, d’écrire ici. Délestée de tout, j’ouvre tous mes sens, laisse pénétrer en moi en même temps que le soleil, l’infinie puissance de la beauté.

Chora
C’est un chemin de pierre, ancestral, qui permet en partant de Katapola de gagner Chora, la ville blanche et ses moulins, là-haut sur la montagne. C’est un chemin de senteurs, de myrtes, de fenouils sauvages, de câpriers, toutes ces essences propres à la Méditerranée. C’est l’extraordinaire travail des hommes qui depuis des siècles ont élaboré ces terrasses, pour conserver l’eau, pour planter les céréales qui ont nourri leurs familles, permis aux enfants de grandir. C’est un extraordinaire savoir des temps anciens autour de l’eau, source de toute vie.

Et aussi ces murets pour préserver les cultures de l’avidité des chèvres, maîtresses incontestées des lieux. C’est une nature écrasée de chaleur et qui résiste. Qui se régénère continuellement à la lumière du temps.

Chora et ses sept moulins. Ce midi le vent est si fort que nous avons du mal à nous maintenir debout. Impossible de rester sur la crête. En contre bas, face à la mer, le cimetière ; seuls les morts résistent au vent.

Le monastère et le grand bleu de la mer, un bleu qui entre dans les yeux, un bleu incroyable de beauté, surnaturel, un bleu à couper le souffle qui à jamais s’imprime sur nos rétines.

Les chèvres
C’est une balade qui commence par une montée sur une route poussiéreuse semée de monastères d’un blanc immaculé. Puis vient le chemin, séculaire, celui des muletiers, des paysans. Il traverse des parcelles bordées de grillage lâche puis remonte en zig zag.

Un mur de pierre le borde côté vallée. C’est un mur étonnant, surmonté de lauzes, des pierres plates posées légèrement de biais. Les pierres semblent tenir le chemin comme une attelle un bras. Le voici protégé du ravinement du temps, du passage des hommes, et aussi des bêtes capricieuses, moins respectueuses. Un chemin bâti pour durer une éternité.

Il fait chaud, il n’y a pas de bruit, pas même un bourdonnement d’insecte. Des pierres, des boules de buisson sec, de la terre ocre. Même absence dans le ciel d’un bleu figé.
C’est un chemin absolument sauvage que je parcours dans une totale solitude. Je rejoins un col, sur la droite une chèvrerie. Des chèvres effrayées s’enfuient, un bouc disparaît par une porte dérobée, la queue retroussée. La vue est époustouflante de beauté, la côte déchiquetée de l’île, l’eau lapis-lazuli, des moulins au loin, une route qui serpente et au bout d’une rade, niché dans les rochers, un monastère tout blanc. J’irai jusqu’à ce monastère un jour.

Pour l’instant je prends le temps. Je suis montée au point le plus haut de l’échine du col. Assise sur une pierre j’observe. L’île a été cultivée du somment jusqu’à la mer, restent d’incroyables terrasses, délimitées par des murs de pierre sèche. Des parcelles toutes en longueur et bien droites qui marquent la montagne de scarifications profondes.

Le silence est total. Il me semble être le seul être vivant du lieu, à respirer, à exister.
Je reviens par la chèvrerie, les chèvres ont quitté l’abri et se sont dispersées. Elles m’attendent, perchées sur les murets, à l’ombre de quelques arbres. Une noiraude se laisse même photographier, je capte son œil dorée au moment où s’y reflète le soleil.

Je rentre en courant, sur le deuxième chemin, celui des lauzes. C’est périlleux car les dalles peuvent bouger et ma cheville se tordre, mais je me sens à cette heure aussi agile qu’une chèvre, aussi libre, aussi légère. Aussi rien, absolument rien, ne peut m’arriver.