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2015 : voyage au Laos

première partie

lundi 23 mars 2015, par Sylvie Terrier

25 janvier, avion China Airlines

Elles ont le teint blafard et pur, une bouche rouge sang et semblent si menues dans leur uniforme bleu marine. Elles rient pour dissimuler leur gêne, se mettent à trois pour décoder mon billet.

A petits pas glissés, les hôtesses se penchent vers moi, présentent un plateau de rafraichissements colorés. Incroyable, nous ne sommes pas plus d’une quarantaine dans ce Boeing 747 en direction de Kunming, Chine.

Immense aéroport de Kunming, une ossature toute en courbes, comme une immense nouille qui monte et descend, structure et compose. Grand soleil à l’extérieur, impossible de sortir, je suis en transit.

Huit heures d’attente dans cet aéroport avant le prochain avion pour Vientiane. Huit heures pour regarder les chinois prendre des avions, toutes générations confondues, manger des pâtes déshydratées, remplir des thermos de thé vert. Dormir ? Pas facile il fait froid dans cet aéroport et rien n’est prévu pour une attente confortable.

Nous sommes cinq ou six européens à attendre notre correspondance. Nous sommes inexistants dans cette foule colorée, presque exubérante de jeunes chinoises habillées de couleurs vives, bottines à talon et chapeaux extravagants.
Tiens, quel est le point commun entre ces trois chinois assis côte à côte et qui ne se connaissent pas ? Ils mangent avec des baguettes, ils boivent du thé vert et font glisser leurs doigts sur l’écran de leur Ephone.

Foule organisée, docile et disciplinée. Rien à voir avec le débordement indien, où l’on sent une violence latente qui a tout moment pourrait exploser. Files d’attente bien droites, chacun à sa place, il y a aura une place pour chacun, pas besoin de s’inquiéter.

26 janvier, Vientiane

Me voici donc au Laos.
Quinze ans que je tourne autour de ce pays, quinze que j’hésite, préférant explorer l’Inde. Ma première rencontre avec le Laos a été un livre de photos :" Laos, sur les rives du Mékong de Luang Prabang aux provinces du Nord "de Francis Engelmann, Yves Goudineau et Serge Sibert (pour les photographies). Ce livre, aujourd’hui indisponible m’avait touchée par la beauté des photos qui dévoilaient le dénuement de la vie monacale et une nature primitive, détrempée par les pluies de mousson.

Avoir tant attendu était risqué, l’Asie se développe et change à toute vitesse, j’ai déjà vécu cela avec le Vietnam, un peu avec l’Inde. Alors ce matin à Vientiane, je me sens comme une débutante, je ne connais rien des règles de ce pays, ni les coutumes, ni les commodités, me voila à la fois excitée par la découverte et sur mes gardes.

Au café à l’angle de la rue, je découvre le café lao, un café épais et noir servi sur un lit de lait concentré sucré.
- J’ai travaillé à la bijouterie en Amérique, je gagnais 5 dollars de l’heure.

Il rit, rajuste sa casquette Nike sur le haut de son crâne. Il a le visage plat, le ton de sa voix est saccadé. Il porte fièrement ses 71 ans et se présente, en français :
- Ancien commandant de l’armée durant la guerre 60-70.

Il rit à nouveau quand il voit ma carte dessinée à la main, vous voulez prendre le bateau ? Pas possible il n’y a pas assez d’eau en cette saison.
Le café à l’angle de la rue accueille ses habitués, jeunes comme anciens qui viennent boire un café lao ou simplement un verre de thé. Je rencontre Mimi, septuagénaire inconsolable après la mort de son mari, qui pleure derrière ses lunettes noires. Le Laos c’est toute sa vie.

Tous sont reçus et servis par la patronne, une femme mûre aux cheveux roux qui avec des gestes doux, plonge une longue louche dans une bassine d’eau chaude, ébouillante les verres avant d’offrir en souriant et en toute circonstance un verre de thé vert.

A l’abri sous le toit de tôle où trône un ventilateur à l’arrêt (nous sommes en hiver, la température est agréable), je regarde la rue à travers un rideau de végétation. Calme et incessant ballet de voitures et mobylettes, chacun vaque à ses occupations, travail, école pour les enfants, courses quotidiennes.

Ce matin, en ce premier jour au Laos, je me dis que c’est tout simplement dans ce café qu’il faut être.

26 janvier soir, Luang Prabang

Partie le matin de Vientiane en mini van, il nous aura fallu toute la journée soit près de 10 heures pour atteindre Luang Prabang. Arrivé de nuit après un arrêt à Vang Vieng, puis un spectaculaire point de vue sur la montagne. En face de nous un pic en pain de sucre typique des paysages laotien. Des pentes à la verticale, des forêts impénétrables, aucun village, pas même un chemin. Un monde du début du monde.
J’ai réservé une chambre dans une ghesthouse. Je la trouve par hasard en demandant mon chemin : it is here ! Elle se trouve à quelques pas du Mékong, dans une rue calme, les maisons de ce quartier disparaissent sous la végétation, elles ont presque toutes été transformées en ghesthouse.

Je ressors vite pour découvrir la ville en passant par les berges du Mékong, noires et silencieuses. En gagnant la rue principale je suis saisie d’une immense déception. Luang Prabang est assaillie de touristes, de bars, de restaurants et de distributeurs ATM. Même le marché de nuit et son artisanat local me rebute. J’écris à Zoe : je suis très déçue par le Laos. Ma crainte du départ est-elle en train de se réaliser, à savoir que je me rends au Laos trop tard après avoir tourné autour pendant plus de quinze ans ?

De la terrasse du restaurant je regarde les touristes de tout genre et tout âge passer, beaucoup parlent français. Entendre parler ma propre langue à tout bout de champ me hérisse. Ce soir je ne bois qu’une bière, j’ai perdu l’appétit.

27 janvier, Luang Prabang

J’avais prévu de rester deux jours à Luang Prabang, mais vu la mauvaise impression d’hier soir, je décide de partir dès ce matin.
Quitter les circuits touristiques, les agences, les tours organisés et me remettre en mouvement. Pour cela,gagner la gare routière. Même si le trafic est infiniment moins dense qu’en Inde où à tout moment du jour et de la nuit on peut partir, ce matin à 8 heures il y aura bien un minibus, un bus ou un van pour ma nouvelle destination, Nong Khiaw.

Gagné ! Je trouve facilement une camionnette bâchée dans laquelle est déjà installé un étrange couple. Lui anglais, des yeux bleus renversants, elle laotienne, visage creusé, voix cassée, un grain de vulgarité. Ils ont avec eux leur enfant, une petite fille de quelques mois absolument ravissante, yeux en amande, bouche parfaite, peau d’une pureté indicible. Nous sommes tous fascinés par ce bébé qui passe de main en main et ne cesse de sourire. L’ambiance est gaie à bord, se joignent à nous deux uruguayens musiciens, une hollandaise, une anglaise, des passagers laotiens discrets chargés de sacs de légumes.

Arrêts tout au long de la route pour prendre des passagers isolés, pause au marché, le temps d’acheter des fruits de tamarinier et de se dégourdir les jambes. Le taxi slalome avec dextérité entre les nids de poule. Le soleil commence à décliner, fait vibrer le vert électrique des salades dans les jardins, la blondeur sèche des champs de riz en jachère.

L’arrivée à Nong Khiaw est belle à couper le souffle. Un pont enjambe la rivière Nam Hou, toute la végétation resplendit sous la lumière crue du soleil couchant, les verts se mettent à briller, les ombres deviennent encre, l’eau miroir, un filet de fumée serpente dans le ciel pervenche. De l’autre côté de la rive, des petites huttes sur pilotis nous invitent à rester dormir là, au bord de l’eau dans promesse d’une nuit paisible.

28 janvier, Nong Khiaw

Les bungalows s’avèrent vieux et mal entretenus. Je suis un peu déçue. D’autant que le soir même je rencontre un guide français devant quatre bungalows flambant neufs en amont du pont. Ah ! c’est ici qu’il fallait rester ! J’ai découvert trop tard ces bungalows, du reste très mal indiqués. Le guide me dit qu’au petit matin, avant sept heures il y a tout près un joli marché.

Au matin je m’y rends. Il fait frais dehors et une brume épaisse proche du brouillard recouvre les montagnes. Impression d’un petit matin d’hiver, alors que déjà, les habitants commencent à travailler. La ville s’éveille sans bruit, je croise quelques motos, des collégiens en petits groupes et sans uniforme, des paysannes un sampan sur les épaules, des chiens. Soudain déboule un groupe de coréens armés d’appareils photos jusqu’aux dents ! Souriants et pressés, ils photographient en salve tout ce qui passent puis repartent aussi vite qu’ils sont arrivés.
J’arrive trop tard au marché. Déjà les paysannes remballent leurs marchandises, verdures et feuilles de toute sorte, choux, viande, petits paquets enveloppés dans des feuilles de bananier, un beau rat.

Des fruits vendus à l’unité, pommes et poires chinoises, nourriture déshydratée.
Devant leur maison les laotiens allument de petits feux pour se réchauffer les mains. Trois ou quatre buches de bois disposées en étoile. Plus tard au cœur du foyer ainsi réalisé, ils poseront une bouilloire au cul noirci de suie.

A présent j’écris face au fleuve. La brume ne s’est pas encore levée, elle se dissipe doucement, remonte puis s’effiloche. Peu à peu c’est tout le bleu du ciel qui fond sur nous. La chaleur ruisselle. La végétation luxuriante se déploie laissant entrevoir de grands arbres nus comme des spectres. Chant du coq. Sur le pont qui me ramène au bungalow je croise trois petits bonzes, légèrement vêtus. Ils me sourient et acceptent de se laisser photographier.

Je regarde le fleuve par dessus le pont. Des îlots de verdure, des berges larges et sablonneuses, le fleuve s’est rétréci. La baisse du niveau d’eau en saison sèche n’empêche toutefois pas les baleinières à moteur de circuler. De couleur bleu, elles fendent la surface du fleuve, sans jamais s’y enfoncer.

Remontée de la rivière Nam Hou, pendant près de six heures, il nous faudra trois bateaux. Nous ne restons plus que six à l’arrivée. Rares maisons sur pilotis, enfants jouant le long des berges, pêcheurs. Une vie ancestrale dans un écrin de verdure, un plaisir pour les yeux, qui élargit le regard, au delà des mots.

Arrivée à Muang Khua en fin de journée. Le village se blotti sur une pente de béton. Après la visite de quelques chambres sans intérêt, mon choix se porte sur une belle bâtisse toute neuve. Je suis accueillie par une femme âgée d’une beauté surprenante, sourire aux dents parfaites, yeux étirés, chignon d’un noir de jais.

La chambre vaste et moderne, présente un lit immense au couvre lit cliquant, une salle de bain luxueuse. Mais tout est mal conçu, la porte cogne contre le lavabo, le bouton de douche est introuvable, il n’y a pas même pas une chaise pour poser mes habits. Quant à la lumière, un affreux néon donne à cette chambre un air de chair disséquée.

Je me promène dans la ville, repère le marché du matin, flâne dans un quartier de belles maison en bois, reviens vers la place centrale. Par hasard, dans l’étroitesse de la saignée entre deux maisons, j’aperçois un incroyable pont suspendu. Je m’y rends aussitôt. Je traverse. De l’autre côté c’est une autre ville, des maisons de bambou, des jardins de salades et de choux installés sur les contreforts de la rivière, réguliers comme les points d’une broderie. Le pont, branlant et rapiécé est réservé aux piétons et aux passants. Je repère sur la gauche des huttes de bois sur pilots. C’est là qu’il faudra s’installer demain.

Jeudi 29 janvier, Muang Khua

Le Marché
Le marché est aménagé sous un grand hangar de tôle, ouvert sur les côtés. C’est l’endroit idéal le matin pour trouver de quoi se restaurer. Un banc, une toile cirée bleue et devant moi un bol de soupe fumante, mon petit déjeuner. Jamais je ne pourrai en France absorber cette nourriture, me régaler de ces parfums. En face à moi la marchande -cuisinière de soupe. Je prends en direct un cours de cuisine de rue.

Je mange ma soupe pimentée au milieu de sa cuisine improvisée, aménagée tout autour d’elle comme un jardin. Ses outils, le billot de bois et le couteau à large lame avec lequel elle coupe et tronçonne. La verdure, fraiche et craquante se composée de feuilles de salades, de cresson, de menthe, de basilic thaï. Offerte en abondance elle est joliment présentée dans des panières rondes. Il y a aussi des pousses de bambou coupées en lamelles, des pousses de soja. La viande de porc ou de poulet, du foie, préalablement cuits aiguisent l’appétit. Tout est alléchant et sans la moindre graisse. Il y a aussi des pâtes de riz préalablement cuites, des citrons verts coupés en quartier ainsi que toute une panoplie, en libre service de sauces en bouteille, plus ou moins pimentées.

Derrière elle une marmite ventrue bouillonne, c’est dans ce fumet odorant dont elle seule connait le secret (je devine un mélange pot au feu, avec os, citronnelle, badiane et herbes) qu’elle plongera ses pâtes, le temps de les réchauffer et prélèvera une bonne louche de bouillon.

C’est un marché silencieux, propre qui propose légumes frais à profusion, viande, poissons vivants, brochettes caramélisées, paniers de bambou garnis de pâte de riz, préparations inconnues enfermées dans des feuilles de bananier, gelées colorées découpées en losange. Quelques femmes parlent entre elles tout doucement. Deux autres accroupies sur leurs talons, jouent avec un bébé. Ma voisine de droite se met à tousser à cause du piment et du poivre de la soupe. Je tourne la tête, elle me sourit.

Recette de la pho (soupe), telle que je l’ai observée :

Faire cuire dans un bouillon pot au feu pendant quelques minutes des nouilles de riz, une pincée de pousses de soja ainsi que quelques lamelles de porc ou de poulet préalablement cuits. Verser dans un grand bol. Ajouter une louche de bouillon bien brûlant. Ensuite agrémentez selon l’envie : cive et coriandre ciselés, mélange d’oignon et ail frits. C’est prêt. Le convive rajoute salade, menthe, basilic et assaisonne. Chilly chinois en bouteille ready made ou en pâte rouge presque noire fait maison (beaucoup plus fort), sauce soja et sauce nuoc mam, sel. Manger avec des baguettes en s’aidant d’une cuillère.

L’école du village

C’est une pauvre école. Désertée par les enfants à cause des vacances mais qui, même fréquentée doit garder son aspect désuet. Elle est constituée de quatre matériaux : cinq rangées de moellons, une rangée de barreaux de bois qui laisse passer la lumière et l’air, un bandeau de bambous tressés, un toit de tôle. Je regarde à travers les barreaux comme à travers une prison. Des bancs renversés, des tables branlantes, un sol de terre battue, des pierres, des détritus. Une salle de classe livrée à elle-même qui ne donne pas du tout envie d’étudier. De la poussière partout (j’en arrive à me demander si cette école n’a pas été abandonnée), un tableau à chaque bout, des posters présentant les drapeaux du monde, quelques cahiers défraichis abandonnés sur le bureau du maître.

Par contre un gros cadenas pour fermer la porte. La cour n’est pas plus engageante avec son abri branlant, ses bancs maculés de boue, le tout prêt à s’effondrer car si mal entretenu. J’imagine les enfants jouant et sautant sur les tables comme de petits singes.

Je l’avais lu, le Laos a un fort taux d’analphabètes et dispose de peu d’écoles surtout dans les villages. Comme les villages et la campagne représentent 90 % de la population, je mesure l’ampleur du retard. Les enfants, il suffit de les voir au bord des routes libres et sauvages, une machette sur l’épaule pour se dire qu’à l’école ils doivent se sentir comme des oiseaux en cage. Je pense à Prévert.

Au Laos il y a deux moments forts dans la journée, avant et après le lever de la brume. Je pensais que la brume était liée au fleuve, mais non elle s’installe aussi dans les vallées qu’elle comble comme de l’ouate. Je le découvre lors d’un teck avec Khammam le lendemain. Nous sommes sous le soleil et nous transpirons. En bas dans les vallées, la brume ne s’est pas encore levée.

Au Laos, à la campagne on se couche tôt. Quand la nuit et le froid tombent, les rues se vident, chacun rentre dans son foyer. Il peut même s’avérer difficile de trouver à manger passé 19 heures. Peu importe, on se lèvera plus tôt, à 6 heures la vie recommence, dans le petit matin froid et la brume. J’enlève progressivement les couches d’habits, vers dix heures, le soleil perce, c’est l’effilochement de la brume, la végétation apparait, la journée prend un autre visage.

Ah ! le pont suspendu de Muang Khua j’y passe et repasse. Il vacille légèrement quand on y marche, il est réparé avec des planches en bois grossièrement clouées à la perpendiculaire. Refaire le pont serait un travail de titan, le rapiécer (ou pas il y a aussi de grands trous, il faut regarder où l’on marche) est plus simple. Du pont je vois descendre les eaux claires de la rivière, ses larges rives sablonneuse, ses jardins de salades.

Comme prévu, je me suis installée dans l’une des huttes en bois acajou, des planches si fines que j’ entends tout ce qui se passe à côté et dehors, la musique karaok, les coqs, le passage des motos sur le pont suspendu . La nuit, elles s’élancent puis tac tac tac commence la mitraillette des roues qui franchissent les planches posées en travers. C’est insolite, c’est berçant, ne pas dormir est une joie.

A Muang Khua, je trouve un bon restaurant tenu par une famille lao qui a élu domicile dans le restaurant même. Une petite fille d’environ deux ans passe de table en table, curieuse, souriante, elle m’apporte quelques grains de riz cuit. Le soir je mange un excellent red curry, une soupe rouge et parfumée généreusement agrémentée de gros morceaux de légumes et de viande. Un délice accompagné d’une portion de riz gluant, le riz laotien. Et comme boisson, une bière lao, excellente bière de pays, fraîche, au coût modique de un euro.

En voyage il faut prendre le temps. Rester plusieurs jours au même endroit. De la surface je passe à une perception verticale, en profondeur. Le regard des gens à mon égard change aussi. C’est comme une broderie, point après point le motif se révèle.

Vendredi 30 et samedi 31 Trek dans les montagnes à la découverte des villages Akha et Kamou

Je me suis mise d’accord avec un guide local, Khammam pour un trek de deux jours à la découverte de la nature et des ethnies locales, Akha et Kamou. J’ai choisi le teck le plus long, cinq heures de marche le premier jour, avec une nuit passée dans le village Akha puis cinq autres heures le lendemain avec arrêt dans un village Kamou. Le retour se fera en bateau sur la rivière Nam Ou.

Je pense avoir eu de la chance de rencontrer Khammam. C’est un ancien instituteur. Son salaire, deux cent euros, mettait deux à trois mois avant de lui parvenir, il a préféré apprendre l’anglais et se reconvertir en guide. Doux et souriant, il m’explique le parcours. Depuis octobre dernier il n’est pas retourné dans ce village. Il raconte. La première fois qu’il s’y est rendu en 2001, le village était désert. Tous les villageois s’étaient réfugiés dans leur maison, portes fermées. Ils refusaient, ou craignaient d’entrer en contact avec les « étrangers ». On ne peut pas organiser nous même notre trek et cela protège ces ethnies d’un contact trop direct avec le monde moderne. il faut passer par un guide local qui contacte le chef du village qui donne son accord pour nous accueillir.

Une partie de la somme donnée au guide est reversé au village. Une petite hutte spécialement conçue pour les visiteurs sera mise à notre disposition pour la nuit.
Départ à huit heures. Le guide se charge de tout, il transporte de la nourriture pour deux jours. Je ne porte que mon eau et des vêtements pour la nuit. Bonbon ou pas bonbon pour les enfants ? Pas bonbons, je garde aussi les graines de courges que j’ai prises avec moi de France. Je le regretterai, il y a de l’eau dans les plantations, les graines auraient pu pousser.
Comme je ne peux pas écrire en marchant je retracerai la marche le lendemain matin, à la lumière du jour.

Le chef de village qui nous accueille est âgé de 34 ans, il a été élu au suffrage universel. Son village compte environ 700 âmes et il y a beaucoup d’enfants. Sa maison est plutôt sale, le sol en terre battue. Il nous reçoit dans la cuisine pièce de vie où brûle un feu de bois. Les murs sont noircis de fumée, sa femme, un œil à demi fermé par une infection est assise auprès du foyer, un enfant morveux entre les jambes.

Nous avons passé dans la maison du chef une soirée mémorable. Repas de fête, un gam, bovidé sauvage a été tué par les hommes. La viande est mangée crue, parfumée au gingembre et cuite, accompagnée de légumes bouillis. Herbes fraiches, riz, tout est posé sur un plateau à une dizaine centimètre du sol. Un repas exceptionnel accompagné d’alcool de riz à volonté. Les petits verres ne désemplissent pas et l’on trinque à chaque fois. Ambiance joyeuse, femmes et hommes invités, il n’y a que la femme du chef qui reste un peu à l’écart. Soudain le chef jette une brassée de pavot frais sur le plateau, les femmes détachent les feuilles, les mangent crues, fourrées d’un morceau de viande. Tout le monde parle fort, on est tous ensemble, frères humains, le moment est unique.

Après le repas nous passons à l’arrière de la cuisine, dans la chambre à coucher du chef qui sert aussi de salon. Sur une natte c’est le moment du thé et du café. Dans la pénombre, une femme est allongée, elle fume l’opium. Khammam me dit que 90% des hommes du village fument l’opium, les femmes aussi mais moins. Je tente une pipe, c’est le moment ou jamais. Mais je fume mal, je n’absorbe pas assez la fumée. La femme me montre, je suis allongée sur le côté tout près de son visage, dans la lueur d’une bougie. Elle prépare une nouvelle pipe et me la tend, il faut aspirer, aspirer jusqu’à faire grésiller la boulette d’opium. Ensuite garder la fumée et doucement expulser. Le goût est doux, légèrement sucré, agréable.

5h30. L’aube n’est pas encore levée que déjà des femmes akha prennent le chemin des champs. Elles connaissent le chemin, elles ont des repères invisibles pour nos yeux.

Ce chemin, elles y sont passées la première fois dans le ventre de leur mère, puis ensuite bien au chaud contre leur dos. Certaines d’en elles sont peut être même nées aux champs, au milieu des fleurs de pavots. Elles commencent tôt car c’est le matin qu’elles récoltent la substance laiteuse qui a coulé des têtes d’opium incisées la veille. Elles feront sécher la pâte récoltée dans des pétales de fleurs. Les fleurs me dit Khammam peuvent être blanches, violettes ou roses. Ici les champs éclatent de fleurs blanches, les graines ont été semées en les crachant avec la bouche. Il devait aussi y avoir du vent ce jour là, le champ que je parcours est semé inégalement.

Le chef nous fait part de son inquiétude. L’opium est sévèrement contrôlé par le gouvernement avec le soutien des Américains (ONUDC : Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime). La culture de l’opium était le principal revenu des Akhas. Aujourd’hui ils n’ont plus le droit de le cultiver. Sauf pour leur consommation personnelle. Bien sûr ils en plantent plus qu’il ne leur en faut. Mais il est très facile de repérer un champ par hélicoptère ou par satellite. La forêt dense recouvre tout le territoire, la moindre parcelle défrichée se voit, elle dessine comme une tâche claire sur l’échine de la montagne.

Le chef a raison de s’inquiéter… Il dit que des contrôleurs sont attendus demain, qu’il va tuer un veau demain pour les amadouer.

Les femmes ne se consacrent pas seulement à la culture de l’opium, elles entretiennent aussi des jardins, plantent du riz sec d’altitude et du maïs, ramènent du bois pour la cuisson des repas. Elles transportent leurs denrées dans des paniers de bambous portés comme un sac à dos. Elles partent la plupart du temps pour la journée. Un ancien s’occupe des enfants restés à la maison, les plus grands se gardent tous seuls, ils sont en bande et jouent dans le village au milieu des cochons noirs, un petit frère ou une petite sœur accrochés dans le dos.

Dès l’âge de six ou sept ans, les enfants travaillent. Ils savent manier la machette comme des adultes. A cette époque de l’année ils recherchent les tiges fleuris d’une espèce particulière de bambou. De retour au village, à la coopérative, ils les vendent 50 centimes le kilo. Ils repartent tous fiers avec des billets. J’ose à peine imaginer ces petits sauvageons sur un banc d’école, stylo et cahier à la main. Surtout si l’instituteur envoyé par le gouvernement ne parle que lao. Eux sont Akhas, ils ne se comprennent pas. A l’entrée du village un panneau indique différents programmes d’aide au développement. Allemagne, Japon, Nouvelle Zélande Japon… C’est grâce à l’un de ces programmes que l’école a été construite.

Les hommes sont des défricheurs et des chasseurs. Ce sont eux qui coupent les grands arbres, qui s’attaquent à la forêt dense, qui pratiquent le brulis. Ils fabriquent aussi leurs propres fusils. La tradition veut que dans chaque famille un homme en dispose. Ces fusils longs et fins, extrêmement rustiques, ressemblent à un bâton et ne tirent qu’un seul coup.

Le gouvernement laotien interdit la chasse. Eux s’en moquent. En cas d’accident, ils passent au Vietnam à quelques kilomètre de là. Ils savent qu’ils seront soignés sans avoir besoin de donner d’ explication. La chasse permet de varier les repas. Chasse et cueillette, nous sommes aux premiers temps de l’humanité.

La plus belle prise consiste à tuer un ours. Si tu tue un ours, tu peux t’acheter une moto.

Le soir où nous sommes arrivés au village, vers 16 heures, hommes et femmes se lavaient au point d’eau. Les femmes avaient dénudé leur poitrine sans pudeur, l’une d’en elle enceinte avait des seins magnifiques, la peau fine et ambrée, les cheveux de jais.

Khammam s’est lavé avec eux et m’a invitée à faire de même. Il a même lavé sa chemise en empruntant à l’une des femmes un peu de poudre de lessive.
- C’est mieux de se laver maintenant, plus tard il y aura foule ! Me dit-il. Moi, je n’ose pas. Je manque d’audace, ma culture m’empêche de librement jouir de la fraicheur de l’eau et de me dénuder.

Les Akhas filent la fibre de coton, je rencontre des femmes une quenouille à la main, qui filent en marchant ! Les femmes sont continuellement occupées, elles savent tout faire, cultiver, sarcler, récolter, transporter mais aussi tisser, broder, coudre, tresser. Elles incorporent dans leur tissu pour les parures de tête des pièces de monnaie et des éléments en argent. Leurs broderies dessinent des motifs géométriques complexes, de couleur vive au point de croix.

Une femme coiffée signifie qu’elle est mariée. J’observe que dans les plis de la coiffe des petits trésors se cachent, une clef de cadenas, une aiguille dans un étui, un briquet et sans doute aussi un peu d’argent.

Ces femmes réalisent aussi de petits sacs brodés qu’elles portent en bandoulière. Leurs jambières sont aussi faites à la main, il s’agit d’une pièce de coton écru qui épouse la forme du mollet, une jolie boutonnière est souvent la seule fantaisie. En vieillissant les femmes deviennent toutes sèches et maigres, elles perdent leurs dents, mais leur sourire continue à illuminer leur visage. Pas vu une seule femme porter des lunettes. Leurs mains ne cesseront de travailler qu’avec la mort. Ha cette vieille femme, l’intérieur de ses index est littéralement usé par le passage du fil.

Avoir des jumeaux chez les Akas est une malédiction, raconte Khammam. La coutume considère que ces enfants ne doivent pas vivre. On leur remplit alors la bouche de cendre chaude, les enfants meurent étouffés. Un jour la nouvelle est descendue jusqu’à Muang Khua, des jumeaux venaient de naitre. Aussitôt des gens sont montés jusqu’au village pour les récupérer. Trop tard, les bébés étaient déjà morts. Il est arrivée que des familles laotiennes recueillent des jumeaux abandonnés (il existe semble-t-il un lieu caché, sous un pont), pas besoin d’en parler à la police, les enfants grandissent et deviennent lao s’en que personne ne s’en aperçoive.

Le poulet Akha

Là ou s’arrête le poulet pour picorer sera l’endroit de la tombe du défunt.
Ou bien, autre coutume Akha Loma : mettre un œuf près de son oreille et le lâcher. Si l’œuf se casse c’est que l’endroit pour la sépulture est bon. S’il roule, c’est que l’endroit ne convient pas.

Nuit un peu bruyante. Sous la hutte de bambou tous les bruits s’entendent. Les hommes dans la maison du chef parlent forts, une radio les accompagnent. Un autre sort pour téléphoner et apparemment la connexion est souvent coupée. Le matin ce sont pleurs d’enfants et cris. Qu’importe se lever tôt est une habitude ici. Autour du petit déjeuner, omelette et pain (apportés par le guide), légumes bouillis, riz, je retrouve le chef et sa femme. Deux ou trois enfants sont là ils picorent des bouts d’omelette, une boule de riz gluant serrée dans l’autre main.

Tous ont dormis dans leurs habits de la veille, la femme du chef se plaint de son œil qui lui fait mal. Je propose de lui donner de quoi le désinfecter ainsi qu’un collyre antiseptique. Le chef me dit qu’il va envoyer quelqu’un demain à Muang Khua pour le récupérer. Il y a en effet une route qui permet au village d’être relié à... comment dire, la civilisation ?

Le deuxième jour de trek commence. Longue marche sur une route rouge à travers des champs défrichés, nouvelles plantations d’opium, parterres de fleurs blanches, pentes toujours très abruptes.

Le deuxième village est un village Kamou. Une vingtaine de maisons. Nous tombons sur deux forgerons à l’entrée qui façonnent une machette. A la différence du village Akha, celui-ci est propre mais désert. Les villageois sont sans doute aux champs, d’autres sommeillent. Je ne les vois pas car ils habitent en hauteur dans leur maison de bambou. Petit tour rapide du village puis longue descente sur un chemin bien tracé, débroussaillé.

En fait la marche est un peu monotone et surtout elle débouche sur une usine de concassage chinoise. La poussière salit la végétation, la route éventre la forêt, le bruit des camions remonte avec écho.

Nous faisons halte dans un village tout proche, sale et couvert de poussière. Des jeunes filles maquillées à outrance nous accueillent. Khammam me présente une bouteille de Pepsi, un paquet de chips…. Je le regarde étonnée, il dérape là. Juste avant d’arriver au village il m’avait montré un préfabriqué et dit que les ouvriers chinois frayaient avec des prostituées. La vue de ces filles grassouillettes et vulgaires me donne juste envie de fuir. Pas faim. Pourtant je devine que Khammam avait prévu que nous déjeunions ici.

Retour en barque à moteur, mais le charme est rompu. Manque de chance le bateau perd son hélice. Du coup nous voici obligés de pagayer. Heureusement nous suivons le cours de la rivière, il suffit d se laisser porter. Arrivée silencieuse, sous un ciel couvert. Envie d’une bonne bière et de faire le point avec Khammam, oui cette deuxième journée a été bien décevante. Et la première exceptionnelle.

Passant sur le pont suspendu pour regagner la chambre, Khammam me montre un homme debout près d’une maison. C’est l’envoyé du chef akha, il est venu en moto chercher les médicaments ! Nous nous retrouvons tous les trois assis et je lui explique comment utiliser les collyres. Surtout se laver les mains avant. Je revois la femme dans la cuisine noircie de suie, la fumée du feu qui irrite encore plus son œil malade. Je lui fais un petit dessin, j’espère qu’il a compris et que la femme du chef va vite guérir.