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2009 : Foire Internationale de Chennai, Inde du sud

lundi 6 avril 2009, par Sylvie Terrier

En ce mois de janvier 2009, échappant à un hiver froid et morose, même sur la côte d’azur, je retourne en Inde du sud pour 15 jours. L’Inde est un pays insondable qui réserve toujours des surprises. Cela fait bientôt 20 ans que je m’y rends, je vois le pays évoluer, je comprends un peu mieux sa culture, un peu seulement car l’Inde restera toujours pour moi un mystère, une des raisons sans doute qui explique la fascination qu’il exerce sur moi.

Au fil des voyages, j’ai cessé les explorations touristiques, la visite des temples, les déplacements vers les sites remarquables. Je vais à présent en Inde pour les gens, des amis que je retrouve, pour vivre, me ressourcer.
Pour écrire aussi des nouveaux articles pour ce blog, Bibliothèques Autour du Monde et pour avancer sur mon projet de développement des bibliothèques en Inde, un projet qui, lentement, au fil des années prend forme, sans pour autant aboutir.

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Salle de lecture, Madurai

Dans cet article, je vous invite à parcourir la FOIRE INTERNATIONALE de Chennai qui s’est déroulée du 08 au 18 janvier 2009 et à découvrir EUREKA, une ONG indienne éditrice de livres et matériel pédagogique pour la jeunesse.

The 32th Chennai Book Fair
The Booksellers’ and Pubishers Association of South India
= La 32ème Foire aux livres de Chennai (Madras)
Association des Libraires et des Editeurs de l’Inde du sud

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Bouquiniste

Pour se rendre à la foire, rien de plus facile. Il suffit de prendre le bus numéro 27B et de demander à votre voisin ou voisine, à quel moment il faudra descendre. D’ailleurs une fois dehors, respirant l’air saturé des voitures, vous savez que vous ne vous êtes pas trompés. Des marchands de livres d’occasion encombrent les trottoirs tandis que de l’autre côté de l’avenue, côté St. George Anglo Indian School, deux immenses portes ornées de lotus vous invitent à entrer.
Tout est très bien organisé, un immense parking accueille ceux qui sont venus en voiture ou en deux roues, middle class oblige, puis une large allée en terre battue bordée de panneaux publicitaires vous conduit tout droit au hall d’exposition, en fait une grande tente de coton blanc.

L’ambiance est paisible et détendue, c’est Pongal la fête des moissons. Les Indiens sont en congés, ils viennent à la foire en famille, accompagnés de leurs enfants, un ou deux, rarement plus. Depuis plusieurs années ces familles urbaines de la middle class ont limité le nombre des naissances. Fille ou garçon, la priorité est donnée aux études, qui si elles sont privées, peuvent coûter très cher.

L’entrée est payante pour les adultes, 5 roupies, soit environ 7 centimes d’euro. J’entre en montrant simplement ma carte de visite, le contrôleur me prend pour une exposante.
A l’intérieur il fait chaud, des ventilateurs tournent inlassablement mais sans apporter le moindre souffle de fraîcheur, ça sent le pop corn. Une quinzaine d’allées bordées de stands plus ou moins grands selon l’éditeur (taille standard d’un box, 10 m2), s’étalent sur une surface d’environ 1000 m2.

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un box, editeur Tamoul

Je cherche un plan mais il n’en existe pas, les noms des éditeurs figurent sur des panneaux à l’avant des allées et ne sont pas classés par ordre alphabétique. Plutôt par ordre d’inscription, si je comprends bien. Impossible alors d’éviter la lecture fastidieuse de dizaines de noms d’éditeurs affichés en colonnes.
La jeune fille de l’accueil me fait un grand sourire, que peut-elle faire pour moi ? C’est le début de l’après midi, elle doit être là depuis des heures et mord à belles dents dans une samossa réchauffée au four à micro-ondes.

J’entame alors une exploration systématique, allée par allée, afin de passer devant chaque stand. Combien y en a-t-il ? Plus de 450 ! Les 2/3 environ des éditeurs publient en anglais, le reste en langue tamoul, la langue de cet état du Tamil Nadu. 20% des publications s’adressent à la jeunesse. Il y a d’ailleurs beaucoup d’enfants devant les étals de livres. 20% c’est le chiffre que m’a donné en hésitant, la jeune fille de l’accueil, mais en parcourant les allées je m’aperçois que le chiffre est nettement supérieur car presque tous les éditeurs proposent un département jeunesse. La proportion de livres jeunesse doit plutôt approcher les 35%.

Il serait bien ennuyant de vous transmettre les noms des différents éditeurs indiens, aussi après observation, me semble-il plus judicieux de regrouper les éditeurs sous trois grandes familles, à savoir les 3 principaux sujets qui reviennent le plus souvent sur les stands :
-  L’informatique et les sciences technologiques : Concept Execution, Sakthi Publishing House, SHROFF Publishers and Distributors...
-  La religion et le yoga : Isha yoga Center, Gita Press, Meenakshi Bookshop, Sakthi Publishing House, The Art of Living, Soho : Meditatation Center...
-  La littérature de jeunesse : Eurokids International (BD Tintin en anglais, Agatha Christie), Scholastic India, Children Book Trust, Ramka Books, Spidder Book, Mayura Books, Eureka Books, Jumbo Books, Avneet Publication (coloriages et jeux), Apple Publishing International (séries, coloriages, livres de cuisine), Tulika, Tara Books...

Et au milieu de tout cela, quatre hommes tournés vers la Mecque ont déplié leur petit tapis et commencent leur prière.

De manière globale, la moitié des éditeurs sont des librairies générales et proposent documentaires et fiction, plus un département jeunesse. La littérature de jeunesse est systématique et peu variée : coloriages, contes issus de la mythologie indienne, peu d’albums, quelques livres documentaires sur des sujets classiques comme Gandhi, la religion, les transports. Il n’y a pas d’albums pour les tout-petits, très peu de romans, pas du tout de Bandes Dessinées (vu seulement quelques albums de Tintin et Milou en anglais). Les albums sont souvent des traductions de l’anglais et ne sont disponibles qu’en langue anglaise. Les albums en langue tamoul sont essentiellement religieux et imprimés sur du papier recyclé. La qualité n’est pas au rendez-vous, ni en texte, ni en illustrations, la pédagogie vieillotte, souvent infantile.

Mais l’intérêt pour le livre reste remarquable et les visiteurs n’hésitent pas à acheter un ou deux livres. La foire, c’est vraiment la sortie familiale en cette période de fête. Les enfants regardent les livres et les mères restent auprès d’eux, patientes, car ce sont elles qui ont la charge de leur éducation.

Et au milieu de tout cela, un homme pieds nus recloue la moquette rouge qui se décolle un peu partout.

Les livres globalement sont très bon marché, livres pour la jeunesse autour de 30 roupies, soit environ 50 centimes. Mais attention il s’agit de livres la plupart du temps à couverture souple et de petit format. Les livres documentaires offrent des gammes de prix plus variées. Ils sont peu cher quand ils sont édités et imprimés en Inde, leur prix varie entre 100 et 300 roupies, soit moins de 5 euros. Ils coûtent par contre beaucoup plus chers lorsqu’ils sont importés d’Angleterre, leur prix apparaît alors en livre sterling. La photocopie fonctionne généreusement en Inde, beaucoup d’ouvrages sont en fait des photocopies reliées. Leur prix de vente reste bien sûr modique.

En ce début de soirée, la foule se promène paisiblement dans les allées plutôt clairsemées. Les marchands de pop corn rivalisent avec les vendeurs de glace, de sodas, de fruits coupés, de graines. On mange, on lit, les enfants crient et pleurent.
Je m’arrête boire un thé. Ils sont deux par stand, un homme et une femme, de condition extrêmement modeste. Le premier donne un jeton en échange de 5 roupies, la seconde verse du thé brûlant dans un gobelet en carton.. Le thé embaume la cardamome. Je souris : Good chai ! Mais ils ne comprennent pas un mot d’anglais et semblent si fatigués...

Je prends le temps d’explorer le stand d’ Eureka. Eureka est une branche de l’ONG AID (Association for Aid Development), créée par un groupe d’étudiants indiens vivant aux Etats-Unis. En 1996, l’Association s’est installée à Chennai.
Depuis 2005, les activités de l’Association se divisent en 5 domaines :
-  Primary Education (Reading and Math)
-  Secondary Science Education
-  Pré-Primary Education
-  Libraries et Community Learning Initiation
-  Life Skills and Health Education Team

Pour la partie Libraries (= bibliothèques), Euréka depuis 2003 produit et distribue du matériel éducatif à bas prix afin de toucher les enfants les plus démunis de l’état du Tamil Nadu. Sont conçus livres, posters, kits et matériel pédagogique pour les enfants, en langue tamoul et en langue anglaise. Leur objectif est d’initier les enfants à l’apprentissage de la langue tamoul, ainsi qu’aux sciences en leur faisant réaliser de petites expériences.

Lors d’un précédant voyage, j’ai rencontré l’équipe qui à Chennai élabore les livres, les fiches et tout le matériel pédagogique. Tous les membres de l’Association sont indiens, étudiants, animateurs, stagiaires, graphistes. Leur bureau est organisé « à l’indienne », c’est à dire pour nos regards occidentaux avec désordre, lenteur, peu de moyens financiers et beaucoup d’intermédiaires. Mais leur action est reconnue par l’étendue de leur réseau, le nombre très important de volontaires et leurs nombreuses actions dans les villages, même les plus reculés de l’Etat. Près de 2300 villages, soit 17 districts de l’état du Tamil Nadu bénéficient de ces actions. J’ai même eu la surprise de trouver une de ces mallettes de livres dans un village autour de Madurai.

Pour en savoir plus (à vos dicos, le site est uniquement en anglais), consultez leur site www.eurekachild.org
Extrait :

Eureka Children’s Library - Creating Continuously Learning Communities

Most children in villages have no access to educational materials and books. Children can neither access books at home nor at school. Most villages have no running libraries. School textbooks are the only books that many children have ever laid hands on. It is no surprise in this context that 65% children in 3rd-5th std in schools cannot read a paragraph in Tamil (their first language) !Access to attractive good quality educational materials (and books) is the first step to getting children to read. Attractive books makes children see what is there to read - makes them want to read. To encourage reading habit in primary school children and to ensure all children get access to quality books, we started the Eureka Children’s Library Program.In each village, a local volunteer maintains the library (a big bag with a bunch of books) at her home. She gets about 50 kids in village together every evening and circulates the story cards and books to the children. The materials have been selected very carefully so that the books and cards themselves generate a lot of excitement. We have a large collection of very short 1-page colorful story cards that are very easy to read. Children who find reading difficult start with these simple graded cards. Then they quickly move on to more complex cards and books. We have also provided each library with a set of Tulika Books - the colorful and funny stories also attracts children to the libraries.Apart from reading and circulating the library books, the volunteer also regularly organizes a lot of activities for children - magic shows, games, art, origami, toy making, etc. Each library has a Children’s Club that meets every week - this makes the library an active learning center. The library also identifies children’s talents - drawing, craft, science, math, sports - and trains them on it. To expose children to different environments, we are also trying to get volunteers in Chennai to take the library kids on tours and host them for 1-2 days.Padippum Inikkum : Reading Excitement

Story Posters : Making Children Want to Read

One major reason for the poor reading levels is the lack of exciting reading materials for children.The program supplies colorful story posters that are stuck on walls in every school. The funny stories and the colorful pictures motivate children to read. During lunch breaks and in between classes children spontaneously crowd around these posters reading them aloud with a lot of excitement.To keep this excitement alive, teachers stick 4-5 new posters on the walls every week for the first 1 month. This excitement is contagious. Seeing their friends reading so excitedly builds up a desire to read in children who cannot read. This ‘wanting to read’ is the first step towards actually reading.Generating motivation and excitement in children is central to Padippum Inikkum. This is what makes learning fun and when children have fun, they learn better !© 2007. All Rights Reserved. EurekaChild.Org.

Pour contacter l’antenne à Chennai :

EUROKA BOOKS : +91 44-28111248 / 28350403
Adresse : 22/132 Avvai Shanmugam Salai
Gopalapuram, Chennai - 600086, India
Email : folk.lokesh@gmail.com

Lorsque je me décide à quitter le grand hall d’exposition, la nuit est tombée. Il est 20h30, une brise agréable fait s’envoler la sueur accumulée pendant ces heures magnifiques. Un débat en plein air est en cours à quelques enjambées de l’entrée.
Assis en demi-cercle sur des fauteuils en plastique, une dizaine d’intervenants, hommes et femmes. A tour de rôle, chacun prend la parole et expose son point de vue. C’est long (les interventions ont été préparées et sont lues) et surtout je ne comprends rien car tous parlent tamoul. Je me tourne vers un homme debout à mes côtés :
—  Pardon, que disent-ils ?
—  Ils parlent d’une question sociale.
Je n’en saurai pas plus. Les arbres au-dessus de ma tête scintillent de guirlandes bleues et blanches, on dirait d’immenses sapins de Noël, l’ambiance est si paisible si détendue que je me laisse aller aussi à cette douceur vacancière. En regagnant l’avenue pour prendre mon bus, je suis gentiment interpellée par les derniers vendeurs de pacotille, marchands de bonbons, de barbe à papa, de parachutes volants. Sur l’avenue, le mouvement incessant des véhicules continue, les rickshaws se jettent sur les visiteurs, la nuit se mêle à la poussière et à la pollution. Je me fraie un chemin jusqu’à l’arrêt de bus. Quand le 27 B arrive, je saute sur le marche pied comme s’il n’allait pas s’arrêter, comme je l’ai fait à Calcutta. Tous les passagers me regardent d’un air étonné. Pourquoi suis-je si pressée ? Il faut d’abord laisser les autres passagers descendre !

Ma précipitation est en effet bien inutile, car je trouve une place assise sans difficulté et, une demi-heure plus tard, je rejoins le quartier de Triplicane, là où je loge. Il règne dans les rues un calme inhabituel. Après un rapide dîner, lorsque j’arrive devant la porte du Brodland, mon hôtel, la grille est déjà fermée. Je sonne, le gardien vient m’ouvrir, la bouche fendue d’un large sourire.
—  Hi ! L’hôtel est déjà fermé ? Il n’est pourtant pas encore 23 heures !
—  Sorry mam, me répond-il, nous regardons la télévision, c’est la cérémonie d’investiture du président Obama...

Je me joins à eux, on m’offre un thé. Avec ce thé et à cette heure, je ne suis pas prête de dormir. Qu’importe ! Je plonge mes yeux dans le petit écran et bascule de l’autre côté de la planète...

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Carte de visite porte chance