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2020 : Les marcheurs du cercle

mercredi 18 novembre 2020, par Sylvie Terrier

Une heure, c’est le temps autorisé sur un espace limité à un kilomètre de rayon. C’est aussi, par simple calcul mathématique un cercle d’une circonférence de 6,28 km. Ou comment en temps du confinement multiplier en l’envi les possibilités de sorties.

Lors du premier confinement, j’ai usé jusqu’à l’os les possibilités de balades autorisées. Pourquoi finalement ai-je quasiment fait toujours la même balade, exploré le même quartier. Pourquoi suis-je allée toujours du même côté, vers l’Orb et ses rives arborées ? Je n’ai pas assez ouvert la porte au hasard et à l’imagination. Je n’ai pas eu l’idée du cercle, je me suis rendue prisonnière du linéaire.

J1 Les quartiers, 6,5 km
Béziers s’étend sur une multitude de petites collines qui définissent différents quartiers. Les maisons suivent les pentes. Maisons cabanons, maisons cossues avec escalier, maisons modernes entourées de murs avec système de sécurité. Du terrain abandonné, proche de la friche à des espaces privés organisés. L’olivier partout souverain. La vigne vierge flamboyante, les cyprès dressés comme des guerriers. Des routes rapiécées, des impasses condamnées, des escaliers aux rambardes rouillées, une végétation restée libre dans les espaces non construits.

La fin de la balade passe par le parc des poètes, heureusement ouvert. Dans cet endroit magnifique, aux arbres souverains, nous voici obligés de presser le pas alors que nous aurions aimé flâner, voire nous asseoir sous la ramure dénudée des tilleuls et regarder la peinture jaune monochrome de leur feuillage chu.

J2 Les oranges 5,5 km
Incroyable arbre que l’oranger. Petit, trapu, ensemencé d’oranges, de beaux fruits ronds, joufflus, prêts à être cueillis. Feuilles éternellement vertes, drues et solides. La forme ronde de l’orage si parfaitement adaptée à la paume de la main.
En plus modeste, les citronniers, leurs citrons jaunes et verts brillant au soleil.
Œil attiré aujourd’hui par ces merveilleux agrumes sertis d’émeraude. Je rentre à la maison avec l’envie de planter un citronnier sur mon balcon.

J3 La villa Antonine, 5,9 km
La balade aurait dû s’appeler la balade des trompe l’œil car ils sont nombreux à Béziers et nous avons tracé notre itinéraire pour les découvrir. Et puis repassant sur les hauteurs, du côté de la cathédrale de l’Immaculée Conception coiffée de son incroyable toit d’écailles vernissées, nous voici en dehors du cercle autorisée, à la villa Antonine.

J’avais depuis longtemps envie d’ aller explorer ce lieu, ne connaissant que son nom si doux, ignorant tout de son historie en particulier qu’elle fut le lieu de résidence d’été du sculpteur Injalbert. Une grille bleue et c’est l’entrée dans un petit jardin d’arbres à feuilles persistantes, le crépis gris clair de l’atelier (une femme y peint, seule, concentrée), une pergola, un jardin joyeux (oh toutes ces fleurs, on se dirait en été), la maison de l’artiste, des sculptures, visages humains ou anges et tous ces bancs, bleus eux aussi, invitation permanente à s’asseoir, respirer, prendre le temps de la rêverie.

C’est un endroit comme je les aime, imprévu, posé dans un écrin, hors du temps. La rencontre avec un lieu peut être aussi forte que la rencontre avec un être.

Humains qui entrez dans ce jardin, jetez votre téléphone portable ! Sentez les lattes des bancs dans votre dos, amusez vous à chercher les statues cachées, allez saluer le gardien qui prend le soleil dans la remise, il sera content de vous retourner votre bonjour, content que vous l’ayez vu. Car ces petites pensées qui ornent les vasques, si fraîches, si drues, c’est grâce à lui.

Dans le jardin, le temps passe très vite et l’heure autorisée déjà se termine. Il est temps de procéder à la petite tricherie, rajouter une heure pour continuer le circuit. Traverser le parc des poètes et retrouver Jalabert et son titan colossal éclaboussé de lumière puis passer tout de même devant les trompe l’œil, audacieux, savamment réalisés, historiques. Mais notre œil reste imprégné du jardin d’Antonine et après quelques photos, nous avons envie de rentrer chez nous.

Thé, gâteaux au citron et musique classique au salon, sous le regard placide d’Alice.

J4 En dehors du cercle, 8 km
Il aura fallu arriver à la quatrième balade pour constater que déjà le cercle nous pèse.
Presque pas envie de sortir aujourd’hui sous ce temps maussade. Ciel gris et bas, douceur, vent de la mer.

Envie d’exploration, recherche sur la carte. Tiens ce petit ruisseau qui serpente, le ruisseau de Bagnols et cette route toute tracée qui le longe, c’est pour nous. Mais nos applications nous font éviter ce tracé. Raison de plus pour aller voir sur place.

En effet il s’agit d’un chemin privé qui dessert des maisons, humide et pas très propre. Nous nous y engageons et après quelques centaines de mètres rebroussons chemin. Les panneaux dissuasifs se multiplient, pas envie d’insister. Qu’à cela ne tienne, si nous ne pouvons pas passer par le chemin, nous pourrons peut être passer en remontant le cours du ruisseau. Retour au point de départ. Descente vers le ruisseau à travers les armoises rouillées, filet d’eau, feuilles, boue. Pas très engageant et surtout un peu dépotoir le ruisseau et ça ne sent pas bon. Nous abandonnons à nouveau. Pas facile de trouver l’aventure en ville.

Nettoyage de la boue sur nos baskets. Avec tout ce temps passé, une heure déjà s’est écoulée.
Retour dans les quartiers, quartier des vignes, quartier des peintres, quartier des fleurs (Croix de Poumeyrac, des Terries, de la Courandelle). Nous cherchons des ruelles, des montées d’escalier cachées qui d’un coup nous font aborder un point de vue nouveau. Découverte de l’église du curé d’Ars, moderne, qui me touche par son silence, sa porte ouverte, ses vitraux bariolés et cette petite vierge de bois nichée dehors au creux d’un d’arbre.

Nous nous éloignons de plus en plus de notre périmètre autorisé, nous rapprochant du périphérique. Déjà j’aperçois les panneaux bleus indiquant l’autoroute, encore quelques mètres et je pourrais lire les destinations. D’un commun accord, nous nous en détournons. Barre à tribord !

Après une série de ruelles nouvelles (oh toutes ces fleurs encore en ce mois de novembre, roses épanouies, cascade en trompettes des bragmansias, bleu myosotis des plumbago et les grenades sur les branches nues), j’ai soudain une sensation de déjà vu. Évidence, nous sommes derrière la médiathèque et la place de la Liberté. Le temps de découvrir deux nouveaux bustes de résistants inconnus, il faut que je me renseigne, pas vu passer l’inauguration, nous gagnons la gare routière et nous voici rentrés.
Presque trois heures de balade.

J5 Les trompe l’œil, 8,2 km
Cette fois-ci on garde le thème, les trompe l’œil.
19 novembre. Il fait beau aujourd’hui, ce bleu Béziers que j’aime tant et chaud, plus de 18 degrés. Nos balades passent et repassent par le parc de la Gare du nord (et moi qui le nommais le parc méditerranéen). Aujourd’hui pour y parvenir nous restons sur l’avenue Clemenceau car elle est lumineuse, chaleur du soleil sur mes mollets. Les décorations de Noël ont fait leur apparition, d’une extrême sobriété certes mais dans cette ambiance occitane, leur présence résonne étrangement.

Le parc vire au jaune et quelle palette de peintre, jaune des feuilles, bleu du ciel, vert des pins parasols, blanc des nuages. La nature se vêt de couleurs primaires. Autour de la fontaine, des personnes âgées prennent le soleil. Sous l’arbousier un vieil homme est assis. Tout de blanc vêtu, il fume, le regard loin. Passant devant lui, je le salue, il me répond avec un large geste de la main, Salam.

Je suis abasourdie par nos découvertes de Béziers, ses quartiers, la variété et le nombre des maisons, le calme aussi, certains endroits sont de véritables îlots de paix. De manière générale les hauteurs inspirent. Plus on descend vers le Faubourg, l’Orb, l’humidité, plus la pauvreté et la vétusté sautent aux yeux. Parfois une simple rue trace la frontière.

Nous avons décidé de prendre le temps. Repasser à la villa Antonine, chercher à nouveau des escaliers, explorer d’autres rues de quartiers aimés. Et nous voici au bout de deux heures sur la parvis de l’église Saint Jacques à rêvasser devant l’horizon (est-ce que l’on voit la mer ?).

Alors ces fresques. Patience, les voici. Les neuf écluses de Fonséranes, la maison d’Antoine Injalbert, puis celle de Dortus de Mairant et enfin cette dernière hors norme, inspirée de jeux vidéos, si vive en couleurs, dépourvue de légende et anonyme.

Dans les rues commerçantes joliment décorées de parapluie blancs entremêlés de guirlandes lumineuses, les boutiques sont closes. Quelques lumières restent allumées, à l’intérieur des commerçants debout discutent, désœuvrés.

Le crépuscule tombe doucement. Nous ne sommes pas restés jusqu’au coucher du soleil sur la parvis de la cathédrale un vent frisquet empêchait la contemplation. Et puis comme à chaque fois, l’envie de rentrer nous prend.
Prise de conscience du bonheur d’avoir un chez soi et de sentir son attrait comme un aimant.

J6 Des chats et des roses, 5,4 km
Petite balade aujourd’hui ou plutôt longue pause au soleil sur un banc dans le parc des réservoirs. Peu à peu nous enlevons nos vêtements, nous cherchons à capter la chaleur. Le soleil glisse sur la végétation, vernisse les pales déchiquetées des bananiers, nous oblige à fermer les yeux.

Un chat passe devant nous, nous ignorant superbement. Après les bouquets de roses des jardins offertes comme un présent (du moins est-ce ainsi que je l’imagine), les chats. Eux préfèrent nous fuir, à croire qu’avec nos masques nous ne leur plaisons pas.

La balade se termine par quelques courses dans un supermarché cellophané. Montagnes de jouets entassés dans les allées condamnées, alors que de l’autre côté des pyramides de boîtes de chocolats et friandises s’offrent à la gourmandise.
Rentrons, J’ai envie de faire un gâteau et l’heure de thé approche.

Fin
Cette balade sera la dernière des Marcheurs du cercle. A Partir d’aujourd’hui, samedi 28 novembre, le cercle s’agrandit. De un il passe à vingt. Bientôt il n’existera plus. Une fois encore (lire le texte journal de confinement dans ce blog) je me pose la question : est-ce ainsi que les hommes vivent ? A partir de quand peut-on dire non à la résilience ?

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