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2009 : Journal de voyage en Inde

Douzième voyage, une autre approche ?

vendredi 28 janvier 2011, par Sylvie Terrier

Kavali
« Ce qui importe aujourd’hui, c’est la nécessité d’une redistribution des richesses. L’Humanité sous peine d’être ébranlée devra répondre à cette question ».

Je reprends cette citation de Franz Fanon, elle-même notée par Louis Malle pour commencer ce journal. Louis Malle voulait mettre cette phrase à la fin de Calcutta, un film documentaire tourné en 1968, presque sans paroles, des images en noir et blanc qui montrent la foule, la politique, les rues, les regards, la crémation, le mouroir de Mère Térésa, le terrain de golf, les bidonvilles. Voici ce dont je me souviens de ce film que j’ai vu en novembre 2008. Sept autres fims documentaires, plus ou moins longs ont également été réalises. Je n’ai pas osé visionner ces autre films avant de partir, je le ferai certainement une fois de retour.

Louis Malle en Inde
Louis Malle est resté 4 mois en Inde. Il avait, je crois autour de 34 ans, il a tenu un journal de voyage, L’Inde fantôme (allusion au livre de Michel Leiris, l’Afrique fantôme) Carnet de voyage édité par Gallimard en 2005. La même année est sortit le coffret DVD comprenant tous ses films sur l’Inde.

Un soir à Kavali, je tombe sur ce livre et je me plonge dans la lecture de ce journal disparate, sans chronologie, qui exprime librement ses impressions, sa déroute, des interrogations laissées sans réponse. Car l’Inde l’interpelle, l’Inde l’interroge. Je dévore ce livre parce que je pense qu’il va répondre à certaines questions récurrentes que je me pose, qu’il va m’ouvrir des portes. Et bien non, il reste dans le doute, il ne comprend pas.

Il est parti avec du matériel léger, deux cameras, il s’entoure d’un preneur de son, d’un cadreur et il se lance sur la route, dans les villes, la campagne. Il fait le tour de l’Inde selon un itinéraire qui, si l’on suit le journal semble peu préparé.
Il choisit l’immersion totale. Il filme jusqu’à l’épuisement, sans penser au montage.

Je lis donc son journal et je relève ce qui me parle, ce que j’écrierai aussi sur l’Inde.

La religion

Louis Malle : La religion est partout : « Si vous allez en Inde et que vous ne priez pas, c’est du temps donné aux moustiques », citation reprise à Henri.Michaud.
La religion endort la souffrance et isole du réel. La religion ne peut être considérée comme l’opium du peuple, car elle n’est jamais liée au pouvoir, elle est la vie courante.
Moi : Là j’ai envie de dire que j’en doute. Au contraire, le pouvoir utilise la ferveur du pauvre et l’exploite. Il suffit de se trouver en Inde au moment des élections : argent distribué, cadeaux, nourriture, déplacements gratuits. Oui tout cela en échange d’un bulletin de vote ciblé.

L’expérience de Tirumalai

La colline de Tirumalai est un des principaux centre de pèlerinage de l’Inde du sud. Le bus grimpe pendant près d’une heure dans un paysage superbe, où faune et végétation sont protégées. Dans le bus, les gens paraissent calmes, nous sommes dimanche, visiblement, nous sommes tous des pèlerins. Visibilité parfaite et vue sur la plaine, je me réjouis d’avoir choisi ce jour pour voyager. Au départ j’avais prévu de dormir sur place, mais rendue méfiante par l’ambiance du temple à Kalahastri, j’ai préféré passer une nuit supplémentaire dans cette ville.
Bien m’en a pris.

Le bus arrive à destination et s’arrête devant toute une série de boutiques de souvenirs. Le site est vaste, je cherche un plan, en vain. Finalement je me joins au flot de pèlerins qui descendent vers ce que j’imagine être le temple Sri Venkateshvara Perumal. Tout paraît extrêmement bien organisé pour un tourisme de masse. Panneaux indicatifs, consignes, gigantesques centres commerciaux de souvenirs made in China, vendeurs de casquettes et bonnets de feutre. Je dépose mes chaussures dans une consigne gratuite. Juste après commence le circuit. La tonte d’abord, avec un parcours labyrinthique entre des barreaux. Je ne peux apercevoir comment est réalisée la tonte, je n’y vais bien sûr pas, mais les hommes, femmes, enfants ressortent tondus à blanc. Une grande tonnelle végétale permet de se rapprocher du temple, que je n’ai toujours pas aperçu. Guérite. Il faut payer. Combien ? 200 roupies. J’ai décidé de jouer le jeu et de faire le circuit comme un indien. Donc pas d’esclandre, car n’est-ce pas, je n’ai encore jamais vu en Inde un seul temple ou l’on soit obligé de payer pour entrer !

Mon ticket ne suffit pas. Comme je suis étrangère, j’ai non seulement dû montrer mon passeport pour obtenir mon titre, mais en plus, j’ai besoin d’une autorisation officielle. Je remonte le chemin en sens inverse, passe un barrage de police et entre dans une bâtisse à l’allure administrative. Personne pour me guider, personne dans le bureau. Il faut patienter me dit un homme, l’officier est allé déjeuner. Combien de temps ? Une demi heure !

Je m’énerve. Retourne à la guérite, suis-je vraiment obligée de payer, d’avoir une autorisation ? La guérite est fermée. Je repasse le barrage de policiers que semblent ne pas me reconnaître, retraverse le grand bâtiment administratif. L’officier est arrivé. Il me signe mon papier. Je remercie avec effusion et repars avec mes deux papiers officiels en main. Je trouve un panneau indiquant l’entrée du temple et donne mon ticket d’entrée à 200 roupies à une femme policière qui m’indique entre deux longues rangées de barrières la voie de droite. En quoi diffère-t-elle de la voie de gauche ? Celle de gauche est gratuite. Mais elle est plus longue et l’attente pour entrer dans le temple sera supérieure. Celle de droite, la payante, va plus vite, c’est pour cela que l’on paie, pour ne pas attendre et se mélanger à la pègre. Argent discriminatoire.

Encore un policier. Je dois lui remettre mon deuxième papier. Asseyez-vous là, me dit-il poliment. Any problem ? Je souris. Non, remplissez ce formulaire. Je dois inscrire mon nom, mon adresse et déclarer ma religion. Evidemment le choix athé voire même sans religion n’existe pas. Je mens et j’écris christian. Voilà, je suis passée. Toujours pas vu le temple. Pour l’instant je suis embarquée avec une foule d’autres pèlerins dans un long labyrinthe. Montée, descentes, virages à droite puis à gauche, les bébés pleurent, ils ont chaud. Avec cette chaleur, je crains une bousculade, nous sommes pressés les uns contre les autres, en cas de panique, il serait impossible de s’évader de cette souricière.

Et toujours pas vu la moindre enceinte de temple. Pourtant, cela fait plus d’une demi- heure que tel du bétail nous circulons entre deux barrières où ne peuvent se tenir côte à côte plus de deux personnes. Et le circuit gratuit va aussi vite que le payant, je comprends l’arnaque ! Bouchon au moment du contrôle des bagages, policiers en uniforme kaki, vague fouille. Les deux files se mélangent et j’aperçois alors pour la première fois l’entrée du temple. Tout ce circuit est artificiel. A partir de là, c’est la cohue. Les gens se poussent, nous avançons à tout petits pas. Soudain le paquet se bloque. Je suppose qu’un policier fait entrer les gens en groupes restreints. Une jeune fille de la croix rouge trace sur mon front le signe de Vishnu. Sous mes pieds, je sens un tapis en coco, impossible d’apercevoir mes pieds tant nous sommes serrés. Je pousse un peu moi aussi, j’ai envie de rentrer, bientôt une heure que je suis prisonnière.

Je me trouve dans l’incompréhension la plus totale : qu’est-ce que je fiche ici ? Je ne vois rien du temple parce que l’on a pas le droit de s’arrêter. Il faut faire vite, quick quick dit le policier en agitant la main. Je parviens à me glisser dans un groupe qui me transporte vers le vimara, le sanctuaire ou se trouve le Dieu Vishou. Dans le sanctuaire, qu’il m’est autorisé de pénétrer, c’est à nouveau la cohue. Je vois de l’or, de l’or partout. La foule piétine, bras levés et crie. A peine arrivée devant la porte de l’idôle, quick ! quick ! Dit le policier. Je n’ai pas le temps de voir quoi que ce soit, je suis éjectée. Tout ce trajet pour ce résultat ! Soudain, une main attrape mon bras droit, m’extirpe de le foule et me jette devant la porte de l’idole. Je ressens d’abord un grand froid dû à l’air conditionné puis tout au fond d’un long corridor noir comme de l’encre, j’aperçois une forme dressée, munie de quatre bras.
-  This is our God, me dit l’homme qui m’a repêchée. Je joins les mains, je remercie.
Et c’est fini.
Je me sens totalement en décalage avec ce que je vois, ce que je vis. J’ai envie de m’arrêter, mais il n’y a pas un centimètre carrés de disponible, Je ne ressens aucune ferveur, plutôt de la colère. Je résiste à l’envie de partir, tout de suite. Mais n’est-ce pas une épreuve ? La face superficielle de quelques chose de différent ? Je n’ai pas d’inspiration, ni de révélation. Je reste dans la dimension descriptive et factuelle. La dimension spirituelle m’échappe. Ou est-elle d’ailleurs ? Je me révolte de voir comment sont traités les pèlerins, le rackettage financier qu’ils subissent, le profit monstrueux qui est réalisé sur leurs croyances, leur asservissement.
Pour quitter le temple, il faut encore faire la queue. Bousculade à nouveau. Avant c’était la lutte pour entrer, maintenant c’est la lutte pour sortir, comme si ce tout ce qui s’était déroulé ici n’avait plus d’importance.

Une grande place nue, de couleur grise, s’étend à la sortie du temple, qui m’évoque la place Tienanmen de Pékin. Il y a des gens partout, debout, assis, certains faisant un petit feu. Et d’autres encore un peu sur le côté assis sur des tapis. En face d’eux, dans un petit temple, Shiva est assis sur un baldaquin de bois, doucement bercé par deux brahmanes, entouré de centaines de lampes à huile illuminées. Chants, caméra, la scène est filmée. Il y a d’un côté Shiva, l’éternel, de l’autre une foule anodine, interchangeable, qui passe et se retire comme une vague. L’éternel face aux mortels, le sublime face à des milliers d’anonymes.

Je remonte un large escalier qui me fait retrouver la tonnelle végétale et bientôt je récupère mes chaussures. Je me demande alors si je n’aurais pu entrer dans le temple en passant directement par cet escalier et pu éviter cette expérience.
Je ne sais pas. Je suis très éprouvée par ce que j’ai vécu, par cette manipulation de foule, ce traitement oui, qui m’a parfois fait penser à un camp de concentration, et les crânes rasés n’étaient pas l’élément le plus choquant.

Pas envie de rester plus longtemps. Je saute dans le premier bus pour Kalahastri et alors que le soleil décline, je quitte ce lieu où je me promets de ne plus jamais revenir.

La corruption, l’argent
L’Inde fonctionne sur et avec la corruption. Louis Malle en parle d’ailleurs un peu plus loin dans son journal : La corruption est essentielle pour comprendre l’Inde, corruption de la nature tropicale, des âmes ou des maisons.

Oui , mais il reste trop littéraire. Je trouve une explication plus approfondie dans le livre de Pavan K. Varma, un indien diplomate qui dans un essai nommé « Le défi de l’Inde » tente d’exposer la psychologie indienne. Ce livre a dû choquer beaucoup d’Indiens, moi il me fait rire avec ses anecdotes.

Ses analyses me donnent de nombreuses clefs, c’est exactement ce que je recherche.

Pour lui, la corruption, c’est oublier les moyens au profit du but, qui est de gagner de l’argent. En somme toute personne a besoin de vivre, de fonder une famille, de prendre du plaisir, puis de se retirer une fois la vieillesse venue. Donc comme dit PKV, l’Indien ne place jamais la morale avant ses objectifs. L’essentiel étant d’atteindre son but il va développer ingéniosité, habileté et se dépensera sans compter.

« Leur priorité est la survie, pas le salut » précise PKV. La survie étant considérée comme l’impératif du présent, le salut comme la promesse d’un avenir souhaitable mais négociable. Alors les Indiens seraient-ils tous atteints de vénalité ? Non bien sûr, et ils agissent souvent par pure gentillesse, ils vont vous indiquer le chemin, vous accompagner un moment, vous poser une ou deux questions pour savoir d’ou vous venez, vous inviter à vous asseoir et à cesser de stresser, le tout avec beau sourire.

Cependant, dès qu’il s’agit de transaction et plus simplement de commerce, le système se met en place. La discussion s’engage, l’un et l’autre parti doit en ressortir satisfait. Lui d’abord ; vous ensuite. A l’hôtel, avec un petit pourboire, le garçon de service sera aux petits soins pour vous. Mais ne soyez pas déçu si quand vous revenez quelques mois plus tard, le garçon ne se souvient plus de vous. Il vous sourit, il est instantanément prêt à relancer le processus.

L’Inde nous apprend à démoraliser les valeurs que nous donnons à l’argent. La notion de mérite n’existe pas. Argent propre, argent sale, c’est toujours de l’argent. C’est de l’avoir dans sa poche qui est important.

Le conformisme
J’emprunte à nouveau les réflexions de PKV qui synthétisent mon approche intuitive. L’Inde, dit-il, est une nation aux aspirations restreintes, avec de sages demandeurs d’emploi, très peu de pionniers dans le royaume des idées. La cause ? Le système des castes. L’Indien préfère obéir qu’innover. Il cherche à s’élever dans sa caste d’appartenance.

On retrouve ce comportement chez les étudiants qui sont compétents mais rarement curieux, qui font preuve d’une attitude passive et non critique. Leur objectif : réussir leurs examens.
Le par coeur et la copie sont rois, la corruption s’active, les diplômes s’achètent, le favoritisme par rapport à la caste d’appartenance joue à fond. « La sagesse réside dans la copie » dit-on. Il n’y a donc pas d’incitation à l’excellence. Ce qui importe le plus reste la quête du titre qui va donner pouvoir et argent. Et PKV de conclure : les industriels n’investissent pas dans la recherche, ils ne sont que des commerçants.

Et pourtant remarque PKV, quand les Indiens sont à l’étranger, ils deviennent novateurs, ils recherchent un accomplissement personnel, ils ont conscience de leur propre valeur et font preuve d’une grande adaptabilité.

Je rajoute : est-ce parce qu’ils sont libérés de la pression des castes ? Se sentent-ils plus libres ? Dégagés du poids des traditions ? Je pense alors à notre ami Kathir, intellectuel érudit et chef d’entreprise à Madurai. Dans sa famille Chettinad, il perd toute individualité. Chettinad, du nom de la ville Chettinad, au sud de l’état du Tamilnadu, terre mère de la Nattukottai Chettiars (Nagarathar), une communauté prospère de banquier et d’entrepreneurs. La plupart des membres ont migré vers le sud et sud-est de l’Asie, en particulier vers Sri Lanka et vers Burma, au 19e siècle et début du 20e siècle. Aujourd’hui un grand nombre d’Indiens de Chettinad, vivent aux USA, à Singapour, en Malaisie. Kathir a voyagé en Europe, à Singapour et en Afrique. Il exprime ses idées avec clairvoyance et semble très à l’aise avec nous. Mais il ne peut pas changer, son entreprise est familiale, sa femme élève ses enfants dans la pure tradition Chettinad, le clan Chettinad se referme sur lui, et seul en Inde il n’existe plus...

La Pudja

Sambou, m’explique que nous allons faire une puja pour la nouvelle maison de Help India à Kandukur. Ce sera vendredi, un jour après la pleine lune, un bon jour, rajoute-t-il en dodelinant de la tête. Ensuite pendant 3 jours, il ne faudra plus refermer la maison, laisser les lumières allumées, qu’il y ait en une présence en permanence.
La maison au bout de ces trois jours sera alors habitée, reliée aux divinités et son avenir sera bon.

Nous célébrons cette puja avec ferveur sur un petit autel improvisé posé sur le sol. Ensuite nous mangeons du lemon rice, un plat de fête traditionnel préparé par la femme de Sambou. Tout a été parfaitement organisé. Les femmes avaient acheté tout ce qu’il fallait au marché, poudres, fleurs, noix de coco, citrons, encens et huile. Le portrait de Ganesh croulait sous les offrandes.

Les vêtements
L’inde, la civilisation du drapé, des plis, du corps enveloppé comme dans un linceul, le corps respire. Tout l’inverse de la notre, le cousu, l’apprêté, les poches, les fermetures éclair, le tissu moule voir, enserre le corps (jean).

Les castes
Louis Malle : L’incroyable sens de hiérarchie des Indiens, dans leurs relations de tous les jours, hiérarchie ordonnée et codée de ce qui est et des places attribuées à chacun. L’origine vient-elle des castes ?

Moi : Oui, c’est certain, il n’y a que ceux qui ne sont jamais allés en Inde qui peuvent croire que les castes ont disparu. Toute la société indienne est construite sur ce système très raciste de la caste. En sanscrit caste signifie la couleur (de la peau).

Louis Malle : Les intellectuels indiens ont toujours un air un rien ironique quand ils vous parlent.

Moi : Ha ça oui, comme c’est juste ! Les méchants parleront d’un complexe d’infériorité par rapport à l’occidental, d’autres diront qu’une fois encore il doit s’agir d’une position de caste, nous même étant situés « hors jeu des castes », voire même considérés comme impurs !

Les chiens
Il y a beaucoup de chiens en Inde. Poil raz, couleur sable, oreilles pointues et queue retroussée. Ils font penser à des chacals, ici on les appelle des MONGREL, des bâtards. Ils vaquent seuls ou en meutes, à demi sauvage et sans domicile fixe, tout l’inverse de nos chers toutous.

Ils se battent et portent parfois d’horribles plaies ou s’incrustent les mouches. Rarement vu des chiots ou une tendre scène d’allaitement. La vie des chiens indiens est rude. Chiens végétariens condamnés à fouiller les poubelles, chiens maigres et pleins de hargne. Surtout envers les étrangers dont ils flairent les mollets en grognant.

J’ai toujours peur qu’ils me mordent et referment leurs mâchoires aux gencives noircies sur ma cheville. Je change de rue ou de côté dès que j’en aperçois un, anticipant leur agressivité. Mais malgré tout ils me repèrent. Se mettent d’abord à hurler, puis à tracer une lente trajectoire pour m’attaquer de côté, pire par derrière. Je ne comprends pas pourquoi ils semblent n’en vouloir qu’à moi alors que les autres, paisibles continuent à marcher. Même si je me mêle à un groupe, ils me retrouvent. J’en parle un jour à mon ami, Ganesh, futur avocat qui pour l’instant garde le magasin d’encadrement de son frère. Il rit et se moque gentiment de ma peur.
-  Ai-je une odeur particulière ? Sentent-ils ma peur ?
-  Mais non me dit Ganesh en riant à nouveau, c’est à cause de tes vêtements, tu n’es pas habillée comme nous, ils te repèrent à cela.

Très bien. J’achète un pyjama, je porte une longue écharpe qui flotte derrière moi. En effet, les chiens ne me remarquent plus et ne viennent plus roder autour de mes talons. Merci Ganesh. Et au fait, toi qui sais tant de choses, pourquoi n’y a-t-il pas de chats en Inde ?
- Ha ça, c’est par superstition, si un chat traverse la rue devant toi, c’est un mauvais présage. Donc pour éviter cette crainte, les Indiens préfèrent ne pas avoir de chat...

Le voyage
Louis Malle : Le voyage : des rêves de fuite, d’évasion, s’échapper à soi-même, à sa peau, à son conditionnement social. Et ces rêves ne s’arrêtent pas avec le voyage, au contraire ils les révèlent et l’amplifient.

Alberto Moravia : Aller en Inde, c’est faire l’expérience de l’Inde.

Moi : Oui, c’est peut être pour cela que les avis sont si tranchés. On adore l’Inde ou on la déteste. On l’adore parce que l’on accepte de se laisser traverser par elle, par ce qu’on la prend entièrement, même ce que l’on ne comprend pas, même ce que l’on aime pas (la saleté, la promiscuité, la saturation des sens). C’est accepter cette globale transformation de soi, qui peut être dangereuse pour certains. Ils sont nombreux à avoir disparu, ou s’être installés dans quelque ashram, à s’être arrêtés de manger, voire même de vivre.

C’est le retour qui est difficile, quand il faut reprendre son ancienne peau. Surtout ne pas comparer « ici » la France et « la-bas ». La-bas, est un présent, une réalité. Ici est aussi une réalité, tout aussi conforme. Alors après plusieurs voyages, je me retrouve dans l’un ou dans l’autre, pas entre les deux. Cependant, je me sens insatisfaite dans l’une et l’autre peau. Pourrais-je choisir un moment donné ? Une bascule est-elle possible ? Mon désir se porte sur la rive indienne.

Ecriture
Ecrire lorsque l’on se trouve en Inde est bien différent d’écrire après, au retour. Il manque la nostalgie, les bruits, la chaleur, comme si tout cela mêlé faisait écrire autrement. Et aussi les anecdotes, les histoires de vie au quotidien :

Ce midi, en entrant dans ma chambre à Thiruvannamalai, une chambre toute neuve au sol de marbre blanc sur lequel j’ose enfin marcher pieds nus, je me dis que vraiment cette fois ci j’ai eu de la chance. J’ai trouvé LE bon hôtel. J’ai visité la chambre le soir, et ce matin dans la lumière crue du jour, rien ne semble clocher. Le ventilateur tourne parfaitement et sans bruit excessif, il y a des vitres aux fenêtres qui ferment parfaitement bien, une double rangée de prises et d’interrupteurs, les draps sont parfaitement propres. La salle de bain attenante possède même un siège à l’occidental (ce dont je me serai bien passée). En saisissant ma brosse à dents sur la tablette, mon regard est attiré par quelques bouts noirs de la grosseur d’un grain de riz : des crottes de souris ? En les jetant dans la cuvette des toilettes, je remarque alors que ma trousse de toilette, posée sur la cuvette a un air bizarre. En fait, elle est sens dessus-dessous ! Tout ce qui est papier a été attaqué, le savon grignoté. Je trouve également deux boules Kies mangées, sorties de leur boîte (l’avais-je mal fermée ?) Quatre empreintes des dents marquent la matière molle rouge phosphorescente comme s’il s’agissait de beurre. Mais au fait, il manque 2 boules kies ! Je les cherche partout, à l’extérieur comme à l’intérieur de la trousse...Je ne trouve rien d’autres qu’une nouvelle série de petites crottes fraîches... Finalement, j’hésite, et s’il s’agissait plutôt de ces petits écureuils gris rayés de noirs, si futés ?

En janvier 2009, j’ai compris ceci :
Etre seule et en Inde. Une composition parfaite, un équilibre.
Un temps qui est le mien, un rythme de marche qui est le mien, plutôt rapide. Des moments de vide ou je ne fais rien, je ne pense à rien. Où je suis simplement bien.

La nostalgie
La nostalgie en Inde. Mérite une longue réflexion. A lier avec le temps, une existence heureuse, assoupie. Et ce climat, mousson, sécheresse, froid qui corrompt chaque chose. Je l’ai souvent écrit. En Inde on se change chaque jour, on se lave en entier plusieurs fois par jour mais le résultat est toujours le même, on redevient sale presque instantanément, dès que l’on pénètre dans la rue. La nostalgie certainement liée à la présence de la mort, partout en Inde. Ruines oubliées, citées disparues où errent des chiens à demi sauvages, chemins de terre rouge parcourus à bicyclette.
Immuabilité des villages au sol de terre battue, terre dure et colorée des poteries, comme si toute la vie repoussait toute idée d’effroi reliée à la mort.

« ... La mort, simple changement d’habit ou de dépouille. Dans le bûcher, selon une métaphore bien connue, ne se consume pas une personne à jamais unique mais un vêtement usé qui ne servira plus, une peau vieillie, abandonnée pour une neuve ». Alberto Moravia.
A quel moment passe-t-on de la nostalgie à la mélancolie ? Une réponse possible, celle de Gide dans Les nourritures terrestres : « La mélancolie n’est que de la ferveur retombée ».

Odeurs
Louis Malle : La présence de la merde, le sordide, la lutte pour la vie à son niveau le plus élémentaire, le mot qui revient souvent, parlant de Calcutta c’est : l’enfer.
ST : Oui !! L’Inde c’est la merde et l’encens, le sublime et l’horreur, Eros et Tanatos à tout moment, à tout coin de rue. C’est aussi se laisser surprendre par cette complémentarité, par cette balance, par ces deux pôles d’une sorte d’inconscient.
A la fin on retrouve l’unicité, le tout. C’est peut être cela qui me rend alors si heureuse, si présent dans l’instant, si accordée avec l’endroit que je touche au hors temps, l’éternité ?

L’eau

L’eau, un élément capital en Inde. Parce qu’il faut boire, surtout durant les mois d’avril et mai où la chaleur est intense, (je peux boire 5 litres d’eau tout en continuant à avoir soif), et aussi parce que je passe mon temps à me laver, me sentant dans un état de saleté permanent. Finalement j’en arrive à me poser cette question : l’eau elle-même, est-elle propre ? Car à peine séchée, une seconde peau se superpose à la mienne, une peau moite, collante et qui semble capter tout l’invisible. Sueur, poussière, surpopulation, bruits, mouvements, tout cela passe dans la peau, se fixe dans la peau. Se laver ne change rien. Se savonner non plus. Changer de vêtements encore moins. Peut être faudrait-il vaquer nu.

La pire expérience, à Chennai : l’eau me salit, elle colle à la peau, semble comme visqueuse, souillée. Je la goûte : elle est salée ! Je me lave les dents à l’eau minérale.

Le rapport de l’Indien avec l’eau. L’eau, quel que soit son degré de saleté, quelle que soit sa transparence = mouillé = propre. Le marchand de thé mouille le seuil de son échoppe, c’est propre. Cette jeune femme éclabousse de gouttes d’eau le seuil de sa maison, c’est propre. Ce vieil homme descend les marches dans l’eau putride du tank, s’immerge, passe dans tous les replis de son corps, dans toutes les rides de sa peau, il est propre. Ensuite il prie. L’acte compte bien plus que le résultat.

Au restaurant, servir de l’eau est un métier pour enfant ou adolescent, il suffit de remplir les gobelets d’eau fraîche, veiller à ce que le niveau soit toujours au top.
Aujourd’hui, de plus en plus d’Indiens boivent de l’eau minérale. Elévation du niveau de vie, recherche d’une meilleure hygiène, les bouteilles sont aussi fréquemment réutilisées et remplies d’eau courante...

La mort, la vie
Louis Malle, parlant de la mort : Rapports avec la mort très différents, avec la réincarnation, qui ne vient pas des Aryens, intègrent la vie et la mort comme deux aspects accidentels de la même transcendance. Il en découle une dédramatisation de la mort.

Louis Malle : Nous, cherchons des raisons d’être, un sens à notre vie. La plupart des Indiens ne cherchent rien de cela, ni morale, ni valeurs, ni beautés, ils vivent seulement pour survivre. La beauté cependant peut être dans l’échappatoire de la ferveur, de la prière. Une sorte de défi à la réalité, une façon de la transcender, en l’ignorant.

Regards
La pauvreté et l’épuisement.
Je les découvre ici à Kavali dans les yeux et le corps décharné des malades du sida, en phase terminale. C’est le corps qui parle à leur place, le corps qui fait peur. Eux me regardent encore et toujours avec ce regard profond, brillant. Je lis un gouffre sans fin. Une aspiration. La mort passera-t-elle par la ?

Elle me regarde et j’ai juste entendu ses pieds nus glisser sur le dallage. Elle, la mère du gisant, celui qui est en train de mourir dans la chambre attenante à la mienne. Elle me regarde et ses yeux noirs me disent son angoisse.
Il est allongé sur un lit identique au mien. D’une maigreur extrême. Les mains croisées sur la poitrine. On a dû le porter jusqu’ici car comment tenir uniquement sur les os ?
L’hôpital refuse de le soigner parce qu’il a le sida. Du coup il a été envoyé à Help. Ici on l’a oxygéné, transfusé. Un peu au hasard, en espérant que cela lui ferait du bien. Il a du mal à respirer, sa cage thoracique monte et descend par saccades. Ses grands yeux noirs, enfoncés dans ses joues me regardent en silence.
Il attend.
On attend tous.

Peut-il supporter un voyage à Chennai ? Cela prend 5 heures en voiture. La famille pourra-t-elle l’accompagner ?Les malades ne peuvent rester seuls à l’hôpital. Si le malade meurt à Chennai, qui va payer pour rapatrier le corps ? André hésite à entamer une procédure, la famille ne se prononce pas.

Les heures passent, une nuit passe.

Le lendemain matin, j’ose un regard dans la chambre à travers le fenêtre ouverte. Je crains de voir un homme mort mais non, l’homme et toujours vivant. Il regarde ses mains. Il tourne la tête vers moi et me regarde.

Un jour entier passe.

Le lendemain matin, au retour de mon petit déjeuner, je découvre un rickshaw devant la maison bleue. A l’arrière, le gisant est allongé. Ses yeux noirs me fixent, il a les mains croisées sur la poitrine tel une momie. La mère me regarde, silencieuse.

Catherine traduit : ils le reprennent et repartent au village. Ils ont décidé de ne pas l’envoyer à l’hôpital.

La transcendance.
Je la ressens dans le regard de ce vieil homme à demi nu sous le haut vent d’un tabernacle. Il me regarde, mes yeux sont comme happés par son regard noir, ses yeux brillants, impossible de détourner la tête, il lit, il me scrute jusqu’au fond de mon âme. Me fait prendre conscience que j’ai quelque chose, là précisément et en cet instant, grâce à ce regard, je me sens vivre intensément.

La fierté.
J’ai passé toutes les matinées à sillonner la campagne autour de Kavali, assise en amazone sur sa moto. Départ à 7h30 avant que la chaleur ne devienne insoutenable.

Retour 2 à heures plus tard. Il est travailleur social, « field work », c’est à dire qu’il visite matin et soir les patients soignés par Help. Il compte le nombre de comprimés restants, vérifie que les dose sont prises correctement, écoute les plaintes éventuelles (fièvre, mot de tête, diarrhées). Il consigne le tout dans un cahier, quelques lignes écrites au stylo bleu en telugu, une écriture ciselée comme de la dentelle. Il est lui-même séropositif, marié, épouse séropositive, il n’aura pas d’enfant. Il m’appelle mam et pourtant il connaît mon prénom mais respect et hiérarchie obligent. Moi je l’appelle par son prénom, Rahmanahia.

Le dernier jour, je suis triste de quitter mon ami. Je lui demande de me laisser à la boutique de thé. J’ai envie de lui donner quelque chose, peut être un petit billet ?
- No, mam ! dit-il d’une voix forte et déterminée.
Je le regarde alors et lui aussi me regarde. On se regarde comme cela quelques secondes, du fond du coeur et c’est à cet instant que je sens alors chez lui cette force de fierté, de victoire. Je l’admire. Je reste debout, les bras contre ma poitrine, jusqu’à ce qu’il disparaisse. Des larmes me montent aux yeux.

Louis Malle : Des regards prodigieux. La dignité ou plutôt la distance.

Grottes
A Thiruvanamalai, je cherche des grottes. Ramana Maharshi a vécu dans ces grottes. Henri Le Saux aussi y séjourna. Je trouve extraordinaire après lecture du livre « La grotte du cœur » de Shirley Du Boulay, de retrouver ces grottes et d’aller y méditer. En fait après de nombreuses recherches et une fois rentrée en France, je me mets à douter, je ne pense pas que Henri Le Saux ait séjourné dans ces grottes ci, mais plutôt dans une (des) autre (s) "laissée vacante par un shadou" comme l’écrit Marie Madeleine David dans "Le passeur entre deux rives".

J’ai mis du temps à trouver les grottes. Je ne pensais pas du tout qu’elles étaient à ce point liées à l’Ahsram et à Ramana. De plus, sur le plan tracé par André, elles figuraient de l’autre côté de la montagne. J’ai donc loué un vélo et me suis lancée de bon matin. Curieusement personne ne connaissait de grottes de ce côté. La plupart de personnes que j’interrogeais me renvoyaient à l’ashram. Les autres m’ont égarée, j’ai cherché pendant plus de deux heures. Il y avait dans ma démarche quelque chose d’initiatique, la difficulté faisait partie de la quête, j’ai continué à chercher, en vain. Finalement j’ai appelé André au téléphone et... je suis retombée sur les grottes de Ramana et sur l’ashram.

Henri Le Saux a rencontré Ramana Maharshi 1949, six mois après son arrivée en Inde. Ramana était à la fin de sa vie, depuis longtemps il n’habitait plus dans les grottes.

La première grotte s’appelle VIRUPAKSHA, c’est la plus ancienne. La seconde, SKANDASRAMAN. Plongée dans la verdure a été construite plus tard pour y recevoir la mère de Ramana et les nombreux disciples, un véritable petit ashram. La mère s’installe en 1916. Son fils est bien nourri et elle offre l’hospitalité aux dévots. Elle aura elle-même dans cette grotte son illumination juste avant de mourir de maladie.

Je suis assise dans la grotte VIRUPAKSHA, bien aménagée et garnie de portraits du Saint. Je me trouve dans le petit vestibule à l’entrée et me repose, dans le silence. Au bout de quelques temps, le brahmane qui garde la grotte dépose derrière moi toute une pile de livres. Je les feuillette un à un, ils parlent du Saint, des nombreux visiteurs, il y a des photos noir et blanc. Je cherche avec une certaine fébrilité une photo où figurerait Henri le Saux, mais rien. Aucune trace de son passage.
Je commence à douter qu’il ait jamais vécu ici, dans cette grotte, comme dans l’autre, Skandasraman.

Justement, quand j’arrive à Skandasraman, il est près de 11 heures. La chaleur est intense, elle chasse les derniers visiteurs. Je reste seule et médite dans la fraîcheur obscure. Le jardin est superbe, bien entretenu, des singes crient, je fais le tour. Dans ce qui fut la cuisine, des vêtements sèchent.
L’endroit n’a certainement beaucoup changé depuis 1950 (les photos l’attestent). Ici encore, aucune trace d’Henri Le Saux. La grotte dont parle Marie Madeleine David n’est certainement pas celle-ci, Henri le Saux parle de solitude extrême de grande vétusté, ce ne peut être ici.

Ma confusion augmente encore lorsque je me rends à l’ashram. Depuis mon arrivée en Inde, 10 jours aujourd’hui, je n’ai pas (hormis André) rencontré un seul "blanc". Et bien ils sont à l’ashram ! Je les regarde méditer ou tourner inlassablement autour du tombeau, les yeux rivés vers le sol. Je suis toujours très mal à l’aise devant ces européens en quête de spiritualité, rassemblé dans l’enceinte protégée d’un ashram. Finalement moi aussi je cherche mais ma quête est lente et solitaire. Pas besoin de groupe ni de culte de la personnalité. Car il s’agit de cela dans la librairie de l’ashram qui ne propose QUE des livres, CD, DVD, posters de Ramana. Je me fâche d’ailleurs un peu avec un employé qui me voyant assise sur un tabouret en train de lire me dit d’un ton fâché : Are you working here ? Et bien non ! Alors, ne restez pas ici. Je lui fais remarquer qu’il n’est pas obligé de me parler avant une telle agressivité (surtout dans ce lieu !!) et je lui souris. En fait, j’aurais dû répondre oui à sa question et lui annoncer que j’étais son nouveau patron.

Bye l’ahsram. Et vive le vélo. Je refais le tour de la montagne. J’hésite. Normalement, je pars pour Madurai demain. ll me manque juste un jour pour faire l’ascension. Et encore un autre jour pour faire le tour de la montagne à pieds. Je sais alors que je reviendrai à Arunashala, cette montagne que j’ai aperçue le premier matin enveloppée de brume comme dans un paysage chinois. Que cette première fois n’est qu’un défrichage. Ma quête ne fait que commencer.

Le temple
Le temple de Tiruvanamalai ne m’inspire pas. De l’extérieur, il semble immense avec une vaste enceinte décorée de vaches couchées et sept gopurams. A l’intérieur, beaucoup d’espace, un peu abandonné et un coeur bien modeste. Les brahmanes me demandent continuellement de l’argent en faisant le geste de manger, sont-ils à ce point pauvres ?

Quelque chose manque dans ce temple ou plutôt a été enlevé : la ferveur ? Et pourtant le Saint des Saints ne m’est pas interdit. J’y suis allée tôt le matin et j’y retourne le soir après la grande chaleur. Une fillette filiforme court entre les piliers en relevant sa jupe, dans ce temple ou prolifèrent les singes, vrai, j’ai vu une maman s’asseoir puis tendrement passer ses bras autour du corps de son petit, le serrer et lui donner un baiser !
Vu aussi dans ce temple et pour la première une prolifération de chiens. Cette impression d’abandon perdure. Je trouve le temple sale, comme endormi.

Les sadhus
Ils sont très nombreux à Thiruvannamalai, autour du temple et sur la route qui fait le tour de la montagne sacrée Arouna. Peau très sombre relevée par l’orange éclatant de leur vêtement sacré, barbe et cheveux longs, ils cheminent, la plus part du temps seuls.

A Thiruvannamalai, je suppose qu’ils restent un peu plus longtemps, prenant le temps de dormir sur un banc en face de la montagne, profitant de l’afflux des nombreux pèlerins. Ce sont de bons marcheurs. Leur seul bien, un pot ou une escarcelle, parfois un petit sac, des chaussures, rarement. Je suppose quand parmi eux se cachent quelques « faux shadou », des mendiants en fait et non pas des hommes mariés à Dieu.

Ce matin, en passant devant eux à bicyclette, je me suis amusée à faire une petite liste des shadou de Thiruvannamalai :
- Le shadou débonnaire qui papote avec un collègue puis allume une bedee
- Le shadou en pleine méditation face à la montagne encore dans la brume
- Le shadou qui dort, une main sur la tête
- Le shadou monstrueux couvert de verrues qui me fait un signe de la main
- Le shadou aux lunettes loupes qui rendent ses yeux aussi grands que ses oreilles
- Le shadou maigre et qui marche, le regard fixe
- Le shadou qui a lavé et tendu derrière lui toute sa garde robe, trois pièces de tissu délavé
- Le shadou aveugle qui avance le nez au vent
- Le shadou debout de l’autre côté de la rue et qui me fait un signe, je lui offre un verre de thé (j’en bois un également)
- Le shadou aux cheveux couleur de fumée d’herbe
- Le shadou au front entièrement couvert de poudre blanche, dévot de Shiva
- Le shadou qui me salut très poliment « Bonjour Madame » (c’est moi qui invente)
- Le shadou rond comme un bouddha et qui parle avec un chien
- Le shadou à la gueule de métèque hirsute et sale
- Le shadou aux yeux rouges, il est très loin, très loin
- Le shadou aux colliers de rudraksha si nombreux qu’on dirait une écharpe de laine
- Le shadou qui se gratte : les moustiques aiment les shadou
- Les shadou intéressés qui entourent la jeep dernier cri aux vitres fumées de la nouvelle middle classe indienne. Des poissons rouges autour d’une boulette de pain
-  Le shadou vêtu de rouge, ses bracelets d’argent brillent dans la nuit

Géographie

C’est Moravia qui dit, je crois que l’Inde du sud est monotone et le paysage peu intéressant. C’est vrai quand on la parcourt en voiture, en bus ou en train. L’Inde du sud est une longue plaine de champs cultivés, des champs de riz le plus souvent ou des terres en friches parsemées de buissons d’acacias. Plaine inondée en temps de mousson, vert tendre en janvier, entre paille et vert vif des nouvelles plantations en avril, totalement sèche en juillet. En dehors des pluies de mousson, la plaine reste immobile, écrasée par une chaleur poussiéreuse.

Elle n’est cependant pas sans relief, plateaux et montagnes des Ghats orientaux puis occidentaux, en descendant vers Kanyakumari, reliefs de granit rosé, souvent surmonté d’un temple, rochers ronds comme des dos d’éléphant ou placides comme des visages de bouddhas.

En fait pour voir la variété du paysage, il faut s’arrêter dans un village, marcher, louer un vélo. Parcourir ainsi la campagne, délaisser le paysage. On découvre alors quantité de fleurs et d’arbres, la vie traditionnelle paysanne, des petits temples cachés dans la végétation, des sources et des bassins. Marcher, prendre le temps des jours tranquilles, observer les termitières, les fleurs qui tombent, sentir l’odeur de la paille de riz, avoir peur du chien qui vient flairer nos chevilles.

Sur l’autoroute aujourd’hui qui relie Chennai et Calcutta, en allant vers Nellore, Andra Pradesh :
Chennai : 135 km
Calcutta : 1566 km
Kanyakumari : 923 km

Chaleur
La chaleur est intense dans la chambre en ce mois d’avril à Kalahasri, pas loin de 40 degrés. Des températures anormales pour la saison, 45 degrés à New Delhi le mois suivant.

Dans la chambre, le soir. Le ventilateur brasse l’air brûlant, impossible de créer le moindre courant d’air, l’air semble de plomb. La nuit, le matelas expire toute la chaleur accumulée pendant le jour. Les draps brûlent. Me vient alors l’idée (oui sauver ma peau !) de réduire au minimum le contact entre mon corps et le lit. Trouver une position qui utilisera un minimum de peau. Certainement pas en restant sur le dos. Sur le côté, comme une lame, jambes en ciseaux, bras étirés. Mais la position fatigue. Finalement j’arrive à m’endormir, grâce à une autre idée, une écharpe mouillé posée sur mon corps nu.
A six heures le ventilateur s’arrête de tourner, panne d’électricité. C’est l’asphyxie. Dans la chambre la vie se fige, l’air devient solide, il pèse des tonnes. Respirer ne suffit plus. Mais puisque je suis encore vivante, je me lève. Je cherche de l’eau, la seule source de fraîcheur encore possible. Je m’asperge de visage, puis je mouille entièrement mes cheveux, et enfin le corps tout entier.
Je me recouche ainsi, trempée, luisante comme un poisson. Je sens le fourmillement des millions de cellules d’eau qui éclatent et s’évaporent. Des draps remonte une légère odeur de javel. Est-ce la fin ? Non, car soudain, un grand bruit de moteur réveille tous les occupants de l’hôtel : le générateur

Ecriture encore
Dans ma forme d’écriture, je reste trop dans la description, l’aspect visible des choses. Je dois en pénétrer la profondeur, dépasser le visible, me dégager du rationnel. Me déplacer. Me mettre à la place de l’autre, rentrer dans la peau des personnages qui me dérangent, aller plus loin, sans juger. Sinon, impression de ressasser et d’utiliser toujours les mêmes mots, de dire et redire les mêmes choses au fil des différents voyages, avec le risque d’être superficielle.

Kalamkari

L’artisanat est en train de disparaître en Inde. Remplacé par des produits manufacturés bons marchés et jetables. J’aime partir à la recherche des ces artisans, dépositaires d’un art séculaire. Mon amie Gheeta de Tara Edition l’a bien compris. Elle réalise des livres d’art sur les peintures des femmes Meena au Rajasthan ou sur l’art tribal Gond. Il y a dans ces dessins une force quasi spirituelle, qui dépasse le temps.
Force que je retrouve dans les ateliers de Kalamkari à Shrikalahasri, Andra Pradesh. En arrivant dans cette petite bourgade, surtout fréquentée par les hindous pour son temple Kalahastîswara, il est impossible de trouver, si l’on a pas été initié les ateliers de Kalamkari.

Kalamkari,
Il s’agit de travail (kari en Hindi) au stylet . (kalam). Ganesh, Krishna, mais aussi Durga, Lakshmi, Shiva ou Parvati sont sources d’inspiration. D’autres pièces sont conçues à la manière de bandes dessinées, pouvant retracer des épisodes mythiques des grandes épopées que sont le Mahâbhârata et le Râmâyana. On dit parfois que cet art, non sans évolutions ni perfectionnements, existe depuis quelque trois mille ans, transmis comme bien d’autres en Inde de génération en génération au sein des familles. On raconte qu’en des temps très reculés, les chitrakattis, des comédiens et musiciens ambulants, mais aussi un peu peintres, illustraient leurs prestations en présentant à leur public des toiles dessinées et teintes rapidement avec des produits naturels.
J’ai visité deux ateliers, proches de la rivière. Il y en a sans doute d’autres, il faudrait passer du temps à chercher.

L’Atelier de Kalamkari à Kavali

Quand j’arrive à l’atelier de Kalamkari à Kavali aujourd’hui, le KKK, huit femmes travaillent. Il y a Marya, Suseela, Buttamma, Deevena, Prameela, Kajini, Manjula...
Elles travaillent en silence, sous le patio ou à l’intérieur de l’atelier, sous l’air chaud brassé par les ventilateurs.
Marya a l’air fatiguée, amaigrie. Entre la maladie, les longs trajets pour venir travailler, les repas à préparer à l’avance pour sa famille (elle a deux enfants), sa journée doit commence à 5 heures du matin et ne finir tard dasn lanuit. Ses longs doigts tachés de teinture noire, elle termine la bordure d’une nappe. Elle me lance un timide sourire. Je prends quelques photos, j’imagine Catherine à ma place, vêtue de son sari, la main et l’œil experts. Je me sens « de passage », une visiteuse.

Sordide
Il est facile de sombrer dans le sordide en Inde. De ne plus voir qu’un seul côté de la bipolarité, le sublime disparaît, le sordide nous met en abîme.

Cette journée a commencé dans la puanteur du marché au poisson, marché absolument désert en cette période de l’année, hormis quelques échoppes sans devanture harcelées par les mouches. Pas de poisson à l’étal, il fait plus de 40 degrés dehors. Il n’y a pas de frigidaire, la marchandise disponible est stockée dans des bacs en polystyrène, sous des couches de glace douteuse. Je suis en compagnie de M. qui malgré la situation tient absolument à me faire plaisir avec de la « see fodd ».

Le vendeur lui montrer quelques poissons et figées dans un bloc de glace à demi fondue des crevettes de fraîcheur peu engageante. Une fois le prix négocié, d’une main extraordinairement experte, le poissonnier vide les poissons puis les coupe en tranches sur le billot, dérangeant les centaines de mouches irisées. Ensuite il décortique chaque crevette en jetant les carapaces à même le sol. Ses mains sont noires de crasse. Il n’a même pas un robinet d’eau courante pour se laver les mains. La nausée monte en moi. Je détoure les yeux mais mes narines continuent à capter l’odeur immonde. Il me sera impossible au moment du repas d’avaler la moindre queue de crevette. La nausée du marché revient aussitôt. Je vomirais si j’insistais. Et pourtant ces crevettes ont été achetées à prix fort et en mon honneur.

Dans la maison, une jeune fille de 19 ans, son corps gracile dissimulé dans une chemise de nuit sans forme. Belle mais totalement éteinte. Elle ne dit rien, elle ne fait rien. Regarde la télévision toute la journée. Elle est enceinte, à 19 ans. Finies études et monde du travail.

Les singes au pied du temple. M achète avec satisfaction 10 kg de bananes pour seulement 50 roupies. Ensuite nous nous rendons auprès d’un grand banian, refuge de dizaines de singes au pelage clair. Certaines femelles ont le visage rouge carmin et portent, accroché à leurs tétons un bébé à l’allure prématurée. M se lance dans une distribution effrénée de bananes. Habitués et peu sauvages, les singes tirent sur son pantalon, l’un d’entre eux ose même s’installer sur son épaule. C’est l’orgie. Les singes commencent une banane puis la jettent pour en quémander une autre. M continue la distribution, il rit avec bonheur. On dirait qu’il découvre ce plaisir pour la première fois et pourtant, la sortie aux singes est une promenade habituelle chez le couple. Un peu à l’écart, Varthini regarde la scène en riant, assise sur un muret.

Une autre femme arrive avec un seau remplie de nourriture. Gourmands, les singes délaissent les bananes et se rassemblent autour d’elle. Elle leur distribue cacahuètes, noix de cajou, lait frais. Pour M comme pour cette femme, donner à manger aux singes est un acte religieux, une offrande, une manière d’attirer la chance à soi. Il ne faut donc pas penser comme moi, que ces singes sur-nourris sont en train de devenir obèses, ni que les humains par leurs rituels contribuent à créer un déséquilibre. Il ne faut pas non plus considérer ce vieillard, pauvre et affamé qui regarde les singes se gaver de nourriture et la gaspiller comme une inégalité.
Non.
Et la cruauté réside bien là, dans cette préférence du religieux à l’humain. Il n’y a que moi qui souffre et sens monter en moi le goût amer de l’injustice.

A présent on attend, sous un arbre. Mes amis parlent en tamoul, je ne comprends pas
- Qu’attend-t-on ? Poussée par l’impatience, j’ai fini par poser la question.
-  Le marchand de glace.
-  Ha, merci mais moi, je n’en prendrai pas (glace = eau pas fiable = risque)
-  C’est pour les singes, ils adorent les glaces !
-  Ha, mais les glace ce n’est pas bon pour les singes, il y a beaucoup de sucre (rationalisme occidental)
-  Oui, mais les glaces, c’est du lait ! (et le lait c’est sacré, on y revient)
Finalement, nous partons sans acheter de glace. J’ai imposé mon point de vue, j’ai sans doute commis un nouvel impair. Mon malaise croît.

Le temple : J’ai déjà souffert à Tirumalai, ici le malaise est identique. Le temple a été transformé en temple marchand avec pour seul objectif de faire de l’argent. L’être humain n’existe plus, il est parqué, chemin court si tu paies, chemin long dans l’autre cas. L’architecture du temple s’en trouve complètement bouleversée, on ne s’arrête plus, on ne reste plus, on ne choisit plus son itinéraire. Les PDG du temple ont pensé pour vous, vite vite, préparez les roupies. A la sortie, boutiques et friandises. Je suis ulcérée et j’en fait par à mes amis. You should write this, me dit Varthini. Et bien voila, c’est fait. Je n’arrive pas à savoir s’ils sont eux-mêmes choqués. Ils ne le paraissent pas. Ils sont communistes et hindous.

Hommes saouls dans les villages qui interpellent M alors que nous passons en moto. Pendant ce temps les femmes pétrissent de la bouse de vache à mains nues.

Arrêt au pied d’un gros rocher où se trouve un petit temple, un endroit où nous sommes déjà venus il y a quelques années. La première fois cela avait été un moment très romantique. J’avais oublié ce rituel, acheter du riz soufflé et nourrir les carpes du bassin. M arrive avec un cornet, le visage rayonnant. Le bassin est envahit de nénuphars et il n’y a plus un seul poisson. L’eau parfaitement immobile a la couleur des mouches de ce matin, moirée, opaque. Couleur cloaque. M mange le riz soufflé qu’il destinait aux carpes. Arrive un vieillard qui, sans tenir compte de la couleur de l’eau commence son bain rituel. C’est le geste qui compte, pas le fait d’être réellement propre, c’est à dire débarrassé des saletés et des bactéries. L’eau tue les poissons mais régénère l’esprit de ce vieillard.

Je cherche un peu d’élévation en grimpant sur le rocher. V et son mari restent en bas. V est sans cesse interpellée sur son téléphone portable. Se sentent-ils trop vieux, trop fatigués ? La première rencontre s’inscrit dans la mémoire du temps passé. O temps, suspend ton vol.

Retour à la maison, c’est moi qui prépare le dîner. Au menu spaghettis à la sauce tomate. Spaghetti bio rapportés spécialement de France avec sauce tomate et thym. Et il faudra apprendre à manger avec fourchette et grosse cuillère, à l’italienne.
Les assiettes sont posées sur le sol. La grand-mère et la femme enceinte refusent de goûter à ce plat nouveau. Le poisson et les crevettes sont resservis froids. Ils sont restés toute la journée sur une étagère dans la cuisine. La nausée revient. Je sers les spaghettis, j’espère qu’ils vont aimer, les hommes mangent sans dire un mot et rajoutent du ketchup. Il n’y a que V qui semble apprécier.

Visite de deux médecins. Ils m’ignorent, je pense qu’ils m’ont catégorisé hors caste, donc hors intérêt. Je devance leurs questions au moment du départ, je deviens cassante à mon tour. 20H30, j’ai vraiment envie de rentrer.

Au moment de partir, M se rend compte que la batterie de son téléphone portable est à plat. Il faut patienter, le temps que la batterie se recharge. Je refoule mon impatience. Enfin sur la moto, M me dit que le trajet est long, 14 km aller, autant pour le retour. Est-ce un reproche ? Souhaite-t-il que je prenne le bus, c’est possible. Finalement il me raccompagne jusqu’à la station de bus. Nous n’échangeons pas un mot. Je pense qu’il est fâché. Nous nous quittons sans effusion, ni promesse. Je suffoque dans la pollution extrême de Madurai.

J’ai le temps de consulter mes mails. Un mail de Kavali m’apprend que le bébé de Asha est né mais dans des conditions dramatiques. Il n’a pas été lavé, n’a pas bénéficié des rituels de naissance. Asha paie cher sa séropositivité, elle a été admise à l’hôpital parce qu’André a payé. Sans protection, elle sombre dans la discrimination.

Quand je sors de l’Internet cafe il est 22 heures et les rues sont déjà désertes. Devant une pharmacie, un indien, l’haleine chargée m’accoste. Il s’adresse à moi, en français : comment cha va ?
Tout ce que je regarde passe par le filtre du sordide, je vois la saleté partout, les travaux inachevés, l’absurdité de ma présence ici à Madurai. Mon regard est cassé, je suis passée de l’autre côté. Je croise un homme qui sous l’effet de la drogue se gratte de manière compulsive.

Vite regagner l’hôtel. Que va-t-il encore m’arriver ?
Je prends une douche. Mets des habits propres et monte sur le toit fumer une bedee.
Seule enfin. Et dernière épreuve. Il ne me reste plus que deux allumettes.

Ce soir, je n’ose pas continuer la lecture du livre de PKV, j’ai trop peur d’une nouvelle déception, d’une nouvelle démystification.

La résilience
7H30. Ce matin je pars en moto avec Rhamayana, nous allons rendre visite aux patients soignés par Help. Ce travail de suivi et de terrain est fondamental dans la réussite des traitements. Je remarque que dans ces familles que nous visitons, chaque fois le mari est décédé. Et parfois la mère aussi. Ne restent plus que les enfants, ils sont là debout devant la porte, les cheveux encore ébouriffés.

Cette fillette de 7, 8 ans devant sa case minuscule n’a plus au monde que sa grand- mère, une vielle femme ratatinée et édentée. Elle doit avoir soixante ans, elle en parait quatre vingt. Que va devenir cette fillette une fois la grand-mère disparue ? Elle va survivre, résister. Sera mariée ou vendue, ira dans une autre case, plantera du riz, cessera d’aller à l’école. La résilience pour cette fillette se pose là, pas de sentiment, pas d’équité.
Ce qu’il faut, c’est vivre, quel qu’en soit le prix.

Cette jeune fille, 14 ans, le visage rond et lisse comme celui de sa mère à qui elle ressemble de manière frappante. La mère sue à grosses gouttes, ses bras charnus ne laissent pas deviner qu’elle est malade, qu’elle supporte mal le traitement, qu’elle souffre de maux de tête. La fille ne sue pas, elle sourit, elle est saine. Pour l’instant elle a sa chance. Je prie pour que le mari qu’on lui a choisi soit sain et laisse sa chance intacte.
J’aime partir dans ces villages parce que je me sens proche des gens et aussi face à moi-même. Comment être, que dire ? Suis-je gênée, trop grande ? Trop blanche ? Non, parce que je trouve dans ces regards beaucoup de don de soi, aucun jugement, une communication qui se passe au-delà des mots. Une communication des regards.
Les mots, je les échange avec Ramayana dans un anglais plus qu’approximatif (il confond le she et le he), il est mon fils rouge, mon fils conducteur.

La résilience se trouve aussi dans le fait d’habiter à Kavali, une mise en abîme volontaire, une forme de renoncement. Je pense que l’on doit avoir envie de pleurer parfois à Kavali, à se retrouver seul dans la touffeur ou les pluies de mousson, à se demander ce que l’on fait là, quelle forme de punition on s’applique, pourquoi s’acharner à sauver ces vies, ces quelques vies de la Vie.

Un vieil homme délire, décharné, le visage tourné vers la poussière, les mains coincées entre les cuisses, le visage en sang. Personne ne le regarde, personne ne lui vient en aide. « Il est soul » me dit Ramayana. La résilience de l’homme ivre est là, dans la poussière, les fientes de poules et les mouches. La nuit tombée, l’homme se relèvera et gagnera à sa case. Seul. Parce qu’à ce niveau d‘ivrognerie personne ne peut plus lui venir en aide au village, les fous font peur, les fous ont un pouvoir de résilience autre que celui des humains, ils s’en sortent quand plus personne ne les regarde, quand tous les ont abandonnés.

La grand-mère nous accompagne jusqu’au portail de feuilles de palmes tressés Elle me rappelle ma grand-mère qui nous raccompagnait jusqu’au portail et nous regardait partir, les vitre baissées à agiter les mains, des larmes plein les yeux.

Cette femme là refuse de prendre ses médicaments. Elle a quitté son mari, puis est revenue. Je la regarde, elle est assise sur le seuil de sa maison, une belle maison, la dernière du village, en face des champs de riz moissonnés. Elle se tord nerveusement les mains, a-t-elle honte ? Souhaite-t-elle mourir ? Est-elle déprimée, son mari la bat-elle ? Le mari boit, ils n’ont pas d’enfants. Lui est impeccablement propre et bien peigné, il prend régulièrement ses médicaments. Il veut vivre. Elle, regarde les champs, sa vie brisée. Ramayana ne parvient pas à m’expliquer la raison de cette attitude. L’entrevue se passe dans la cour, sur un lit de corde, j’imagine qu’ils doivent dormir en tas la-dessus une fois la fraîcheur de la nuit tombée. Et elle, où dort-elle ? Qu’elle est sa forme de résilience ?

Toujours plus loin dans la campagne, dans un autre village. La maison est extrêmement bien soignée, le sol balayé, un kolam frais tracé sur la terre rouge. Une barrière de branches épineuse empêche les bêtes de pénétrer dans la cour où se dressent une hutte de terre mais aussi une maison en dur, entourée d’un glacis de béton, aussi lisse qu’un dos de bufflesse. Personne cependant. La patiente est partie dans un autre village. Son mari ? Mort. Ses enfants ? Elle n’en a pas. Sa résilience ? Travailler.

Antibes 20 mai 2009