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2020 : Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Journal de confinement, 4

lundi 25 mai 2020, par Sylvie Terrier

J33 Samedi 18 avril

Privée de nature, je me promène dans mon jardin-frigo.
Oui, mieux vaut regarder son frigo que dehors. Depuis plusieurs jours le ciel gris plombe nos fenêtres. Les goélands passent haut, je ne les vois plus.

Je me rends compte que cela ne me touche pas. Je suis étonnée par ma faculté d’adaptation. Je suis bien chez moi, avec moi. Impression que mon cerveau fonctionne à cent à l’heure, plus peur de l’ennui, plus besoin de chercher des activités extra travail, elles sont quotidiennes. Je peux décider de changer de tâche quand je veux, travailler en écoutant de la musique, habillée confortablement (mais toujours soignée), dérangée par personne, maître de mon temps. Je respecte scrupuleusement les rythmes de base que je me suis donnés. Heure du lever, temps de travail, jours de travail et week end, temps du repas, exercice une fois par jour quand je veux.

Mes yeux cependant fatiguent à cause de trop d’écran, sachant que, délaissant les livres, je passe à présent de longues soirées devant ARTE.
J’ai très mal au genou gauche aussi, la douleur commence à s’installer la nuit. Quand je me déplie le matin, j’entends des craquements bizarres à l’intérieur. Je pensais que le repos ferait disparaître un début de tendinite que j’assimilais à nos marches effrénées et ne comprends pas pourquoi la situation empire.

Petite pause en milieu d’après midi. Je prépare moi même du gomasio, condiment salé traditionnel utilisé depuis des millénaires au Japon.
La recette : 10 cuillères à soupe graines de sésame blond non torréfiées. 2 cuillères à soupe de sel fin de mer gris. Dans une poêle, faire griller (mais pas brûler) les graines de sésame. Elles vont sautiller et ça va sentir bon. Laisser refroidir. Écraser au pilon les graines grillées et le sel sans réduire en pâte. Le mélange doit rester sec. Laisser reposer, mettre dans un pot en verre et fermer.

Dimanche 19 avril (J34)
Dimanche à la maison. Un dimanche pluvieux et humide qui ne donne pas envie de mettre le nez dehors. Un temps qui fait oublier que nous sommes confinés et qui le rend ordinaire.

Je décide de faire une activité que j’avais gardée pour cette occasion, ranger mon placard à habits. Je me suis déjà défaite d’un bon nombre de vêtements et de manière générale j’en achète peu. Malgré tout j’arrive toujours à mettre de côté quelques vêtements supplémentaires suivant la méthode de Marie Kondo.

Je restructure mes piles, rassemble la literie en catégorie (couette, drap, taie), regroupe toutes mes chaussettes dans une seule panière, crée un carton Inde et un carton été (réversible en hiver). J’arrive ainsi à constituer deux petits sacs d’affaires à donner.

Ensuite je m’affaire à la cuisine, réalise mon fameux cake aux courgettes feta et prépare pour midi une botte d’asperges vertes avec mayo maison. Hum avec ce régime je vais avoir faim dans quelques heures mais après tout je bouge peu et je prends garde à réduire mes calories. Bien que je surveille mon alimentation, je me rends compte que je m’arrondis aux hanches. Encore trois semaines et j’ai un petit bidon !

Lundi 20 avril (J35)
Je réalise que j’ai cessé de compter les jours, peut être parce qu’au delà de trente, le chiffre ne signifie plus grand-chose, sans doute aussi parce que je connais la fin du confinement, dans exactement trois semaines. La fin, c’est beaucoup dire, rien ne sera comme avant pour parodier les interviewés de la radio. Et puis le sait-on seulement comme il se déroulera ce dé-confinement et quelles seront nos consignes. Le conférence de presse du premier ministre hier a déçu, est revenue cette désagréable impression d’un gouvernement qui tâtonne et hésite.

Sur France inter ce matin dans « le grand entretien », deux médecins invités. Ils sont lassant ces médecins, à radoter toujours la même chose. On voit bien qu’eux aussi tâtonnent, la médecine je pense est une science expérimentale. Aujourd’hui pourtant, j’aimerais des réponses fermes et rassurantes, en particulier pour les enfants. Et le médecin de répondre à la question du journaliste
- Devrons nous porter des masques ?
Ce qui pour moi est une EVIDENCE, pourquoi est-ce un problème en France, le médecin de répondre,
- Mais pourquoi ne pas en faire un élément de mode ?
En quelque sorte, et là c’est moi qui complète, il s’agirait d’assortir son masque à ses chaussettes et pourquoi pas, pendant qu’on y est, à sa petite culotte…

Mardi 24 avril (J36)
Je commence cette journée avec des chiffres.

Pour la première fois de son histoire, le brut américain est passé ce lundi sous la barre des… zéro dollar. Dans la soirée, le baril de West Texas Intermediate (WTI) s’échangeait à -37 dollars. Concrètement, cela veut dire que les producteurs payent 37 dollars pour donner leur baril de pétrole.

En France, on décompte 20 265 morts depuis début mars, soit 547 de plus en vingt quatre heures. l’âge médian des décès se situe à 84 ans (75 % ont 75 ans et plus), 56 % étant des hommes. Ce sont donc, comme pour la grippe ou les canicules, les personnes âgées qui payent le plus lourd tribut à cet épisode épidémique. Près de 40 % des décès en France ont eu lieu dans les Ehpad (7 649).
5,8 % de français ont été touchés par le Covid. On abandonne l’idée d’une immunité collective.

Cinq millions de français vivent dans un logement trop petit. On parle de « suroccupation ».
Et pour finir, la Reine Elisabeth a aujourd’hui 94 ans. Il n’y aura ni fête ni cérémonie. Une première dans l’histoire de l’Angleterre.

La liste pourrait s’allonger indéfiniment. Nous vivons dans un monde de chiffres et de bilans. Nous savons que notre passage sur terre est bref et nos années comptées. Peut être alors que compter nous rassure. Tristesse du lundi, à nouveau gris et pluvieux. Absence de mail et de contact. J’attends le coup de téléphone d’une amie jusqu’à 23h et puis finalement je me lasse. Elle répond à mon SMS « j’ai travaillé jusqu’à minuit ! » Quelques heures plutôt elle m’écrivait « Je t’appelle ce soir, ça ira ? ». Bon ne pas se mettre dans l’attente affective.

Calme plat du côté de mon compagnon. Fini les apéro coquins, fini les coucou du matin du midi et du soir. Il vit sa vie et moi aussi. Six semaines de séparation aujourd’hui. Je suis triste de ne pas ressentir de manque. Deux ans et neuf mois que l’on se connaît. Lui dit d’un ton badin et résigné que ses deux dernières relations ont duré trois ans. Je ne comprends pas ce défaitisme. Je suis blessée qu’il me mette dans le même sac que les deux autres et qu’il le dise d’un ton si détaché.

Haiku de Zoé

Pétales de fleurs de cerisiers
Tombent
Dans les rues de La Hay

Mercredi 22 avril (J37)
« Le confinement c’est bien car je ne me casse plus la tête pour choisir mes chaussettes. Une chaussette rouge, une chaussette bleue, c’est le bonheur ».
J’aimerais disposer de l’humour et de l’insouciance de cette jeune femme.

Le confinement me pèse depuis lundi, accentué par la pluie incessante et le ciel gris. Sensation d’emprisonnement. Je ne vois même plus la mer, minuscule triangle dans le lointain ente deux toits d’immeubles.
Les informations tournent en boucle, j’ai l’impression de stagner au niveau professionnel, l’horizon paraît obstrué, il me semble que l’on en sortira pas. Et le ministre de l’éducation qui propose une rentrée scolaire en trois phases échelonnées par niveau. Au « plus jamais comme avant » se rajoute de la complexité.

Les jours s’enchaînent et dans cette grisaille je suis contente quand arrive dix huit heures. Je pense alors « encore une journée de passée ». Comme s’il fallait vite en finir de cette journée, en finir pourquoi ? Pour ressortir, respirer, changer de rythme, revoir Didier. J’en suis à trente cinq jours de confinement et j’ai l’impression d’avoir fait le tour de ma cellule, d’avoir épuisé mes capacités à vivre le temps présent. Envie de folies, de plaisirs autres que des besoins de première nécessité, de surprises. Car vraiment ce qui manque dans le confinement c’est l’imprévu. Ce qui pourrait passer entre les mailles. Cet infini que l’on nomme l’Espace.

Jeudi 23 avril (J38)
Didier m’envoie un message. Il y a un an, nous arrivions à Saint Jacques de Compostelle. Je revoie immédiatement la grande place assaillie de pèlerins, la basilique enveloppée de filets bleus. Je retrouve la sensation de la pierre lisse quand je me suis allongée, amaigrie et pieds nus. Monte aussi en moi le souvenir du regret que j’ai ressenti à être passée trop vite au séminaire pour déposer mon sac et réserver mon lit au lieu d’aller directement retrouver les autres pèlerins sur la place avec le sac, la poussière et toute la fatigue sur le dos. J’ai manqué d’insouciance et de capacité à vivre l’instant.

Le ciel s’est dégagé pendant la nuit et ce matin, miracle il fait beau. La lumière, le soleil, la chaleur tout est revenu. Je travaille dos contre la fenêtre et enlève peu à peu mes couches, pull, chemise, soutien gorge. Je finis la matinée allongée et nue sur la peau de mouton. Sentir à l’intérieur de mon corps que le murs de ma prison s’ouvrent.

Difficile de se concentrer sur le travail l’après midi. J’ai bien travaillé le matin mais là en attendant de me connecter à la viso-conférence participative biblio-covid, je craque. 16h30, l’intérêt n’y est plus, les échanges s’embourbent, les termes et concepts sont trop théoriques, éthique du care, continuum, je passe de groupe en groupe, je zappe, je n’arrive plus à me motiver. Dehors il fait de plus en plus chaud, les gens sortent, les mouches tournent au dessus de ma tête, les deux porte-fenêtres du salon sont grandes ouvertes.

Dehors ! Attestation, chaussures de marche, lunettes, je sors marcher. Il y a urgence. Marcher aujourd’hui est plus vital que manger. J’ai mal au genou gauche, des aiguilles au niveau de la rotule, je n’ai jamais ressenti une telle douleur. Je m’en fous, je marche avec la douleur.
Je passe par la rue d’Angleterre, remonte le long du lycée Henri IV, rejoins le parvis de la cathédrale.

Je respire. Je prends de grandes respirations, comme si l’air me manquait, comme si je sortais d’une grave maladie. La sensation est intense et troublante. Je prends alors conscience de combien je souffrais, mon adaptation était une forme de résignation, d’acceptation du renoncement à l’espace, la liberté, la lumière.

Je quitte le parvis et gagne la place Saint Jacques, je prends tout mon temps, le soleil joue à travers les feuilles des platanes, pas la moindre brise, deux jeunes papotent sur un banc. Je sors mon attestation et après le 17h je rajoute avec la même couleur de stylo 30 minutes. Voilà, un petit rab d’escapade. Je reprends le même chemin à l’envers, ce qui est un autre chemin comment chacun sait. Petit détour par le super marché pour acheter une bouteille de vin blanc et des bretzels. Je rentre à la maison, heureuse.

Le poisson qui manquait s’étouffer a retrouvé son élément vital.
Ce soir, apéro en compagnie de Didier.

Vendredi 24 avril J39
J’écoute les infos le matin et ensuite j’arrête. Obsession du covid. Annonces de plus en plus loufoques comme celle de chiens dressés à reconnaître les porteurs de virus grâce à leur odeur. Car le virus a une odeur. Et la deuxième vague qui se prépare ; et la menace de Jérôme Salomon « Pas de dé-confinement si le confinement n’est pas réussi » et les enseignants qui menacent d’exercer leur droit de retrait ; et la directrice de la RATP. Tous absolument tous y vont de leur avis, de leur angoisse. Tout comme le séminaire hier, j’en ai assez. Le Covid commence à m’écœurer. Alors que l’on devrait se fédérer et se sentir heureux, la perspective du 11 mai vire à l’indigestion.

Ce matin au réveil brouillard dense, je voyais à peine la cime des beaux tilleuls de la gare routière. Puis le ciel est remonté et le soleil a fait son apparition. Moins chaud qu’hier mais bien présent. Le soir l’humidité perdure. Je frisonne, toutes fenêtres fermées.

Le week end arrive à point. Je ressens depuis hier une énorme charge mentale. Plus envie de réfléchir. Pas envie de manger ni de boire non plus. Les larmes au bord des yeux.
Si je m’écoutais, je partirai marcher, loin et très longtemps.

Samedi 25 avril J40
Samedi commence et après une nuit plutôt bonne je me lève plus tard qu’à l’accoutumée. Le réveil ne sonne pas le week end. Le temps gris est revenu mais aujourd’hui, une belle surprise habite le ciel, les hirondelles sont arrivées !

Ce matin j’ai envie de reparler du soin. Ce sujet m’habite depuis le début du confinement. J’y suis sensible et curieusement c’est par son absence qu’il se révèle. Manque de soin au travail, manque de soin en médecine, manque de soin entre voisins, manque de soin dans le couple, manque de soin dans la relation en général.

La médecine tout d’abord. Didier Sicard : « la science a pris le pas sur le soin ». Depuis 25 ans l’être soignant a disparu au profit de l’administratif c’est à dire l’économie. Le médecin rappelle ce qu’implique être un soignant : quelqu’un qui par choix a abdiqué une part de sa liberté pour aller vers l’autre.

Au travail, après bientôt six semaines de confinement certains cadres n’ont jamais contacté leurs collègues. D’autres se recentrent sur leur famille exclusivement et semblent effacés de l’organigramme. La direction disparaît puis revient « comme avant » distante, froide, efficace. Mes voisins du premier se terrent et sombrent dans la paranoïa, mot sur la boîte aux lettre, enveloppe avec message posée sur les marches d’escalier, je ne les ai jamais croisés depuis leur installation il y a de cela trois trois mois. La communication non seulement n’existe pas, mais est vécue avec crainte et évitement. Les échanges sur face book avec les amis se sont arrêtés comme si la première réponse « je vais bien » suffisait.

Alors il s’agit de parler du lien. Faire du lien et surtout le maintenir vivant. Ce qui demande du temps, de l’envie, de l’engagement. Si je m’engage dans une relation, si je crée un lien, je m’inscris dans le temps, un temps ouvert, gratuit, qui ne porte pas de fin en lui.

Le soin est aussi un concept collectif. Un effort, une démarche. Je prends soin de toi et toi de moi. Et moi des autres et les autres de moi. Et ainsi, je me sens reconnue et je me considère comme acteur d’une communauté, d’un groupe, d’un couple.

Je partage totalement le point de vue de Didier Sicard (82 ans). Il pointe la dégradation du système de soin depuis 25 ans. La crise sanitaire permet de repenser l’hôpital au sein d’un système de santé publique. Les urgences par manque de structures d’accueil et de médecins sont devenus « le refuge de la détresse du monde ». Il faut que la médecine retrouve sa finalité première, celle de venir en aide, de soigner tous ceux qui en ont besoin. Repenser le rapport de l’humain avec le soin. Et de faire remarquer que la recherche pour les maladies chroniques, infectieuses (les maladies courantes) a été abandonnée. Il n’y a pas eu de nouvel antibiotique depuis près de quarante ans.

En conclusion, je découvre en cet homme un humaniste optimiste : finalement dit-il, ces petites bêtes nous ont donné une sacrée leçon d’humilité, « merci à la chauve souris »...

12h45 ciel bleu Béziers, je sors marcher et faire mon marché chez les marocains.

Dimanche 26 avril J41
11 heures, ciel toujours bleu, toutes fenêtres ouvertes. Je sors vêtue d’une simple veste, sandales aux pieds.
Exploration nouvelle ce matin. Au rond point du Moulin, je remonte vers le quartier de Beau regard, empruntant des chemins délaissés. Les fleurs des champs et les graminées s’en donnent à cœur joie. Odeur de lilas, les glycines sont défleuries, les chèvrefeuilles se préparent.

Retour au bord de l’Orb paré de vert émeraude. Je m’arrête sur une pierre plate, toujours la même en bordure du rivage. Elle fait face à un arbre mort enfoncé dans l’eau. Des oiseaux s’y posent parfois. Je m’assieds là dans le silence de la rivière, le soleil me brûle les jambes, j’ai chaud. Du bruit soudain, deux pêcheurs viennent s’installer tout près de moi. Le plus jeune me dit bonjour, l’autre ne dit rien il ne parle pas français. Il semble plus âgé, allume une cigarette. J’hésite entre rester et partir (ma belle solitude perturbée) et puis finalement je m’adresse au plus jeune et demande, ça mord ?
Lui non plus ne parle pas français mais il se lève et vient vers moi avec sac en plastique. L’ouvre. A l’intérieur une carpe énorme, encore vivante, le soleil glisse sur ses écailles jaunes, son dos charnu.

Chacun lance sa ligne et de toute évidence ce sont des amateurs, pas de lancé au moulinet, un bouchon qui glisse le long du fil, j’en arrive à douter de l’authenticité de la pêche miraculeuse. Qu’importe, une chose est sure, cette carpe ce soir finira en barbecue ou court-bouillon.

Quarante cinq minutes de rab sur mon attestation, mes capacités de faussaire se développent. Le temps passe vite au bord du fleuve. Tandis que je remonte dans les rues étroites vers l’église de la Madeleine, je réalise que la ville est silencieuse. Cloîtrée derrière ses volets, façades sublimées par le soleil. A deux rues de chez moi, un chat noir traverse la chaussée et se met à miauler avec force. J’aperçois ses petites dents pointues très blanches. Ses miaulements semblent portés par un étrange écho.

Lundi 27 avril J42
Journée inconfortable. Je me suis levée fatiguée. Peu de motivation pour travailler, même pas envie d’écrire dans ce journal.

J’ai rendez-vous à 14h chez un ostéopathe afin de soigner mon genou douloureux. Médecine chinoise et approche bien différente d’un kinésithérapeute classique. Des effleurements, impression que le médecin prend mes mesures, des petites mesures pas plus longues que ses doigts. Il pratique l’auriculothérapie et me pose cinq puces à stimuler quatre fois par jour. Étonnante séance qui met en avant ma vésicule biliaire, source d’après lui de mes problèmes. En réponse à son questionnaire, maux de tête, mal à la gorge, aigreurs d’estomac, insomnie, constipation, intolérance au gras… je réponds oui à tout. La vésicule biliaire est reliée au foie et je sais que cet organe est fragile chez moi, mais le mal de genou dans tout cela ?

Pouvons-nous parler des émotions ? me demande-t- il. Bien sûr pas de sujet tabou, je suis là pour cela.
- Avez-vous du mal a vous situer dans un groupe, dans la famille ? Oui…
- Le JE-Nous, genou
- Y a-t-il un deuil qui ne se serait pas fait ? Demande-t-il ensuite. Là, je ne vois pas.
- Il s’agit d’une vraie mort, pas symbolique. Ma grand-mère peut être, ma Jeannette que je n’ai pas accompagnée car nous étions en train de faire le tour du monde en famille ?

C’est une curieuse approche, je sors de cette séance, on va dire mi figue mi raisin, le médecin me donne un mois, s’il n’y a pas d’amélioration je le revois. Il parle aussi d’une possibilité de problème mécanique du genou, au niveau du ménisque. Dans ce cas il faudra avoir recours à une IRM. Bon je l’ai trouvé nerveux, un peu impatient, un peu pressé d’encaisser mon chèque de soixante euros. Mais il a peut être des soucis financiers.

Pas envie d’apéro ce soir, je me sens encore plus fatiguée que ce matin, la séance y est sans doute pour quelque chose. Je mange de la viande et une belle poêlée de légumes frais.

Ensuite, en robe de chambre blanche et les yeux fatigués j’appelle mon compagnon, parce que c’est doux de parler, de raconter des anecdotes futiles, de voir sa bouille engoncée dans sa vieille polaire, de voir à quel point il se laisse aller sur son canapé, la tête calée par des coussins dépareillés et combien de tout cela il s’en fout. Petite tisane dans la cuisine et retour au salon, où nous nous aimons, par viso conférence.

Mardi 28 avril J43
J’avais parlé au tout début du confinement de la pénurie de PQ. Ensuite ce sont les rayons de farine qui se sont vidés. Et bien oui, tout le monde ou presque met la main à la pâte ces dernières semaines pour fabriquer du pain, remède à l’ennui de cette mise en quarantaine. 

En fouillant un peu le sujet, je tombe sur un article sur le site Seasonlist.
Le pain apporte le réconfort : “Les tâches simples et répétitives ont quelque chose de thérapeutique”. Mais pas seulement,
- Faire son pain est un moyen d’échapper au chaos ambiant = gestion du stress
- Nous devons revenir à l’essentiel et apprendre à faire les choses nous-même plutôt que de dépendre des autres = autonomie
- C’est agréable de « partager son pain » avec ses amis, à distance = autonomie
- C’est économique
- Avec l’épidémie, aucun moyen que je sorte faire des courses = peur évacuée

La thérapie du faire soi même va se porter aussi sur les yaourts (on ressort la yaourtière remisée depuis des années), ou encore les gâteaux (on téléphone à mamie pour qu’elle nous donne ses incroyables recettes).
Même si cela à la fin nous fait prendre des kilos, on découvre l’art de s’amuser chez soi, de prendre plaisir à fabriquer avec ses enfants ou tout seul, de retrouver les souvenirs.

Mercredi 29 avril J44
Le plan de dé-confinement a été présenté hier après midi par le premier ministre.
Je retiens la cartographie des départements en rouge ou vert ; l’ouverture de tous les magasins à l’exception des grandes structures ; les masques obligatoires dans les transports ; les transports interdépartementaux réservés aux usages professionnels ; l’ouverture des crèches, écoles, collèges mais pas les lycées ; l’ouverture des petits musées et des médiathèques.

Les médiathèques ? Mais ce n’est pas du tout ce qui était prévu et nous avons commencé à élaborer un plan de reprise en trois phases. La profession est en ébullition. Elle se calme le lendemain matin. En réalité, rien ne nous oblige à ouvrir dès le 11 mai. Nous poursuivons notre plan. Mais les petites bibliothèques vont certainement agir autrement vu que les maires ont tout pouvoir.

Jeudi 30 avril J45
J’ai quatorze ans. Je suis collégienne au lycée Mounier à Grenoble, en classe musicale. En dehors de la gym et des sciences naturelles, tous mes cours se déroulent au conservatoire. Ce sont les professeurs qui se déplacent vers nous. Scolarité exceptionnelle, dans un conservatoire flambant neuf à l’architecture contemporaine. Nous sommes 15 en classe. Pendant quatre années, je reçois une éducation artistique, je pratique le piano, j’apprends le chant, la danse, le théâtre.

Le conservatoire se situe à quelques centaines de mètres de la Maison de la culture. Inaugurée par André Malraux en 1968, c’est un bâtiment emblématique, fleuron de la décentralisation culturelle. Pour moi il signifie aventure et découvertes artistiques.
Entre midi j’y vais souvent, seule.
J’adore ce bâtiment, blanc et noir, tout rond, sa moquette épaisse même sur les murs, ce cocktail de noir, blanc, rouge, paille coco. Une matrice. Quand je ressors de ce ventre, je ne suis plus la même.
L’accès aux expositions est libre et gratuit et il y en a souvent. Je n’en rate aucune.

Aujourd’hui, je découvre le peintre Bacon et c’est un choc. Je regarde, avec une certaine terreur ces corps fouillés, écartelés, ces bouches, cette charcuterie offerte et en même temps je me sens enveloppée par ces couleurs douces, ce gris velouté, le glacis parfaitement neutre des fonds. C’est comme si mon inconscient était directement touché, Éros et Thanatos, je ne connais pas ces notions mais c’est bien de cela qu’il s’agit, je regarde sans comprendre. Me saute au visage une forme de vérité humaine, horrible et sensuelle à la fois.
J’aime Bacon pour la vie.

Ce soir j’écoute l’heure bleue et retrouve le peintre. J’entends sa voix. Jean Frémon invité, parle de lui. Il lève le voile. Met des mots sur mon expérience émotionnelle d’adolescente.

Un tableau de Bacon est une catharsis, une scène de théâtre avec un autel, un lit sur lequel se passe un drame. Il y a des convulsions violentes prenantes, dans une débauche de couleurs.
La sensation que donne ses œuvres vise « notre système nerveux », ditt Bacon. Il cherche à l’éloigner de la représentation, il ne souhaite pas de modèle, une photo de mauvaise qualité, une photo en mouvement, floue, convient. Il peut s’inspirer d’une photo d’animal (ici celle d’un rhinocéros).

Il cherche « une autre ressemblance », mouvement, sensation, matière de la peinture. Il récupère la poussière sur le sol de son atelier bazar et l’intègre dans ses toiles. Le drame, la tension, il nous place sous haute tension.

Il y a une composante sado-masochiste dans sa peinture, un vertige, un éventrement. Comme Giacometti avec qui il était ami, il est poussé par l’insatisfaction. Il a beaucoup détruit, tout comme Giacometti, ayant poussé le tableau trop loin.

Quand on regarde Bacon, « on est retourné ». Lire les textes de Michel Leiris, un autre de ses amis.
C’est une peinture tridimensionnelle sur fond glacé et plat. Et avec le temps les peintures de Bacon sont toujours aussi fortes. Bacon « tient le temps », c’est la peinture qui gagne.
La mort (la morbidité ?) est le sujet principal de Bacon. Mais chez lui la vie et la mort vivent bras dessus bras dessous. Bacon aime la vie sous toutes ses formes, la mort est dans la vie.
Il dit encore « écorcher les choses », poser la peinture, montrer la peinture sur le théâtre de la cruauté.

Et pour finir cette belle rencontre radiophonique, encore une clef : les tableaux de Bacon sont tous verticaux. Ils ont notre taille d’humain. Nous nous regardons.

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