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2020 : Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Journal de confinement,3

mardi 26 mai 2020, par Sylvie Terrier

J22 Mardi 7 avril

Je n’ai trop d’inspiration ce matin, la radio et les journaux tournent en boucle ou peut être est-ce ma motivation qui faiblit. La matinée passe néanmoins toujours très vite et dans les mêmes conditions. Dos au soleil, je télétravaille sur mon petit bureau, un pouf serré entre les cuisses,
Le pouf… A force de m’être assise dessus, les petites billes de polystyrène qui le garnissent ont dû s’écraser. Je m’affaisse de jour en jour. Aussi ai-je trouvé ce moyen doux pour tonifier un peu mes cuisses, moi que ne bouge presque plus depuis le confinement.

A midi j’ai mangé dehors sur mon balcon, lunettes de soleil et chapeau de paille, dos appuyé au volet afin de me protéger du vent qui ne cesse pas. Même scène au dehors, les bus vides, les passants isolés, de plus en plus d’enfants munis de masque, l’un tirant un caddie, l’autre derrière un chien.

Un petit garçon vêtu d’un pull rouge attend le bus en compagnie de sa maman. Elle pianote sur son téléphone, lui lève les yeux et me voit. C’est la première fois depuis trois semaines que quelqu’un me voit, ou plutôt que je vois que quelqu’un me voit. Il tire la manche de sa mère qui n’en a cure. Il me regarde à nouveau, il porte un masque. Alors je lui fait un petit signe de la main. Et lui tout de suite me répond. Ensuite, c’est lui qui me fait signe, avec l’autre main et cette fois c’est moi qui répond. Nos yeux sont trop loin pour se parler, mais cet échange silencieux avec cet enfant, en cet instant, illumine ma journée.

« Ce qui s’enfuit du monde c’est la poésie. La poésie n’est pas un genre littéraire, elle est l’expérience spirituelle de la vie, la plus haute densité de précision, l’intuition aveuglante que la vie la plus frêle est une vie sans fin ». Christian Bobin

J23 mercredi
Les nouvelles ne sont pas bonnes aujourd’hui. Les festivals de l’été tombent les uns après les autres, le nombre de morts à l’hôpital augmente, les media nous disent que l’on a pas encore atteint le pic de l’épidémie en France, le gouvernement affirme que sauver des vies est plus important que l’économie. j’ai l’impression que l’on court après une chimère.

Le Président s’adressera aux français demain soir et dans ma ville, le maire a fait enlever tous les bancs publics. Mais d’où tire-t-il de telles idées ? Cette interdiction est-elle ciblée, faut-il se flageller pour sortir de la crise. Repousser en cet instant le pincement au cœur qui m’étreint, celui là même qui m’avait saisie au moment de l’annonce du couvre feu.
Ne pas se laisser abattre.
Résister. Écrire, créer, réfléchir, communiquer.

Ce matin à la radio, un journaliste citait Martine Aubry et sa théorie du « care », du soin.
« Il faut passer d’une société individualiste à une société du care, selon le mot anglais que l’on pourrait traduire par “le soin mutuel” (médiapart, 2 avril 2010).
Je suis exactement en accord avec cette pensée. Théorie qui à l’époque est tombée en désuétude et n’a pas été retenue. Aujourd’hui, elle prend toute sa valeur.

Je creuse un peu la question et trouve un texte paru dans la revue Etudes : « L’éthique du care, une nouvelle façon de prendre soin » par Agatha Zielenski.
Ethique du care, éthique de la sollicitude, une nouvelle façon de prendre soin. Rencontre entre la philosophie, la sociologie et la médecine.

Le care se définit comme une disposition (aptitude) et une activité. Est-ce une disposition « naturelle » ou qui s’apprend ? Vieille question de l’inné/acquis.
Aussi mieux vaut-il se poser la question du « comment » avoir ces bonnes dispositions. Pour bien agir, disposer d’une sagesse pratique.

La référence est une certaine Joan Tronto, philosophe américaine. Elle définit quatre phases dans le care, :
1- Se soucier du « care about », faire preuve d’attention = constater et évaluer
2- Prendre en charge « taking care of » = assumer une responsabilité par rapport à ce qui a été constaté, agir pour répondre au besoin identifié, avoir les moyens pour agir.
3- Prendre soin « caring giving ». Singularité du soin, adapté à chaque personne et situation. Il ne suffit pas d’entrer en contact avec autrui, il faut lui proposer ce qui répond à ses besoins.
4- Recevoir du soin « caring receiving » = le feed back du soigné. Le soin a-t-il produit un résultat ? Le process est évalué et si besoin, rectifié.
Notion de réciprocité du soin. Le soigné n’est pas un passif, un « il », un Bidochon. Il est émancipé. Aussi dans la relation de soin, il existe deux acteurs.

Que nous révèle le care ? Il redonne une place à la vulnérabilité dans le lien social (de celui qui soigne comme de celui qui est soigné). Il s’agit, déjà, au niveau de l’attention, d’introduire une dimension de réciprocité dans le care : c’est en reconnaissant que j’ai moi-même besoin de soins, besoin que l’on prenne soin de moi, que je deviendrai davantage capable de mettre le care au centre de mes préoccupations envers autrui. Intégrer sa propre vulnérabilité, c’est apprendre un care qui doute, qui ne se satisfait pas de l’apparence, qui accepte les tâtonnements et s’adapte.

En conclusion , il ne s’agit donc pas seulement de prendre soin (répondre à un besoin), mais de prendre soin de l’autre (de l’estime de soi et des capacités relationnelles).

J24 jeudi 9 avril
9 h. Temps radieux ce matin, je me mets au travail avec ardeur. Le soleil me brûle les jambes. Première réunion de direction en visio conférence, la cheffe apparaît, sans lunettes, la qualité de l’image est à peine convenable, je ne sais pas si elle a bonne mine ou pas et je ne mets pas mes lunettes pour vérifier.

Elle prend la parole et nous écoutons, en braves petits soldats. Les deux autres collègues ont souhaité que nos réunions hebdomadaires se poursuivent comme d’habitude le mercredi matin. Soit. Néanmoins, cela me fait plaisir de revoir leurs visages à tous les trois. Angeline toujours tirée à quatre épingles dans son jardin (on entend les oiseaux) Thierry chez lui dans un dénuement total, Evelyne sans doute dans son salon, j’aperçois un tableau coloré sur le mur blanc, une aquarelle peut-être. Chacun révèle ou cache l’intime de soi.
La cheffe tient son rôle, se détend un peu vers la fin, « je suis contente de vous voir » c’est un peu tard pour nous le dire, mais cela permet de conclure et de nous libérer.

Invitée du grand entretien ce matin sur France Inter, Françoise Lagarde. Elle compare l’économie à un sportif dont les muscles s’atrophient. Donc après avoir mis à l’honneur la santé et les soignants elle ajoute, abusant de la métaphore, que pour le sportif il s’agit « de faire un peu d’entraînement et repartir de plus belle ». Économie sous cloche qui va recevoir des aides financières massives de la part de la BCE. Les plus faibles seront aidés en priorité.
Elle conclut avec des annonces rassurantes pour les misérables petits français que nous sommes. Pensions et salaires des fonctionnaires maintenus, petites économies non taxées en dessous de 100 000 euros et banques solides oui oui oui.

Ce soir, je suis contente, pas vraiment en forme physique, les symptômes nez et gorge sèche sont revenus, mais je viens de récupérer six masques en tissu, homologués par le CHU de Grenoble, fabriqués par la fée Nora. Une collègue au grand cœur et au talent de couturière hors paire. Étrange échange, à l’angle de la rue en bas de chez moi, elle masquée et gantée de latex (elle enlève ses lunettes de soleil pour me parler), vêtue de noir et moi, habillée de noir également et le visage nu. Nous nous parlons à deux mètres de distance, elle me donne mes six masques soigneusement serrés dans un sac en plastique hermétiquement fermé et moi je lui donne en échange un sac rempli de tissus en coton « et une petit savon à l’aloe vera de Lanzarote ». Sourires, un peu de tristesse passe quand nous réalisons l’étrangeté de notre situation, nous qui avions l’habitude de nous embrasser, poitrine contre poitrine.

Heure bleue, ma radio compagne de cuisine et début de soirée. Invités, les Tesson, père et fils. J’ai de la chance. D’abord je suis troublée car ils ont la même voix. La même érudition, le verbe fluide, l’habitude de parler. Le père me semble un peu plus égocentrique. Il a 90 ans, le double d’années exactement de son fils. Laure joue sur ce rapport de paternité puisque l’émission est consacrée au lien de parenté, à la transmission père fils ou mère fille.

Énergie, gaîté (dans le sens joie de la vie, bonheur de la vie, on ne se plaint pas), liberté. Sylvain le fils énonce les trois principes fondamentaux de l’éducation de Philippe et Marie-Claude Tesson, ses parents. Et une certaine rigueur aussi, portée par la mère, scientifique et médecin. La scientifique et le journaliste homme de théâtre.
L’éducation reçue donnait un état, créait une atmosphère, dit Sylvain. On est très peu psychanalytique dans cette famille. Comprenez, pas besoin de tuer le père pour grandir et exister.
Pour Sylvain tout passe par le corps, la sensation. Il se définit comme un être de sensations, pas de psychologie. « Je transforme ce que je vis en mots ». Il se dit lent. Aime la solitude et l’âpreté.

Laure avait démarré fort en lançant « qui est le frère de qui ? ». Et le père, Philippe de conclure par un étrange « vous avez peur » jeté à la figure de la toute puissante maîtresse du jeu.

Soirée. Je regarde pour la troisième soirée consécutive un film documentaire sur Arte dédié à l’Afghanistan. Quatre épisodes, quarante ans de guerre. C’est dans l’épisode deux que je retrouve trait pour trait ma Juliette, médecin sans frontière en Afghanistan découverte dans la BD « Le photographe » de Didier Lefèvre et Emmanuel Guibert. Vingt ans plus tard, la voici interviewée dans le documentaire. Je ne la reconnais pas tellement elle a changé.

J25 Vendredi 10 avril
Souriez, c’est vendredi ! Oui et il fait toujours aussi beau.
Je change ma positon de travail. Le pouf s’est totalement effondré. Mes genoux et aines s’ankylosent. Ce matin je travaille torse nu, il fait suffisamment chaud.
La matinée en télétravail passe très vite. Un temps pour la pause déjeuner et c’est déjà la visioconférence de Raphaëlle Bats à 14h. Sujet : Que sommes nous quand nous n’avons plus de lieux ?

Comme à chaque fois, Raphaëlle prépare une vidéo pour introduire le sujet. Voici ce que j’en retiens,
- Plus de lieu, plus d’ouvrages = fin du voyage
- Que devient la notion d’espace public
- Quand les bibliothèques vont ouvrir à nouveau, comment sera cet espace. Policé, réduit, quelles en seront les conditions d’accès
- L’environnement virtuel peut-il être considéré comme un lieu ? Comment peut-il déclencher un sentiment d’appartenance
- Du jour au lendemain, nous sommes passés de beaucoup d’espace et peu de temps à peu d’espace et beaucoup de temps
- Changement de nos routines. Quelles nouvelles routines pour les médiathèques ?

La séance démarre et après le temps d’ échanges et de présentation du thème, nous nous répartissons en trois salons pour réfléchir en mode brainstorming. Grâce à un pad partagé, chacun écrit et peut lire en même temps ce que les autres notent.
1- La bibliothèque, espace public
2- Que fait-on dans nos bibliothèques/ espaces
3- Qu’est-ce que l’hospitalité dans une bibliothèque

Et puis nous nous répartissons, en fonction des sujets qui nous intéressent en autres salons de travail,
1- Être à la bibliothèque depuis la maison
2- Recréer du lien Espace-Numérique
3- Demain le dé-confinement

Je choisis ce groupe, parce que dé-confinée, j’ai envie de l’être, mais les propositions restent très évidentes. Nettoyer et mettre en quarantaine les ouvrages selon préconisations de l’IFLA ; Mettre en place d’un drive avec des horaires de retrait pour les paniers, bibliothèque restant inaccessible au public ; Enquêter auprès des usagers afin de recueillir leurs idées/besoins au sujet des services ; Mettre à disposition du gel, du savon, des gants. Certains bibliothécaires révèlant à ce sujet ne pas disposer de savon dans leurs services ; Suivre les consignes de l’ARS.
Alors se posera la question de notre marge de manœuvre.

Un mal de tête ne me lâche pas depuis hier. A 17 heures je décide d’aller faire un tour. Je me demande si le confinement et surtout le manque de mouvement n’en serait pas la cause. Je vais aussi profiter de ma sortie pour aller à la poste et envoyer les masques à mes parents.
Malheureusement la poste est fermée et sans affichage de ses nouveaux horaires. Me voila bien dépitée, ignorant de surcroît que lundi est lundi de Pâques et que rien ne sera ouvert.

Je profite de mon heure de sortie pour aller jusqu’à la cathédrale et laisser s’envoler mon regard vers mon cher Caroux, si loin dans le brume. La campagne est magnifiquement verte, stable.
Moi dans cette géographie, je me sens comme une pièce rapportée.

Petit SMS de ma maman en réponse à mon envoi de masques. « C’est formidablement gentil ». Je réponds « Je vous aime » avec deux gros cœurs rouges.

J26 samedi 11 avril
Un long week end commence et j’en suis bien contente.
Contente aussi que la nuit soit finie, elle paraît longue quand à partir de quatre du matin elle s’écrit en pointillés, au hasard des rêves.

Ce matin je sors à nouveau. Et cette après midi encore et après ce sera à la maison jusqu’à vendredi.
Je passe à la médiathèque pour aider Nora à récupérer des affaires et gentiment elle me propose une enveloppe pré-timbrée pour l’envoi des masques à mes parents. Incroyable Nora qui par sa débrouillardise permet que mes masques soient envoyés sans tarder.
Ils mettront toutefois quatorze jours avant d’arriver.

Courses au supermarché. L’ambiance est moins délétère, la caissière travaille masquée et gantée, protégée par une plaque de plexiglas. Comme il me reste du temps, oui j’ai triché et rajouté un 30 après le 11 des heures, je tourne dans les ruelles autour de chez moi. Il y a la queue sur le trottoir chez le boucher. Petite vieille masquée et désorientée, pas d’échange, aucun regard.

La ville devient sale, à part les poubelles régulièrement ramassées, les autres services ont été suspendus ou maintenus seulement dans certains quartiers. Merdes de chien sur les trottoirs, bouteilles en verre, masques jetés sur la voie publique.
Dans cette ville vide, sans banc, sans âme, même l’eau des fontaines a été arrêtée. Assèchement du lien social, déshumanisation de la cité.

Je prends quelques photos et celle-ci traduit, non stigmatise mes sensations : un mur de parpaing, très haut et le dépassant quelques maigres têtes d’arbustes affublées d’un plumet de jeunes feuilles.
Voilà le message : garder la tête hors de l’eau, même lorsque l’on se sent emprisonnée.

Belle après midi paisible à prendre le soleil au balcon. A cinq heures je ressors et vais prendre l’apéro avec un ami. Ah, impression de revivre un peu et de marcher à côté du confinement.
En sortant je lève les yeux, un africain se tient sur son balcon tout la haut près du ciel. Il voit que je le vois et me fait une geste de la main, je lui réponds.
- Ça va ? Ou tu vas ? Me dit-il.
- Je vais au marché, lui dis-je.
Ce qui n’est pas juste mais c’est sorti tout seul, comme dans le temps d’avant. En fait je vais chez les marocains faire le plein de légumes et de pain. Ce n’est donc pas tout à fait faux.

J27 Dimanche 12 avril
J’ai passé une soirée magnifique avec « Dans le sillage d’Ulysse », dernière création de Sylvain Tesson. Le voici parti en voyage sur un magnifique bateau (rien à voir avec l’embarcation d’Ulysse roi d’Itaque) à la recherche des différents lieux mythologiques du héros. Suivant la cartographie de Victor Bérard, helléniste français du XXe siècle, il trace à sa manière une géographie poétique inspirée de l’Odyssée. Le voici sur le cratère du Vésuve, ou escaladant les parois rocheuses de l’île sarde de Tavolara. Chaque épisode, il y en a cinq, j’en ai visionné trois, est émaillé de rencontres, pêcheur, archéologue, vulcanologue, philosophe, berger... En période de confinement partir ainsi sur la grande bleue, froisser les buissons de myrte, s’égratigner aux rochers, remplir ses yeux de lumière, me remplit d’allégresse.

Tiens, j’ai même rêvé, dans la partie en pointillée de ma nuit, que je faisais découvrir à « Sylvain » le canal du midi et ses magnifiques platanes et que nous nous déplacions en moto. Joli rêve.

Dimanche jour de lessive. J’ai gardé ce rituel du temps d’avant. De même que la bonne heure de ménage, sol lavé à fond, poussière et recoins. Étendu la lessive dehors. Ciel moutonneux et soleil pâle, le vent est revenu.

17 heures, j’écoute France inter dans la cuisine. Pourquoi la cuisine ? Parce que je me déplace avec le soleil. Le matin, il illumine le salon. A partir de 15 heures il tourne et se glisse par la fenêtre de la cuisine. J’ouvre les battants, pas de vent, que de la bonne chaleur. De temps en temps passe l’ombre d’un pigeon. L’émission s’appelle « message personnel » . Il s’agit d’enregistrer un message téléphonique et d’offrir une chanson à quelqu’un que l’on aime. La voix chaude et sensuelle de Barbara Carlotta rassemble et lie.

Voix d’enfants, cinq ans, six ans, désarmantes de fraîcheur et toutes semblables. Notre voix change donc et s’individualise en grandissant. Léon offre Mistral gagnant à ses grand parents. Pourquoi cette chanson me donne-t-elle toujours envie de pleurer ? Rosalie dédie La fille aux yeux de menthe à l’eau à sa mamie « parce qu’elle a les yeux toujours bien maquillés ».

Minuit. J’ai visionné les deux derniers épisodes du voyage de Sylvain Tesson dans le sillage d’Ulysse et relève au fil du récit une phrase qui traduit bien la quête de ce voyageur physique et singulier : « Je suis de ceux qui tendent l’oreille et superposent la mythologie au réel ».

J28 lundi 13
C’est lundi de Pâques. Omis de fait que j’ai décidé de ne pas travailler aujourd’hui, qu’est ce qui distinguera ce jour des autres jours ? Levée à 7h30 après une nuit qui de jour en jour se dégrade, petit déjeuner en écoutant la radio, maquillage et habillage, radio à nouveau. Le temps file.Vingt longueurs dans ma maison ce matin ! Je suis arrivée à m’essouffler et à faire un exercice un peu plus physique que d’habitude. A 11h30 j’ai déjà faim. Bon signe. Ressentir la sensation de faim, joie de se sentir vivant.

Extrait de l’article de Lydie Salvayre, paru dans le monde du 8 avril. Je ne reproduis ici que le début de son texte qui parle des écrivains reclus. La suite parle de son propre confinement volontaire, son retrait dans un village de 380 âmes qui a lui seul « contient le monde. »

Et si le confinement, tragique au plus grand nombre, était, pour l’écrivain, une chance ?
Et s’il constituait la condition rêvée pour que son écriture voyage et s’ouvre sur des chemins étrangers ? C’est en tout cas ce que Kafka constate dans une lettre à Félice. « J’ai souvent pensé que la meilleure façon de vivre pour moi serait de m’installer avec une lampe et ce qu’il faut pour écrire au cœur d’une vaste cave isolée. On m’apporterait mes repas, et on les déposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la plus extérieure de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes serait mon unique promenade. Puis je retournerais à ma table, je mangerais avec ferveur et je me remettrais aussitôt à travailler. » (Gallimard, 1972)

C’est la décision radicale d’Emily Brontë, qui prend le parti souverain de vivre retirée dans un village désolé du Yorkshire, loin des divertissements de la ville, loin de ce qui se pense et de ce qui s’écrit dans ces consensus confortables qui rassemblent les hommes, loin des intrigues et manœuvres dans lesquelles ils trempent pour parvenir ; et qui se tient à ce choix parce qu’il constitue à ses yeux le seul moyen pour que son esprit affronte ce devant quoi sans cesse les hommes se détournent : leurs gouffres intérieurs et ce que Bataille appelait « l’abîme du mal » .

C’est le régime « atroce » que s’impose Flaubert pour s’adonner à cet acharnement, à cette rage au ventre comme il la nomme, à cette folie, à cette passion pour une chose que presque tout le monde hait, dit-il, puisque presque tout le monde hait la littérature, cette passion qui le torture et qui l’enchante, et qui l’amène à se claquemurer chez lui afin de modeler les phrases, dix-huit heures par jour, jusqu’à leur absolue perfection. « Je travaille dans des proportions que j’ose qualifier de gigantesques, écrit-il à Mme Brainne. En trois mois j’ai pris un après-midi de congé et depuis que je suis ici je ne fais que lire et prendre des notes. Mon horrible bouquin [Il s’agit de Bouvard et Pécuchet] est un gouffre qui s’élargit sous moi à chaque pas. Je tombe de fatigue. Comment intéresser avec deux imbéciles qui causent littérature. » (Gallimard, 2007).

C’est le choix de Proust, vivant reclus durant plus de quinze ans au deuxième étage du 102, boulevard Haussmann, dans une chambre qu’il a fait tapisser de liège afin qu’aucun bruit du dehors ne vienne perturber ses pensées.

Et celui d’Hölderlin, sans doute l’un des plus célèbres confinés de la littérature, qui reste plus de trente ans reclus chez le bon menuisier Ernst Zimmer, dans une tour de Tübingen, sur le bord du Neckar, la paix enfin au cœur, les souffrances en sommeil, et le regard émerveillé devant le jour qui naît et le ciel fastueux.

Et de Kant faisant sempiternellement et aux mêmes heures la même promenade.
Ou de Rilke à Duino interdisant fermement à ses plus proches de venir bousculer ses élégiaques méditations.

Elle est interminable la liste de ceux qui, pour garder à l’écriture son cœur sauvage, s’éloignent, s’isolent, et se tiennent à l’écart des contaminations conformistes et des idées de tout le monde.

J29 mardi 14 avril
Bien sûr hier soir, à 20h02 j’étais devant l’écran de mon ordinateur pour écouter l’allocution de notre Président. Je l’ai trouvé fort beau, bronzé, omis la petite encoche dans son sourcil droit qui a attiré mon regard de côté.
Qu’ai-je retenu ? L’objectif de fin du confinement pour le 11 mai ; les crèches, les écoles, les collège, les lycées vont ré-ouvrir à compter de cette date ; Les grands rassemblements seront interdits jusqu’à à mi juillet ; les aides pour soutenir l’économie vont augmenter ; les cafés- restaurants restent fermés. Et aussi beaucoup, beaucoup de remerciements.

Avoir une perspective de fin de confinement a été un soulagement pour moi, même si un mois supplémentaire me semble très long. Bon, 27 jours exactement. Comptée ainsi, la charge me paraît plus légère. Je ne sais pas s’il y a lien à trouver mais j’ai dormi d’une seule traite jusqu’à 6h30 ce matin. Voilà bien longtemps que cela ne m’était pas arrivé.

J’ai été très touchée par un documentaire sur Arte relatant le vie de trois jeunes népalais de retour dans leur famille après dix ans d’absence. A Katmandou ils sont allés dans une école, la Snowland Ranag School, fondée par Dolpo Bouddha. Dolpo est un moine bouddhiste qui a consacré sa vie à l’étude de la religion bouddhiste. Il pense que grâce à l’éducation, aux soins de santé la vie des enfants des montagnes peut être améliorée.

Les trois adolescents du film ont suivi une scolarité compète, appris l’anglais aussi bien que les nouvelles technologies. Les voici, muni chacun d’ une petite caméra sur les chemins de la montagne. L’un d’entre eux Nima, orphelin de mère à l’âge de deux jours, doit marcher durant quinze jours pour gagner son village. Un village démuni de tout, un terre grise, des humains laborieux.
Le visage brûlé par le soleil et le froid, il est arrivé chez lui, porté par la joie de retrouver son père . Un père qu’il aime plus que lui même, dit-il les yeux brillants. Déception immense. Le père a quitté le village, il est parti dans une autre région, inatteignable. Il buvait. L’adolescent les larmes aux yeux, visage tourné vers la vallée dit « Je lui avais même acheté des chaussures, je les avais transportées jusqu’ici ».

Tout le monde devrait regarder ce film et s’interroger sur les inégalités, le rôle de l’éducation comme moyen d’émancipation, les relations affectives entre enfants et parents.

J30 mercredi 15 avril
Elle traverse la route en criant sa douleur, sa folie, sa voix est rauque, son visage tanné. Elle semble jeune, elle porte une robe, un sac en bandoulière. Elle file droit, ne voit personne, elle crie. Ses cris scandent sa marche qu’elle a rapide. Où va-t-elle, qui, que fuit-elle ?

Ainsi commence ce mercredi alors que le soleil brille et que de la fenêtre ouverte montent les bruits de la rue.

Je suis apaisée d’avoir une date de début dé-confinement. Plus que 26 jours. Non je ne veux pas penser comme cela, l’après, c’est à dire la sortie ne sera pas comme avant. Aussi me dis-je, vivons chaque jour avec joie et apaisement. J’ai su m’adapter au confinement, je ferai de même pour le dé-confinement.

André Comte Sponville cite Montaigne,
« Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant ». Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie.
Lu dans Libé, ce jour : La directrice de l’école primaire a donc créé « l’école-drive ». Chaque jeudi, le travail est imprimé, mis sous pli et déposé sur le muret de l’école.
L’institutrice : « Les parents ouvrent leur portière à la hauteur du muret, prennent l’enveloppe et remontent dans la voiture. Ainsi, je n’ai pas l’impression de mettre les gens en danger. »

J31 Jeudi 16 avril
Hier soir j’ai assisté et participé à ma première soirée poésie par téléphone.
La liaison était mauvaise et il fallait faire preuve d’une sacrée concentration et attention pour comprendre les mots de mes amis poètes.

Écouter et maintenir l’écoute dans cette expérience était une vraie résilience.
Nous sommes restés ensemble une heure et demie et le temps a filé, joyeux et tendre.
Pas question de s’évader ou de rêvasser, de décrocher puis de reprendre au fil d’un mot. Cela aurait été trahir l’autre qui lisait son poème, écrit en situation de confinement.
Je n’avais pas compris la consigne et n’avais rien écrit mais j’ai pris du plaisir à écouter, offrir mon attention à ces mots. J’ai pris des notes aussi. Écrire sur le papier en écoutant ces poèmes c’était comme planter des graines.
Alors voici quelques uns de ces assemblages, quelques paroles notées.

Des confinés : Primo Levi, Georges Semprun, Etty Hillesum, Emily Dickinson, Joe Bousquet.
Citation de Paul Celan proposée par Jean Marie pour introduire notre échange « La poésie c’est la conversion en infini de la mortalité réelle et de la lettre morte ». Comprenons, transmettre ce qui est dit, ne pas le laisser en l’état de lettre morte, essayer de le convertir.
Le poème est ce re branchement immédiat de la conscience à vif sur l’intensité de la vie dans la mort.
« Un seul pas suffit à boire le présent »
« Aux confins, fleurir. Vivre ivre c’est fleurir ».

Un brin d’humour ce matin à l’ heure du petit déjeuner, avec Charline :« Moi mon fils avant de l’envoyer à l’école, je vais l’emballer dans la cellophane avec son sandwich ».

Ensuite je découvre une philosophe, Cynthia Fleury. Pour elle, nous sommes à un moment philosophique charnière pour l’avenir du monde tel qu’on le connaît. " Il s’agit véritablement de redéfinir le sens que l’on veut donner à notre manière de vivre ensemble sur cette terre. Il va falloir faire monter au pouvoir une force d’action citoyenne et durable. Mais nos dirigeants ont une matrice intellectuelle qui n’est pas celle-ci. Et on va aussi devoir combattre ceux qui vont nous raconter demain qu’il va falloir continuer à faire comme avant. "

J’aime bien le concept de matrice intellectuelle, comme si nous ne venions pas de la même mère.
Pour finir, je cite cette philosophe à nouveau " Faire monter au pouvoir une force d’action citoyenne et durable ".

Pâle rayon de soleil en cette fin d’après midi bien remplie. Je réfléchis et rédige des propositions pour la retour au travail mardi 12 mai. La médiathèque ne sera pas ouverte au public mais nous serons sur place. Une réorganisation est à construire. Je fais une proposition sur cinq axes :

1- La rédaction d’une charte interne de « bonne conduite sanitaire ». Pour les agents, les usagers, les prestataires extérieurs. Cette charte pourra être intégrée dans la charte Marianne et être opérationnelle en cas de résurgence de crise sanitaire (action d’anticipation).

2- Reprise du travail en interne. Définition de nouvelles missions à accomplir. Nettoyage et désinfection des collections et mobiliers ; désherbage ; récolement ; réorganisation des espaces ; rangement...

3- Mise en place d’un drive. Le service Cliquer et Emporter permet à l’usager de constituer son panier avec les documents disponibles. Pourrait être rajouté un encart « je ne sais pas quoi lire, regarder écouter » = je confie mon panier aux bibliothécaires.
Organisation du drive : mise en sacs (je préconise des sacs à usage unique, en papier résistant) ; rdv sur une tranche horaire ; retrait des paniers au RDC de la MAM ; opération sous la surveillance d’un SIAP ; organisation d’un circuit de circulation, les usagers ne se croisent pas « je prends et je pars » (+ un petit sourire et un échange verbal avec le bibliothécaire).

Organisation : dans un premier temps, je préconise que nous nous occupions uniquement des documents disponibles dans la médiathèque, estimant qu’après 5 semaines de confinement ils sont sains. Pas de traitement des retours afin de ne pas croiser au niveau des agents et des documents les circuits d’entrée et de sortie.

4- Poursuite de l’offre numérique. Cette offre ainsi que l’aide par téléphone doit non seulement être maintenue mais augmentée.
Organisation : les agents qui ont travaillé à son alimentation durant le confinement restent pilotes, la contribution est ouverte à tous les agents.

5- Publics empêchés et desserte HLM. Il serait bon d’étudier le portage à domicile pour ces publics (personnes confinées pour raison de santé, personnes âgées, handicapées…) et de rechercher des partenariats : CCAS, POSTE, Librairie si elle dispose d’une livraison à domicile.
Étudier également comment nous pourrions organiser une desserte dans nos quartiers défavorisés. Utiliser le médiabus comme un drive avec des paniers et une organisation comme 3) 

Cela fait du bien d’avoir une date butoir et en même temps j’avoue, je suis bien dans cette nouvelle organisation. La solitude me pousse à réfléchir, écrire, rendre mon temps intéressant, prendre soin de moi et à entrer en communication avec les autres.

Il ne manque que mon compagnon.Lui aussi vit sa vie et l’introverti qu’il est se sent en sécurité dans ce monde confiné. Je ne l’ai jamais vu aussi actif et inventif. Il cuisine et a même coupé sa barbe. Lui aussi prend soin de lui. Je préfère ne pas penser aux retrouvailles, je ne sais comment notre relation va ressortir de ce confinement.

J32 vendredi 17 avril
0h39, la dépêche tombe. Le chanteur Christophe est mort à l’hôpital de Brest d’une maladie pulmonaire. Message convenu de sa famille qui semble vouloir éviter le diagnostic covid19. Nous sommes tous mortels, même les vedettes.

Christophe : C’est bizarre parce que les gens qui viennent m’interviewer me demandent toujours, « Vous aimez l’ennui ? » C’est un mot que je mets souvent dans mes chansons, et c’est pas que j’aime l’ennui, moi je l’entends pas comme ça. Pour moi, le synonyme d’ennui, c’est le silence, la réflexion. C’est pas comme vous pensez l’ennui, vous, c’est pas au premier degré. Pour moi, c’est quelque chose de planant, qui a une belle résonance. Le mot est beau, alors plutôt que de mettre « le silence », ou « la réflexion », je mets « l’ennui ». Le sens n’a pas d’importance, ce qui compte, c’est le son, la beauté du mot.

La veille c’était Luis Sepulveda qui disparaissait victime de la maladie. A l’annonce de cette mort, j’ai pensé toutes les mouettes et les chats pleurent Sepulveda (relire Historie d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler). Il était bourru, affectueux, entier, amoureux de l’océan. Dans les années soixante dix, il avait fui la dictature de Pinochet et s’était installé à Hambourg. Sa compagne, la poétesse Carmen Yáñez, avait été torturée. Il l’avait crue morte et il la retrouva bien des années plus tard en Europe. Il l’épousa. Depuis, ils habitaient Gijón en Espagne, dans une maison à quelques centaines de mètres de l’océan.

« J’écris parce que je connais l’équilibre fragile de la vie et la maigre saison que la nature accorde aux hommes, mais, en nommant les choses avec tout l’amour et la colère que ma langue le permet, je les rapproche de la force des titans et de l’éternité de Prométhée. » L.Sepulveda

Interview du professeur Philippe Sansonetti, lu dans libé de ce jour :
- Quel rôle doit jouer la population dans le déconfinement ?
Un rôle beaucoup plus actif. Finalement, depuis un mois, on demande aux citoyens de se cacher pour casser la dynamique exponentielle de l’épidémie. L’acte civique consiste à se confiner. C’est utile mais peu mobilisateur. Pour réussir ce dé-confinement, la population devra au contraire être active dans la prévention et faire tous les efforts nécessaires pour intégrer les trois éléments essentiels de la distanciation sociale dans son quotidien, à savoir le port du masque, le lavage des mains et la séparation physique. On a eu beaucoup de difficultés à intégrer ces pratiques à nos modes de vie avant le confinement. Là, on n’a plus le choix. 85 % à 90 % de la population n’a pas été en contact avec ce virus. L’épidémie a encore une marge énorme pour plusieurs rebonds, plusieurs reprises. On ne peut pas compter uniquement sur l’Etat, les structures scientifiques, techniques et médicales, pour rester en vie. Notre destin est vraiment entre nos mains.

Le gouvernement a changé d’avis sur le sujet. Jusqu’alors, il discréditait l’utilisation des masques pour la population générale afin de pallier le manque et les réserver au personnel médical. Je pense que c’était une faute. Il est évident qu’il fallait à tout prix ménager cette priorité, mais pourquoi ne pas avoir dit : « Nous n’avons pas assez de masques, mais vous pouvez en fabriquer des artisanaux en attendant, cela permettra de réduire la circulation virale. » C’eût été un message plus mobilisateur pour nos concitoyens et cela aurait évité la contradiction qui maintenant se fait jour.

Nous sommes entrés dans cette crise assez démunis. Nous avons d’ailleurs pu constater que la France s’était considérablement désindustrialisée ces dernières années et que nous étions incapables de générer massivement les outils pour mener cette guerre sanitaire. Ce virus est un révélateur impitoyable de nos faiblesses économiques et sociales.

Et pour finir cette matinée, le témoignage de Wahida, auxiliaire de vie, dans l’est de la France.
« La façon de se tenir, de marcher, l’appétit, c’est très important. Il faut être à l’écoute, parler avec la personne pour comprendre son comportement, ses besoins. Alors oui, forcément, je crée des relations et je ne le regrette pas. »
Et Wahida de raconter, cette dame qui ne répondait pas à ses appels. « C’était étrange, je connaissais ses habitudes, je suis allée la voir, je l’ai trouvée nue, par terre, les fenêtres ouvertes. Elle dit que je lui ai sauvé la vie, mais je ne suis pas une super-héroïne, je ne suis pas passée par la fenêtre mais par la porte d’entrée. »
Wahida, « la seule », « l’unique », c’est ce que signifie son prénom en arabe.

Je ne sais pas si c’est à cause de la musique de Christophe que j’écoute depuis le début de la matinée mais tout ce que je lis me touche ce matin.

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