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2012 : Le Maroc en hiver

jeudi 9 août 2012, par Sylvie Terrier

Voyage au Maroc en hiver
Décembre 2011

Fès 1er décembre

Quartier Juif, devant la maison où a séjourné Charles de Foucault. Une maison délabrée à la façade délavée. Plus personne ne vit ni ne pénètre aujourd’hui dans cette maison qui domine une petite place où dorment des toboggans et des arbres qui semblent abandonnés eux aussi, ou plutôt livrés à eux-mêmes, car à la différence d’une maison les arbres eux continuent à pousser.

Toutes les maisons de cette place sont à l’image de la maison de Foucault, des façades hautes et plates, blanchies par le soleil, ravagées par le temps. Sur les grilles rouillées des vêtements d’enfants sèchent. Tout en haut par une fenêtre de ciel passent des nuages blancs.

Le vieux guide nous attend, adossé à l’angle d’une maison, blouson noir, calot et pantalon blanc, il nous a assuré qu’il ne demanderait rien, mais il attend, quelques chose justement pour partir :

- Monsieur, on ne vous avez pas demandé

- Vous me donnez quelque chose, une cigarette

- Non Monsieur

Il s’en va, vexé.

Des gamins rentrent de l’école, certains n’ont pas plus de trois ans, ils rentrent seuls, un gros cartable vide sur le dos. Ils s’arrêtent aux toboggans, les plus grands entament une partie de foot avec un ballon crevé.

Il y a des chats, des moineaux et beaucoup de pigeons. Les feuilles jaunes des peupliers tombent silencieusement, une radio chante à travers un simple rideau, porte ouverte sur la rue. Je suis assise sur un muret à cadi fourchon et le soleil me brule le dos. Deux petites filles viennent me dire bonjour. L’une d’entre elle s’enhardit :

- Bonjour, un bonbon ?

Un petit garçon se joint aux fillettes, il a les joues rouges et il tousse la bouche grande ouverte. Il se tourne vers Jean Marie qui prend des photos :

- Un caramel Mssieu ?

Le souk, quartiers des Andalous, les premiers habitants de Fès, dit-on.

A Fès nous passons notre temps à monter et remonter des ruelles, en particulier le grand Talâa, « la grande montée » l’un des deux axes principaux de la médina qui nous conduit jusqu’à Bab Es Saba, la porte des sept. Les rues étroites et les traverses forment un dédale quasi labyrinthique dans lequel nous nous perdons. Les habitants le savent, les guides et les enfants peuvent être redoutables pour vous aider à retrouver votre chemin. Même si vous ne leur demandez rien, ils vous abordent dans l’unique but de vous demander quelque chose en retour.

En contre bas de la ville, quand on atteint l’oued qui alimente en eau les tanneries, on comprend que la vielle ville est séparée en deux, puis à nouveau en de nombreux quartiers. Il y a de la place à Fès et le contraste est saisissant entre Fès la vieille (Fès el bali) et Fès la nouvelle qui semble pouvoir s’étendre à l’infini dans la plaine couverte de collines et d’oliviers.

Aujourd’hui vendredi, la plupart des boutiques sont fermées. La foule ne se met à sortir qu’à la tombée de la nuit alors que les marchés de rue se déploient et changent le visage du quartier. Malheur à nous qui sommes passés quelques heures plus tôt alors que tout était désert, nous ne reconnaissons plus les lieux. Foule compacte qui sort en famille, femmes à la tête recouverte d’un foulard, presque aucune femme en cheveux. Djellaba mauves et bleues, couleurs plus neutres pour les hommes, vieux très dignes dans des manteaux en poil de chameau et capuchon pointu.

- Moi, je m’appelle Ali et je suis connu comme le coca cola

N’empêche il est quand même arrivé à nous conduire à la coopérative de céramique, ce que nous ne voulions pas et à toucher sa petite commission. Il nous laisse d’ailleurs bien vite une fois sortis et nous donne une mauvaise direction, mais peu importe. Ce que nous voulions c’était découvrir ce quartier populaire et nous y sommes, assis à la terrasse d’un café à siroter une café noir.
Je suis la seule femme assis dans ce café au milieu de tous ces hommes. Le serveur nous apporte deux verres d’eau fraîche par tradition, mais il ne fait pas chaud ni soif à Fès en hiver. Le spectacle de la rue continue à défiler devant nos yeux, sous le bruit des tambours et des klaxons des mini taxis.

La nuit s’installe sans qu’aucune lumière ne s’allume.

- Sylvie où est-ce que l’on est tombé là ?

- Là où l’on voulait.

Le lendemain, 2 décembre

En bas dans la ruelle qui traverse le souk, arrivée devant la porte de la bibliothèque. Belle découpe en pierre dentelée mais accès interdit. Je m’adosse à son mur et me tourne vers la rue, une petite place avec un grand platane, c’est le quartier les rétameurs et artisans du cuivre. Un vieux devant sa boutique mange une soupe fumante. Personne ne fait attention à moi qui me suis accroupie et commence à écrire. Personne ne me demande mon nom, d’où je viens ni si je suis mariée. Oui, nous ne sommes pas en Inde... Le soleil fait reluire les cuivres, des jeunes discutent en se touchant, désœuvrés.

SSSSS... les muletiers sifflent pour qu’on leur laisse le passage, car ils ne s’arrêtent pas. Leur mule lourdement chargée ne repartirait peut être pas si elle s’arrêtait, surtout quand la rue monte. Belles bêtes blanches aux yeux doux bordés de cils. Aujourd’hui samedi, la ville est animée, tout est ouvert, les boutiques déversent leurs marchandise dans la rue, hier on ne voyait que des portes en bois sculpté.

Décembre... mois des mandarines à 3drh le kg. Les vendeurs ambulants vous les proposent à chaque angle de rue, fruits brillants déposés tels des bijoux dans un écrin de feuilles vertes.

Terrasse et thé à la menthe, un grand verre cannelé rempli de feuilles fraiches. Femmes aux cheveux cachés, moulés dans des fichus serrés. Même les fillettes ont les cheveux couverts, j’ose espérer que c’est à cause du froid de l’hiver.

En fait, il faudrait rester longtemps à Fès, une semaine et plus même. Séjourner dans la médina, être connu des rabatteurs et des guides afin de pouvoir vagabonder tranquilles. La ville me semble secrète et pleines d’histoires, pas seulement passées. Et puis j’aimerais bien monter sur la colline où se dressent des ruines, afin de voir la ville de manière décentrée, avec l’œil d’un cartographe.

Mais nous avons envie de mouvement et de découvrir l’Atlas. Ce sera pour un prochain voyage, nous avons le temps.

Midelt, 2 décembre

Cinq heures de route séparent Midelt de Fès. Pour une raison inconnue, le bus n’a plus de chauffage. Une bonne préparation pour affronter l’Atlas en plein hiver. La neige est tombée le veille, paysage enveloppé sous la nuit, neige collée aux arbres, ombre du chauffeur sur la vitre, une vitre qui faute de chauffage se nimbe d’une buée épaisse.

Petit blizzard à l’arrivée, nos nez rougissent, les cheveux s’ébouriffent. Nous sommes montés sans nous en rendre compte à 1500 mètres d’altitude. Je m’engouffre dans un taxi. Hôtel Oasis ! Le chauffeur me regarde avec étonnement, je lis même dans son regard un peu de déception. C’est loin ? Non dit dit-il, 400 mètre. Alors je comprends, pas besoin de taxi.

La rue monte et nous ne croisons que des chiens, bien protégés par une fourrure épaisse. Une rue sur la gauche et l’hôtel apparait, une tour carrée toute simple munie de fenêtres. Sur le devant une table en ferraille sur laquelle ont été posées deux tajines vides et un bocal rempli de fèves sèches. J’en déduits que l’hôtel doit faire restaurant avec une spécialité, peut être la soupe de fèves. Il faudra que je demande à la maîtresse de maison.

Je pousse la porte vitrée encadrée de rouge vif, la chaleur nous saisit en même temps que le sourire d’une femme qui nous souhaite la bienvenue. Nous sommes attendus, car j’ai pris la peine de lui téléphoner pour annoncer notre arrivée.

La femme à présent nous précède et monte lentement un escalier rude, qui mène aux chambres. A chaque étage, des toilettes et un lavabo. Au troisième étage elle nous désigne notre chambre, chambre numéro 8, 60 Drh. Il y a là un grand lit, une petite table, un tabouret en plastique blanc, une chaise. Il règne dans la chambre un froid mordant. Aucune trace de chauffage et devant ma frilosité elle me montre de la main une étagère haut perchée et me dit en souriant : couvertures ! Nous les déplierons toutes les quatre, mais les draps resteront humides et glacés.

Les sacs sont vite déposés et nous retournons nous réfugier dans la petite salle de restaurant où un poêle à gaz a été allumé. Sur la gauche la cuisine, un gros frigo et quelques provisions. Un couple de vieux est attablé, penché sur une soupe blanche. Les grands parents sans doute. De temps en temps ils lèvent la tête et regardent à la télé un match de foot. Ils se poussent tout naturellement pour nous laisser un peu de place près du poêle et nous nous attablons en leur compagnie. Dans les marmites, d’énormes cocottes- minute, des légumes et de la viande, de la soupe. Un tajine est vite déposé devant nous, accompagné de pain plat coupé en gros morceaux. Repas simple, que nous dévorons à belles dents, suivis d’un thé, sans menthe fraiche (elle doit geler ici à cette altitude).

22 heures moins le quart, les vieux sont montés se coucher et notre hôtesse baille. La fatigue tombe, cette femme a dû se lever tôt. Je lui pose la question, 8 heures, dit-elle en soupirant. Pas si tôt que cela en fait. Je pense au froid, mieux vaut rester le plus longtemps possible sous les couvertures.

Nous passons devant la chambre du pépé au premier étage, il est couché sur le dos tout habillé, avec son bonnet, la porte grande ouverte. Nous le retrouverons allongé dans la même position le lendemain matin.

Le fou rire nous prend au moment du coucher avec le supplice de la mise au lit. Pas envie de se déshabiller, encore moins de se laver. L’idée d’une douche même chaude nous glace les os. Oui pas envie de se déshabiller, pire envie de s’habiller encore plus, de rajouter des couches.

Avec courage je me glisse la première dans les draps humides et glacés, une literie qui pèse une tonne à cause de l’épaisseur des couvertures. JM propose de sécher le lit avec son sèche-cheveux, je suis sceptique quant aux capacités d’un sèche-cheveux mais je me trompe. Ce petit appareil me prouvera plus d’une fois sa redoutable efficacité.

Je mets un pyjama par dessus mon pull et garde mes chaussettes. En me glissant sous les draps, je n’ose pas déplier mes jambes. Je me redresse et m’assois sur le lit, les couvertures remontées jusqu’à nez. JM propose de faire une photo et de l’envoyer à ma fille, le fou rire reprend. J’intitule la photo « dans la chambre berbère à 2 degrés ».

3 décembre

Au matin, réveil à 7h30. Il fait jour et très beau dehors. L’humidité coule le long des murs. L’idée d’une douche est vite abandonnée, nous ne pensons plus qu’à boire un café brûlant dans la bonne chaleur de la salle à manger. Ensuite, marche et découverte de la ville et de ses environs.

Nous avons marché des heures. De petits chemins en sentiers à travers les plantations de pommes, les jardins, les casbahs de terre rouge, les ânes solitaires. Nous avons marché jusqu’à la casbah des noyers et plus loin encore, jusqu’aux gorges, un vrai canyon creusé dans le calcaire ou coule une rivière scintillante sous le soleil.

Chaleur sèche de l’altitude, air pur et transparent qui dessèche les lèvres. Terre fertile et humide près de la rivière, aride sur les plateaux. Désert de pierre, habité par les serpents et les ânes attachés ou laissés libres. Gosses aussi en liberté, la morve au nez qui nous repèrent de loin et se dirigent vers nous en courant, la belle aubaine. Partout dans les villages fusent les bonjours et la bienvenue. Accueil chaleureux mais sans exubérance. Simple, vrai.

Les gosses nous demandent un bonbon puis un stylo mais sans insister. C’est plutôt une forme de bonjour, à nous de continuer, de faire que la rencontre ait lieu, qu’il se passe quelque chose, autre chose. Ainsi cette lecture du guide que je leur fait, eux penchés sur les lignes de mon livre, absorbés par ma voix.

On marche encore et encore, on file droit puis on oblique vers une maison, un village, le paysage en face de nous est immuable et sublime. La barre rocheuse du mont Djebel Ayachi point culminant du Grand Atlas oriental se rapproche. 45 km de terre enneigée brillante comme du métal. Bruit de l’eau qui coule en contre bas dans la gorge, braiment d’un âne, rien d’autre. Il n’y a plus que nous dans cet espace, sur ce ponton, face aux gorges, dans ce bleu et ces pierres grillées par le soleil, dans l’immobilité de l’air et du temps. Heureux d’absorber le soleil et de partager cet instant, ensemble dans le silence.

Retour par la route goudronnée, une autre vision, un autre visage de la vallée des pommes, encore et toujours des sourires sur les visages et des souhaits de bienvenue. Vieilles femmes la tête enrubannées, gamins jouant au foot, jeune femme portant son bébé sur le dos enveloppé dans une couverture. Des Mercedes nous doublent dans les deux sens, voiture de transport ou voitures taxi, leur compteur dépasse allègrement les 300 000 km.

Couvent des franciscains, monastère Notre Dame de l’Atlas. Haut mur en terre ocre qui se découpe dans le ciel bleu, pins parasols. Je sonne, bafouille à l’interphone. Une voix d’homme me répond simplement :

- Je viens.

Un père, la cinquantaine ouvre la porte. Il porte une soutane blanche et par-dessus une veste de polaire grise, il fait froid en hiver à Midelt. Sans rien nous demander, il nous précède et nous invite à entrer dans une chapelle. Curieusement, il fait chaud. Un poêle à gaz réchauffe le silence monacal du lieu. Ensuite il nous conduit devant la porte d’une petite construction qui, une fois ouverte se révèle être un mémorial. A ma grande surprise, nous découvrons, accrochés sur un mur blanc les 7 portraits des sept moines de Tibhirine, assassinés en Algérie.

Le père dit :

- Les deux frères survivants sont venus se réfugier ici, à Midelt et y ont vécu. Vous vous souvenez dans le film ?

- Bien sûr, dis-je ... JM n’a pas vu le film

- Ils se sont réfugiés ici, vous vous souvenez celui qui se cache sous le lit, frère Amédée, il est mort à présent, l’autre est toujours vivant, il vit encore ici... il a 88 ans.

Je suis stupéfaite de cette coïncidence, de cette rencontre. Nous sommes tombés par hasard sur ce lieu, Notre Dame de l’Atlas, sur l’histoire de ces moines, et moi qui parlais de ce film à JM et voulais le lui monter.

Frère Jean-Pierre nous dit (je remarque qu’il a envie de communiquer, comme s’il se sentait investi de la mission de dire) qu’il a fait ériger ce mémorial en la mémoire des frères assassinés. Chacun des moines est représenté sous la forme d’un portrait, peint à l’huile. Je reconnais tout de suite le frère François, avec ses dents abimées, joué par Lambert Wilson dans le film.

- Le tableau du dernier moine a déjà été réalisé, précise le père.

Il n’est bien sûr pas encore accroché, par contre celui de frère Amédée a été rajouté dans le mémorial mais il n’est avec les autres sur le mur, il est simplement posé aux pieds des sept portraits, dont l’agencement forme une fleur.

Le père nous explique la fin tragique des moines et parle d’un livre à sortir qui exposera une nouvelle facette de la vérité. La vérité, la saura-t-on un jour ? Lui semble y croire.

Ses propos semblent plus politiques que religieux, il n’y a pas de résignation dans son approche. Il me tend une page A4, photocopie du testament de frère Christian qui avait envisagé leur fin possible à cause du terrorisme. Le titre commence par un jeu de mots A-Dieu.

Je recopie ici ce texte, avec recueillement :

Quand un A-DIEU s’envisage...
S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma Communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que me vie était DONNEE à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maitre Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal.
Qu’ils prient pour moi.
Comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes laissées dans l’indifférence de l’anonymat. Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tous ca, elle n’ pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui là qui me frapperait aveuglément. J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer.
Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payé ce que l’on appellera, peut être, « la grâce du martyr » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité, à ce qu’il croit être l’Islam.
Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes et ses extrémistes.
L’Algérie et l’Islam, pur moi, c’est autre choses, c’est un corps et une âme. JE l’ia sassez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Evangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Eglise, précisément en Algérie, et déjà, dans le respect des croyants musulmans.
Ma mort évidemment paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste.
« Qu’il dise maintenant ce qu’il pense ! ». Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui ses enfants de l’Islam tels qu’il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.
Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rands grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue toute entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.
Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis !
Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet A-DIEU envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.
AMEN ! INCH’ALLAH !

Alger, 1er décembre 1993 ; Tibhirine, 1er janvier 1994

Frère Jean-Pierre s’excuse, il doit nous laisser, l’heure de la prière a sonné. Sept fois par jour et dès 4 heurs du matin les frères prient dans la chapelle. Nous nous quittons.
L’esprit des moines trappistes de Tibhirine perdure dans ce monastère, porté par une foi sobre et silencieuse.

Thé au soleil pour écrire tout cela, cette longue marche et la rencontre avec les moines de Tibhirine. Il n’est que 15h10 mais déjà le soleil disparait derrière la montagne, le froid absorbe la chaleur du soleil, devient mordant. Devant un verre de thé brûlant, je regarde autour de moi. Que des hommes comme toujours... sauf à l’intérieur du café, une femme au foulard jaune prépare le thé. Elle découpe de grandes parts de galette de maïs dont l’odeur sucrée se mêle à celle âcre des cigarettes.

Dispute

- Tu fais toujours du bruit en claquant les portes, toi ?

- Qu’est ce que cela peut faire ? Je ne le fais pas exprès. Tu me fais chier... Et moi est-ce que je te critique quand tu mets le coude sur la table ?

JM est fâché par ce que je lui ai dit tu me fais chier, il trouve ces paroles dures et blessantes. Je n’aime pas que tu me parles comme cela, je ne te parle pas ainsi moi. Lui m’agace avec ses principes. Je suis sûre que sa maman a dû lui dire qu’il ne fallait pas faire de bruit avec les portes. Nous continuons ainsi à nous dire des mots méchants puis à les écrire. Nous ne nous parlons plus. Nous continuons à nous insulter par écrit et dans le silence des mots.

C’est ennuyant ces disputes et en plus il fait froid. Il n’est que 18 heures. Qu’allons-nous faire de cette longue soirée ?

4 décembre, sur la route en bus vers Boumaine du Dades

Désert de pierres qui forment sur la peau de la montagne comme des tatouages Maori. Pas de végétation ni d’habitations. Seule exception, un troupeau de moutons blancs, telle une poignée de cailloux, jetés à la volée.
Plus de neige, rien qu’un désert de pierres rouges.

Le tatouage de la femme berbère (les tatouages sont à présent interdits par le gouvernement) : trois points qui signifient : la sagesse, la beauté, la force. De la force il en faut quand on est femme et que l’on vit dans les montagnes de l’Atlas.

La mémé qui s’installe à côté de nous sent la crotte de chèvre et le lait aigre. Depuis combien de temps ne s’est-elle pas lavée ? Elle a la tête entourée de fichus de couleur, 3 ou 4 au moins. Le cinquième, elle le tient à la main, elle s’en sert pour se moucher et chasser les mouches.

Sahaalvi :

JM, tu sais le Paradis il existe sur terre
Il est ici dans la vallée du Dades.
Dans ces jardins travaillés par les femmes
Où se marient toutes les couleurs des saisons
Avec le chant des oiseaux.

J’aimerais rester ici
Arrêter le temps, oublier tout
Toute ma vie passée et à venir
Me nourrir de figues sèches
Et boire à l’eau du torrent
En regardant les feuilles des saules tomber.

Village dans les gorges du Dades. Les enfants nous suivent et nous jouions à cache-cache avec eux. Un dirham ! Un bonbon ! Pas souvent un stylo.

A 8 ans les fillettes portent déjà un foulard. L’une d’entre elle nous aborde sans méfiance et commence à parler français, à réciter un poème. La langue est douce et ronde, j’ai l’impression que la fillette ne comprend pas ce qu’elle récite, elle dit et parle comme dans un conte, elle dit l’amour et l’amitié.

A la croisée de chemin, elle nous fait un signe de la main. Son périmètre de liberté s’arrête là.
Nous remontons l’oued asséché en mettant nos pas dans ceux d’une vielle qui remonte lentement le long de la montagne, un énorme sac de feuilles sur l’épaule. Elle ne se retournera qu’une seule fois proche du col. JM saisit et fixe cet instant. Beau visage tatoué qui nous regarde sans sourire.

Le vieux est assis face à la montagne des doigts de singe. Il connait le paysage par cœur, il est né là et n’a jamais bougé. Il regarde mais il pourrait fermer les yeux, ce paysage, ces couleurs, ce ciel bleu immuable, ce froid mordant sont gravés sur sa rétine et sur sa peau. Même mort, il les emportera avec lui.

5 décembre, Ourzazate

Route de Boumaine à Ouerzazate à la tombée de la nuit où plutôt à la tombée du soleil. Sur les Casbahs dont la découpe se profile sur un ciel orange vif, ombres encore plus encre, dentelles des constructions de terre.
Surgit alors la lune et son étoile du berger qui révèle la froideur du désert. Des pierres que l’ont sait rouges mais qui sous la lune se figent en poissons d’argent.

6 décembre, Ouerzazate le matin

Rues désertes, paralysées par le froid de la nuit. Un balayeur ramasse les déchets de la veille, son balai, une simple feuille de palmier séchée. Pas d’odeur de thé, ni d’épices, pas de poussière. Où sont passés les vivants ? Je pense à l’Inde une fois encore, accoudée à la fenêtre de l’hôtel afin d’absorber la chaleur de soleil. Il a fait froid la nuit dans la chambre sans chauffage.

Ainsi postée, j’observe un vieil homme dans la rue. Il est assis sur un carton. Il psalmodie et mendie quelques pièces. Il porte une paire de baskets trop grandes pour lui et un bonnet de laine. Le froid ne semble pas le déranger.

Je suis hypnotisée par le silence de cette ville, je me mets à l’affut du moindre bruit, un crachotement de mobylette, un glissement de voiture, le vieux qui gémit. J’attends que quelque chose se passe.

Des hommes passent, impeccablement habillés. Ils portent costumes à l’européenne et serviette noire. Ils semblent pressés. Le vieil homme se lève et abandonne son carton. Il a compté ses pièces, il a juste ce qu’il lui faut pour un thé et un morceau de pain.

Le Maroc en décembre

Les ânes
L’hospitalité berbère
Les montagnes et le ciel bleu
Le thé très sucré
Le tajine et le couscous, le couscous ou le tajine on mange toujours la même chose
Les dents abîmées
La jeunesse dans les villes
Les taxis Mercedes : 657 914 au compteur !
La langue française
Les olives
Les dattes
Les charrettes de mandarines avec leurs feuilles
Les chats
Les chambres froides sans chauffage mais... avec couvertures

Intermède : Le sèche-cheveux

Les chambres marocaines n’ont pas de chauffage en hiver. Les draps restent humides et glacés.
Avec un sourire on vous proposera une couverture supplémentaire mais cela ne changera rien à la situation. A Midelt, même pas le courage de prendre une douche. Trois jours sans se laver. Supplice du déshabillage.
C’est à ce moment qu’entre en scène le sèche-cheveux, Notre Sauveur !

Le sèche-cheveux entre en action pas seulement pour se sécher les cheveux en hiver, même si cela est déjà bien pratique. Il est idéal pour réchauffer un pyjama avant de se coucher, idéal pour se chauffer les mains avant de prendre une douche, il est également délicieux de se déshabiller devant lui.

Le matin au réveil il se remet en action pour l’habillage, il donne un courage fou pour s’extirper du lit où à deux on s’est tenu chaud.
Ensuite et bien cela je ne le savais pas avant de rencontrer JM, le sèche-cheveux peut être utilisé comme radiateur. Grâce à sa résistance. C’est efficace, et très bruyant et cela doit pomper un paquet d’électricité. A Essaouira nous en avons eu la preuve en faisant sauter les plombs. Nous avons fini la soirée à la bougie. Heureusement c’était l’endroit où il faisait le moins froid...

6 décembre, encore

Descente vertigineuse de Ouerzazate vers Marrakech et passant par le col de Tichka, 2260 mètres d’altitude. Jamais nous n’aurions dû boire ces doubles expresso.

Odeur de mandarines vite remplacée par l’odeur du vomi. La route tourne et pourrait retourner le cœur du plus vaillant montagnard. Les femmes vomissent en silence dans des sacs en plastique qu’elles ont-elles même apportés. Les bébés pleurent puis s’assoupissent.

Et nous ? Nous nous amarrons entre vitre et poignée de siège avant. Interdit de se parler ou de se regarder. Les doubles expresso tentent de remonter dans nos estomacs mais nous tenons bon. Regarde au loin la neige, laisse ton regard glisser sur les toits plats des maisons puis arrime-le aux taches de couleur du linge qui sèche sur les pierres. Imagine une ballade dans l’air frais de la montagne, tes pieds foulent l’herbe sèche, n’imagine rien d’autre, ne pense pas, ne laisse pas de place à la nausée qui monte.

Pause. Mandarines, brochettes pour les plus courageux.
La route serpente à présent entre les rochers, suit la courbe sinueuse de la rivière, dépasse un cèdre solitaire dressé comme un gardien.
Marchands de minerais et de poteries colorées, bientôt apparaissent des jardins potagers, des plantations d’oliviers, et des panneaux annonçant la vente d’huile d’argan. Production exclusivement féminine dit-on, regroupée en coopératives.

Labour de parcelles minuscules à l’aide de deux ânes. Chevrons et entrelacs, dessins dignes de grands couturiers, une précision de designer. Chiens hurlants et pattus, certains aussi laineux que des moutons.

L’arrivée à Marrakech, dont on ne connaitra pourtant que la gare routière est un choc. Chaleur et agressivité, embouteillages et hôtels de luxe, golf. Résidences pour touriste et retraités toute sécurité, remblais truffés de sachets plastiques, terre morte en synthétique. Mendiant aux pieds nus.

Déjà je regrette la montagne et les vallées, la terre rouge et les étoiles. Mais nous voulions voir autre chose, la mer à Essaouira et peut être avoir moins froid.
En regardant le paysage défiler je pense : la solitude depuis combien de temps est-elle rentrée en moi. Pourquoi ici une telle pensée ?

Route vers Essaouira. Il n’y a plus personne, ni sur la route qui file droit dans la plaine rectiligne, ni dans les champs. Route à deux voies et ce bus là ne s’arrête pas, ne fait pas taxi, nous sommes assis tout à l’arrière, mon cahier a pris l’eau, je le fais sécher, page après page, dans le vent.

Pause dans un village. 15 minutes d’arrêt.
Pommes, bananes, mandarines. Les fruits de l’hiver. Pommes golden petites et ridées
Mandarines couchées sur leur lit de feuilles, bananes dodues. Les mandarines ont la préférence.

- Les voitures mécaniques, avec tu peux tout faire... alors qu’avec les nouvelles, toutes électroniques, celles là, tu peux même pas mettre les mains dans le moteur.
JM parle avec un chauffeur de taxi qui opine de la tête : il est bien d’accord...

Les quartiers d’agneau et de bœuf pendent à même la rue. La viande est belle et ne sent pas. Cela me donne envie de manger des brochettes, JM pense à une bière, à l’arrivée. Il est 17 heures et nous sommes dans les bus depuis 9 heures ce matin ! Il n’y a que des hommes dans ce village. Des bouchers, des hommes à la terrasse des cafés à siroter un verre de thé, des hommes qui discutent appuyés contre la carrosserie poussiéreuse de leur pickup. Où sont les femmes ?

Le bus repart.
Le soleil décline dans un ciel couleur sable, ciel et terre se fondent. La plaine s’agrandit, laissant présager l’océan.

7 décembre, Essaouira

Petit déjeuner dans l’enceinte d’un caravansérail, ancien marché aux grains. Thé à la menthe, grandes galettes que l’on déchire avec la main, beurre, confiture. Le tout pour 20 drh.
La ville sent le poisson, sur les toits les goélands picorent les chauffe-eau rouillés.

Essaouira c’est d’abord son port très actif où l’on peut acheter son poisson et le faire griller en ville pour trois fois rien. C’est une formidable activité humaine et volatile. Le bleu des bateaux et le rouge carné des filets. Les goélands tournoient et chient à la volée.

Au delà du port s’étire une grande plage de sable fin bordée de restaurants pour touristes où l’on peut boire du vin. Sur le rivage, traces d’oiseaux et de chevaux, la mer s’avance à grands coups de langue mouillée. Ambiance morne, quelle chose va-t-il se passer ?

Aziz nous accueille dans son hôtel, un bel hôtel aménagé pour plaire aux touristes, peintures orientales et décors ethniques garantis. De la chambre je vois le port et le caravansérail, les ruelles encore vides de leurs marchandises. Un cheval blanc erre, glisse et se cambre sur les pavés mouillés.

Même à Essaouira il fait froid et humide, surtout le soir. Après la douche envie d’une bonne chaleur. Le sèche-cheveux tourne à plein régime mais s’arrête soudain, les interrupteurs ne répondent plus, tout l’étage est privé d’électricité. Au secours Aziz !
Mais Aziz n’est qu’un employé de l’hôtel et nous sommes déjà contents quand il arrive à repérer l’armoire électrique. Mais rien à faire, les fusibles restent introuvables, sans doute dissimulés quelque part dans le mur. JM finit de se sécher les cheveux à l’étage inférieur et Aziz dépité retourne à sa télévision.

9 décembre

Essaouira le matin alors que nous quittons la ville pour gagner la gare routière.

L’aube se lève sur les rues désertes où dorment des mendiants. C’est le matin qu’il faut découvrir Essaouira, « la bien construite », avant qu’elle ne se transforme en ville pour touristes. Pierre jaune spongieuse, qui se taille à merveille, caravansérails en écrins, Médina serrée comme un chat derrière ses hautes murailles protectrices garnies de canons.
Calèches abandonnées le long de la route, chargées de menthe fraîche protégée de la déshydratation par une toile humide.

Ciel gris dans la douceur marine du matin.
Déjà les goélands tournoient, ils arpentent les rues, toutes ailes déployées, maitres incontestés des lieux.
Nous remontons vers Fès, par l’autre versant de l’Atlas

Kénifra
Nous avons choisi cette ville parce qu’elle ne figure pas sur le guide. Ce sera une halte d’une nuit le temps de nous reposer des 10 heures de bus quasiment ininterrompues que nous venons d’achever.

Kénifra est une ville moderne, jeune et commerçante. Coupée en deux par l’avenue principale. La partie la plus ancienne est sur la gauche, c’est là où au hasard nous trouvons un hôtel. Glacé comme d’habitude. Le réceptionniste, un homme pieux est en train de faire sa prière quand nous arrivons. Nous patientons. Je négocie la chambre à la baisse. JM a tout de suite compris qu’il serait d’accord car avant d’avoir donné sa réponse, l’homme avait déjà laissé la clef sur la porte.

Au dîner, poulet grillé, frites et crudités. Ensuite, grands verres de thé à la menthe fraiche à la terrasse d’un café. Le serveur, habillé comme un garçon parisien fait preuve d’un certain style mais sa bouche sans dents et sa chemise élimée le trahissent. Il travaille 12 heures par jour et a du mal à joindre les deux bouts. JM lui offre un cigarillo, il sourit enchanté et le glisse dans la pochette de son veston.

10 Décembre Azru

Arrivée à Azru sous un ciel bleu éclatant. Air vif de la montagne. Azru nous plaît d’emblé.
A cette époque de l’année il devrait pleuvoir et neiger, c’est le soleil qui nous accueille, véritable don du ciel.
Petites places bordées de commerces, ruelles impeccablement balayées, immense cimetière musulman sur la colline attenante.

Il y a eu à Azru une importante colonie française, en témoignent encore ces grosses maisons cossues au toit pentu et un lycée renommé en son temps. Aujourd’hui les français sont partis. Ne restent que quelques pâtisseries alléchantes qui proposent gâteaux, viennoiseries et petits fours. Et aussi une femme grecque, nous dit-on qui tient un débit de boissons alcoolisées.

- Il y en a eu des têtes qui sont sorties de ce lycée, nous dira un enseignant retraité, rencontré au hasard le lendemain matin.

Azru, c’est la montagne et ses forêts de cèdres, ses singes sauvages, ses lacs naturels. Forêts de cèdres au tronc blanc dont les aiguilles virent à l’argenté quand tombe le jour. Nids de cigognes sur les cheminées, présence des cigognes aussi familière que celle des goélands sur l’océan.
Nous pourrions rester une semaine ici et nous lancer chaque jour dans une nouvelle ballade...

Ce matin, avant de quitter Azru pour gagner Fès, nous cherchons à acheter du thé. Nous avons eu tant de plaisir à boire ce thé tout au long du voyage que nous voulons en ramener, poursuivre et perpétuer le rituel... chez nous.

Le premier épicier à qui je m’adresse ne comprend pas ma demande. Il se lance dans un mélange désordonné. Il mélange menthe et boutons de roses, camomille, sauge, armoise... il froisse le tout et me le fait sentir. Oui ça sent bon mais... je cherche du thé, du thé tout simplement !
Je change de marchand mais le suivant ne me comprend pas mieux. Bon c’est mal parti ce matin.

Par chance un vieux se trouve là, il comprend tout de suite ce que je cherche (il faut dire qu’il parle très bien français) il nous dit « suivez-moi ». Il nous conduit jusqu’à une épicerie de vente en gros. Les pots de confiture, les paquets de lessive, les boîtes de vache qui rit montent presque jusqu’au plafond. Et devant nous 5, 7, 10, 12 paquets de thés différents. Que choisissez-vous ?
Je demande :

- Quel est le meilleur ? Et les vendeurs d’une seule voix :

- Le 4011 !

- Mais d’abord, montez et venez boire le thé !

Nous montons au premier étage du magasin qui sert d’entrepôt. Les fenêtres sont grandes ouvertes sur le soleil du matin. Une table est improvisée avec deux cartons, déjà la bouilloire d’eau chauffe.

Celui qui prépare le thé (un thé sec c’est-à-dire sans menthe fraiche) commence par verser un peu d’eau bouillante sur 3 cuillères de thé préalablement dosées dans la théière. Il jette cette eau qui sert à laver l’amertume du thé et révèle son parfum. Ensuite il bourre la théière de lingots de sucre, pas moins de 3 et demi.

C’est le vieux qui sert le thé, remplit à moitié nos verres qui se mettent à fumer dans le froid. Il raconte ses études, ses stages à Lyon en agronomie. Il vit seul à présent, sa femme est décédée. Il parle très bien le français avec, j’ai envie de dire, une certaine délectation.
Une poignée d’amandes nous est offerte. La théière se termine vite. Je note quelques paroles de cet homme ; parole de sagesse, pleines de poésie.

Le berger il fait le thé avec le sucre et il n’a que cela.
Avec le pain et le thé, il est dépanné.

Fès le 12 décembre

Nous arrivons par la porte Bab Boujloud, la plus haute de Fès. Descente à travers le souk, nous avons envie de ramener tout ce marché avec nous, ces fruits, ces légumes, ces brassées de menthe fraîche, de coriandre, ces pyramides de gâteaux. Après la montagne la ville nous semble opulente.

Avec grande difficulté nous parvenons à retrouver le marchand de poterie. Il nous a bien gardé ce que nous avions choisi à notre arrivée, il déballe chaque pièce soigneusement enveloppée dans du papier journal. Nous, nous avons tenu parole, nous sommes revenus. Il se souvient même parfaitement du prix que nous avions négocié ensemble. Mais après 10 jours de vadrouille, le prix nous parait trop élevé. Nous reprenons la négociation, ce qui en principe ne se fait pas. Il s’en faut d’un cheveu, plus un pas malheureux qui me fait casser un tajine en terre cuite, pour que l’affaire échoue.

Je reviens avec le bleu lapis-lazuli de la faïence de Fès, mais aussi le turquoise et le jaune d’or, trésors du ciel et de la terre.

Derniers thés, derniers achats (2 petites théières en aluminium strictement identiques).
Grande frayeur pour trouver un taxi, taxis rouges qui pourtant s’agglutinent autour de nous mais aucun n’a l’autorisation d’aller à l’aéroport. Heureusement tout s’arrange.

Il n’y a pas de contrôle à la douane. Les passagers, nous compris, dépassent la charge autorisée. Les femmes montent avec plusieurs bagages à main, poussettes et marmots. Forcément les casiers de rangement sont insuffisants.
Mais bon, on n’a oublié personne et l’avion décolle à l’heure.

Durant le trajet je trace la carte de notre itinéraire. On dirait un jeu de piste.

Dans le fond, nous n’avons pas besoin de nous le dire, nous pensons la même chose : nous avons envie de revenir, l’Atlas nous a offert des images et des sensations que nous ne pourrons oublier.

Alors, quand reviendrons-nous ? INCH’ALLAH ...

« La vraie Liberté est l’authentique conquête »
Daniel CICCA

Sahaalvie, le 2 août 2012