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2020 : Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Journal de confinement, 5

dimanche 24 mai 2020, par Sylvie Terrier

Vendredi 1er mai J46

Aujourd’hui pas de manif et pas de muguet !
Mais… j’ai demandé à maman de m’envoyer une photo de muguet du jardin et elle n’a pas oublié. Elle me souhaite aussi plein de bonheur.

Pour avoir du bonheur, des fois il faut le demander.
Moi j’ai tendance à attendre que cette attention vienne de l’autre. Comme si demander me faisait mal (je repense aux mots de mon amie Francine quand elle me dit « tu fais ta fière ») non, en fait attendre de l’amour est ma faille depuis mon enfance. Une faille dont je ne me suis pas encore guérie. Parce que demander, c’est bien différent de recevoir sans demander, parce que demander c’est déjà se mettre en position de victime, de pauvre, c’est aussi tuer le désir, se dire que finalement on peut s’en passer, qu’on en vaut pas la peine, alors oui pas la peine de demander... Je dois creuser cela.

Dans dix jours le dé-confinement, le bout du tunnel enfin. Enfin ? Que dis-je là, je ne vais pas me mettre à compter les jours, car au bout la déception est assurée. Non, je vais profiter de chacun de ces jours qui restent, comme une longue parenthèse dans le confinement. Une chose est sûre, je n’ai absolument pas envie de retourner travailler.

Le site Seasonlist, me donne à nouveau des éléments de réponse. Dans un aticle du NY Times, intitulé « C’est quoi la good life Maintenant ? »

« Nous avons probablement toutes (et tous) fait un constat financier lors de cette quarantaine : notre vie « d’avant » nous coûte pas mal d’argent. Les cours de yoga deux fois par semaine. La petite fringue qui fait plaisir. L’épilation laser. La pédicure. Le coiffeur pour se faire une petite couleur. Les sorties culturelles. Le latte quotidien. La salade à emporter. Les dîners entre copains à 50€/tête dans un resto cool bondé. Rien de condamnable, juste du normal. Dans la vie d’avant.

On plaisantait même souvent en disant à nos ami(e)s qu’on bosse dur pour maintenir ce train de vie et ces petits privilèges qui constituaient donc jusqu’à présent notre vie. Mais après pas loin de deux mois de confinement, on réalise que 1) on bosse parce qu’on aime travailler, pas pour se payer des manucures 2) peut-être qu’on n’a effectivement pas besoin de tout ça.

Bien sûr, tout ça nous manque (et devra être encouragé, ne serait-ce qu’économiquement, quand ça reprendra). Mais pas autant qu’on pourrait le croire. On vit autrement. On planifie les repas en amont, évitant les achats de dernière minute au supermarché. On fait un gâteau quand on a une envie de sucré. On mijote du bouillon pour la semaine avec le reste du poulet rôti du dimanche. On cuisine ce qu’on a. On ne gaspille plus. 

Peut-être que bientôt aussi, la vue d’un pain au levain nous plongera dans des affres d’angoisse ou l’idée de faire un banana bread nous déprimera, parce que ces souvenirs heureux de pâtisserie seront intimement liés à cet étrange événement qu’est l’irruption du Covid-19 dans nos vies. Mais il est clair qu’avec ce confinement, nous nous sommes reconnecté(e)s à l’idée de vivre bien avec moins, comme avant notre vie « d’avant ». Comme dans les années cinquante où on achetait rarement des vêtements - qui duraient plus longtemps. Comme dans les années soixante dix où on construisait son sofa de baba cool avec des palettes en bois. Comme dans les années quatre vingt où on allait seulement au resto de temps en temps, pour les grandes occasions.

C’est dommage de voir qu’en seulement quelques décennies, nous nous sommes créés tous ces « besoins » et avec, avons tristement entériné la conso comme marqueur social (séjourner dans un Pierre & Vacances, aller dans un hôtel Amman).

Quand nous sortirons - bientôt donc -, pas mal d’entre nous feront peut-être enfin les économies qu’ils avaient prévu de faire pour s’acheter cette petite bicoque et y couler de vieux jours paisibles. Et ce ne serait pas une surprise que certain(e)s décident carrément de s’y installer dès maintenant, puisque nous venons de découvrir que le secteur tertiaire peut travailler de partout ou presque. Les entreprises elles-mêmes, en difficulté financière probable, vont sans doute renoncer à leurs bureaux physiques aux loyers trop chers. Et s’ils ne sont plus obligés d’être sur place, leurs employés vont-ils continuer à vouloir payer un mini appartement dans une ville bondée, plutôt qu’une chouette maison avec jardin dans un coin plus tranquille ? On peut sérieusement se demander quel sera l’attrait des grandes villes maintenant que le travail est réellement devenu portable et qu’on a réalisé que oui, on peut survivre sans son cappuccino de barista.

Va-t-on abandonner pour autant les soins du visage et le Pilate ? Posez donc la question à celles dont les cheveux blancs ré-apparaissent sous la couleur depuis deux mois… Il est encore un peu tôt pour définir exactement ce que sera notre « good life » d’après - mais c’est évident qu’elle ne sera plus vraiment celle d’avant. En tout cas, maintenant, on saura faire du bouillon. Et ça, ça change tout. »

Samedi 2 mai, J47
Aujourd’hui, à travers mes recherches sur le net je me renseigne sur la vie de Françoise Hardy suite au très beau documentaire que j’ai vu hier soir sur Arte.
Et puis, je ne me souviens pas comment je suis passée à ce sujet, y-a-t-il un lien ou pas avec Françoise Hardy, je pars sur la communication dans le couple. Et là, je trouve l’exact mot qui correspond à mon interrogation sur notre couple, cela s’appelle l’abandon émotionnel. Chacun peut être tour à tour abandonné ou abandonner l’autre. Nous sortons ainsi de la mortifère posture du victime bourreau.

Il me faut interroger une nouvelle fois, la relation que nous avons mon compagnon et moi. Une relation qui avant son départ chez lui s’était réduite à cela, de l’abandon émotionnel, de part et d’autre. Et ma réaction dans les semaines qui ont suivi, où nous avons frôlé la rupture… par téléphone.

A midi le ciel se couvre et la pluie se met à tomber, douce et chaude. A quinze heures le soleil est revenu, je sors. Je supporte de moins en moins l’enfermement. J’ai un besoin impétueux de marcher, même si mon genou me fait mal.

Je pars vers le nord de la ville puis oblique vers le quartier de Beau regard. Invariablement je descends vers l’Orb retrouver ma pierre près de l’arbre immergé. La végétation continue de s’étendre, des coups de vent parcourent l’échine émeraude du fleuve qui frisonne. Quelques mouettes se rassemblent couleur nuage. Et voici que deux pêcheurs gitans me rejoignent à nouveau. Celui qui ne parlait pas l’autre jour me dit bonjour et me fait un geste de la main. Il est accompagné d’un autre homme à peu près du même âge qui lui ne me dit rien mais se rapproche de ma pierre et fouille devant moi les hautes herbes. A ma grande surprise, il en retire une canne à pêche, planquée là par commodité. Je parie que ces deux là n’ont pas d’attestation.

Sur la pierre plate je parfais mon travail de faussaire, rajoute au stylo bille un 50 au chiffre rond qui a marqué mon heure de départ. Et voila presque deux heures de balade pour aujourd’hui. Je passe par le faubourg et arrive dans le quartier des marocains, j’ai prévu de faire mon marché. Le magasin est bondé et ne respecte pas du tout les normes sanitaires. Par contre beaucoup de femmes portent masques et gants, je me dis qu’elles ont l’habitude de couvrir leur visage. Moi, je n’ai même pas encore essayé mon masque, je sais que je le mettrai à la dernière minute.
Plaisir de raconter des légèretés aujourd’hui et de rentrer chez soi, bien détendue, les jambes agiles.

Dimanche 3 mai J 48
Ces trois jours de pause sont un bonheur. Je savoure chaque instant, les différents moments de la journée, ce temps qui ne se compte plus et qui glisse, élastique.
L’été s’installe. Je le reconnais à cette chaleur qui entre dans la maison, à la brûlure instantanée du soleil. Bol de crudités-sardines sur le balcon, puis lecture de Camus les jambes surélevées. Le soleil chauffe mon sexe à travers le slip noir et je sens monter en moi le désir.

Puis c’est la balade, deux heures à nouveau. Je continue l’exploration du quartier de Beau regard, le bien nommé, qui s’étale sur une colline et domine la plaine narbonnaise. Mais je me lasse des lotissements et du crépis des murets. Je retourne une fois encore au bord de l’Orb, guettant de la route mon caillou. Est-il libre ? Non, cette fois c’est un couple que s’est installé. Joli dos nu de la fille qui finit par patauger sur le rivage son pantalon retroussé sur ses genoux.

Je m’installe un peu plus loin sur un carré de béton, le feuillage des aulnes me cache les mouettes, il fait frais à l’ombre des grands arbres et je suis en sueur. Me penchant légèrement, je découvre un gros sac de pain et pense tout de suite aux gitans. Après la canne à pêche planquée dans les herbes le pain rassi pour les appâts, je les ai vu malaxer une pâte de pain l’autre jour.

Je vérifie l’heure, il ne me reste plus que 20 minutes, je me suis arrêtée plus haut sur un rocher pour rajouter mes 50 minutes, il me manquait du temps jusqu’au rocher. Je rentre par le plus court chemin, pas besoin de passer chez les Marocains aujourd’hui. J’ai rencontré du monde, des couples, des familles, des promeneurs de chiens. Difficile de rester chez soi quand pointe l’été. La vie est-elle revenue comme avant ? Non. Nous avons tous intériorisé le virus, nous vivons avec cette menace invisible. Et c’est cela qui est troublant, tout paraît normal et pourtant rien n’est comme avant.

Je ne comprends pas notre gouvernement. Après avoir annoncé le dé-confinement pour le 11 mai et la réouverture des écoles, voila qu’il fait chemin arrière. « On se sait pas », « Peut être que », et toujours ces menaces infantilisantes « si les français ne respectent pas alors... » Je fais le lien entre management et gouvernement, rien de pire qu’un manager qui doute et envoie des consignes contradictoires ou incertaines.
Des décisions ont été annoncées, pourquoi ne pas les assumer. On ne va pas passer notre vie à attendre… Et sans parler de ceux qui commencent à dire qu’il va y avoir une rechute, une nouvelle vague, un nouveau tsunami. Rien de tel pour créer une situation anxiogène.

Tiens, pour rire un peu, la vente de poules pondeuses a explosé ! Les poules mangent tout (alternative au compost). Vrai, un bout de jardin, un vieux wc extérieur, un cagibi et voila un poulailler et de bons petits cocos tout frais.

Lundi 4 mai, J49
Relevé dans libé ce jour :
« D’une façon générale, les achats en grandes surfaces forment un indicateur assez fiable du vécu du confinement. Ainsi, toujours selon les décomptes de Nielsen, à la sixième semaine de l’exercice, qu’est-ce qui cartonne ? Les épaississeurs pour sauce, genre Maïzena (+161% en valeur), les « produits à garnir » type galettes ou fajitas (+157%), les levures et nappages (+121%), les farines (+103%), les fruits et coulis surgelés (+82%). La pâtisserie pour les nuls, achetée en kit.

Et aussi - 26% pour les capotes et + 37% pour les tests de grossesse. Un baby boom pour l’hiver prochain ?

J’ai peu d’inspiration aujourd’hui, la journée de travail s’étire, la perspective de la reprise ne m’enchante guère, j’anticipe des journées interminables au bureau. En fait j’ai du mal à imaginer demain, les informations de l’agglo arrivent au compte goutte, celle du gouvernement seront aussi données à la dernière minute, allons nous seulement nous dé-confiner. Il me semble que nous ne pouvons plus nos projeter dans le futur, et quel futur. Et je crois que là est véritablement la question.

Mardi 5 mai, J50
Plus la date du jour D du dé-confinement approche et plus la crainte est palpable. La zizanie dans les écoles, la craintes des parents, le télétravail remis en question à l’agglo, les grandes villes qui reculent l’échéance, chacun y va de ses préconisations maison et finalement, toutes ces voix ne forment que cacophonie.

Aujourd’hui sur France Inter, journée de la culture avant l’annonce du gouvernement demain. Mélange d’humanisme et de mise en avant de grands noms d’artistes, mais c’est pour la bonne cause.

J’écoute Fabrice Lucchini confiné à la campagne et qui ne mâche pas ses mots. Je partage ce qu’il dit, personne n’a de visibilité (et en tout premier lieu l’état), ON NE SAIT PAS.
On ne peut pas se projeter sur les mois suivants, alors, on s’accroche.

Ceux qui se sont sortis de l’emprisonnement des camps l’on fait car ils se récitaient des textes ou lisaient un seul et même livre, un seul et même poème. Depuis le confinement Lucchini récite La Fontaine, le Homère français. Il cite Houellebecq qui ne croit pas au monde d’après, le pire du pire, dit-il. La nature humaine est très inconfortable, rajoute-t-il. Et de conclure « ça va pas être marrant ». Horizon gris et bien modeste.

Un lièvre en son gîte songeait
Car que faire en un gîte
A moins que l’on ne songe.
Dans un profond ennui
Ce lièvre se plongeait.
Cet animal est triste
Et la crainte le ronge...

N’est-ce pas la perfection de notre situation ?

Mercredi 6 mai J 51
Honnêtement, je me répète, je n’ai pas envie de retourner au boulot. Ma vie de confinée me convient et si à partir de lundi je peux sortir à loisir, me voici la plus heureuse des femmes.

Tous les commerces, à part les restos et les cafés rouvrent. Je ne vais pas me précipiter, je ne vais même pas du tout y aller. Etais-je alors déjà dans une vie de confinée avant ? Un peu sans doute. A l’écart de la consommation, sans nul doute. Pour une vie heureuse (et sobre) mon petit super marché et mes marocains me suffisent. La reprise économique ne va rien changer pour moi.

Ce matin sur France Inter dans le grand entretien l’invité est Nicolas Hulot. Voila un moment que je me demandais où il était passé et pourquoi il demeurait à ce point silencieux. Le voici qui débarque, un peu exalté, un peu heuheuheu et annonce une sorte de manifeste, « Le temps est venu » (reprise d’une citation de Nelson Mandela) en 100 principes.
J’écoute avec attention et prends des notes.
Nous devons procéder à un changement de culture et de structure. La crise de civilisation est là et nous avons à disposition des outils exceptionnels qu’il ne s’agit pas de rejeter.
Nous devons apaiser et réorienter. Prévisibilité, progressivité (et une troisième élément que j’ai oublié)
Nous devons proposer une organisation partagée qui protège. Commençons « la symphonie de demain ».
Procédons au juste échange en remplacement du libre échange.
Relocalisons en France.

Et, quand la parole est donnée aux auditeurs, la question qui fait mal : « Nicolas Hulot vous n’avez pas démissionné, vous avez déserté ».
Bon, je ne l’ai pas trouvé convainquant. D’autant que, placé à l’extérieur du gouvernement, le voici dans une position bien plus confortable.

Niveau travail, deux visioconférences, au moins six coups de téléphone, exercices de synthèse et de communication. Il est 18h et je décroche. Envie de marcher, de sortir, il fait si beau, mon appartement me semble minuscule, j’ai besoin d’air.

Je descends directement vers le quartier des marocains, bien que l’heure ne soit pas propice à quelques heures de la rupture de jeune du ramadan. Tant pis. Je pars à 18h pile, ainsi je pourrais rajouter mes 50 minutes de rab, le système est rodé. Beaux légumes, pêches, betteraves, céleri, oignons frais. Le sac est lourd avec le pain. Je continue à descendre le quartier et remonte dans les ruelles vers la place Saint Jacques. Du haut de la muraille la vue est splendide sur la vaste plaine, à l’est le Caroux semble m’attendre. Il fait extraordinairement chaud, on se croyerait en été.

Sur le muret en face du gîte du pèlerin je sors mon attestation et rajoute 30 minutes. Faut rester cohérent, d’après mon attestation j’ai fait tout mon parcours et mes courses en dix minutes, c’est un peu louche. J’attends ici face à ce paysage et cette attente est pleine et brûlante, la main en visière sur les yeux, je regarde les champs de blé couchés par les averses et le vent.

Bon à présent quel chemin prendre. J’ai envie de passer un moment sur le parvis de la cathédrale, un endroit fréquenté mais j’ai le temps non ? Sur la place de la fontaine, là où l’on se retrouve avec mon compagnon quand il revient à Béziers, surgissent deux flics à vélo. Vont- ils poursuivre leur route ou s’arrêter ? Je suis seule. Un des flics tourne son guidon en ma direction.
- Vous avez votre attestation svp ?
Mais oui ! c’est la première fois que je suis contrôlée.
- Vous habitez au centre ville ? De toute évidence il ne connaît pas la rue Nougaret.
- Oui. Je souris.
- C’est bon, merci et bonne soirée.
Je les laisse filer et je m’aperçois qu’ils se dirigent exactement là ou je veux aller, près de la muraille là où la vue est si belle. Ils posent leur bicyclette contre le mur et regardent au loin, c’est le temps de la pause.

La ville est joyeuse ce soir, la musique fuse des appartements et des fenêtres ouvertes. Rap, Sade, Neil young, une musique que je reconnais et qui me semble autant de clins d’œil à la liberté bientôt retrouvée. Je souris en marchant, du coup les gens me disent bonjour, c’est agréable d’être humain.

Me voici de retour chez moi, avec un peu d’avance mais heureuse. 19h20 la soirée va commencer. Je range soigneusement mes légumes, me sers un verre de vin et allume la radio. Jean Ferrat se met à chanter Ma France… Sa voix chaude et sensuelle, coule et m’enserre, avec dans le fond ce léger écho qui révèle la voix comme l’ombre la lumière.

Jeudi 7 mai J52
Aujourd’hui, j’ai reçu un bouquet de pivoines. Envoyé par mes enfants Paul et Zoé. Deux jours avant mon anniversaire pour que j’en profite et surtout, me dit Zoé, pour s’assurer qu’il soit là à temps. J’ai été très surprise par ce cadeau, je ne m’y attendais pas du tout, j’en ai pleuré d’émotion. Je n’ai pas de vase assez grand pour les contenir toutes, alors je divise le bouquet en deux, en trois même car je découvre cinq tiges de petites pivoines rose pâle. Voila, j’ai trois bouquets que je répartis dans toute la maison. Envoie des photos ! Me demande Zoé, facile, les pivoines sont tellement photogéniques.

Ce soir j’écoute l’heure bleue, la thématique en est l’usine, avec lecture par Samy Frey de « l’établi « de Robert Linhart. Le bouquin est paru aux Éditions de minuit en 1978.
Je me demande pourquoi Laure Adler a choisi cette thématique en ce temps de confinement. L’enfermement dans le travail à la chaîne peut être.

Que signifie l’établi ? A première vu j’ai pensé au plan de travail d’un menuisier mais rien à voir avec le travail à l’usine. En fait, il s’agit d’un mouvement militant qui a vu le jour en 1967 sous l’influence des organisations maoïstes. Il est composé d’intellectuels pour qui l’expérience sur le terrain est indispensable. Les établis s’immergent, temporairement ou pour longtemps, dans les classes populaires. 

L’idée est de réveiller les consciences sur les discriminations sociales et économiques. Robert Linhart fut l’un d’entre eux, en devenant ouvrier spécialisé dans l’usine Citroën de la porte de Choisy à Paris, en 1968. Le livre a été écrit plus de dix ans après cette expérience.

Extrait : Trois sensations délimitent cet univers nouveau. L’odeur : une âpre odeur de fer brûlé, de poussière de ferraille. Le bruit : les vrilles, les rugissements des chalumeaux, le martèlement des tôles. Et la grisaille : tout est gris, les murs de l’atelier, les carcasses métalliques des 2 CV, les combinaisons et les vêtements de travail des ouvriers. Leur visage même paraît gris, comme si s’était inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui défilent devant eux. 

La lecture de Samy Frey révèle la puissance des phrases courtes, descriptives, odorantes. De sa voix un peu rayée, un peu vieillie, il traduit, sublime, le monde ouvrier, monde aujourd’hui disparu.

Robert Linhardt ne prend plus la parole en public, est-il donc à ce point âgé. Il n’a que 74 ans cependant. Est-il timide, introverti ? Je découvre une personne qui a été psychiquement fragile et l’est peut être encore, entré en mutisme pendant presque vingt cinq ans ! Laure ne parle pas de cet épisode, par pudeur je suppose. La voix de Robert Linhardt est insupportable. Dans le micro on entend le cliquetis de son dentier et sa bouche est sèche. Ses mots semblent arrachés. Un supplice. Alors lisons le, écoutons ses mots à travers l’écriture.

Vendredi 8 mai J53
Ce matin, la première chose que j’ai faite a été de donner un bain aux pivoines. Les voici bien fraîches et drues, roses, blanches. Les grenats sont encore en boutons.
La matinée passe tranquille, le temps n’existe plus, je m’aperçois qu’il est midi, je sors faire quelques courses après avoir rempli mon attestation.

Dans deux jours cette obligation sera terminée, le dé-confinement a été prononcé hier jeudi par le premier ministre.
Une fois encore je pense que je n’ai pas du tout envie de retourner au travail. Je sais que je l’ai déjà écrit, je l’affirme à présent. Demain j’ai l’âge légal pour prendre ma retraite. Ce confinement m’aura préparée au temps pour soi et montré que le temps n’est pas trop long, ni vide. Le temps, un véritable cadeau. Comme pour le confinement il y a eu un temps d’adaptation, ce temps disponible, je n’ai plus envie d’en changer.

Cet après midi, je prépare une belle tarte aux pommes pour mon anniversaire demain. Je la partagerai avec mes enfants, virtuellement. Je placerai aussi mes bouquets de pivoines de chaque côté de l’écran, tout près de mon visage.

Samedi 9 mai J54
Aujourd’hui c’est mon anniversaire. J’ai reçu le premier message à 6h50 de la part de ma fille Zoé suivi de deux vidéos qui me souhaitaient bon anniversaire. Ma Zoé toute belle dans la lumière de matin. Reçu aussi de mes parents une photo de deux roses du jardin épanouies, le parfum m’est parvenu aussitôt. Et mon frère et ma sœur et mon compagnon, le premier du matin à m’appeler. J’en ai les larmes aux yeux en écrivant. C’est bizarre ce confinement, me suis-je endurcie à vivre seule pour qu’un rien me fasse basculer dans l’émotion ? Ou est-ce le ciel gris en ce jour d’anniversaire qui me rend nostalgique.
Aller, vivons ces instants. Tiens pour la première fois, j’ai envie de sucre.

Nous avons rdv avec mes enfants par vidéo à 18h30. Je me fais belle, j’installe les bouquets, je coupe la tarte aux pommes et rajoute beaucoup de bougies.

Question actualité je suis contente de constater que nombreux sont ceux qui comme moi ont été agacés par les propos infantilisants du gouvernement. Tout comme le manque d’honnêteté, certains n’hésitant pas à parler de mensonges. Bon, on ne va pas couper de tête.

Je me disais aussi que l’on entendait pas parler Françoise Nyssen notre ancienne ministre de la culture et la voici ce matin, jolie coïncidence pour mon anniversaire. Il va sans dire qu’elle est beaucoup plus à l’aise dans son statut d’éditrice que de ministre. Au moins elle a la main et peut dire ce qu’elle pense.
Pour elle, le livre est une économie du lien. Nous nous trouvons dans un newdeal, à savoir décentraliser , favoriser l’économie locale. Elle propose de toutes petites libraires tenues par des autoentrepreneurs. Et de développer partout ces petites librairies pour repartir et renaître, en confiance et en pratique démocratique.

Et pour compléter
« ll n’y a pas qu’une façon d’aborder le problème. Il faut une vision globale, que ce soit sur le terrain social, celui de la santé, de la culture ou de l’immunité… Actuellement, on nous impose des tas de mesures, peut-être totalement justifiées, mais il s’agit une fois encore d’une « pensée en silo » alors que l’on aurait besoin d’une interdisciplinarité parfaite. » Françoise Nyssen, Libé 3 mai 2020

Samedi 10 mai, J 55
J’ai eu un merveilleux anniversaire. Et la soirée avec mes enfants, quels mots choisir pour la traduite sans la trahir… Bouleversante, joyeuse, tellement pleine d’amour. Une ode à nous trois, même si je pense que Zoé la voulait avant tout comme une ode à Maman. Et curieusement Bruno leur père était parmi nous, Bruno et Strasbourg Bruno et notre amour duquel sont nés Paul, puis Zoé. J’ai beaucoup pleuré, de joie, d’émotion. Les souvenirs sont revenus, ceux que j’avais enfoui au plus profond, car douloureux.

Zoé avait préparé un jeu « Qui des deux enfants connaît mieux maman », avec vingt questions comme quelle est la couleur préférée de maman, la forme préférée de maman, le ville de France préférée de maman, la confiture préférée de maman. Des question auxquelles devaient répondre les enfants en inscrivant la réponse sur une feuille et me la montrer. J’ai joué à ce jeu avec une immense sincérité. Parfois ils n’ont pas trouvé, parfois l’un des deux, parfois les deux en même temps. Paul a gagné d’un demi point, joyeux d’arriver le premier, en bon aîné qu’il est. J’ai senti Zoé un peu triste, elle voulait que la fête soit joyeuse et que la célébration magnifie maman. Nous nous sommes rappelées après minuit pour parler, je lui ai dit que cet anniversaire était non seulement le plus beau de tous mes anniversaires mais qu’il faisait resurgir ma mémoire enfouie, qu’il la ressuscitait. Et oui, que mon amour perdu c’était et ce serait sans doute à vie, Bruno, son papa…

Me reviennent des mots que Bruno avait écrits alors qu’il errait dans la maison glacée de Pulvérières, dans laquelle il s’était réfugié après notre séparation douloureuse, en plein mois de janvier : « je hurle mon amour perdu... »
Nous avions essayé de nous retrouver, nous n’y sommes pas parvenu. Chacun est parti de son côté, nous ne nous sommes jamais revus.

Au matin je me suis sentie vidée, les yeux gonflés, mais heureuse, extraordinairement apaisée. Dernier jour de mon journal de confinement. La pluie frappe les vitres, tout est gris même les oiseaux. Impression de non ciel, un ciel sans perspective ni relief. Je sortirai quand même, je pense à la mer, elle doit être d’un gris ardoise et écumeuse. J’aimerais tant sentir les embruns sur mon visage, ramasser des coquillages par poignées, il doit y en avoir à profusion, laisser le sable filer entre mes doigts, m’abriter derrière un tronc échoué et repartir bien vite en courant.

Cinquante cinq jours de confinement, l’émotion à nouveau m’étreint. Mes yeux se remplissent de larmes. Était-ce si dur que cela. Et pourtant une expérience de vie incroyable, un moment de vie unique. Je sais qu’à partir de lundi la vie d’avant ne pourra pas recommencer, que nous serons masqués, loin les uns des autres, distanciation sociale oblige. Il va me falloir retourner dans mon bocal au bureau, l’ennui va à nouveau m’étreindre.

Se laver les mains, craindre l’invisible, n’avoir aucune visibilité sur l’avenir. Obligée de vivre non pas l’instant mais au jour le jour. Ne pas oublier ses valeurs, le lien, le soin, l’attention. Avancer en confiance et avec créativité. Continuer à réfléchir, à développer une forme d’acuité sensible, à dire non à l’injustice, à prendre soin de soi aussi.

Bêtement j’ai tenu chaque jour la liste des morts et des décès supplémentaires du jour. Une fois commencé ce comptage, je n’ai plus pu m’arrêter. Dans mon cahier cela occupe deux pleines pages.
24 mars, 1100 morts. Les morts dans les Ehpad ne sont pas encore comptabilisés. 10 mai, 26 380 morts, 70 morts de plus, seulement. Le chiffre est monté à 1436 le 15 avril.

J’ai presque usé 3 couleurs de mon stylo multicolore, en ce moment j’écris en rouge, épuisé le noir, puis le bleu, le rouge tiendra le coup au-delà du confinement. Comme pour le reste je me suis habituée à cette couleur peu contrastée sur le blanc du papier, peu sympathique, inhabituelle. Curieusement l’encre rouge manque de corps.

Derrière mes bouquets de pivoines qui me font comme une haie, la pluie fait rage, dégouline le long des vitres, secoue les tiges graciles de l’avocat. J’ai allumé une lampe, posé quatre bougies sur un plateau, mis de la musique indienne. Tout va bien, le temps s’écoule, le mauvais temps peut s’acharner. Dans mon abri, dans mon home, je suis une fois encore protégée. Je suis dans mon lieu refuge.

Lundi 11 mai, J1 D
Ambiance de fin du monde pour ce premier jour de dé-confinement. Grisaille, pluie, froid. Tout l’inverse de ce que j’aurais pu imaginer. Quels signes de renaissance trouver. Aujourd’hui je vais rester au chaud et peut être remettre le chauffage.

J’écoute encore et toujours la radio. Je ne peux me passer de sa présence. Ces rencontres, ces intelligences, ces hommes et ces femmes qui m’ont accompagnée, ces voix qui ont meublé mes matins et mes nuits, ces fenêtres ouvertes dans un monde clos.

Aucun mail du travail, très peu de gens dehors cachés sous leur parapluie.
Zoé me dit qu’à La Haye elle ne peut se déplacer tant le vent souffle.
Néanmoins, nous pouvons sortir, nous sommes libres.
Dans quel monde vivons-nous, est-ce ainsi que les hommes vivent ?

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