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2021 : « Le bonheur n’est pas au bout du chemin, il est le chemin » (1)

Chemin de Rocamadour 1-12 mars 2021

mercredi 7 avril 2021, par Sylvie Terrier

Mars 2021
- On s’habitue à un comportement de prisonnier…
Oui liberté en couvre-feu, résilience et adaptabilité, soumission aux consignes.
Nous avons cette petite prétention, non pas d’y échapper mais de retourner la mesure à notre avantage. Partir marcher, alors que presque personne ne le fait, en ce temps de pré-printemps encore bien froid, passer la totalité de la période de liberté dehors et par la même apprécier le retour à 18h dans un foyer quel qu’il soit, en espérant qu’il soit chaud et que l’on nous y accueille. Car le plus difficile va être de trouver des hébergements ouverts tout au long de ce nouveau périple.

Le chemin : départ de Figeac, direction Rocamadour, suivant le GR 6. A Rocamadour cap en direction de la vallée du Lot et du Célé en suivant le GR 46 puis, une fois à Vers, remonter vers Figeac grâce au GR 651. Neuf jours, 212 km.

Bonheur que tous ces chemins qui sillonnent notre territoire et bien au-delà des frontières. Bonheur une fois encore de marcher et de trouver de nouveaux chemins, de nouvelles voies et de se dire une fois encore que ce qu’il nous reste de vie ne suffira pas…

A la question "Pourquoi écrivez vous ?" posée à JMG Le Clezio, la plus belle réponse à ses yeux est celle que fit Pa Kin : « Parce que la belle vie est trop courte. » Le Clezio dit qu’il a trouvé cela merveilleux, car écrire, c’est vivre d’autres vies, ajouter des vies à la belle vie, qui n’est plus si courte que ça...

Alors un nouveau récit de marche. Le partager, le revivre en l’écrivant, ne pas l’oublier. Raconter ces rencontres, ces enseignements (on apprend quand on marche), conserver aussi ces moments pour les relire plus tard, ces journées de belle vie.

La marche procure un véritable nettoyage du mental et du corps. En ce premier jour de mars c’est cela que je me dis. J’ai envie de bouger, rompre avec la routine du travail, du quotidien, renforcés par le couperet de 18 heures. Je me sens énervée et stressée, mon cœur bat trop fort, alors que (il me semble) tout va bien.
Il est temps de faire un peu de « ménage psychique ».

Il nous aura fallu des jours pour préparer ce chemin. Mais ce sont de bons moments. Un peu de doute au départ sur la possibilité d’effectuer ce périple et finalement c’est l’échange téléphonique avec à Dominique du gîte « des petits cailloux » à Gramat qui ouvre la voie.
- Les gîtes sont ouverts, on vous accueillera toujours... 
Le premier caillou de notre chemin est posé.

Dimanche lent et maussade. J’ai envie de partir tout de suite, dans l’énergie de la préparation et l’enthousiasme mais au regard de mon état ce pourrait être aussi la manifestation du stress. Dimanche à m’occuper, à tout ranger, à bien manger. La petite épicerie est prête (mini fiole d’huile d’olive, ail, laurier, graines de cumin, sel). Et deux boîtes de sardines au fond du sac pour me rassurer en cas de disette.

Lundi 1er mars
Réveil à 7 heures comme d’habitude. Le soleil perce, un nuage de brume atténue l’horizon, plus besoin de chauffage. Les jeunes pousses de châtaigniers que nous avons plantés frémissent dans le vent matinal, un dernier arrosage et c’est parti !
Je ne me souviens plus quel temps il faisait, beau sans doute, en tous les cas les arbres sont en fleurs, les pêchers explosent d’un rose surnaturel, les amandiers les ont devancés d’un bon mois, les voici revêtus d’un ramage bien vert.

Il y a deux ans exactement, nous commencions le chemin d’Arles. Quinze jours de soleil ininterrompu pour gagner Toulouse. Sous tous les vents nous avons marché, apprenant à ne pas trier les sensations en bonnes ou mauvaises, accueillant le froid comme faisant partie du chemin, éprouvant nos limites. Je réalise que la plupart du temps, la difficulté provient d’une mauvaise adaptation, mauvais habits, sac à dos trop lourd, petit déjeuner pas assez consistant, pensées parasites.

L’approche de Figeac se fait en douceur, nous avons décidé de ne pas suivre l’autoroute et par la même de prendre le temps. Au niveau de Lodève l’hiver déjà est revenu. Bras décharnés des arbres, buis roussis par le gel, rouge de la terre des Causses, empilements de rochers, telles des ruines brisées. Mais je voyage en voiture et suis coupée de l’observation minuscule. Peut-être que finalement sur les branches grêles commencent à poindre les bourgeons.

Pic nic à Millau au bord du Tarn en compagnie des canards, le viaduc légendaire se profile au loin. Mais le vent est mauvais et l’instant présent fragile. Allons, nous avons de la route à faire. Champs d’herbe vert électrique sur les versants, la température monte, aubépines, pruniers sauvages colorent les haies. Nous entrons au cœur de l’Aveyron, Rodez, Decazeville, les méandres du Lot, Figeac enfin.

A Figeac, ville médiévale, il est facile de trouver l’Office du tourisme, acheter trois nouvelles crédentiales, suivre tout le protocole COVID puis errer dans une ville déserte, boutiques fermées, une ville à la réputation gastronomique privée de cafés, de restaurants, vide de vie, triste, surtout quand on l’a connue animée et que les souvenirs remontent, le canard confit, le vin de Cahors, les grandes tablées sous les halles du marché.

Couvre-feu oblige, nous nous retrouvons au gîte du Gua de bonne heure, et nous sommes seuls. Chambre silencieuse et nue, deux lits, deux chaises, un petit lavabo et au centre une table de jardin. Frédérique nous accueille avec douceur, nous sommes ses premiers pèlerins, nous voici tous masqués dans la chambre, elle debout, nous assis sur les lits. Nous apprenons alors que nous dînerons dans la chambre et je saisis alors la raison de la petite table de jardin.

Nous dînons en tête à tête, servis par les hospitaliers ! Gêne totale quand nous les voyons arriver avec deux plateaux improvisés. Et pour la soirée, moi que ne prends plus de livre pour ne pas m’alourdir, me voici obligée d’en quémander quelques-uns, franchisant la porte du couloir soigneusement fermée derrière laquelle se trouve une magnifique bibliothèque, habituellement en libre accès.

Au matin, quand vient l’heure du petit déjeuner, nous sommes assis à la même table, en attente d’être servis. Nous nous sentons tellement dépouillés que malgré les efforts sincères de Frédérique, nous savons non seulement que nous ne reviendrons pas au gîte du Gua et surtout que pour l’heure nous n’avons qu’une envie, marcher.

2 mars, Lacapelle 26km + 2 pour gagner le gîte de la Rauze
Que m’a appris Frédérique ? L’existence des poireaux sauvages. Elle les a cuisinés dans une délicieuse soupe de légumes avec épices indiennes. Alors que nous cheminons vers Lacapelle notre première étape, nous en trouvons au pied d’un mur. Récolte, je les cuisinerai ce soir avec un bon riz basmati.

De plus en plus souvent je cueille les plantes sauvages dans la nature. J’apprends à les reconnaître et j’aime cette transmission orale des savoirs, glanée au fil des rencontres. Durant cette marche, je me dis que je vais noter ce que les uns et les autres vont m’apprendre, connaissance de la nature ou sagesse de vie. Ils sont rares ceux que nous allons rencontrer, leurs paroles n’en seront que plus précieuses.

Le chemin semble facile, lente sortie de Figeac à travers bois sur une route ou nous croisons quelques promeneurs journaliers. Nous découvrons le Quercy et les Causses, chênes séculaires entourés de leur manchon de lierre, prés verdoyants, fermes isolées et hameaux. Une architecture de pierre, des toits très pentus, des maisons soigneusement restaurées. Maisons rectangulaires, souvent munies d’un escalier (l’habitation se trouve alors alors à l’étage, le bas sert d’écurie, d’atelier, de chai) d’un pigeonnier et de bâtisses complémentaires. Certaines maisons forment à elles seules, de par leur nombre de dépendances comme un petit village, signe évident de richesse.

Il n’y a plus de Gîte à Lacapelle aussi sommes nous obligés de rajouter deux kilomètres pour gagner le domaine de la Rauze, un château au milieu des champs que l’on atteint en remontant une double allée de platanes. Allons-nous loger au château ? Presque, dans une dépendance située dans la cour.

Martine nous accueille, quinquagénaire à la voix éraillée de grande fumeuse, des dents qui fichent le camp. Elle nous dévoile avec gaucherie notre gîte, un véritable royaume qui sent bon le bois et bientôt le feu car Martine n’a plus qu’à mettre une allumette pour qu’aussitôt une bonne flamme danse dans le poêle. Nous n’en croyons pas nos yeux de nous trouver dans ce petit paradis, meublé de bric et de broc mais tellement chaleureux que nous nous promettons de revenir, oui la soirée va être tout l’inverse de la soirée précédente et notre joie d’abord incrédule se transforme en bonheur jusqu’au lendemain matin.

7h30 le lendemain. Des pas dans l’escalier, nous sommes encore bien au chaud dans notre lit. Martine vient déposer sur la grande table une baguette fraîche comme elle nous l’a promis hier soir.
- Le pain frais c’est meilleur non ?

3 mars, Gramat 25 km
La végétation devient de plus en plus sèche, les prés disparaissent, remplacés par des pâturages délimités par des murs en pierres sèches recouverts de mousses. Les grands chênes ont cédé la place à des chênes rabougris et des buissons de buis. Des noyers annoncent l’approche d’un hameau, parfois une ferme isolée. A l’inverse du chemin d’hier, pas de bitume, un cheminement doux qui curieusement me paraît plus long. Le calcaire affleure dans les champs, j’ai envie d’écrire pousse dans les champs. Je découvre en les caressant que les mousses épaisses et vertes sont en réalité entièrement sèches.

Arrivée au gîte des petits cailloux, je suis impatiente de rencontrer Dominique, celui qui nous a ouvert la voie de ce chemin.
- Vous êtes les premiers pèlerins de l’année, nous dit-il d’une voix grave et posée.

Le gîte est sombre et presque humide. Dominique nous prépare une infusion de sauge et de tilleul mais semble préoccupé. En effet au bout d’une demi heure, il s’excuse, « une urgence » l’oblige à partir. De l’ombre soudain sort Tristan tout de noir vêtu. Le cheveu gras, le dos en compote, il est né la même année que nous et a toute une vie à raconter. Il attend chez son ami Dom le 21 mars pour reprendre le chemin et rentrer en Bretagne par le chemin douanier. Marin, jongleur, troubadour il a fait le tour du monde. A présent quand il ne dort pas dehors (il fait un petit feu et dîne d’un lapin pris au garrot), il vit chez ses amis, il dit qu’il en a partout.

Il est rejoint un peu plus tard par Didier aussi sec que lui est corpulent, le menton en galoche, un ancien légionnaire rebelle aux règles sociales. Avec ces deux là qui ont tant envie de parler on va attendre tranquillement le retour de Dominique.
Mais Dominique ne revient pas et le froid nous saisit dans le dos. Il est temps d’aller prendre une douche et de récupérer, pelotonnés dans nos duvets. Quand nous redescendons, les deux compères ont allumé un feu dans l’immense cheminée de la pièce commune. La fumée reflue.
- Parce que la cheminée est humide, on a fait le feu pour vous.
Je remercie et m’installe sur le petit banc logé à l’intérieur de l’âtre, plein de poussière mais au plus proche de la flamme vive.

Les récits de vie s’enchaînent, on a le temps tous les quatre. Nous sommes tous marcheurs. Didier le légionnaire est parti de chez lui, près de Metz vers Compostelle. Après vingt quatre années de service en Afrique, il a éprouvé un besoin urgent « de se laver la tête ». Il a commencé par des étapes de dix puis vingt kilomètres puis il a continué.
- Je marchais la nuit, je m’arrêtais, je repartais.
Depuis longtemps il ne dormait plus. C’est à Burgos qu’il a passé sa première nuit, réveillé par le bruit de l’aspirateur.
- Ola ombre, lui a dit l’employée, il est temps de te réveiller, tu es le dernier à partir !
Ce jour là il a compris que sa vie avait changé, qu’il avait déposé quelque chose. Cela ne l’a pas empêché de faire le retour à pied, toujours aussi vite, l’aller retour lui a pris cinq mois.

Tristan marche lui aussi, je ne suis pas sûre qu’il soit allé à Compostelle notre troubadour mais il raconte sa vie en Mongolie et son rêve de « finir la-bas », pas en Bretagne curieusement, mais chez les nomades qui l’accueilleront. Lui, il se rendra utile par de menus travaux. C’est vrai qu’en l’observant de près avec ses yeux bridés et des longs cheveux il fait penser à un Mongol, lui qui jongle avec les sabres.

Vingt heures arrivent et toujours pas de Dominique. Nous l’attendons tous comme des enfants, c’est lui qui prépare le dîner, lui le chef de famille des vagabonds et des pèlerins. Le voici enfin, encore préoccupé, son téléphone sonne sans cesse, il dit cependant que l’affaire est réglée.

Tristan a mis la table, la soupe chauffe, on mange des spaghetti avec des œufs sur le plat, la cheminée ne fume plus, une grande bûche de chêne remplit à peine l’âtre gigantesque.
Dominique se détend un peu.
- J’en ai marre, dit-il, mais je suis content, j’ai trouvé tous mes hospitaliers, je vais pouvoir partir à Compostelle.
Pour fêter ses quatre vingt ans, le 11 juillet.
Il sourit, ses yeux bleus se mettent à pétiller. Silence. Il part dans la cuisine en chantant.

Dom est un être profond et habité. Son savoir, son passé il n’en parle pas. Par modestie sans doute, mais on devine son érudition, sa connaissance du monde et des êtres. C’est un être d’étoiles et de bienveillance. Un Saint Bernard, dirons d’une même voix Tristan et Didier.

- Alors l’orpailleur ? (un être mystérieux qui a jalonné notre parcours de petites phrases de sagesse pyrogravées sur des planchettes).
- Y’en a pas à Gramat, répond Dom en souriant, seulement les paillettes d’or des pèlerins…

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