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Les roses de Damas au Maroc (2)

mercredi 29 juillet 2015, par Sylvie Terrier

13 mai.
Malgré les émotions de la veille, nous repartons pour une nouvelle journée de marche dans la vallée des roses. Aujourd’hui nous rejoindrons le plateau de Alemdoun puis descendons la rivière El K’ati par les gorges.

Pour gagner le plateau, nous partons de Boutrahar et faisons du stop. Un poids lourd s’arrête chargé de parpaings. Il nous dépose bien au-delà, parce que nous ne voulons pas descendre, grisés par l’espace, par l’envie d’aller le plus loin possible en compagnie de cet homme au visage émacié qui nous reçoit dans son camion comme s’il nous accueillait chez lui.

Le plateau s’étale à perte de vue dans la clarté du matin. Mon regard balaie l’horizon, prend des repères, trace une carte naturelle. Dans la lenteur de la marche à pied, nous refaisons le chemin parcouru en camion.

Ici nous ne sommes pas dans le monde miniature de l’oasis, ni dans la suprématie du désert minéral mais dans la plaine, au temps des champs, des arbres fruitiers, des grandes parcelles ceinturées de murs de pierre. La rivière s’étale, transparente, elle roucoule sur les galets, se glisse entre les aulnes frémissants. L’ombre devient généreuse. Ah Raphaël, la montagne a disparu !

Bientôt la rivière s’élargit, les arbres s’effacent, la montagne reprend sa place, crue, ruisselante de chèvres noires. Nous voici arrivés à l’entrée des gorges.
La marche est facile, car l’eau est rare et peu profonde. Je traverse la rivière, sautant de pierre en pierre. Au fil de l’avancée, le débit grossit, nous poursuivons les pieds dans l’eau. Je lève les yeux. De part et d’autre du goulet, la crête de la montagne se découpe dans le nu d’un ciel sans nuage, sans oiseau.

- Salam !
Il remonte la cour d’eau assis sur une mule, chapeau et lunettes de soleil. Il est marocain et touriste comme nous.Il nous demande de le photographier assis sur sa mule.

A la sortie des gorges, nous ne sommes pas d’accord pour la suite de la marche. L’un penche pour continuer dans le lit de la rivière, l’autre préfère prendre un peu de hauteur afin d’appréhender la suite du chemin. Mauvais choix. Il aurait mieux valu continuer dans la rivière car le chemin de la montagne nous égare. Nous voici à nouveau prisonniers de la montagne, de son aridité, de son intransigeance. Dispute. La peur de la veille resurgit. La montagne, on avait dit que l’on ne s’y risquait plus ...

Alors nous sommes retournés sur le chemin de l’eau. Le paysage est sublime, les casbahs se succèdent à l’aplomb des rives. Odeur de poudre de lessive et sourire de la jeune femme accroupie au bord de l’eau, salut de la main d’un vieil homme amarré à son âne. Gestes ancestraux d’une vie que rien ne semble pouvoir déranger.

Nous pensions avoir rejoint le village d’Agouti, en réalité nous en sommes encore loin. La marche dans la rivière devient de plus en plus pénible à mesure que le lit s’agrandit. Nos pieds s’enfoncent dans le sable, les pierres roulent, le débit enfle, la descente dans le courant n’est plus possible.

C’est la chance qui a mis cet homme sur notre chemin. Sa jument blanche s’était échappée, il est descendu à la rivière pour rattraper la sauvageonne et nous par la même occasion. L’homme ne parle pas français, mais nous nous comprenons. Il passe devant, nous le suivons. Remontons sur la rive orientale, traversons quelques jardins, puis un talus de pierres et nous voila sur une route sèche. L’homme fait un dernier geste de la main, Boutrahar c’est tout droit. A voir son visage, nous comprenons que nous sommes loin d’être arrivés.

Jusqu’au soir nous avons marché. Heureusement ce soir nous logeons chez Ali, à Boutrahar. Nous le retrouvons dans sa boutique, là où nous avons laissés nos sacs.
- Viens achète quelque chose avant d’aller à la maison.
Je choisis deux pots de crème à l’huile d’argan. Lui m’offre un sachet de boutons de roses séchées.

14 mai.
Aujourd’hui nous changeons de vallée. Quittons la vallée de N’Gouma pour la vallée du Dades. Objectif gagner le village de Aït Youl, en passant par le plateau du Dades, 13 kilomètres de piste.

Raphaël nous sommes partis un peu trop tard, prenant le temps de faire des photos avec Ali et sa famille. Il est 8 heures déjà quand nous entamons la marche, sur une belle piste carrossable. Ali nous l’a certifié, impossible de se perdre, la piste mène directement à Aït Youl.

Je suis exaltée à l’idée de changer de vallée, de parcourir l’échine de la terre, de faire ce chemin à pied et non pas en voiture ou en 4x4, de choisir une fois encore la voie de l’arpenteur.

Le paysage se déploie, des pierres et une végétation rase et des surprises : ce troupeau de dromadaires (comme ils sont grands et laids, leur toison se détache en gros morceaux comme une couverture mitée), ces deux enfants seuls au bord du chemin, à attendre quoi ? Cet homme surgit dont ne sait où et qui nous invite à boire le thé, où est sa maison dans cet univers inhabité ? Merci, choukran, nous voulons avancer avant la grande chaleur de midi…

Pause sac et eau. La chaleur reste supportable et nous regardons, assis sur une grosse pierre le paysage minéral, mélange de rouge et de blanc crayeux. Nous nous félicitons, nous pensons avoir déjà effectué une bonne moitié du chemin. Le ciel d’un bleu implacable semble figer le temps.

Soudain, une abeille se coince entre ma casquette et mes cheveux. J’essaie de la chasser mais elle s’énerve et s’enfonce encore plus profondément. Pour m’en débarrasser, je l’écrase entre mes doigts. Une odeur de venin se répand. Je ne m’inquiète pas, nous reprenons notre chemin.

Au bout de quelques mètres je m’aperçois qu’une dizaine d’abeilles tournent autour de moi. Je saisis mon foulard de coton et l’enroule autour de ma casquette improvisant ainsi une sorte de chapeau d’apiculteur. De plus en plus agressives, les abeilles sont de plus en plus nombreuses à tourner autour de ma tête. Dès que j’essaie de relever mon foulard, elles s’approchent de mon visage, prêtes à piquer. Je hâte le pas et continue de marcher, regardant à travers les mailles fines de la cotonnade, craignant à tout moment de chuter. Curieusement mes mains et avant bras sont nus et elles ne me piquent pas. Je me dis, « pas de panique, refoule ta peur, les abeilles le sentiraient à travers ta sueur ». J’ai la chance d’avoir été apicultrice durant mes jeunes années, les abeilles me sont familières. Je continue de marcher, il fait de plus en plus chaud, les abeilles ne me lâchent plus. Soudain c’est le miracle du désert. Au milieu de cette aridité je passe devant une source. Une petite flaque d’eau s’étend. Je m’approche, toujours accompagnée de mes abeilles. Je sais qu’elles aiment l’eau, vont-elles céder ? Je reste là de longues secondes et soudain, leur bourdonnement agressif se tait, je suis libre !

Le reste du chemin, nous l’avons fait à toute vitesse. Le charme est un peu rompu. Ha Raphael, le désert n’est pas notre ami. Il nous tolère, mais surtout nous sommes de grands ignorants.

Aït Youl, un petit taxi nous a pris et nous voici sur la route qui serpente dans la vallée du Dades. J’ai donné le nom d’une auberge conseillée par Mohamed, le chauffeur semble connaître. Mais au bout de quelques kilomètres il s’arrête. Il n’ira pas plus loin. S’ensuit un jeu de marchandage. Il demande une somme exorbitante pour nous conduire plus loin. Je ne cède pas. Nous trouverons un autre taxi. Cinq minutes plus tard, le voici qui revient vers nous, finalement il veut bien. Deux kilomètres plus loin nous sommes arrivés.

L’auberge n’a pas changé, juste un peu plus usée, la pancarte de bienvenue a disparu, le paysage face aux doigts de singe est toujours époustouflant, magnétique. Je me réjouis déjà des longs moments où je vais jouer avec les formes de la montagne, chercher des personnages, le chœur de femmes, la mère et l’enfant, le gros ventru... Mohamed nous reçoit en souriant, il est resté le même doux, calme, un rien nostalgique. Nous prenons la chambre du bas, plus tranquille.

Plaisir incommensurable de la douche, de l’eau fraiche ruisselant sur mes cheveux, qui emporte toute la poussière, efface la fatigue de cette éprouvante journée. Manger aussi, une bonne salade marocaine, un tajine de poulet, des tranches de melon frais, du pain… Nourriture saine et délicieuse, Mohamed cuisine et sert comme il est, avec des gestes empreints de douceur et d’attention. La tomate en forme de rose, délicatement déposée sur le bord de l’assiette en terre vernissée, je me souviens, c’était ici, chez Isabel…

Qui est cette mystérieuse Isabel ? J’ose demander à Mohamed. Il tourne la tête sur le côté et répond dans un souffle, Isabel elle est auprès de Dieu, elle est loin… Puis après un long silence, Il raconte. Isabelle est morte dans un accident d’avion, son mari et elle, venaient souvent dans la vallée du Dades, ils ont fait la connaissance de Mohamed, l’amitié est née. Après le décès, le mari d’Isabelle a fait don à Mohamed d’une somme d’argent, partage de l’assurance vie qui n’avait pas sauvée Isabelle. Avec cet argent Mohamed a construit le restaurant, aménagé quelques chambres. En souvenir il l’a appelé Isabel. Voila, c’est un peu triste.

Marche dans l’oasis jusqu’aux cascades. Je suis déçue, l’oasis est sale, des lambeaux de plastique trainent un peu partout, accrochés aux branches et souches échouées. Où sont passés les jardins verdoyants ? Les paysans ont-ils désertés les champs ?

Monsieur El Oussane, 74 ans, français, nous donne l’explication. En novembre il y a eu de fortes et longues pluies, les jardins ont été emportés (je fais le lien avec le chemin du Tisk, dans l’autre vallée). Il faudra du temps pour tout reconstruire, refaire les canaux, rapatrier l’eau. Jusqu’à l’automne prochain. L’eau est montée très très haut, elle sentait mauvais, il y avait des poissons énormes. Abandonner les cultures ? Ha non, les gens ont leurs racines ici…

Monsieur El Oussane nous a vus arriver de loin, il s’est demandé si nous avions besoin d’aide pour traverser le pont. Il attendait sur l’autre rive, fièrement campé dans son pantalon de velours brun, la chemise bien repassée. Lui ne fait pas son âge.
- Il faut être intelligent pour vivre, dit-il en conclusion du récit de sa vie.

Nous remontons ensemble le chemin jusqu’au village. Il nous montre sa maison, une énorme bâtisse à plusieurs étages, avec des entrées aux quatre points cardinaux. En passant, il raconte l’histoire des maisons, il les connait toutes. Celle-ci a été achetée par un jeune musicien européen, ça s’est mal passé, il jetait ses bouteilles par dessus les murs, il ne vient plus ; celle là, abandonnée ; celle-ci appartient à un français, Christophe.

Par hasard, nous croisons Christophe quelques minutes plus tard, ventre proéminent, allure dépenaillé.
- J’ai besoin de manger, il me faut des œufs
Il s’est mariée avec une marocaine, il vit ici. Le village est devenu un curieux pachwork de locaux et d’investisseurs étrangers, venus chercher une vie facile et peu onéreuse. Plus curieusement encore, Monsieur El Oussane, une fois sa maison dépassée nous salue, sans nous proposer de prendre le traditionnel verre de thé. Peut être n’habite-t-il plus ici.

15 mai
Petit déjeuner devant la montagne des doigts de singes.
Les jardins, toutes les nuances de verts.
Vert tendre des jeunes pousses de maïs
Vert profond de la luzerne
Vert moiré de l’orge couché
Vert terre des pommes de terre
Boules denses des figuiers et des grenadiers
S’élèvent les corps majestueux des noyers
Troncs blancs et droits des aulnes
Feuillage argent, blanc dessous
Vert miroir au dessus
Chants d’oiseaux
Voix de femmes
Martèlement de l’ayezzim,
Rien d’autre ?
Ah si, le murmure de la rivière,
Source de toute vie

Ce matin je prends la route seule. J’ai besoin de marcher, me mettre à l’écoute de la vallée, regarder, ressentir. Je pars avec une bouteille d’eau et mon carnet. Mon chemin sera la route asphaltée qui de village en village (Aït en berbère) me conduira jusqu’aux gorges. Retour au minéral, les oasis m’accompagnent, de plus en plus ténues. Aux gorges elles auront disparu.

AIT OUGLIF
Les écoliers mangent du pain au soleil
C’est le temps de la récréation.
A l’ombre, l’instituteur fume et boit un verre de thé.
- Ils sont gentils les enfants ?
- Oui, toujours…

IMZZOUDAR
La ville des kasbahs
- Tu promènes un peu ?
- Oui, je vais jusqu’aux gorges
- Wara, bon voyage
Goûter à la fraîcheur de l’ombre c’est comme boire de l’eau glacée

AIT ARBI KEST
Elle a les yeux noircis de kool
Ses sourcils circonflexes
Un bandeau noir serré sur le front
Une robe bleue
Dans sa main gauche un bâton, elle est vieille
Dans sa main droite, une faucille
Malgré l’âge, elle travaille encore
Tourne la tête vers moi, Salam !

SIDI DAOUD
- Bonjour !
Où est-il cet enfant qui m’appelle ?
La boulangerie et devenue la BOULANGRE, il n’y a pas assez de place sur le panneau.

J’arrive jusqu’à l’entrée des gorges. Les auberges se succèdent, vides. La concurrence est rude, il faudrait inventer d’autres formes de tourisme me dit Moha devant un thé (je refuse les dattes, ça donne soif). Il m’indique aussi le chemin berbère pour le retour, à travers les oasis, prendre à gauche juste avant le pont, une heure, deux heures pour arriver chez Isabel, il connait. Moi je sais déjà que je vais rentrer en taxi. Ai-je manqué d’audace Raphaël ? Les jours passés m’ont rendue prudente, je n’ose plus me lancer dans une nouvelle aventure. L’oasis porte en elle désormais une part d’ombre.

16 mai, retour à Er Rachidia, hôtel Oasis
Le gérant, habillé comme un ingénieur nous accueille avec sourire et courtoisie. Pas la peine de marchander le prix de la chambre, il me prend de court :
- Comme vous venez pour la deuxième fois la chambre à 150DHM je vous la donne à 120.

Plaisir de l’endroit retrouvé, début de familiarité avec la ville. Les marchands de fruits sont toujours là, les voitures un peu plus nombreuses. Er Rachidia ville carrefour. Direction sud, on atteint la vallée du Ziz, Rizzani, le Sahara. Par l’est, l’Algérie. Par l’ouest on rejoint Ouarzazate en suivant la route des mille casbahs.

Raphaël, nous avons faim et le vent fait s’envoler la poussière. Nous optons pour un petit restaurant sur la place dans le vieux quartier, face aux bouchers. Pas de stock, tout est acheté directement aux commerçants, la viande, les fruits, les olives, la menthe fraiche. Le serveur fait de son mieux, sourires, bonheur d’être là, simplement. Il n’y a pas de carte car le menu ne change pas. Salade marocaine, tajine, melon, pain, olives, thé. Nous restons dans ce restaurant en plein air à regarder la nuit tomber. Le boucher rentre sa viande et ferme sa boutique, le marchand de gâteaux s’installe à l’angle de la rue, des chiens errants passent et repassent à la recherche de quelques restes.

- Ha oui je voulais vous dire, à la douche si jamais ça chatouille un peu, ce n’est pas grave ! Les Marocains eux sont habitués, mais vous les touristes il faut que je vous le dise.

L’ingénieur gérant a pris les devants, il refait son électricité de l’hôtel petit à petit, tout n’est pas encore au point, mais c’est pas grave. Bon mais avant de nous doucher, nous avons tout de même préféré débrancher le chauffe-eau…

17 mai, retour à Fes
Quand nous sommes montés dans son bus, il nous a agressivement demandé quelques dirhams pour mettre les sacs dans la soute. Nous avons refusé. Quand le bus est parti, la moitié des sièges était vide. A la pause de midi, il a mal choisi l’emplacement pour se garer, il a dû payer pour le parking. Je discute avec mon jeune voisin qui parle parfaitement français.
- Pourquoi le chauffeur est-il si agressif ?
- Non, il n’est pas agressif, il n’a pas la chance

Le jeune garçon a envie de parler. D’expliquer. Il dit que le Maroc roule à deux vitesse, et ce depuis le Maréchal Lyautey. Que les berbères du haut Atlas sont considérés comme des êtres inutiles, que cette partie du Maroc est marginalisée, ignorée. Il en souffre et en même temps il me montre les progrès réalisés, l’électricité dans chaque maison, même la plus isolée, les routes, les écoles. Cette partie du Maroc est comme une plaie profonde que personne ne veut soigner.
Au bout d’un moment, il change de place, se met tout devant. Quand il descend, je le regarde pour lui faire un signe. Il ne tourne pas la tête vers moi.

Raphaël, voici une autre la voix, celle de ce jeune homme qui parle de la montagne de l’extérieur, tout en étant de l’intérieur. Une voix non pas lyrique mais politique. Peut être Est-ce pour cela qu’il nous a ignoré par la suite. Par précaution ou par crainte. Là encore nous ne connaissons pas les codes. Cette histoire me rappelle cette rencontre au Kurdistan, il y longtemps. Echange autour d’un verre de thé au petit matin avec un homme qui était venu vers moi. Ses questions, sa parole libre, toute en curiosité et confidence. Et puis soudain la voiture de policiers et l’homme arrêté devant mes yeux, sans un mot d’explication. Je regarde partir la voiture et je reste seule sur le trottoir, abasourdie. Libre moi, et lui ? Combien va-t-il payer pour son audace ?

A Fès, tout se relie. La montagne est comme un écrin autour de la ville, matrice généreuse qui nous absorbe et nous protège. Nous marchons du pas de ceux qui savent où aller. Sentiment de familiarité avec l’endroit. De la gare routière, le chemin le plus court passe par l’extérieur des murailles. C’est comme si les habitants du quartier nous reconnaissaient, personne ne nous invective, nous voici bientôt dans la fraicheur des rues étroites de El Bali, puis devant la porte de bois clouté de la Riad. Notre hôtesse qui la première fois était apparue voilée nous surprend par sa hardiesse. Vêtue d’une robe courte, les cheveux libres, elle montre son ventre rond (elle attend son quatrième garçon). Joyeuse et volubile, elle affiche l’insouciance des gens aisés.

A la terrasse d’un café, la nuit tombée
Je croise son regard clair sous son chapeau de paille.
Le vendeur d’oranges.
Il pousse devant lui sa carriole
Les rues sont en pente à Fès.
Devant lui, soigneusement ficelée sa balance
Le restaurateur l’arrête.
Dans sa charrette en cette fin de journée,
Combien de kilos d’oranges lui reste-t-il ? 8 ? 10 ?
L’autre achète tout.
Cela fait deux grands sacs pleins,
Deux grands sacs en plastique bleu.
Il reçoit un billet de 100 dirhams.
Fouille dans sa poche pour rendre la monnaie,
S’empresse.
Puis il détache sa balance,
Range les poids dans un sachet
Dépose le tout dans les feuilles desséchées des oranges
Tout ce qu’il reste de cette belle journée.
Il a tout vendu.
Me voit l’observant
M’adresse un sourire
Et rentre chez lui.

18 mai
A Fès, il y a des ânes, des mules et des caniches.
Les muletiers crient, balek, balek ! On les laisse passer
Pour les enfants, des poussettes
Pour les dames, des caddies
Voila, le Maroc évolue.

Fès c’est la ville natale de Thar Ben Jelloun, l’auteur fétiche de mes 20-30 ans. J’ai lu tout ce qu’il a écrit à cette époque. Avec passion, un monde s’ouvrait devant moi. A la libraire de la Medina, j’achète un de ses derniers livres, "Sur ma mère". C’est un livre triste écrit par un homme vieillissant, la fin de vie d’une mère, dont la maladie vole la mémoire. Je commence le livre dans l’avion, je lis le livre tout doucement. L’auteur à partir de fragments reconstitue l’histoire d’une vie. C’est un peu ce que je fais avec ce récit, en l’écrivant je retrouve des sensations, j’écoute les voix, j’invente parfois de nouveaux points de broderie, je relie.

La dernière scène de ce récit se déroule dans un petit café de la médina. J’ai trouvé ce café par hasard, au fond d’une ruelle. Odeur de poissons frits et d’huile chaude, pénombre du café.
Il fait frais, un léger courant d’air se glisse à travers la fenêtre en fer forgée, épaissie par des années de suie et de poussière. Deux petites plantes vert fluorescent tremblent dans le contrejour.

Ah Raphaël, je me dis que j’ai trouvé ce café trop tard ou que je pars trop vite de Fès ! C’est ici que je me serais installée pour écrire, rêvasser, écouter le temps passer.

Le patron m’explique comment faire le café, l’eau, la poudre, le sucre, les quantités et aussi l’indispensable cezve. Son café est un délice au léger goût de cannelle. En partant il me donne un peu de poudre de café, l’enveloppe dans un cône de papier glacé, juste ce qu’il faut pour une tasse.
Je reçois ce cadeau comme un talisman.

Voyager ajoute à sa vie (proverbe bèrbère).