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2006 : Pokaran, Inde Rajasthan

Une bibliothèque dans le désert

lundi 10 juillet 2006, par Sylvie Terrier

Après Ahmedabad, cap vers l’ouest et la région du Kachchh près de la frontière Pakistanaise. Sur ces terres desséchées vivent des peuples originaires du Pakistan, de religion musulmane, virtuoses de l’artisanat. Je découvre des maisons décorées de miroirs et de bas reliefs, des broderies scintillantes de miroirs, des femmes alourdies de bijoux d’or et d’argent qui s’étonnent de la simplicité de mon apparence.

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Interieur de maison, village du Kutch

Pas de bibliothèques publiques dans cette région, mais des tentatives de création d’écoles et une libraire à Buhj, la capitale du district.

Puis retour dans des zones plus touristiques, Jaisalmer au Rajasthan. Pourquoi cette destination ? Il m’est plusieurs fois arrivée depuis que j’écris ces Bibliothèques autour du monde d’aller visiter des bibliothèques sous les conseils d’une personne, rencontrée au hasard de mes pérégrinations.

La chose s’est rejouée à l’Alliance française d’Ahmedabad. J’ai rencontré deux étudiants rajastanais qui m’ont chaleureusement recommandée de visiter une « immense bibliothèque, aménagée sous un temple, au milieu du désert, tenue par un vieux religieux collectionneur de livres ».

Me voici donc à Jaisalmer

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Jaisalmer, citadelle du désert

puis dans le bus en direction de Pokaran distante d’une centaine de kilomètres. La bibliothèque se trouve à une trentaine de kilomètres de Pokaran. Le chauffeur de bus me fera signe, d’ailleurs je peux être rassurée, mon voisin de droite connaît, il m’indiquera le moment opportun pour descendre. Ce bonheur toujours renouvelé en Inde de ne jamais se sentir seul...

Le désert défile, plat et uniforme, le relief se réduit à quelques rares buissons d’acacias et de temps en temps posée au hasard, une hutte de pierres sèches. L’horizon tremble sous l’effet de la chaleur. Envie de fermer les yeux, on the road again...

Hi ! you must go down here !
En quelques secondes, je me retrouve sous le soleil ardent, au croisement d’une route sans personne à l’horizon. Patience. Je roule une serviette autour de ma tête afin d’éviter un risque probable d’insolation. Bientôt une jeep arrive, puis une camionnette. Il va falloir marchander ferme.

La route qui mène au temple est absolument droite, bien goudronnée. De part et d’autre des arbustes en fleurs, des plantations de tournesols... Des fleurs en plein désert !! Et des paons, toute une variété d’oiseaux, et bientôt des champs cultivés. Dix minutes plus tard nous arrivons au temple. Vite de l’eau fraîche et un thé, à l’ombre d’une tente !

Le temple abrite bien une bibliothèque. Le fait que je soie bibliothécaire, venue de France, est un véritable laisser passer. Oui je peux visiter, attendez ici. Je passe de main en main, j’attends, je prends des notes dans mon carnet. Dans une situation comme celle-ci tout devient intéressant à observer, le réfectoire où déjeune un groupe d’employés, le patio délicatement ombragé, les travaux de maçonnerie à l’entrée... Dans le bureau où l’on m’a maintenant installée, je suis assise face à une grande photo du Saint, ornée de guilandes de fleurs séchées. Un homme dont on me dit que ses deux « hobbies » sont les livres et... les vaches. 5 millions de livres et 12 000 vaches sacrées, nourries sur place. Je comprends alors la raison des champs entrevus en passant, les vaches consomment 5 camions de fourrage par jour !

La visite de la bibliothèque se fait en compagnie de Pradhumma, employé du temple et d’un jeune étudiant bénévole. Les chiffres qu’il avance sont époustouflants :
-  8 millions de livres, sur tous les sujets, toutes cultures, dans toutes les langues
-  562 étagères
-  18 salles réparties sur une structure en forme de double T.

Le bibliothèque est une Organisation Non Gouvernementale et vit de donations. L’ouverture au public est prévue d’ici 2 à 3 ans. Les livres ne sont pas encore saisis ni catalogués. Le Saint, Sant Harvans Singh Nirmal s’est retiré pendant 9 ans dans une maison minuscule pour avoir la vision globale du projet (la maison existe toujours, c’est une cabane de pierre sans fenêtre dressée dans un jardin desséché).

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La cellule du Saint

Nous voici donc devant une grande porte de bois. Prudhumma ouvre le cadenas. Nous nous déchaussons. Apparaît alors un escalier monumental qui plonge à 35 mètres sous terre. Impression de descendre dans une catacombe. Mais à l’arrivée, surprise ! L’air est frais, doucement ventilé, la lumière doucement tamisée et devant nous une longue galerie de vitrines remplies de livres, multipliée à l’infini par un judicieux jeu de miroirs. Sur le sol des piles de livres souvent identiques, dans les armoires fermées des livres reliés, et au dessus des armoires, des étagères nues en attente de nouveaux ouvrages. Le fonds compte beaucoup de livres de doit, de religion, d’histoire. Le long du doubles T des salles plus petites forment une série de niches complémentaires. Elles sont elles aussi remplies de livres.

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Une galerie de la bibliothèque

Néanmoins malgré la quantité très impressionnante d’ouvrages, je doute que l’on atteigne les 8 millions annoncés. Difficile de vérifier, la bibliothèque ne dispose pas d’inventaire.

A ma question « quand commencez-vous le catalogage ? » Prudhumma reste évasif, il ne sait pas, les professionnels manquent, ils commenceront quand tous les ouvrages seront installés sur les étagères. Je suis un peu surprise de son optimisme. Deux ou trois ans pour cataloguer 8 millions d’ouvrages, sans équipe, sans ordinateur ?

Après la bibliothèque les guides m’emmènent voir la salle de consultation, un grand hall de 120 mètres de long qui accueillera le public, les postes de consultation et pourra aussi servir de salle de conférence. L’espace donne le vertige, cette immense salle peinte en bleu turquoise, munie de miroirs géants qui renvoient du vide, rien que du vide...

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Salle de consultation, immense et... vide

Que penser de cette bibliothèque, une utopie, un projet réaliste ? Le rêve d’un homme, le trésor d’un Saint charismatique ? Que deviendra la bibliothèque lorsque le Saint disparaîtra ? L’ensemble aujourd’hui semble plongé dans l’attente car le Saint, malade n’habite plus les lieux. On m’explique que la construction à l’entrée est pour lui, une chambre climatisée qui lui permettra se supporter la chaleur intense. Je suis dubitative. Il y a ici un vrai trésor de livres, mais qui va organiser et traiter ces collections ? le manque de professionnels demeure flagrant.

Alors une bonne idée pour se proposer bénévolement ?
A vos dicos et vos stylos :
SRI BHADARIA Mata
District Jaisalmer
345031 Rajasthan India
Tel : (+91) 2996 237901. 237915
Pas de E-mail, mais le logement est prévu sur place.

Pour finir, je vous conseille la lecture d’un gros roman de Tarun Jit Tejpal "Loin de Chandighar", aux Editions Buchet Chastel. Titre original en anglais « The alchimy of desire » .
L’auteur, invité cette année du Festival Etonnants Voyageurs de Saint Molo est originaire de Delhi. Journaliste, écrivain, éditeur, il a fondé un journal indépendant Tehelka qui lui a valu des menaces de mort. Vous pouvez consulter la une du journal sur le site : www.tehelka.com

Tarun J. Tejpal is editor-in-chief and publisher of Tehelka, the people’s paper. In a 21- year career, he has been an editor with India Today, the Indian Express group, and managing editor of Outlook. In March 2000, he left Outlook to start tehelka.com, an independent news and views magazine that broke ground with its sting investigations including the cricket and defence scams. In January 2004, Tehelka relaunched itself as a national weekly newspaper.

Bonne lecture et au prochain bibliothèques autour du monde !

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Lecture partagée du journal, Pushkar