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De Sarrebruck au Puy en Velay

De Langres à Cluny 2

jeudi 1er janvier 2015, par Sylvie Terrier

L Lavoirs. Lavoir abri, lavoir pour s’abreuver, lavoir pour se reposer le dos contre la pierre froide. Lavoirs miroirs, joliment fleuris. Lavoirs restaurés, décoratifs. Lavoirs délaissés.

Lamargelle aux bois. A l’arrivée une église au toit d’ardoise pointu comme un crayon, de quoi éborgner le ciel. Et ce silence, pas âme qui vive.

M Murets. Les pierres plates sont posées sur la tranche comme des livres, un peu penchées sur la gauche, à hauteur de main. Je demande à JM de prendre une photo pour moi. Les vignes ont leurs bibliothèques.

Marquage. A Nuit Saint Georges, nous retrouvons dans la joie le marquage de la coquille Saint Jacques. Mais force est de constater que le balisage devient rapidement aléatoire et peu fiable. Toutefois le chemin est facile à comprendre, il emprunte les allées des vignobles et longe la nationale. Il suffit donc de rester en amont, de garder un petit cordon de sécurité, quelques rangées de vignes entre la route et nous.

Marcher, s’arrêter de. C’est un moment étonnant, pas vraiment agréable celui où l’on s’arrête de marcher. D’abord on se demande pourquoi on s’arrête maintenant, à cet endroit du chemin, laissant le temps et l’espace inachevés alors que l’on est si bien lancé, corps et esprit unis.
Et puis rapidement, alors que le mouvement des pieds cesse, que le chemin ne se déroule plus, remontent les images, les sensations du chemin parcouru. Une prise de conscience du temps qui a passé. Le recul et le temps de la réflexion s’amorcent, un état de paix s’installe.

N Nuit, Les nuits seront mes repères. Impossible en effet d’écrire en marchant. Difficile d’écrire le soir, sous la tente (il n’y a pas de lumière) ou dans le gîte. En fait, nous nous arrêtons très peu et j’ai rarement de moments à moi. La marche occupe tout mon temps de veille. Nous nous rendons compte aussi que nous partons trop tard le matin, du coup nous n’avons pas assez de temps pour nous reposer, pour goûter à « l’après marche ».

Nuit Saint Georges. Ce matin nous traversons Nuit saint Georges, par sa zone piétonne. La ville est sans grand caché, mais peut être passons nous trop vite. Après le canal nous longeons un haut mur, comme un décor de théâtre qui cacherait la scène. Soudain, c’est l’ouverture, à perte de vue s’étalent les vignobles de Bourgogne, une échine verte et souple, luisante dans la lumière du matin.

No comment. Nous nous égarons. Le GR n’est plus tracé, nous nous trompons de chemin. Longue marche à travers une étonnante propriété de cèdres, buis et autres résineux rares. Je propose alors une tente sauvage. Nous ne sommes pas en retard dans notre parcours, il y a de-ci delà de beaux tapis d’herbe rase. Mais JM persiste, il veut absolument trouver ce camping et a envie de manger une pizza. J’essaie d’expliquer à JM le lâcher prise, en vain. Nous arriverons au camping à 21h, et encore grâce à Claude rencontré sur le chemin qui nous y conduit en voiture. Je trouve la pizza et le vin blanc amers.

O Oser faire ce périple, recommencer la marche, avec cette envie de rencontrer, de fouler la terre, de parcourir la géographie d’un territoire par la seule force de nos pieds, de nos jambes. Lentement ? Pas tant que cela, on a déjà fait près de 500 km.

P Poisel. En cours de route, arrêt à Poisel chez Guy, un homme rencontré au restaurant quelques heure auparavant. Il nous a invités à venir boire un verre chez lui. sa maison se trouve sur notre parcours. Guy nous offre une liqueur d’abricot fabrication maison qu’il sert à même le bocal. Assez rapidement la conversation tourne court, en fait Guy est déprimé. Sa femme est morte, il a bossé toute sa vie, il tue le temps au bistro. Il nous fait visiter sa maison et nous propose de nous héberger et même de cuisiner pour nous (c’est un ancien cuisinier de resto route) mais l’en vie n’y est pas. Aussi nous préférons prendre congé, remercier et repartir sur le chemin.

Pêches. « Vous aimez les pêches ? ». Le vieil homme nous interpelle depuis son verger. Il rit, les mains sur les hanches, un peu courbaturé, fragile sur ses longues jambes. Oui ! Ai-je répondu sans hésiter de l’autre côté de la route. « Alors venez vous servir ! ». Et nous voici auprès de lui. A l’arrière de sa voiture, les seaux de pêches de vigne s’accumulent. Il a bien travaillé, Bernard. Bernard Joseph pour les dames, rajoute-t-il avec une petit rire espiègle. Les pêches, de couleur grises et rouge rubis sont délicieuses, mûres à souhait.

Q Que penser ce cette rencontre ? Égarés sur le chemin, nous sommes une fois encore les seuls êtres vivants de ce village. Même s’il y a des voitures devant les maisons, elles sont inhabitées. Lui, on l’a vu de loin, il était sur son balcon en train de téléphoner. On lui a parlé de la route, il est venu vers nous. Nous a fait monter chez lui, en passant devant sa voiture j’ai vu qu’il était de Paris. Dans la grande pièce de vie, un feu de cheminée brulait, bien que nous soyons en plein été. Il y avait un joyeux bazar, des livres d’héroïque fantaisie, des cartes, une bonne dizaine de sacs à dos. Il m’a proposé un verre d’eau et il m’a regardée de telle manière que je me suis sentie vieille. Il a sorti le grand jeu, il était aussi randonneur, il avait toutes les cartes IGN, il connaissait tous les sentiers. Il s’est énervé quand je n’ai pas compris ses explications et surtout pas vu la route qu’il nous conseillait (je n’avais pas mis mes lunettes). Finalement il s’est débarrassé de nous en nous indiquant une fausse direction. Exactement à l’opposée de l’endroit ou nous voulions aller ! Un doute m’assaille : était-il vraiment incompétent ou l’a-t-il fait exprès ?

R Ruotte : lu sur un panneau bleu à l’angle d’une maison. Une Ruotte, est-ce une petite rue ? Et bien non après vérification, une ruotte est un terme rural qui signifie « Rigole creusée entre les rangées de colza ou de pomme de terre ».

Rochers calcaires. Arrivée sur les rochers de calcaires blancs mouchetés de petits œillets roses, les mêmes que ceux de mon enfance dans le Vercors. Nous plantons la tente dans les sous bois à l’abri du vent des cimes. En contrebas dans la vallée, le village de Tarsul se fond dans le crépuscule. Des bruits de tracteur, une puissante odeur de purin remontent jusqu’à nous. Soudain c’est une musique de cor de chasse qui s’étire dans le soir naissant. Avant le noir de la nuit, casse croute sur le rocher. Nous n’avons plus de vin mais des mirabelles cueillies à la sortie d’un village, un reste de pain et pas grand chose d’autre.

S Sources. Elles sont nombreuses en Bourgogne, sans compter les lavoirs et les fontaines dans les villages. Lavoirs fleuris, sources captées, fontaines remises en état. L’eau abonde, elle se laisse prendre et boire sans compter.

Sœur Marie-Agnès, congrégation des sœurs de Saint Joseph de Cluny. Au téléphone, sa voix est ferme et assurée. Rassurante. Sœur Marie Agnès n’est pas habillée en religieuse, elle porte des pantalons et ses cheveux gris sont coupés courts. Elle s’assoit avec nous au petit déjeuner « je vous ai acheté du pain frais ». A travers nous elle s’instruit, prend la température du monde. Elle tient un carnet de pèlerins, d’un côté Assise, de l’autre Compostelle. L’année prochaine, dit elle toute contente, elle commencera un livre d’or.

Santenay (Bourgogne). Le chemin passe par Chagny puis Mercurey. Nous avions prévu de nous arrêter au camping de Mercurey puis finalement nous poursuivons notre route. Ambiance friquée, tourisme étranger, de plus le camping semble bondé. Santenay nous plait d’emblée, la vie parait plus simple et moins guindée. Les vignes ont disparu, de même que les grands domaines. Des maisons toutes simples, un centre ville actif. Le camping est à 2 km au delà du village. L’orage menace, Impossible d’y échapper. Il pleut des trombes, nous passons devant le gardien sans le voir. Campement sous un auvent en compagnie d’une famille anglaise et autres réfugiés campeurs. Moment chaleureux et convivial, nous chercherons notre emplacement plus tard dans une nuit noire criblée d’étoiles.

T Tilleuls. Le tilleul est l’arbre emblème de ce parcours. En Moselle c’était le platane, ici en Bourgogne, le tilleul est roi. Ses feuilles ressemblent à des cœurs. La mythologie rejoint mon imaginaire, l’arbre est symbole d’amour et de fidélité. Ses ressources sont innombrables. Les jeunes feuilles se mangent comme de la salade au printemps. Séchées et pilées elles donnent une farine très nutritive. Les bourgeons se consomment en infusion ou en sirop. L’écorce, du nom d’aubier s’utilise en décoctions astringentes. Les fleurs donnent un miel liquide et clair. Séchées elles se transforment en infusions calmantes. Une poignées de fleurs glissées dans l’oreiller calment les nouveaux nés.

Les tilleuls sont défleuris en Août mais ils continuent à accompagner toute notre marche. On les retrouve le long du chemin, en bordure d’un banc, à l’entrée d’un village. Les abeilles les ont délaissés mais leur odeur suave et sucrée persiste. Mon grand père menuisier m’avait toujours présenté le tilleul comme un arbre aux branches cassantes et peu fiable, ce n’est pas vrai, certains deviennent grands et forts comme des chênes.

U Unique, le Camping de Saint Jean de Vaux est une heureuse découverte, 1 km de détour, à peine. Approche à travers les champs de vignes, entre deux ondées. Arrivée par le haut sans avoir à traverser le village. Un grand pré, quelques tentes, des guirlandes d’ampoules colorées autour d’une tente rayées, des tables à l’extérieur, la jeunesse du village rassemblée là. Ambiance détendue, conviviale. L’endroit porte bien son nom, "la Guinguette". Nous dînons, Excellentes frites maison et viande. Le lendemain, délicieux café avec viennoiseries achetées à la boulangerie. Papotage avec le gérant. Il travaille 6 mois et ensuite avec sa femme, ils voyagent. Une belle vie, sans enfant.

V vignes, vignoble, vin de Bourgogne. Traversant la Bourgogne il est difficile de ne parler des vignes. Beaune, Pommard, Volnay, Meursault, Chablis, Chassagne-Montrachet, Musigny… Le chemin passe modestement à travers ces grands crus. Les domaines ne sont pas clôturés, parfois un portail révèle un nom. Les vignes sont basses, la feuille drue, les grappes compactes aux grains serrés. J’aperçois de temps en temps un propriétaire, une femme souvent entre deux rangées. J’aimerais bien échanger quelques mots, mais impossible d’entrer en communication, il semblerait que nous ne soyons pas du même monde (du même cru ?). Le raisin va murir encore pendant un mois et suivant la tradition, c’est la Saône-et-Loire qui commencera les vendanges en premier avec les crémants.

W Wagner. Sous l’orage, la forêt dense, les chemins boueux, les vignes balayées par les averses, les maisons de maîtres engoncées, je pense à Wagner, la Walkyrie, quand se déchaîne la tempête. Le tourment des éléments, le poids des traditions, le silence aussi, oui je pense que cette musique traduit bien ce que nous vivons, ce que nous traversons.

X Le X de Croix. Les croix ponctuent notre chemin, l’agrémentent. Il parait que les pèlerins du moyen âge s’en servaient comme repères, comme guide lors de leur marche vers Saint Jacques. Quand on sait cela, on se rend compte que ces croix ne sont jamais placées au hasard. Elles se trouvent à la croisées des chemins, à l’entrée d’un village, leur bras orientent le voyageur vers sa destination. De pierre, de fer, de bois, elles utilisent le matériau local. Et rien de plus triste qu’une croix coupée à sa racine.

Y Ythaire, puis Cortevaix. Des villages endormis, un paysage de campagne paisible et le sifflement des TGV, toutes les 3 minutes. Une sorte de violence passive faite au paysage et aux habitants, qui désertent l’endroit (nombre de maison à vendre, je ferai le lien entre les deux plus tard).

Z zébrures d’orage. Ils ont été nombreux les orages sur notre chemin en ce mois d’août. Impressionnants au cœur des forêts, Imprévisibles sur les vignobles, menaçants au retour à Langres. Les éclairs nous ont même accompagnés durant la remontée chez nous, en Lorraine. Visibilité nulle, nuit d’encre, yeux éclatés par la fatigue. Mais cela n’a pas d’importance, car dans nos yeux brillent de nouvelles étoiles.