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De Sarrebruck au Puy en Velay

abécédaire, suite

samedi 3 janvier 2015, par Sylvie Terrier

I Indila, la chanteuse que l’on écoute dans un bisto à Langres et qui nous inspirera sans doute pour la bande son d’un futur montage photos. La chanson s’appelle La dernière danse.

Imperméable , la tente. Cette information est pour nous d’importance haute. Rassurante aussi car sacs et marcheurs restent au sec. Étalée sur l’herbe sous le soleil du matin ou bien tendue dans le vent tel un sari, elle sèche en quelques minutes.

Improvisées, les nuits, les arrêts, guidés par notre flair du voyageur, nous ne commettons aucun impair, la bonne étoile veille sur nous.

J Jardin : Au jardin, 73 Grande Rue, Bourbonne-les-Bains, France. L’adresse d’un excellent restaurant tenu par un couple. Ce restaurant agit comme un rayon de soleil sur cette ville triste pour malades. Je reprends l’appréciation d’un visiteur comblé : "un Italiano-Vosgien à la Française !” Sur l’ardoise, écrit par la patronne : faire l’amour retarde l’apparition des rides et fait baisser le taux de cholestérol. A la regarder, on se dit que la recette doit marcher. La patronne est belle à croquer.

Joie de marcher, joie du chemin jamais semblable, toujours renouvelé, une exploration permanente qui pousse vers l’avant, une curiosité sans cesse aiguisée.
Jambes fatiguées le soir, pieds douloureux au talon. Miracle de la nuit réparatrice, au matin plus de traces, pieds et jambes tout neufs comme si rien ne s’était passé.

K Kilomètres mangés, bitume avalé, chemise et T shirt trempés.

Kilo Curieusement je n’ai pas maigri durant ces 10 jours de marche. J’ai veillé à boire et à manger suffisamment. J’ai fait comme un reset de tout mon organisme. Impression d’avoir tout nettoyé, ventilé, déroulé, dynamisé, musclé. En fait les kilos sont sur mon dos. A chaque marche j’allège un peu plus mon sac. Un kilo en plus se sent tout de suite dans les pieds, sur les épaules, au niveau des clavicules. L’objectif à atteindre est de marcher en oubliant le poids du sac. Bilan : la prochaine fois supprimer le réchaud, la bouteille d’alcool, les habits de rechanges, la couverture polaire. En été pas besoin de boire chaud. Une gorgée d’eau suffira, le petit déjeuner sera frugal. On se rattrapera au déjeuner et au diner.

L Langres, son fromage à pâte affinée, sa cathédrale, une cite entourée de muraille et qui vit mal, socialement coupée en deux. D’un côté les touristes bronzés en bermuda, de l’autre les autochtones au chômage, regard perdu.

Lavoirs Garder cette entrée pour l’étape suivante en Côte d’or

Metz, départ de la gare routière. Marche agréable le long du canal, chemin droit et ombragé, les tilleuls embaument en ce mois de juin. Ils m’emportent dans mon enfance, le temps des vacances chez mes grand parents en Haute Provence. Eau stagnante, de gros paquets de mousse flottent sur la surface, quelques oiseaux troublent le silence. Sous le pont d’autoroute, dans l’ombre déportée j’aperçois trois belles truites à l’arrêt.

Rares sont les pêcheurs, plus nombreux les joggeurs et les cyclistes comme cet allemand, ultra équipé, drapeau au vent, mince et bronzé, la soixantaine, chien devant. Quand il nous dépasse j’aperçois une coquille accrochée sur son sac à dos. Va-t-il jusqu’à Compostelle ? Nous sommes sur le chemin.

M Moutons. Ils bêlent à tour de rôle, laine crémeuse, tête noire. On dirait qu’ils profitent de notre passage pour se plaindre. De quoi ? Mouton crevé abandonné dans une carriole en bordure du chemin, déjà gonflé.

Mirecourt. Ville des luthiers. Les rues sont désertes en ce dimanche soir. A la terrasse du café subsistent les laissés pour compte, voix éraillée, cassée par l’alcool et la cigarette. Ils aiment les chiens et boivent de petits verres de sirop. Nous aussi sommes des vagabonds ce soir, ne savons pas où planter la tente pour la nuit.

N Nuit sauvage. La nuit sous la tente sauvage, j’adore. C’est ce que je préfère avec la marche. Le choix de l’endroit, la montée rapide de la tente, le casse croute face du soleil couchant voire face aux étoiles naissantes.
Notre Dames des Presles : une chapelle drapée de solitude à l’orée de la forêt. En réparation. Même pas fermée. En cas d’orage elle nous recueillera. Nous l’explorons au matin. Surprise, l’intérieur est rempli d’échafaudages, toute la structure est reconstruite en panneaux d’agglo. La pierre a été lavée, débarrassée de sa mousse verte et gluante. Sur les voutes, des peintures naïves d’anges et un très beau Christ mains ouvertes, le visage placide comme celui d’un bouddha.

O Oiseaux. Je découvre les oiseaux quand je suis allongée sous la tente. Les oiseaux diurnes commencent à chanter au lever du jour (4h30), certains espiègles s’aventurent jusque sur la toile de tente, crissement de leurs petites pattes griffues. Chouettes, hiboux, engoulevents, chauve souris ne se manifestent qu’à la nuit tombée.
Aperçu une seule fois à fleur de canal, un martin pêcheur.

Oultre, Chapelle de, à Mirecourt. La chapelle est fermée quand nous arrivons le soir tombé. L’endroit est magique, des fleurs, des arbres, quelques bancs, un petit parc silencieux, en somme un endroit idéal pour passer une nuit vagabonde. Nous montons la tente en quelques minutes, dans un angle caché, sous des arbustes. Nous chuchotons, nous nous faisons le plus discrets possible. Nous avons trouvé notre " home" pour la nuit, en plein centre ville. C’est osé.

P Pieds . Aïe aïe, je commence à avoir mal aux talons et le mal perdurera lors des prochaines marches. Je ne supporte même pas que JM les effleure lorsque nous sommes couchés dans la tente. Ils sont devenus hyper sensibles. Miracle, au réveil plus rien !

Platane. C’est l’arbre par excellence qui borde les canaux. Les platanes nous accompagnent tout au long des chemins de halage. A l’ombre de leur feuillage, sur les berges croissent les ronciers. Cependant sous les platanes pas grand-chose ne pousse, ils font vite le vide. Et l’écorce qui pèle et tombe bien que symbole de régénérescence en fait un arbre triste auprès duquel il ne fait pas bon s’assoir. Avis partagé ?

Pluie. Je découvre le plaisir de marcher sous l’averse, en été, protégée par mon large poncho rouge.
Pluie d’orage ou simple bruine, j’aime la pluie et son ciel tourmenté, le vent dans les platanes, le crépitement amplifié des gouttes sur la toile de tente. Et aussi cela, après la pluie du ciel, une seconde pluie tombe, celle des arbres.

Q Querelle ? Oui une ou deux querelle lors de cette marche, la plus forte au cœur de la forêt. Ormis les oiseaux, personne ne nous a entendus.

R Radine. La nature ne nous offre presque rien en ce mois de juillet : des mûres précoces le long du canal, des prunes rouges au camping 5* de Langres. J’ai observé pourtant des arbres chargés à craquer mais les fruits sont encore verts. Rien à attendre non plus des pommes ni des poires.Quant aux noix et noisettes, elles restent enfermées dans leur écrin.

Rosée. La rosée tombe juste avant la nuit et le matin elle a arrosé toute la nature. La nuit sous la tente, elle nous donne froid.

Rouge de Bavière. C’est un chien aux longues oreilles tombantes, au poil lustré et à la tête aussi noire que du charbon de bois. Le chien, de plus en plus affectueux ne nous quitte plus. L’homme qui l’accompagne non plus d’ailleurs. Discussion sous le pommier dans l’ombre fraîche et l’odeur de l’herbe coupée.

Seul. Seul, le paysan à la tâche, sur son tracteur. Il passe devant nous sans même nous regarder. Je lui chercher une excuse, peut-être est-il ébloui par le soleil couchant. Vie de labeur, chaque jour de la semaine.

Saucisson. Le saucisson comble la faim de l’homme surtout s’il est accompagné de vin et de bon pain. Le saucisson est gras et salé à point. Seule condition pour l’aborder, avoir de bonnes dents.

Supermarché. Il symbolise le retour à la civilisation, un arrêt obligatoire pour se sustenter, sauf le dimanche. Nous devons bien calculer, ne pas oublier le jour que nous sommes. Il n’y a ni épicerie ni de boulangerie dans les villages. Même pas un café. Nos sacs s’alourdissent dangereusement. Aujourd’hui nous prévoyons pour deux jours, quatre voire six repas (les derniers seront maigres). Pâté à la coupe, fromage, saucisson, jambon, deux concombres, quatre nectarines, un paquet de bonbons à la Bergamote et… trois bouteilles de vin.

T Trois champs. A l’entrée du village de Trois champs, nous nous arrêtons pour la pause picnic. Nous avons repéré sous un carré de tilleuls un banc de pierre jouxtant une croix haute sur pattes. On s’arrête là parce que l’on a faim. Je dispose joliment pain, jambon, saucisson, le bouchon d’une bouteille de vin claque. Nous savons qu’il ne faut rien attendre des villages, même ceux qui ont des noms prometteurs. A trois champs, il n’y a aura rien, pas de café, pas d’épicerie, pas même une fontaine.
A Trois champs cependant, alors que nous mangions, nous avons rencontré trois passants : un couple d’anglais avec un enfant handicapé, une jeune femme souriante poussant landau, deux femmes amies. Tous nous ont dit bonjour. Nous en échange nous avons fait attention à ne rien laisser de notre passage, même pas une pelure de concombre. Ah si, quelques miettes de pain, pour les bêtes du Bon Dieu.

Thermes à Bourbonne les bains. "Reconnue scientifiquement, l’eau thermale de Bourbonne les Bains est hyperthermale (66°), isotonique au sérum humain, chlorurée sodique, riche en oligo-éléments et en sels minéraux. Elle agit sur le métabolisme osseux, sur les principaux facteurs de déminéralisation, et possède une action bienfaisante sur les muqueuses respiratoires. Elle est une bonne alliée pour préserver le capital osseux et lutter contre le vieillissement".
A part cela, (j’ai recopié ce texte sur le site de la mairie), c’est une ville terriblement triste et ennuyeuse. Une collection de femmes âgées recroquevillées dans leurs rhumatismes, qui se plaignent et cancanent. Une seule rue commerçante, un casino clinquant comme un manège. Il n’y a a rien, absolument rien à faire ici. Fuyons.

U Unique . Cette marche bien peu connue, bien peu courue. Le chemin allemand, de Sarrebruck jusqu’au Puy en Velay, la descente de l’Europe du nord vers le sud. Près de 950 km nous aurons fait, sans compter les détours et erreurs de chemin.

Vaches. Des vaches oranges, des noires et blanches à grosses pattes, des oranges et blanches et pour finir des vaches toutes oranges. Des vaches laitières à grosses mamelles, des vaches à viande (on approche de la Bourgogne). Leur point commun ? Elles vous regardent passer. Certaines mêmes arrivent en courant, elles vous font comme une haie d’honneur. Mouches et taons leur criblent le museau. Ces vaches on dirait qu’elles s’ennuient à mourir, pire qu’elles envient les humains.

V Ventiler les pieds . Qui veut voyager loin pense à ventiler ses pieds. Nos pieds sont nos outils de travail, ce que nous avons de plus précieux. Nous nous devons de les soigner, de les aimer. Alors deux à trois fois par marche quand nous nous arrêtons, nous enlevons nos chaussettes humides et les faisons respirer, sécher, se libérer.

Varennes. Ce village, on a décidé de le zapper, de zapper aussi la chambre d’hôte installée dans une ancienne colonie de vacances. De plus les propriétaires ne répondent pas aux messages que je leur laisse. Quatch ! Nous prenons le risque de couper à travers la forêt à l’aide d’un simple cliché satellite. Sur le papier glacé tout semble simple mais dans la forêt, les chemins se croisent et se recroisent, les pistes se mélangent, difficile de garder un cap. Revenir en arrière est quasiment impossible, nous sommes trop engagés. De plus la nuit commence à tomber, il fait toujours plus sombre dans la forêt. "Tu aurais pris ce risque tout seul ?" Je demande à JM : Non. Et que dire de ceux qui voyagent avec un chien, ou pire un âne. L’âne refuserait d’avancer pour sûr. On se rassure comme nous pouvons... Au bout d’une heure de marche acharnée et de sueur nous tombons, en plein cœur de forêt sur le marquage blanc et et rouge du GR. On s’étreint, sauvés !

W Wagon. Dans le train du retour, impression de bizarrerie. C’est chaque fois le même ressenti. Je me demande, mais pourquoi nous arrêtons nous de marcher ? Nous ne sommes pas fatigués, au contraire, nous sentons en nous une forme incroyable, nos jambes marchent toutes seules, notre énergie est décuplée.

X Les X des chapelles et des monuments historiques XII ème, XV ème, XVI ème, XVIII ème…

Y. Les embranchements de chemins, les fourches des Y, les croix des X, les étoiles, les carrefours, toute une cosmogonie de tracés et d’aiguillages, tout un potentiel d’errances, mille manières de marcher, se tromper, s’en retourner ou confirmer ses pas.

Z Zapper l’étape ? Prendre un raccourci, la nationale ? Nous ne nous le permettons pas et restons fidèles au chemin, même quand il Zigzague.
Nous aimons marcher encore et encore. Parfois, nous marchons trop fort, comme des automates et nous oublions de lever le nez. Oui ne pas oublier de regarder les arbres et plus loin encore, par delà le ciel.