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De Sarrebruck au Puy en Velay

De Metz à Langres

dimanche 4 janvier 2015, par Sylvie Terrier

ABECEDAIRE du chemin

A Amis du chemin. Il y a ceux dont on connait le prénom parce que je leur ai demandé. Jeanne nous donne de l’eau et répète avec allégresse « c’est pas beau la vie ? ». A 74 ans elle se réjouit de pouvoir partir en Champagne faire les vendanges. Elle a attendu et soigné ses parents malades avec dévouement, ils sont tous les deux morts à plus de 90 ans, à présent chaque jour, chaque instant est une fête. Jean Claude ancien ouvrier fraiseur, est parti de Canterburry et marche jusqu’à Rome. On sympathise, le hasard fait que nous nous retrouvons dans le même restaurant, il nous quitte sans nous envoyer de salut. Françoise nous reçoit dans la maison des pères à Mirecourt et apprend avec nous un nouveau mot « Crédencial ». Elle le note avec une application de petite fille sur un post it. Isabelle de la Ferme Saint Anne, opérationnelle et carrée nous propose gentiment de nous accompagner à la gare de Langres le matin du départ, mais nous déclinons l’offre et préférons marcher à pieds, une ultime fois.

Et puis il y a tous les autres, ceux dont on ne connait rien, même pas leur prénom. Je m’amuse à leur en inventer un. Roger à Mirecourt, bourru et jugé trop vite incompétent se défend « mais si je comprends ! » ; Jean Charles rencontré devant le porche en pierres taillées de sa maison propose pour nous dépanner un pain de son congélateur, « avec cette chaleur ça ira vite » ; Jocelyne de la ferme Adrien, visage creusé, se plaint de trop travailler, elle prend le temps de parler un moment avec nous sans quitter du regard ses marmites.

Accueil chaleureux. Rare sur ce tronçon du chemin. Étonnant comme on peut percevoir des différences d’un département à l’autre. Les Mosellans étaient plus ouverts, la parole facile. En Haute Marne, dans les Vosges, les visages sont plus fermés, centrés sur eux même.

Alouette. C’est l’oiseau du chemin. On ne la voit pas mais son chant têtu et insistant s’infiltre dans nos oreilles. Le chant de l’alouette est souvent le seul son de la marche, l’atmosphère au dessus des champs de blé est lourde comme du plomb.

B Blé . Mûr et compact comme du pain. Certains épis sont noirs dessous comme une croute. Dans d’autres champs les épis dressent leur tête comme des poissons hors de l’eau. Depuis le mois de mai nous suivons la lente maturation du blé. De vert à or, des grains tendres et laiteux aux grains durs comme de la pierre. Un soir de juillet enfin, c’est la moisson. D’énormes moissonneuses batteuses coupent les têtes et avalent les épis, rejettent les grains dans des containers déposés le long des chemins. Ensuite c’est une petite machine de rien du tout qui avale la paille et la recrache en gros rouleaux qui vont s’échouer sur les pentes.

Bonbon à la Bergamote . Nous les avons trouvés dans un supermarché à Mirecourt, une spécialité vosgienne. J’aime bien avoir quelques bonbons dans la poche pendant la marche. Le sucre donne de l’énergie et rassure. Les bonbons à la Bergamote sont bons mais attention à la pluie ou même simplement à l’humidité de la nuit, ils s’accrochent aussitôt les uns aux autres. JM a trouvé la solution, il s’en bourre la bouche. Moi je préfère les manger un à un et faire durer le plaisir, les sucer et non pas les croquer et tant pis pour les doigts qui collent.

C Camping. Le camping pour nous est une alternative à la tente sauvage. Nous alternons, deux nuits en tente sauvage, la troisième en camping. Le camping nous permet de nous doucher et de recharger nos appareils électroniques, téléphones et appareil photo. En dehors de cela que dire ? Le sol est généralement bien plat et doux, l’emplacement ombragé. Pour le reste nous n’avons besoin de rien : pas d’activités de loisirs, pas de piscine, pas de restaurant.

Du calme par contre. Et cela n’est pas garanti. Nous échappons difficilement à l’emmerdeur. A Charmes il est en mission humanitaire ; à Bourbonne les bains il est en bal du samedi soir et à Vittel ? Rien à redire, le camping est parfait, les sanitaires irréprochables et l’on peut même acheter du vin bio à l’accueil.

Au lac de Luze, un 5* j’ai négocié le prix. 30 euros était vraiment trop cher pour une douche et un peu d’électricité. En fait nous n’aurions jamais dû débarquer dans ce genre d’endroit, nous les vagabonds marcheurs. C’est nous qui n’étions pas à notre place. Mais nous étions fatigués après plus de 35 km de marche et nous avions besoin de nous arrêter. L’hôtesse d’accueil m’a regardée d’un drôle d’air, elle n’était pas habituée à ce genre de clientèle, le fait que l’on puisse discuter le prix. Finalement elle a dit « dites moi plutôt combien vous voulez mettre ». J’ai dit 15 euros pour tout et l’affaire a été conclue. Du coup elle nous a installés en dehors du camping, dans la zone de service au milieu d’un verger bordé d’une haie de peupliers. En face de nous les champs, les vaches, les bottes de paille, nous étions à nouveau dans notre élément, heureux. En partant JM a rempli ses poches de prunes rouges.

Chemin bien sûr. Le chemin que nous parcourons, original, peu fréquenté : le chemin des allemands. Partis de Sarrebruck vers Metz, Pont en Mousson, Toul, nous aurons une fois arrivés à Langres parcouru 350km. Notre objectif est de gagner le Puy en Velay. Entre Langres et Cluny, une nouvelle série d’étapes, 11 jours, soit environ 260 km. Puis entre Cluny et le Puy en Velay 350 km en 14 jours. Au total 950 km et quelques 35 jours de marche discontinue. Comme nous remontons chez nous à chaque fois, le jeu consiste à trouver un moyen de retour peu onéreux. Notre marche est sous le signe de la frugalité et de la simplicité.

Cathédrale. La belle cathédrale de Langres avec ses deux tours, ses portes rouges et son horloge. Des cathédrales de verdure aussi dans la forêt, des tunnels ombragés en arcs gothiques, des arbres séculaires aux ramures gigantesques qui inspirent le respect.

Chapelles . Les chapelles sont nos protectrices, nous aimons planter notre tente tout près d’elles et capter leur aura. Voici Notre-Dame-de-Presles, lieu de pèlerinage et ermitage, la chapelle de Loutre à Mirecourt. A Langres, la chapelle des sœurs de la Providence à la ferme Saint Anne abrite encore deux sœurs âgées.

Croix de bois. Dans le cimetière des sœurs de la ferme Saint Anne, la plus ancienne des croix date de 1886. Aujourd’hui le cimetière est devenu trop exigu, alors les sœurs sont enterrées par deux l’une en dessus de l’autre, dans le même rectangle de terre. Elles partagent aussi la même croix. Cette précarité m’émeut.

Crédencial. Le Crédencial est délivré par les Associations, alors que la Créanciale est délivrée par l’Eglise. Il s’agit de la lettre de créance anciennement remise par l’église à ceux qui se rendaient à Compostelle afin de leur permettre de traverser les territoires tout en authentifiant leur condition de pèlerin.

Clocher . On le voit de loin avant même le village, pointu comme un crayon taillé à vif. C’est le phare de la campagne. Parfois on l’entend juste sonner. En passant il nous révèle que derrière la colline, un village respire.

Concombres. Le saucisson rend JM heureux et moi ce sont les concombres. Ils étanchent ma soif et agrémentent mon pic nic plutôt sec et gras, constitué de pain, fromage et charcuterie. Et puis le concombre me ramène à Calcutta et son bar du Braodway. Manger du concombre et penser à l’Inde, c’est tout l’esprit du chemin, un entremêlement de routes tout autour du monde.

Chevaux. Ils nous regardent passer, mais avec beaucoup plus plus délicatesse que les vaches. Ne se précipitent pas vers nous, tournent leur belle tête, leur cou souple où court une crinière peignée.

Chevreuil. Le premier nous l’avons vu à la tombée du jour dans le pré devant la tente sauvage. Les deux autres nous les avons débusqués dans un grand champ à l’orée du bois, deux gouttes de chocolat chaud dans toute cette verdure. Des animaux sauvages, fins et vifs qui disparaissent le temps d’une respiration.

Charmes se trouve entre Nancy et Épinal, au pied d’une colline des Côtes de Moselle et de la grande forêt de Ternes. C’est une ville d’eau, traversée par le Canal de l’Est et la Moselle. En réalité c’est une ville grise, brasserie et usine de briques ne sont plus que vestiges abandonnés d’un passé révolu. Le camping est devenu le refuge des solitaires et assistés de la sécu. Ce soir dimanche 20 juillet 2014, c’est la finale de la coupe du monde de football. Nous sommes au Bluenote, écran géant et bières. Les Allemands gagnent, JM découvre la Chouf.

Dieulouard. Nous reprenons notre marche en faisant un peu durer le plaisir. Le chemin nous offre une vue magnifique sur la Moselle qui s’effiloche en bras multiples, en compagnie de Notre Dame des Airs, sainte vierge qui du haut de ses trois mètres protège la vallée. Repérage des lieux, l’autoroute, les collines précédant la ville de Nancy, un paysage d’eau et d’étangs, repère d’oiseaux. Photos bien cadrées et puis descente sur Dieulouard.
Rien à voir dans ce village à part le château. Dieulouard respire l’ennui et la désertion et ce doit être pire encore en hiver. Maisons serrées le long de la Nationale 411, balayées par le passage des camions qui évitent ainsi le péage autoroutier.

Doute . De doute il n’y en a pas sur le chemin. La marche agit comme une tisane dépurative.

D Domjulien, 191 habitants ; Domvallier, 122 habitants, des noms de villages inconnus ? Pas tant que cela. C’est dans les registres paroissiaux de Domvallier que l’on trouve la trace des ancêtres de Victor Hugo. Jean Hugo était laboureur à Ramecourt au début du XVIIIe siècle. Aujourd’hui Domjulien est un village propret et silencieux, entouré de plantations de mirabelliers.

Départ. De Langres, marche sous la pluie pour rejoindre la gare. Nous ne voyons même pas la cathédrale cachée sous un épais brouillard. Nous rentrons chez nous.
Le train s’élance. Ciel aussi noir que la terre, vol de corneilles, champs de blés coupés, le paysage défile. Nous revoyons les villages, les chemins où nous sommes passés et cela ressemble à un film que l’on rembobinerait, à l’envers. La tête me tourne. Partis sous la pluie, nous rentrons sous la pluie. Je me laisse porter, un peu nostalgique, même pas fatiguée, je m’installe dans un entre deux qui me permet doucement de me réadapter à « l’autre monde ».

E Eau, notre carburant. On la demande en passant. Elle nous est offerte, toujours avec le sourire ;au moment de l’apéro, un matin entre deux papotages de voisins (l’infirme et la vieille fille pas belle), un soir à l’heure du diner (après la ferme Bel Air, par un jeune couple de paysan). La meilleure vient de Mirecourt, elle est fraîche et tirée du bar, on y reviendra par deux fois. La plus saine vient de Vittel, JM va la chercher directement à la source, je carbure toute la journée à L’Hépar. La plus miraculeuse nous est donnée par un bûcheron rencontré en pleine forêt peu avant la Chapelle notre dame des Presles. Nous sommes à sec, l’homme vient de terminer son chargement. Il nous offre son eau, je la transvase de sa bouteille dans ma gourde. La providence ! Nous n’avons rencontré personne d’autre sur le chemin ce jour là.

Toujours au chapitre de l’eau, j’apprends que l’on peut s’approvisionner en eau potable dans les cimetières, à défaut de trouver une âme charitable.

Escargot de Bourgogne. Oui il pleut à nouveau à l’approche de Langres et les escargots sortent. Nous prenons soin de les éviter, tout comme nous avons évité les limaces orange dans la forêt (mais il y en avait quand même beaucoup trop, des limaces, quel est le prédateur manquant ?)

Etangs . Ils sont nombreux sur cette partie du chemin, le long du canal, à l’état naturel sur cette terre gorgée d’eau et sans relief. Étangs de pêche ou lieux de villégiature le temps d’un week end, c’est pour nous l’endroit idéal pour planter notre tente. Et il n’y a même pas de moustiques.

Ecrire. Il n’est pas facile d’écrire en marchant, en cheminant. Souvent une petite phrase s’esquisse dans ma tête, je la peaufine, je la travaille, comme un haïku. J’ai dans la poche latérale de mon pantalon un minuscule carnet et un stylo. Quand la phrase est prête, je m’arrête et je la note en quelques secondes. La marche remet les choses à leur place, elle va droit à l’essentiel. D’où peut être cette présentation en abécédaire. Des phrases de la longueur d’un pas, des petites touches de couleur, comme des fenêtres. La marche se vit dans l’instant. L’écriture demande un recul que je n’ai pas en marchant. Alors oui écrire plus tard, au retour. Mais ne pas trop laisser passer de temps, au risque de perdre les sensations. Pire, trahir.

F Faim. Françoise dans la Maison des pères à Mirecourt : “je n’ai rien à vous donner à manger !” On a rien demandé.

G GR. Grande Randonnée, Le marquage rouge et blanc guide nos pas, il s’agit d’un véritable jeu de piste, avec ou sans coquille. Nous marchons, nous avançons, le regard en alerte. GR7, GR 507, nous passons de l’un à l’autre, veillant à ne pas nous fourvoyer au moment des intersections. Cette fois ci nous ne nous trompons pas. Un regard bien aiguisé ne suffit pas. Cartes topographiques, plans satellites, boussole nous accompagnent. JM a tout prévu.

Gorze, le bistro. Nous trouvons sans difficulté le bistro dans la rue principale du village de Gorze. Tout est sombre à l’intérieur. Sommes- nous arrivés trop tard ? Non il y a encore de la lumière et la porte n’est pas fermée. Au comptoir deux hommes, chacun à un bout. Le rêve d’une bonne bière fraîche se concrétise. Nous nous installons au milieu, comme pour combler un chainon manquant. En face de nous Francine la patronne, la cinquantaine altière, trône. La conversation et les tournées commencent, les sujets défilent, le village, son histoire, sa lente agonie, la fin des soirées à cause de l’interdiction de la cigarette, la peur de alcootest, Patricia Kaas, le restaurant gastronomique, son chef et son jardin extraordinaires aujourd’hui disparus, le boulanger unique lui aussi, ha il faut y aller le matin les horaires sont aléatoires, la boulangerie est hors norme, personne pour la succession.

Un homme jovial et rond comme un tonneau se joint à nous. L’homme du bout gauche du comptoir s’en va. Puis c’est celui du bout droit qui part, remplacé par un couple. La femme un peu éméchée parle d’une voix rauque et ininterrompue. Du coup le mari se tait.

Nous on a déjà bu 3 bières. On refuse la tournée suivante. Tout le monde parle, Francine est aux anges. La femme un peu éméchée nous propose un bout de son jardin pour planter notre tente, elle nous offrira même le petit déjeuner, mais nous préférons garder notre liberté. Il est presque 21h30, nous allons profiter des dernières lueurs pour monter notre tente.Nous nous installons en hauteur d’un pré, sous la ramure d’un chêne, en lisière de forêt. La nuit est fraîche malgré le beau temps. J’ai le dos glacé, je me pelotonne contre JM. Réveil magnifique, vue sur un immense champ de blé, lustré par les rayons de soleil. Devant nous se déploie une nature pure et nue, comme le premier matin du monde

H Herbe. Herbe coupée, herbe du chemin, herbe fleurie, l’herbe est partout. Tapis de trèfles, vert phosphorescent du regain, herbe tendre volée par la vache sous les barbelés.

Hauts sur pattes . Les calvaires de Haute Marne. La croix est perchée sur une haute colonne. Si haute parfois qu’elle disparait dans le feuillage des tilleuls.

Haut de Suède. Qu’est ce que la Suède vient faire dans ce paysage de campagne de l’est de la France ? Ce haut de Suède se trouve sur la voie romaine qui descend vers Lyon. La voie est goudronnée et file droit sur des dizaines de kilomètres. Sans les panneaux explicatifs de l’office du tourisme, on ne devinerait rien.

Histoire . Justement, l’histoire nous accompagne tout au long du chemin. Nous la trouvons racontée dans nos guides, dans nos lectures avant le départ et sur place à travers une signalétique plus ou moins réussie, aménagée par les offices du tourisme et associations qui tentent de développer une politique locale de mise en valeur du patrimoine. Les panneaux pédagogiques c’est bien mais je crois que nous apprécions d’avantage les bancs et tables de pic nic aménagés pour les promeneurs. Nous en trouvons de fameux…

Hotel Europe. C’est étonnant, toutes les personnes que nous interrogeons connaissent cet hôtel à Pont en Mousson. Nous avons déjà avalé 8 km de bitume et il nous faut marcher, encore et encore, toujours plus loin. "C’est loin les pauvres" commente ce jeune homme les bras chargé de pizzas (il y a un match de foot ce soir à la télé, il nous indique le chemin d’un mouvement de menton). Je marche en mode automatique, ne pas penser à l’état de mes pieds, marcher, marcher. Et nous arrivons finalement. Un hôtel bien modeste, bleu et blanc, perdu dans une zone commerciale, tenu par un couple de turc. Hélas nous arrivons trop tard, tous les magasins sont fermés à cette heure.
Rien à boire, pas de bar. Rien à manger, pas de pizzeria.