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2017 : Amorgos île d’amour (2)

vendredi 26 janvier 2018, par Sylvie Terrier

Les oranges de la mer

C’est une balade pour explorer cette plage aperçue hier lors de la balade des chèvres. Une plage déserte nichée dans le creux profond d’une crique. J’ai envie de rester un moment sur cette plage. Une étrange cabane bateau y a été élevée.

L’approche se fait par le lit d’une rivière asséchée. Le vent souffle face au rivage, la mer a charrié et déposé quantité de déchets flottants. C’est un endroit pas vraiment beau à cause de ces déchets, la plupart en plastique, promus à une lente, très lente dégradation.

Parmi les objets échoués, je trouve, posées sur le sable mouillé,des oranges. Elles ont flotté jusqu’à cette plage, leur couleur vive attire mon regard. Dans ma main, elles sont lisses et fermes. Je m’assoie face à la mer et commence à en éplucher une. A ma grande surprise elle est saine. Elle a le goût d’orange de mon enfance, en Italie, l’été à Capri. Sucrée, la pulpe fine, quelques tranches à l’extrémité desséchée. Je mange l’une après l’autre trois oranges. Elles me désaltèrent, elles seront mon eau.

Ensuite je me tourne vers ce qui ne ressemble plus à une plage mais un tourment de sable, de pierres, de troncs, d’écorces, d’objets brisés. Je trouve un sceau, j’ai 6 ans. Je cherche les cadeaux déposés par la mer, des moules en forme de tortue, d’étoile de mer, une petite passoire bleue, une pelle, quantité de pierres ponces et d’os de sèche.Je ramasse tout cela avec soin, je remplis mon sceau.

Puis je me dirige vers la cabane bateau, cabane radeau plutôt car de près elle ressemble plus à un bricolage de fortune. Je rajoute mes éléments à la composition, manière de dire que quelqu’un est passé et a laissé une trace de vie.

La balade des Myrtes
Je reprends le chemin qui mène à Chora. Ce matin il embaume le myrte. Je marche d’un pas rapide, je ne prends pas de photo. Il fait une chaleur de plomb, pas un souffle de vent même au pied des moulins. Le soleil est au zénith, le ciel d’un bleu céruléen, la mer outremer. Le décor est posé, à coup de couteau.

Je monte jusqu’au monastère de Chozoviotissa. La chaleur persiste, devient encore plus accablante, réfractée par les pierres brûlantes. En contre bas, la mer d’un bleu cru semble figée. Enveloppé de blancheur, le monastère parait inaccessible.

Après quelques centaines de marches, j’arrive pourtant devant l’entrée du monastère. Sur des grilles pendent toutes de sortes de vêtements, vestes, foulards, pantalons. Des offrandes ? Non des vêtements mis à disposition de ceux qui auraient oublié que chez les moines, dévoiler son corps est interdit. Couches supplémentaire sur la peau brûlante, joues en feu, tête qui tourne.

Déjà la fraîcheur des pièces aux murs épais se fait sentir, véritable carapace contre la canicule. Nouvelle volée de marches jusqu’à la chapelle toute illuminée de dorures et de bougies, puis au retour, arrêt dans ce qui ressemble à une salle à manger garnie de boiseries sombres et tissus chamarrés. Un prêtre apporte aux visiteurs un verre d’eau fraîche puis une liqueur couleur de miel. Une bénédiction. Envie de rester ici, la chemise plaquée sur le corps, la sueur glissant le long des bras. Chacun se regarde, partageant la même expérience de la chaleur extrême puis du réconfort de la liqueur, offerte.

Ensuite je descends vers la mer, où dit-on fut tourné le Grand bleu. Marche sur le bitume et retour dans la chaleur. La route serpente en grands lacets. Un bus me dépasse, s’arrête au virage. Un bras d’homme sort de la fenêtre ouverte et me fait le signe impératif de monter. Rien à payer, simplement merci.

A l’aplomb de la plage, un café. Posé là, au juste endroit. S’assoir dans ce café c’est tout simplement entrer en contact avec la beauté. La percevoir, l’absorber, regard plongé dans le Grand bleu. C’est un moment unique, puissant, désarmant de simplicité.

Je descends enfin jusqu’au rivage. Des criques minuscules, de grands rochers plats, la nature brute et offerte. L’eau est d’une transparence, d’une douceur inouïe. Une caresse, des écharpes de soie me frôlent et me transportent. Je nage vers le large afin de sortir de la crique, puis je flotte sur le dos, les bras en croix telle une étoile. Apparait le monastère agrippé à la falaise, déjà dans l’ombre, sa blancheur révélée.

J’ai sommeillé dans le creux d’un rocher. Quand toute la crique a été noyée dans l’ombre, j’ai pensé qu’il était temps de rentrer. Il était temps de retourner de l’autre côté de l’île, là où le soleil continuait de festoyer.

Plus de bus. Je tends le pouce, la chance me sourit. Deux jeunes grecs qui parlent anglais s’arrêtent. Katapola ? Oui. Nous remontons vers le col. Sur la ligne de crête, les moulins, puis le village de Chora. Le soleil allonge les ombres, la chaleur à présent n’est plus que douceur.

Je leur demande de m’arrêter là, j’ai envie de rentrer à pied, par le chemin des myrtes. Je commence lentement puis poussée par une force irrésistible, je me mets à courir. Je reconnais les pierres, je retrouve mes repères, l’ombellifère géante, les murets, le bassin moussu réservoir de grenouilles et d’abeilles, la bergerie effondrée, l’allée de fenouils sauvages. Je remonte ma robe tout en haut des cuisses, mes muscles vibrent, mes articulations roulent, mon corps épouse la forme du chemin, à nouveau je sens monter en moi une force sauvage, minérale. Je plonge dans le temps infini de la joie.

Le chemin de tous les chemins

C’est le chemin qui relie les chemins précédemment parcourus. La plage aux oranges, la maison des chèvres, le champ des ruches, la cité antique abandonnée.

C’est un chemin travaillé, sculpté dans la nature, qui traverse quantité de parcelles qu’il faut ouvrir et refermer soigneusement derrière soi. Dénouer une vieille ficelle au bout rouillé ou simplement un fil de fer. Il n’y a pas de gardien dans la montagne, la confiance suffit.

C’est une balade dans une terre domestiquée par la main des hommes, organisée en terrasses qui coulent jusqu’à la mer. Des cultures aujourd’hui abandonnées qui font penser à des vestiges incas, une historie arrêtée dont il ne reste que les pierres.
C’est une balade dans une solitude extrême, sur des chemins pierreux, que n’empruntent plus guère que les chèvres.

L’approche est longue pour atteindre le monastère, d’un blanc immaculé. Je le vois de loin, il semble se rapprocher puis disparaît, ce jeu de cache-cache dure des heures. Lorsque j’atteins le promontoire sur lequel il est érigé je ne l’aperçois pas. Je fais le tour de l’acropole, je ne le trouve pas.

Un deuxième tour, plus lent me fait découvrir un tatouage tracé sur le rocher, puis un portail bleu. L’entrée. Je gravis une volée de marches dont certaines ont été taillées à même le rocher et voici enfin le monastère, pur, rond, enveloppé dans ses couches de chaux. Des portes bleues fermées de lourds cadenas, une cour dallée, un banc de pierre. Il fait trop chaud pour s’assoir là, je cherche l’ombre. A l’arrière du monastère, je me hisse sur une sorte de tourelle blanche. La tourelle est fermée par une pierre plate. En son centre un trou, elle pivote facilement, je suis assise sur un puits !

Bruissement continu de la mer en contrebas. Au loin la crique et le port de Katapola, à l’entrée le bout de la terre là où je me trouvais deux jours plus tôt. A droite dans les hauteurs, le village de Chola, ses maisons blanches, comme une tranche de feta émiettée, ses sept moulins plantés sur la crête. Face à moi des îles, inconnues, nettes, la plus proche est aussi la plus minuscule doit être rattachée à Amorgos, un monastère y a fait son nid.

Le retour a été bien solitaire. Pas de lézards furtifs, aucune biquette dans la maison des chèvres. J’étais seule en compagnie de mon ombre. Assise sur une pierre, les yeux plongés vers la vallée, je regarde l’unique fleur du paysage, une fleur blanche à corps de serpent miraculeusement dressée entre les pierres.

Je ne suis pas pressée de rentrer ce soir. Le soleil a doré ma peau, je suis inscrite dans la montagne, accrochée à mon rocher, pierre parmi les pierres. Je reste là jusqu’au basculement du soleil derrière la montagne, guettant la montée des ombres violettes.

Ensuite je suis repartie. Au passage de parcelles j’ai réalisé que j’avais été la seule marcheuse de la journée. J’ai reconnu mes nœuds.

La bergerie
Cette balade démarre après le monastère de Chozoviotissa. Rien n’indique le chemin à l’entrée, il faut monter jusqu’à la bâtisse pour apercevoir, en retrait, tracé sur un muret le point rouge du départ.

C’est un chemin aride, volé à la falaise, presque monotone car constitué essentiellement de pierres, de buissons et de mer. Pas d’arbre ni de source. De rares cabanes de bergers en pierre sèche et du vent, beaucoup de vent. A faire pleurer les yeux malgré les lunettes de soleil. Et envoler le chapeau de paille.

C’est une balade courte, qui se termine au pied d’une vaste bergerie, ceinturée d’un mur de pierre. Gardée par deux imposantes tourelles qui lui donnent une allure de temple, elle est si vaste qu’elle fait penser à un ancien village. Pénétrer dans la bergerie est aisée, il n’y a pas de porte, pas de barrière.

A l’intérieur un grand espace vide et des abris de pierre sèche tapissés d’une couche de crottes si épaisse que l’on dirait un matelas d’humus. Je pourrais dormir ici, à même le sol, cachée.

Fuyant le vent, je m’installe tout en haut de l’enceinte, là où le muret s’unit à la pierre du rocher. Sur le sol, des pierres plates. J’ai trouvé mon endroit, digne d’une reine. Face à moi mon royaume, la montagne coupée par la ligne oblique de la route qui mène à Aegali. Au bout des pentes, la mer et dans le lointain à l’infini du ciel, des îles.

Pierre, vent, soleil, bleu.

Je mange une pêche que je coupe avec la lame tranchante d’une pierre, c’est brut, primitif, la pêche est délicieuse, le jus coule sur mes doigts, marque la pierre de taches ombrées. Je ferme les yeux.

Et puis soudain, j’ai envie de ressentir encore plus. Envie de sentir la pierre sur ma peau, envie du vent, du soleil, de la lumière. Envie du Tout. Nue.

Amorgos septembre 2017