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1989 : Récit de voyage au Viet Nam

Récit en bribes

samedi 29 janvier 2011, par Sylvie Terrier

Récit en bribes
Vietnam août 1989

Proverbe : Une perte matérielle remplace un grand malheur

La destinée (tonton yaourt ou son frère ?) : « L’homme veut, mais la destinée est plus forte. On veut, mais on ne peut pas, ça dépend du sort. C’est le haut qui me donne, qui compose. Les aveugles dans le temps s’occupaient de la destinée. Quand on a pas de vue, on a une bonne mémoire.
« En vieillissant, ma mémoire devient médiocre. J’ai au moins six paires de lunettes, une dizaine de paires de chaussures, trois ou quatre montres, comme ça, un peu partout !

Hanoï, 5heures 15 du matin

Le jour se lève. Depuis un moment déjà, les vitres martelées de la chambre laissent entrer un lumière laiteuse.
Le matin, les bruits. Un train siffle, des coqs chantent, se répondent en duo. Le sifflement de ce train résonne tel un appel lointain, comme un dernier signe de salut avant un grand départ.
Les maisons croupissent sous une moisissure noire.
Dans le ciel, pommelé de gris et de bleu tendre se détache le vol haché, en pointillé d’une chauve-souris égarée.
L’air a la douceur d’une caresse, une texture de peau. Rose et bleu, je m’enfouis dans sa volupté.

8 heures

Se glissant par les portes entrouvertes, la musique s’échappe, musique grelottante aux accents chinois, de la variété vietnamienne, retranscriptions de chansons européennes. Dans cet hotel,tenu par Madame, nous nous asseyons dans de vieux fauteuils aux bras mangés par les rats. Le hall d’entrée, la salle de restaurant, les couloirs et les chambres sont peints en vert, vert d’eau mélangé à du blanc, un vert doux comme du velours et qui pend comme un rideau.
Pour dessiner cet endroit : couleur verte, vitres opaques, néons, thermos d’eau bouillante... et portaits d’Oncle Ho.

Dans le temple

Odeur moite d’encens.
Le temple est en bois sombre.
Enfilade de statues de bouddhas laquées rouge vermillon.
Palais de glace aux mille reflets.
Au fond du sanctuaire médite un bouddha géant, crâne lisse et sourire de bébé. Devant lui, prostré, un prêtre frappe inlassablement un bloc de bois en forme de tortue. Petit tas cassé que soulève sporadiquement un ventilateur rouillé.

Doumé :
« Tu sais pourquoi ils ne boivent que de la Heinecken ici ? Parce qu’il y a une étoile rouge sur l’étiquette ».

Petit guide à l’usage du preneur de cyclo à Hanoï

1- Même si le conducteur de cyclo opine de la tête, il est inutile d’embarquer tant qu’il n’a pas craché, à haute et intelligible voix le nom du lieu où l’on veut aller. Cela varie avec la rapidité d’esprit de celui-ci. Il est recommandé d’abandonner si le phénomène ne se produit pas. A coup sûr, on se retrouverait à l’opposé de l’endroit souhaité.

2- Prendre en priorité les cyclo-pousse âgés, plutôt que les jeunes au regard insolent, un peu roublards. On appréciera leur conduite douce, attentionnée et l’accord rapide sur le prix (de plus il y a de forte chance qu’il connaisse quelques mots de français).

3- Noter à l’avance, d’une écriture lisible la destination. Eviter absolument de montrer un plan, cela équivaudrait à monter une page de français.

4- Offrir une cigarette à mi-chemin, geste gratuit, non obligatoire, qui déclanchera peut être su sourire.

Sur la route de Hai Phong

Les camions remplis de ferraille. Je n’oublierai jamais ces amas de ferrailles rouillées, tordues, inextricablement liées. Chars démantelés, corps d’obus rangés comme des bûches. Matière première récupérée pour être ensite envoyée par camions vers la Chine, à quelques kilomètres de là.
Arrivée à Hai Phong, grand port maritime. Sur la mer couleur d’argile rouge, des péniches échouées, serrées les unes contre les autres. Epaves de guerre qui n’arrêtent pas de saigner.

Cette rouille, ce poison de guerre, j’ai l’impression qu’elle est devenue la terre du pays. Comment les arbres vont-ils à nouveau s’enraciner, et les enfants courir dans les champs ? Terre meurtrie qui essaie malgré tout d’engendrer du riz.

Baie d’Ha Long

Merveille du monde, dit-on.
Alors que nous arrivons à la baie, j’ai le sentiment étrange de ne pas approcher les choses. Ces montagnes couvertes de végétation, semblables à d’énormes dents de dinosaures immergent d’une mer pas vraiment bleue ni grise, ocre plutôt, une texture épaisse sans aucune limpidité. La mer sent le Nuoc Mam et la poudre de charbon.

Sur cette surface qui bientôt se finalement vire au gris, un gris uniforme comme les vêtements des travailleurs, filent quelques jonques aux voiles brunes parcheminées. Dans le port, quelques gros bateaux amarrés et des péniches rouillées attendent, figées.

Je n’arrive pas à croiser des regards. Sous les chapeaux coniques, les yeux se cachent, parfois fiévreux et rouges. Petit peuple de taupes qui après 10 heures de travail acharné rentre dans son trou en silence avant que la nuit tombe. Car à 20 heures, la journée se termine et l’on ne croise plus personne dans la ville. D’ailleurs, on ne circule pas la nuit et les bicyclettes comme partout au Vietnam ne possèdent pas de lumière.

Le lendemain, le malaise persiste. Les gens ne nous parlent pas, personne ne connaît notre langue ni l’anglais, nous essayons quelques sourires mais la tristesse et l’abattement sont tels que nous n’insistons pas.

De l’autre côté de la rive, des gens vivent. On s’y rend en bac. D’abord les camions, puis les cyclistes, enfin les piétons qui se glissent dans les interstices. Pour prendre le bac il faut faire la queue, passer dans un couloir de grilles, suivre les instructions cinglantes d’une voix de femme surgie d’un haut parleur. Vélo contre vélo, corps contre corps, dans la fumée des gaz d’échappement, le bac s’ébranle. Dans cette foule compacte, pas une tache de couleur, des bleus délavés, des kakis usés, du gris, couleurs usées de vieux papiers. Une fois sur l’autre rive, les regards hostiles rendent notre présence impudique. Quelques pas dans la poussière, il n’y a rien à voir. Nous rentrons, la nuit tombe.

Dans les guérites des magasins ambulants, de minuscules lampes à pétrole s’allument. On trouve là une cigarette, un verre de thé, un paquet de biscuits dans son sachet opaque, des bonbons collés par la chaleur, quelques petites pommes chinoises piquées de rouille, deux pains, un sachet de sucre. Ces denrées sont bien sûr périmées et immangeables, et d’ailleurs personne ne les achète. Mais au moins donnent-elles à celui qui les dispose et les remballe l’illusion de posséder quelques chose.

Adieu triste baie d’Ha Long, tes rives et tes montagnes pleurent l’abandon et la détresse. Les hôtels sont déserts, nous sommes les seules occupantes, le piano délaissé sonne faux. Tes eaux ne sont pas attirantes et l’on ne peut s’y baigner, on en sort gluant et couverts d’algues brunes. Sur la berge, à l’ombre d’un bosquet, une femme fait cuire un chien.

Je continue le voyage seule.
Voyage en bus vers Hué. Départ de Hanoï, 43 heures de route
J’ai obtenu mon billet sans difficulté en passant par le bureau de la Jeunesse Communiste de Hanoï.

Route défoncée, buffles roses.
Grappes de travailleurs, munis de corbeilles remplies de cailloux qui comblent les trous. Des hommes et des femmes en habits de travail délavés, une serviette éponge devant le visage. On ne voit que les yeux sous le chapeau conique.

Ils rebâtissent aussi les ponts, si nombreux dans ce pays d’eau et de rivières. Dans les trous d’obus devenus mares les enfants se baignent avec les buffles.

Troupeau de bêtes sur la route, suivi d’une nuée d’enfants, leurs gardiens. On croise souvent des garçonnets installés sur le dos d’un buffle, une petite baguette à la main. Enfant et animal unis pour la vie.

Au bout de quelques heures, je ne sais plus comment m’y prendre pour ne pas tomber de mon siège tant les trous deviennent profonds.
Nuit. Première panne. Le bus s’arrête, tout le monde descend. Aussitôt, la sueur se met à couler. A travers les lignes droites des bambous, quelques lampes à pétrole clignottent. L’air sent le feu d’herbes. De minuscules papillons de nuit se ruent dans l’autobus, attirés par la lueur jaune des veilleuses.

J’en profite pour m’installer sur la banquette arrière, tout au fond afin de dormir un peu.
Le bus repart. Je reste couchée sur la banquette, les vibrations du moteur et les claquements des roues me rentrent dans la tête. Je suis brutalement projeté en l’air et retombe à plat sur le dos. L’expédition devient dangereuse, mieux vaut alors se redresser et s’arrimer au rebord de la fenêtre (il n’y a plus de vitres). Mes jambes fusent en tous sens comme désarticulées.

Aube. Arrêt dans un petit village. Nous mangeons de grandes crêpes sèches criblées de graines noires qui donnent soif.

Je me demande quand nous arriverons à Hué, demain soir peut-être ? Le bus ne cesse de tomber en panne, cette fois un problème de filtre à essence. Réparation de fortune au bord de la route. Je m’aperçois que finalement quelque soit l’avarie, le chauffeur parvient toujours à réparer, et puis le bord des routes est le refuge des mécaniciens de fortune, ingénieux et solidaires, ils se mettent en quatre pour aider à réparer.

Nous avons franchi le 17ème parallèle vers trois heures du matin. Rien ne signale qu’à cet endroit, des milliers de gens sont morts pour cette frontière qui pendant trente années a séparé le nord et le sud, le communisme et le capitalisme, les Russes et des Américains.

Arrivée à Hué à 5 heures du matin. Je suis reçue dans la maison de la Jeunesse Communiste. Le fait que je soie une femme embarrasse mes hôtes. Peu importe, j’ai besoin de dormir, ne serait-ce quelques heures. Je les laisse discuter et m’endors dans une petite pièce où ne se trouve qu’un matelas.

Le lendemain.
Je suis frappée par la différence entre les gens de Hué et ceux de Hanoï. Souriants, ouverts, ils me font signe de rentrer dans leur boutique. Les enfants m’assaillent de hello, on me prend encore pour une russe et quand je réponds Ndong Phap (non, française), les visages s’illuminent. Tout diffère. Les femmes se montrent plus coquettes, mieux habillées, pas de robe cependant. Elles se maquillent légèrement, un peu de rouge ou de rose sur les lèvres suffit à révèler leur sensualité. Les maisons sont plus grandes, mieux entretenues. L’intérieur meublé, moins de personnes s’y entassent. Au marché c’est l’abondance... Piles de gâteaux, sucreries et fruits de toutes sortes.

Le premier étage est réservé aux tissus, empilés en pyramide, il ne reste qu’une fenêtre pour la tête de la vendeuse. Hué, c’est déjà le sud et les gens parlent anglais, voire français.
Un vieux me dit : le communisme, ça rend vil et rampant.

Hué, ville des poètes et de la tranquillité, ville d’eau et de végétation. Tout au long de la rivière des parfums s’égrènent temples, pagodes, tombeaux de rois et d’empereurs, maisons enfouies dans la verdure d’où fusent des cris d’enfants.
Les habitants ont planté des arbres fruitiers, bananiers, manguier, goyaviers et beaucoup de lichies. En ce moment, c’est la récolte. Le père monte à l’arbre au moyen d’une haute échelle de bambou. Au moment de la formation des fruits, il a enfermé chaque grappe dans un sac de paille tressée ou dans une feuille de bananier. Protection contre les oiseaux mais aussi procédé pour rendre les fruits plus gros. Maintenant il coupe les grappes et les amasse dans une grande besace qu’il porte en bandoulière. Ensuite commence le travail des femmes. Elles tirent les grappes de leur étui, enlèvent feuilles et fruits abîmés, les lient en paquets réguliers. Elles iront les vendre demain au marché pour presque rien. Je regarde cet homme au visage long et au regard sombre qui descend de son arbre pour me serrer la main. Il parle anglais. Sous l’ancien régime, il était médecin, à présent le voici paysan, « worker ». Il me dit : « excuse me I’m very busy ». De toute évidence parler lui fait mal. Alors il remonte dans son arbre et d’un geste de la main me signifie que la rencontre est terminée.

Je passe de main en main. Jamais deux jours de suite avec la même personne. Je rencontre des jeunes gens passionnés par la poésie. On me prête un vélo, je pars de longues journées dans la montagne, jamais seule, toujours en compagnie. Il pleut et il fait chaud. La nature gonfle comme une matrice. On se réfugie au Kafé où commencent de longues discussions. Je suis pour ces jeunes comme un miracle, comme une envoyée céleste, je représente un espoir fou, la vie qui reprend, la poésie et l’amour qui éclosent à nouveau.

Je ne cherche pas à savoir comment ils s’arrangent pour me rencontrer et m’accompagner. Il y a des êtres que je rencontre une heure puis que je ne vois plus. D’autres réapparaissent au bout de quelques jours. Il faut brouiller les pistes, créer du pointillé, du blanc. Pas de chemin, ni de pistes. Je vois bien que malgré tout, ils ont peur. Ils ne semblent pas autant traqués qu’ à Hanoï mais ils font attention. Et puis je ne voudrais pas, par ma présence être cause d’ennuis.

On m’a une fois encore déplacée dans une autre bâtisse, toujours sous la surveillance de la Jeunesse Communiste. Elle se trouve à l’écart, pour y accéder, je dois contourner le bâtiment, personne ne me voit directement entrer et sortir. Un militaire en garde l’entrée, il me salue amicalement.

Je veille à rester prudente. Non pour moi, mais pour eux, ceux qui m’approchent, discutent et cheminent avec moi. Il y a des civils partout. Ils passent de maisons en maisons, se font inviter, questionnent. La plupart du temps, ils parlent anglais.

X me reçoit dans sa maison, une maison qui fut belle et cossue mais dont les murs se lézardent. A l’intérieur les meubles précieux ont été vendus, des piles de journaux moisissent à l’entrée. Une femme âgée, squelettique et aveugle est assise près de la porte d’entrée. Dans l’arrière cour sa femme a installé un petit atelier. Elle fabrique des bâtons d’encens à partir de poudre de Santal. La famille survit grâce à ce petit commerce. Ces bâtons semblent avoir du succès puisque demain Monsieur X prend le bus pour aller les vendre à Saigon (du moins est-ce la version officielle, il en existe sans doute une autre).

Monsieur X m’invite à rester chez eux pour partager une soupe. Après le repas, il allume une cigarette et sans que je le lui aie demandé commence à raconter.

« Je suis resté sept ans dans les camps. J’appartenais à l’armée vietnamienne. Après la libération, ils m’ont pris. J’avais le droit de voir ma femme qu’une fois tous les trois mois et à trois mètres de distance. Une fois elle est venue, elle a voyagé pendant quatre jours pour me voir quelques minutes. Elle n’avait pas le droit de m’apporter certaines nourritures comme le riz sec car j’aurais pu l’emporter et cela m’aurait aidé à m’échapper. Avec du riz sec, vous pouvez manger pendant 4, 5 semaines, ça se conserve un mois.

On m’obligeait à travailler, cultiver le riz, couper les arbres et avec cela une mauvaise nourriture et de l’eau putride. Pas de médicament, les gens mourraient soient quand ils s’échappaient, soit de maladie.
On m’obligeait à écrire le passé, plusieurs fois on m’a demandé combien de médailles j’avais eues, combien d’ennemis j’avais tué, combien de bombes j’avias posées... Après ils comparaient pour voir si j’avais dit la même chose. »

Départ pour Saigon sous une pluie battante.

Toujours sous le contrôle de la Jeunesse Communiste. Bus bondé, départ de nuit.

Peu avant Saigon, j’observe une longue piste toute droite parallèle à la route chaotique (les ornières sont démesurées) : c’était la piste d’atterrissage pendant la guerre. Je descends avant la ville, on me conduit dans une usine de laine. La directrice, sèche et sévère me reçoit. Elle me fait visiter les lieux. Je la suis sans dire un mot. J’apprends qu’elle sera mon hôtesse et que je résiderai chez elle. Elle m’offre avant de partir un pull dont elle me laisse choisir la couleur. Ce seria bleu turquoise.

A présent je commence à connaître la procédure : il y a la surface, le gouvernement, le communisme et ses représentants et puis il y a l’autre face, ceux qui ont été brimés, volés, humiliés mais qui résistent. Au début, je navigue entre les deux puis très vite je passe et reste avec les résistants. Je représente pour eux beaucoup d’espoir, c’est pour cela qu’ils me transportent de l’un à l’autre. Leurs témoignages, leur histoire mériteraient un livre entier, du temps aussi pour récolter, les écouter, et témoigner, sans les trahir.

Combien Saigon diffère de Hanoi ! Ville récente à l’allure moderne, hauts immeubles, routes tracées à l’équerre et beaucoup de mobylettes. Le dollar circule sous le manteau, le marché noir fleurit.

Je suis logée chez la directrice mais je passe mes journées dehors. Le soir la télévision diffuse des films sous titrés en russe, films militaires de propagande, au contenu bêtifiant. On vient me chercher à mobylette, je rentre tard et parfois pas du tout, je m’en fous, la directrice peut fouiller dans mes affaires, je n’ai rien à cacher, suaf peut être mon carnet mais je ne me sépare jamais. Mon hébergement chez la directrice n’est qu’un subterfuge vis à vis des autorités, tout le monde pratique la transgression.

A Saigon, je rencontre beaucoup de monde, des vieux poètes malades et affaiblis, des jeunes pleins d’espoir. La misère des bidons ville sur pilotis plantés dans la fange côtoie les étals de plus en plus prolixes des magasins, et le flots des véhicules à essence. Les hôtels, mangés de salpêtre offrent des chambres, à prix d’or et en dollars, ils sont le lieu des rendez vous d’affaires d’argent et de sexe.

Je voyage sur le porte bagage d’une mobylette, les distances sont très grandes, impossible de les parcourir à pieds. Le charme, il n’y en a pas à Saigon, qui ne ressemble en rien à Hanoï. Rencontre de Linh, Thien, Kim, toutes trois poètes, révoltées, sublimes.

Départ de Saigon pour Hanoï, en avion
Ce départ est un déchirement.
Je laisse des femmes et des hommes à la bonté et à l’humanité immenses. Jamais encore je n’avais rencontré dans mes voyages une telle profondeur, mélange de discrétion et de silence, de gravité et de tristesse.

Mes frères et mes sœurs, je vous quitte moi l’orpheline. Je vais écrire votre histoire car ma tête est trop plein et mon cœur trop serré. Je sens encore dans ma main la finesse de vos doigts, votre douceur fragile, vous y avez laissé une fleur délicate.

Thien, tu t’excuses de ne pas avoir pu mieux me recevoir, tu as honte de ta pauvreté, tu regrettes de ne pas m’avoir donné à la place de cette soupe de riz légèrement sucrée une nourriture plus riche. Ne t’inquiète pas, Thien. Tu m’as donnée tes poèmes (je les ai avec moi, roulés dans une couverture de cahier, arriverai-je à les faire traduire ?) et surtout ton regard, ta bonté, ta puissante envie de vivre.

Tu m’as roconté qu’un matin, au coin de la rue boueuse ou tu habites, tu as trouvé une petite fille, un bébé de quelques jours, abandonné là, le cordon ombilical même pas coupé.
Tu as pris cet enfant et tu l’as emmené chez toi. Tu n’avais rien à manger, tu étais si pauvre. Tu l’as lavée, elle était très maigre, on la croyait aveugle, on disait qu’elle allait mourir. Mais toi tu l’as enveloppée dans tes propres vêtements parce que tu n’avais rien d’autre. Tu as emprunté de l’argent à tes amis pour lui acheter du lait. Tu l’as soignée, caressée, aimée avec tes mains si douces, tu lui as donné toute la ferveur de ton amour.

L’enfant a grandi, elle a survécu.

Aujourd’hui, je la regarde.
Elle a cinq ans, un don inné pour la danse. Peau sombre, petits bras graciles mouvant comme des algues, je la regarde danser. La voilà à présent qui s’assoit contre toi. Inconsciemment tes mains se mettent à caresser ses cheveux, son dos étroit où saillent encore les os. Comment as-tu compris qu’elle demandait un morceau de papaye ? Elle ouvre grand la bouche, et toi tu la nourris comme un petit oiseau, toi qui a aimé cette enfant au moment même où tu l’as vue.

La fillette s’est habillée. Elle a enfilé une salopette rose et mis des sandales blanches. Elle attache ses mains autour de ta taille, tu la délie doucement.

Ce matin tu pars travailler. La vieille femme qui s’occupe d’elle quand tu n’es pas là lui a donné à manger un bol de riz et quelques tranches d’ananas que tu avais ramené du marché. La voila qui se couche sur le sol dans un coin.

Ses grands yeux s’allongent, son visage si lisse se plisse. Elle commence à pleurer, elle t’aime, elle veut partir avec toi. Tu sais combien elle est attentive aux autres, combien elle aime dire que leur repas est bon, qu’elle aime se trouver avec eux. Tu me racontes ce qu’elle fait quand toi aussi tu pleures Thien, et cela t’arrive souvent. Elle se couche contre toi et murmure tout doucement que tu es la personne qu’elle aime le plus au monde et qu’il ne faut plus pleurer.

Alors tes pleurs cessent et tu écris un poème. Il te vient d’un bloc, et sans rature. Tu l’écris sur ta machine à écrire, sous la moustiquaire, sur ton lit, ton bureau, ton intérieur. Il sort de toi à la vitesse d’une parole, lumineux.

Ce matin, je m’en vais. Je ne sais même pas ton nom petite fille, petite danseuse en sandalettes, Esmeralda vietnamienne.

Nous nous étions promis de nous revoir l’année prochaine. J’avais promis de revenir.

Je n’ai pas tenu ma promesse. Je suis montée au Nord, j’ai laissé le Sud. Je ne suis retournée au Vietnam que sept ans plus tard.
Tout avait changé.