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2005 : Journal de voyage au Japon : Osaka, Nagoya, Kyoto

dimanche 23 novembre 2008, par Sylvie Terrier

2 juin

Osaka. Nous arrivons au Japon ce 2 juin 2005. Lorsque l’avion touche le sol, je pense « ça y est 20 années de rêve deviennent réalité ». Oui, cela fait même plus longtemps, j’étais encore étudiante à Strasbourg, j’apprenais le japonais chaque jeudi près midi, je dévorais Mishima, j’étais amoureuse d’un japonais qui étudiait l’art et cherchait l’absolu à travers la justesse d’un trait, médité pendant des heures.
Le Japon d’aujourd’hui ressemble-t-il à celui dont j’ai tant rêvé ?

Il pleut.
Je vois du gris encore du gris. Du beau gris neutre, propre.
Tous nos bagages sont mouillés et puent le poisson. L’aéroport est vide et impersonnel. Le sol en marbre gris, laqué.

Nous prenons le train pour Nagoya. Bruno doit rencontrer un revendeur demain.
Osaka est une ville immense, des maisons individuelles, très petites, qui paraissent très simples. « Ca fait pas riche », dit Paul. Tout semble minuscule, les arbres à l’entrée des maisons, les jardins potagers, les champs de riz entre les habitations.

Tout bon asiatique au bout d’un moment enlève ses chaussures. Dans le train les passagers se détendent et s’assoupissent, les chaussures glissent de leurs pieds.
La campagne défile à présent, nous avons quitté la ville et sa banlieue.

Le paysage ressemble à celui de la Corée, vert et humide, planté de pins coniques aux troncs maigres, de brassées de bambous géants à la cime roussie. De temps en temps un temple et des maisons en bois sombre au toit de tuiles grises, lignes brisées dans cette nature ronde et opulente.
Et toujours les champs de riz, les petits jardins. Je pense à nouveau à la Corée, comme ces deux pays se ressemblent ...

L’écolière en chaussettes blanches

Passe sur la route mouillée

Un parapluie sur l’épaule

La fumée de la cheminée

Blanche

Voie lactée

Les Japonais lisent dans le train de petits livres au format de poche recouverts d’une jaquette unie, est-ce pour protéger le livre ou pour préserver leur intimité de lecteur ? Mon voisin par contre sort un gros livre à la couverture épaisse. Le titre est en anglais, je lis : La psychologie du millionnaire, pour une vie heureuse. Mais le livre n’a pas l’air passionnant ou bien le jeune homme est fatigué. Il croise ses bras sur sa poitrine et en quelques secondes s’endort, comme un oiseau, la tête cachée sous son aisselle.

Même si elles se ressemblent, les maisons japonaises ont du style. L’œil s’accroche à leurs aspérités, cherche à comprendre la ligne brisée d’un angle, le carré d’une tour, l’enchevêtrement complexe des persiennes. C’est le règne du miniature dans l’opulence de la nature.

Tout l’inverse de la Chine, uniforme et sans couleur où le regard s’abîme parce que rien ne l’attire, rien ne le retient. Je comprends aussi pourquoi les poètes japonais célèbrent tant la beauté de la nature et entreprennent si souvent des voyages en ermitage. Ils partent à pieds vers la montagne, la marche est salvatrice et spirituelle, ils peuvent ainsi s’approcher au plus près des éléments, les absorber, les restituer avec leurs mots. Le shintoïsme prend sa racine en ces lieux.

J’ai soudain envie, moi aussi de me trouver un ermitage et de m’isoler, là haut sur la montagne, dans une petite auberge, dans la solitude d’une chambre dénudée. Envie d’écrire, même si j’écris mal. Même si c’est difficile. Envie d’écouter des voix, de créer des formes, des mots, guidée par les fantômes. Envie aussi de relire « Oreiller d’herbe », de Soseki Natsume

Terre noire

Plants de thé

Esthétique du jardin

Pas de linge suspendu aux fenêtres, trop d’humidité ? Ou bien montrer son linge est-il un acte trop intime ? Indécence du corps exhibé ?

Encore et toujours des petits champs de riz... Même à la campagne ils restent minuscules, en forme de langue de chat. Petits jardins, petits potsde fleurs, petits terrains, petits prés, parce qu’au Japon, on manque de place. Et aussi d’enfants.

La petite fille et son grand-père

A l’ombre du temple

Hai ! agite sa menotte

Ils viennent s’asseoir sur les bancs

Les vieux

De plus en plus nombreux

Rassis, visage desséché

Ils portent sur leurs épaules courbées

Un Japon suranné

Se laissent aller parfois

A l’art du dessin

Grand-peintres du dimanche

Nagoya le 4 juin

C’est la claque à l’arrivée. La nuit est tombée et il pleut toujours.
Nous n’avons pas réservé d’hôtel et c’est la foire universelle à Nagoya, tous les établissements sont pris d’assauts et réservés depuis des semaines.

Au bout de plusieurs heures de recherche et grâce l’aide de Monsieur Nikoto, rencontré au pied d’un centre commercial, nous trouvons une petite chambre pour trois dans laquelle nous nous entassons à quatre. Le prix est exorbitant : 17500 yen (175 euros) la nuit, avec sortie obligatoire avant 10 heures du matin !

On a faim. Quatre soupes et une petite bouteille de saké nous coûtent 4000 yen, 40 euros.

5 juin
Nagoya la forteresse

Grande ville que Nagoya : 4 millions d’habitants. Nous avons changé d’hôtel mais nous restons dans le même quartier près de la gare. Monde de la nuit. Bars, clubs vidéo, salles de jeux, collection de filles à regarder et qui vous regardent sur les photos la main devant la bouche. Filles formatées à moins de 1m55, dit la publicité. Pour quoi faire ? On ne sait pas.

Ambiance étrange où se côtoie une population très codifiée. Hommes d’affaires en costume noir, chemise blanche et cravate claire ; collégiennes en jupes plissées bleu marine et épaisse chaussette de laine blanche en accordéon, maquillées, aguicheuses, la jupe outrageusement courte ; jeunes garçons hirsutes à l’allure dégingandée, en situation de rupture affichée.

Le plus choquant pour moi restent les écolières en minijupe et maquillées. Ainsi vêtues, elles ressemblent aux écolières des mangas pornographiques. Finalement, sont-elles vraiment étudiantes ? Je me pose souvent la question Quand je les regarde, certaines me semblent plutôt avoir l’âge de jeunes femmes mûres, ayant depuis longtemps dépassé le temps du collège. Alors le vêtement, un maquillage lui aussi ? Et ce mélange de juvénilité et d’érotisme, une attitude équivoque ? Je n’arrive pas à croire qu’elles soient innocentes.

Ce qui est agaçant au Japon c’est qu’il faut tout prévoir à l’avance. L’hôtel par exemple. Avec la tête que vous avez, avec vos enfants ou pas, en fonction des consignes données au réceptionniste, on vous répondra que l’hôtel est plein alors que de toute évidence il y a encore de la place.

Au bout de quelques jours je comprends cela : les Japonais sont si anxieux de ne pas avoir une chambre quand ils se déplacent qu’ils préfèrent en réserver plusieurs, de nombreuses semaines en avance. La conséquence est qu’ils saturent le réseau et bloquent pour les autres tout espoir d’opportunité.

7 juin
Tout est tellement cher au Japon que je suis paralysée dans mes actions. Même pas envie d’aller visiter l’Alliance française, pas envie de sortir de l’univers clos et rassurant de la chambre. Les enfants travaillent sur leur CNED et moi ? Je ne fais pas grand chose. Cela a pour effet de mettre Bruno furieux : tout cet argent dépensé pour rester dans une chambre d’hôtel il est dégoûté. Dans le fond il a raison.

Alors nous nous prenons par la main et commençons à visiter Nagoya, la forteresse, le théâtre Nô, les temples. Le temple bouddhiste Osu Kannon rouge cramoisi et celui-ci encore, superbe : le temple shintoïste de Atsuta Jingu perdu dans sa verdure. Paul réussit un magnifique dessin. Si réaliste que les moines du temple lui demandent l’autorisation de faire une photocopie...

9 juin
Petit déjeuner à l’hôtel.

Je m’assois à l’une des tables rectangulaires de l’espace réservé au petit déjeuner et tourne la tête vers elle.
Le visage poudré de blanc, un rouge à lèvres excessivement rouge, une verrue nichée au coin du nez, elle a les traits tombants et mous, les cheveux teints en roux. Sa bouche en forme de bec de poisson ne forme qu’une seule chair avec sa gorge.

Elle allume une cigarette, les yeux fixés sur un quart de chou qu’elle hache finement. Elle doit être un peu dure d’oreille car je l’appelle plusieurs fois sans succès. Elle me donne ainsi l’occasion de la détailler d’avantage.

Elle porte un pantalon noir, ample et souple ainsi qu’un chemisier noir à pois blancs. Un grand tablier noir également et sans manches l’enveloppe entièrement. Elle parait toute menue et je me dis qu’elle doit avoir dépassé l’âge de la retraite depuis longtemps...

Je l’appelle encore une fois. Elle lève la tête, enfin.
Se confond d’excuses. Sorry sorry !
Je me lève et lui donne mon ticket rose, avec cela je gagne l’autorisation d’être servie.

10 juin Kyoto

Nous avons pris le Shinkanzen, le TGV japonais pour rejoindre Kyoto. Le Shinkanzen rejoint Tokyo à Osaka, il peut atteindre la vitesse de 270 km heure.

A notre grande surprise, nous nous trouvons dans un compartiment fumeur et sans place disponible. Dans l’habitacle pourtant conditionné, il fait chaud et regarder par la fenêtre donne mal au cœur tant le train file vite. Zoé et moi changeons de compartiment. Pas de place là non plus ! Une fois de plus nous aurions dû réserver...

Ah, chance en voici une ! Sous l’oeil impassible et froid de notre voisin, nous nous serrons toutes les deux sur le même siège. Dehors le paysage défile, la plaine et dans le lointain des collines boisées. On se regarde, on est bien là toutes les deux... on s’embrasse.

- Ticket please !

Notre plaisir n’aura pas duré longtemps, A nos côtés sous sa casquette empesée se dresse le contrôleur, accompagné d’un passager, un hommes d’une cinquantaine d’années en costume. Le contrôleur nous fait comprendre que le siège que nous occupons est réservé. Je me retourne vers l’homme qui par notre faute s’est retrouvé dans une situation embarrassante. Ses traits n’expriment rien, même pas la gêne. Simplement, il n’a pas osé s’adresser directement à nous et il a dû faire appel à l’autorité du contrôleur...

Nous logeons chez Hai, à J-Hoopers Guest house. C’est sympa, européen, un hôtel communautaire. Tout le monde se parle, on obtient quantité d’informations et de bons tuyaux. Il y a Internet à volonté et une grande salle à manger dans laquelle les enfants font de belles rencontres, Marina la Corse, Nathalie la Canadienne « il te plaît pas mon t-shirt ? », John l’Israélien , Peter le hongrois cinquantenaire, Tim le londonien, Isabel l’Américaine étudiante en architecture et qui n’a pas froid aux yeux...

Nous partons visiter le temple Toji (Kyo-o-gokokuji), le temple qui protège la capitale et le pays, ainsi nommé par l’Empereur Saga.
Le site est composé de deux grands temples bouddhistes, l’un rouge l’autre noir. A l’intérieur une collection un peu ésotérique de statues de bouddha et ses descendants ramenés de Chine.

La pagode à Cinq étages et son jardin des peintres

Le temps de parvenir à trouver le bon bus et nous voilà partis en direction du temple de Kiyomizudera.
C’est un temple étonnant, situé à l’est de Kyoto au dessus du célèbre quartier de Guen. L’entrée est trop rouge, trop fraîchement repeinte, mais le vieux temple shintoïste lui n’a pas bougé. Planté sur ses hauts pilotis, il domine la nature et la ville, et tourne résolument la tête vers la forêt.

Kyoto 9 juin 2005
Autre visite de temple, tant attendue, le temple d’or Kinkakuji. Il faut bien sûr lire ou relire « le temple d’or « de Yukio Mishima, avant de pénétrer dans les lieux.

Le temple vit avec son reflet, paisible, intemporel, il fait monter en nous des mots. La poésie.

Je regarde cette fois ci

La petite cascade de face

Et j’aperçois en m’en allant

Un petit ruisseau

Passant de feuilles rouges

En feuilles jaunes

De feuilles vertes

En feuilles violettes

Allant de mousse

En arbre mort

D’arbres vivants

Au temps d’or
Zoé

Le petit jardin de graviers

Très soigneusement ratissé

Entouré de peintures

Représentation de la nature
Zoé

Eau dormante

Elle a sauté du rocher

Sans un bruit

La tortue

Pin parasol

Petits doigts verts de l’empereur

Tendus vers le ciel

Il balaie la terre

Et même les racines

Dans ce jardin

Tout est signe
Sylvie

L’oiseau est dans l’air

Le poisson est dans l’eau

Soudain le poisson est en l’air

Dans le bec de l’oiseau

Paul

Perdue dans le vert

La petite maison

Se noie

Ce temple d’or

Aux fenêtres fermées

Renferme peut être

Le secret

De cet endroit si beau

Peut être est-ce la pierre

Que le miroir va casser

Peut être est-ce la clef

Du boulet qui empêche

Le félix de s’envoler

Zoé

Jour ne tombe pas

N’entraîne pas le reflet

Du temple d’or dans la nuit

Sur le temple d’or

Un nuage est tombé

Sonne la cloche

Il faut partir

Kyoto
10 juin 2005

Nous nous rendons aujourd’hui au temple shintoïste de Fushimi Inari, où doit se dérouler une cérémonie de plantage de riz.

Ils sont debout, silencieux, leur bob enfoncé sur le crâne. Petits, ils portent des vêtements de coton de couleur neutre et claire. Ils regardent le champ inondé où sont rassemblés en bottes serrées les jeunes plants de riz.

Sous l’érable étoilé, la lumière chute. Les feuilles ressemblent à des cristaux de glace verte, leur couleur est aussi tendre et rafraîchissante que les pousses de riz en attente d’être plantées.

Il n’y a que des vieux parmi cette petite foule d’habitués et une ribambelle de photographes bardés d’appareils photos ultra sophistiqués.

Et aussi une jeune femme, avec son bébé. Elle le porte dans un hamac contre son ventre et le berce doucement. Elle est maigre, en jean, un grand pull de laine orange la couvre jusqu’aux genoux. Elle a sur la tête un chapeau cloche enfoncé jusqu’aux yeux et l’on ne voit pas même le bout de ses cheveux. Elle berce son enfant et a l’air très heureuse de se trouver là, de l’initier à la cérémonie du riz, lui, ce presque nouveau-né, aussi jeune que les pousses de riz qui trempent dans le champ. Un vieil homme édenté passe devant le bébé et lui chatouille la joue, la maman, sourit et reprend son bercement.

On attend.

La cérémonie commence par se vivre dans le vide du champ.

Les petites feuilles vertes

En étoiles

Font comme de la dentelle

Entre le ciel

Et nos prunelles

Zoé

11 juin
Ryoanji temple

Le jardin de pierres. Un jardin purement minéral, seulement 15 rochers et du gravier blanc. A chacun de voir. Qui des îles sur l’océan, qui des tigres nageant, qui des formes abstraites sans relation particulière avec la réalité. Il paraît que plus on regarde ces rochers et plus l’imagination devient fertile. J’ai l’impression au contraire qu’à force de les regarder, ma tête se vide de toute image et que s’installe la paix.

Ce jardin a été crée par Soami, un peintre jardinier mort en 1525. Tout autour, des murs de terre glaise bouillie dans de l’huile. Avec le temps une patine couleur caramel remonte à la surface. Le mur recentre l’attention sur le jardin de pierres.

Bruno a acheté un petit livret jaune vif sur la pratique du Zazen. Il rassemble les enfants autour de lui et commence à traduire :

« Le mot Zazen vient du chinois Za qui signifie littéralement s’asseoir et Zen du dhyana qui signifie contempler. Le Sasen signifie donc contempler en étant assis. »

Les enfants écoutent assis en tailleurs, l’oreille tendue vers la voix de Bruno qui parle bas mais résonne étrangement dans ce havre de silence et de dénuement.

Près de nous un jeune anglais s’échappe dans une méditation profonde. Son buste semble démesurément élancé, comme aspiré par la lumière. Nous prenons garde à ne pas le déranger mais il est constamment troublé par le flot incessant des touristes et des collégiens japonais qui déboulent par groupe entier dans le jardin.

Au bout d’un certain temps, il se lève, range dans un sac à dos le petit coussin bleu marine qu’il avait glissé sous ses fesses et sort un énorme appareil photo. Et il capture littéralement tout le jardin, capture son intimité. Je ne comprends pas. La méditation se passe des images, se détache des souvenirs, repose sur le vide en soi. Alors pourquoi cet emmagasinage ?

12 juin
Texte collectif Paul, Zoé, Sylvie

Le Japon c’est bizarre

Les gens sont coincés

Mais il y a un patrimoine historique fantastique

Des temples stupéfiants

Les gens sont honnêtes

Les sièges des toilettes chauffés.

C’est cher les hôtels

Il y a des jardins de pierres zen

Les œufs sont bons

Les temples sont en bois

Le Japon est unique

Pour bien manger, il faut raquer

Les taxis ne sont pas fiables,

Ils font exprès de rallonger la course

Au Japon on mange un riz exquis

Les Japonais n’ont plus la gaiji fever :

Elle a été éradiquée

Les filles ne sont pas belles.

Elles marchent les pieds en dedans

Au Japon, les couleurs principales sont :

Beige gris et blanc

Il y a beaucoup de personnes âgées

Les Japonais sont petits

Les tatamis, ça sent bon.

Ils ont l’art de savoir faire les jardins

Les Japonais sont plus religieux que les Chinois

Il y a de belles cérémonies, lentes

Les Japonais aiment l’art

Chez les Japonais, tout est codifié

Les écolières portent des jupes trop courtes

Les Japonais adorent les appareils photo

Et les bobs

Ils portent un carré blanc sur la bouche,

Ils ont peur des microbes

Les Japonais ne veulent pas changer ce qui est établi,

Ils suivent les règles

On ne peut pas marchander ni discuter

Ils ont des stéréotypes

Une croix avec les deux index ou les deux mains

signifie : NON

Les Japonais ne reviennent pas sur leur décision

Au Japon il y a peu d’enfants

Ils imitent très bien la nourriture

Ils ne sont pas très accueillants

Ils sont coincés

Ils nous considèrent comme des gens inférieurs

Si t’as pas d’argent, tu manges des pâtes tous les jours

On a du mal à retirer de l’argent

Les Japonais possèdent l’art de savoir utiliser le papier

Les portes ne se ferment pas, elles coulissent

Le Japon, c’est un autre monde.

Elle fait glisser les persiennes
Enferme les peintures
Sa bouche est froide
Ses sourcils immobiles
Elle fait une croix avec ses mains
Closed !

Occulte. C’est l’adjectif qui convient le mieux pour traduire le Japon.
Quant aux Japonais, ils ont toujours peur de déranger
De ne pas faire assez de courbettes, de s’excuser « I am very sorry ».

Remerciement et remerciement du remerciement. C’est une politesse en forme de poupées russes. On en finit pas, on en dit jamais assez. C’est un code.

Il faut l’apprendre et l’appliquer. Mais en a-t-on envie ?
Surtout ne pas froisser l’autre, ne pas le mettre mal à l’aise.
Ne pas risquer de lui faire perdre la face.
Jamais vu de japonais se mettre en colère.
Panique à l’idée du risque possible.
Ne pas montrer ses sentiments, se fermer.
Rentrer dans sa coquille, s’y terrer.
Qu’on l’oublie, mon Dieu qu’on l’oublie !
Et pourtant, tant de beauté au Japon.

Tant de raffinement, poussé jusqu’à l’abstraction. Ainsi au temple, un seul seau d’eau pour éteindre l’incendie mais... rempli d’eau claire et changée chaque matin.

Raffinement à tous les niveaux. La nourriture devient objet. Les imitations paraissent si réalistes que l’on s’y tromperait, l’emballage prend le dessus.

Osera-t-on ouvrir, abîmer, déchirer ce délicat papier, cette pliure savante ? Avant de manger, il faut regarder, apprécier, réfléchir, commenter peut être.

Ainsi pour la cérémonie du thé, il faut commencer par apprécier le bol, l’admirer, connaître son histoire, son prix, puis le passer à son voisin qui à son tour commente, admire, hoche la tête.

Le raffinement passe par l’art de l’approche. Pas de l’attente qui génère du désir. L’approche nous place déjà dans le commencement.

Paul ne cesse de dessiner. C’est normal, Kyoto est une ville musée. Un temple en appelle un autre, au hasard d’une rue, au moment ou l’on s’y attend le moins, on tombe sur un jardin de temples. Impossible de résister à l’envie de tracer leur beauté, Paul avec ses dessins, moi avec mes mots. Traduire la noirceur du bois, la rugosité froide de la pierre, la nervosité noueuse des pins, leur couleur acide et drue, leur forme savamment travaillée, car rien absolument rien n’est laissé au hasard.

Paupières closes

Ils sont sombres comme la suie

Les temples

Sylvie

13 juin
Nara
Nous nous rendons à Nara en train. Une fois la partie commerciale de la ville traversée nous découvrons un grand parc habité par des daims, gourmands et presque apprivoisés. Les enfants ne se lassent pas de les nourrir, de les caresser.

Parmi la quantité de temples à Nara, le Temple Yodaiji et son énorme Bouddha.
On dit que c’est la plus vieille construction en bois du monde. Moi quand je vois le temple, j’ai comme un éclair : l’entrée me fait penser à celle du Taj Mal en Inde.

Je fais un vœu dans ce temple. Je reçois une bonne chance. Parmi les paroles écrites sur le billet « ce qui a été perdu ne reviendra pas ».

Retour à Kyoto en train. Le soleil bascule derrière les collines. Alors que
souffle une brise tendre, l’esprit s’ouvre à la poésie.

Crépuscule

Il regarde les hirondelles voler

Le chef de gare

Regarde

Dans la rizière

Le reflet du soleil couchant

14 juin
Temple d’argent : Ginkakuji

Le temple abrité dans la touffeur des collines toutes proches se reflète dans l’eau du bassin, bijou précieux posé dans la parure du jardin. L’entrée déjà nous impressionne : une haie de 50 mètres de long faite de grosses pierres grises, de bambous et de camélias. Vertigineuse plongée dans le monde zen, sévère et sans détour.

Après la haie, on entre dans le jardin de pierre et l’on découvre le grand cône tronqué qui symbolise le Mont Fudji.
Le temple d’argent, un lieu presque trop sophistiqué.

Repas chez la mémé

J’ai passé la matinée à l’institut cultuel franco-japonais. Je craignais d’être en retard et pourtant et suis arrivée la première à notre lieu de rendez-vous, le restaurant de la mémé. La boutique minuscule donne sur une rue passante et impersonnelle. La rue s’est modernisée mais la boutique de la mémé, elle, n’a pas changé.

D’abord, il faut la trouver, la mémé. Pas plus grande qu’un enfant, attablée au fond du restaurant. En vieillissant, son visage est devenu lisse qu’un masque de No. Elle s’est levée tout de suite, m’a sourit, saluée plusieurs et m’a apporté un verre de thé tiède. J’étais en sueur.

A chaque fois qu’elle me salue, elle se voûte un peu plus. Tous les vieux finissent ainsi au Japon, petits et cassés, les femmes encore plus puisque qu’elles sont gardiennes de la maison et de l’hospitalité.

En fait, la mémé n’est pas seule à la table du fond. Elle déjeune avec une compagne, un peu moins vieille, une bosse sort de son dos par l’échancrure de son tablier. Elles reprennent leur conversation en picorant, des moules tièdes et du poisson salé qu’elles assaisonnaient de sauce soja sucrée.
Un coucou se met à chanter : 2h53, ce n’est pas l’heure !

Je bois un peu de thé et regarde autour de moi. Ce restaurant est un musée, l’antre d’un collectionneur, un cabinet de curiosité.

Suspendus par collections, quantités d’horloges, de tableaux, de plaques en fer repoussé, d’outils et de mystérieux objets culinaires. Sur les étagères, des statuettes de bronze, des thermos bariolés et dans tous les espaces vides, des feuilles de papier ornées de calligraphies à l’encre noire ou colorée. Le frigo ressemble au ventre d’un bouddha, large, de chaire jaunâtre. La mémé l’ouvre d’un geste vif, il est plein à craquer.
L’autre vieille rit, se lance dans une longue série de courbettes pour raccompagner un le jeune couple qui s’en va. En passant, elle me sert un autre verre de thé.

Il y a des boomerangs et un énorme bouquet de parapluies miniatures en origami planté dans un pot, des peluches, des gongs, d’autres pots remplis de pinceaux. Y aurait-il un artiste dans la maison ?

Au fil des années, les tables disponibles pour les clients se sont réduites. Il n’en reste aujourd’hui plus que quatre. Des autres on ne voit que les pieds, elles disparaissent sous des tas de boîtes à petits motifs géométriques et des piles de livres. Des livres d’art.

J’ai d’abord vu leur ombre franchir le seuil du restaurant puis leurs jambes et enfin leur visage à tous les trois, Zoé, Paul, Bruno. Ils semblent radieux. En retard comme d’habitude.

Heureusement. Dans l’antre de la mémé j’ai vécu un moment de solitude heureuse, dans l’attente d’être chers. C’est aussi notre dernier déjeuner au Japon, nous partons demain.

Allez, on va faire comme les vieux habitués. On se lève et on va choisir dans la vitrine quelques assiettes. Toute la carte de la maison tient dans cette vitrine, avec les prix, notés sur des bouts de carton. Alors poisson de rivière ou saumon ? Omelette ou tofu grillé ? ou peut être encore une portion de pâtes à base de farine de sarrasin.... Nous savons présent comment les manger. Il faut faire glisser la petite noix de raifort dans le pot contenant la sauce de soja et bien mélanger. Puis saisir des pâtes froides, les tremper dans le mélange, déguster. C’est froid, c’est fort, tendre et sucré à la fois !

La nouvelle ryokan
Dans cette ryokan les enfants sont heureux parce qu’il y a un chat. Un chat gris au poil doux attaché à une longue laisse.

Le soir à partir de 6 heures, nous sommes invités à prendre un bain. La salle de bain est commune pour tous les habitants de la maison, hôtes comme propriétaires. D’abord il faut se savonner et se rincer en dehors de la baignoire, puis une fois propre se glisser dans l’eau brûlante, tout doucement, et rester ainsi sans penser à rien, légers dans la vapeur.

15 juin
C’est le jour de l’anniversaire de ma mère et aussi notre départ du Japon pour les États-Unis. La boucle commence à se refermer. Quand nous aurons traversé le Pacifique, nous serons presque arrivés chez nous. Cela signifie aussi que nous quittons l’Asie où nous avons vécu pendant presque 10 mois.

Sur le quai de la gare, les employés agitent la main en guise d’adieu, raides comme des piquets dans leur uniforme bleu marine, la casquette solidement enfoncée sur la tête. Ils restent impassibles, sans un sourire.
Le temps est gris, mais il ne pleut pas.

Le gris, la couleur du Japon. Mais pas n’importe quel gris. Un gris d’excellente qualité, raffiné, une neutralité scrupuleusement étudiée. Le gris des jardins de pierre, le gris des pierres des jardins, un gris qui se marie avec la nature puisqu’il en est issu.

Gris aussi les vêtements bien tissés, bien coupés. Grise l’architecture, gris les transports en communs, les gares, les aéroports. Le gris, la neutralité déclinée en mille nuances.

Mille manières de mettre l’émotion à distance.

13h30. L’avion décolle. Nous quittons le Japon. Je n’ai pas de regret, je suis même soulagée. Ces treize jours nous auront coûté une fortune, un soupçon d’agacement devant ces hommes et ces femmes si réservés, si protocolaires.

Il faudrait rester longtemps au Japon pour apprendre à connaître les codes, pour ne plus être gênés par les conventions, pour pouvoir filer droit. Filer droit ? L’expression est impropre, disons plutôt pour savoir cheminer dans les méandres de la culture japonaise...

15 juin toujours
Plus de 9000 kilomètres nous séparent de San Francisco.
Nous sommes toujours dans l’avion. Bruno est déjà sous sa couverture, il impose à tout le monde sa méthode « anti red eyes ». C’est à dire, pas boire, pas manger, pas regarder. Dormir dès le départ et ne pas relever le nez avant l’arrivée. Si ça l’amuse...

Moi, je regarde les tâches de lumière qui glissent sur la cabine comme des gouttes de rosée sur une feuille.
Soleil radieux ici, là haut.
En bas, la terre se prépare à dormir, sous les nuages et la lumière qui décline.
Nous volons vers l’est et par la même vers le soleil. Nous allons gagner un jour, neuf heures exactement. Nous n’allons pas vieillir de neuf heures.

Séoul, Saporro, Tokyo, mer des Philippines : bye bye Asia. Je regrette de quitter l’Asie.

Je ne pense pas à l’Europe. A vrai dire je n’ai pas envie de rentrer et cependant, je n’ai pas hâte de retrouver les États-Unis. Il va falloir réfléchir. Peut être vais-je rentrer avec les enfants, peut être vais-je rester seule avec Bruno pendant les mois d’été et nous irons au Mexique. Peut-être serons nous refoulés à la frontière américaine parce que nous n’avons qu’un billet aller

N’y pensons pas.

Profitons de ce vol unique au-dessus du Pacifique. Un tiers de la planète parcourue en quelques heures. Petite terre ?

Sur la carte que projettent les écrans de télévision, un grand trou noir se creuse entre les continents asiatique et américain : les abysses ? Non, l’ombre du jour, l’inverse de la lumière, la nuit. Un noir épais, presque bleuté.

Bruno m’interpelle :
- Qu’est-ce que tu fous, tu ne dors pas ? Tu nous empêche de dormir !

C’est grisant de se trouver là, au-dessus des nuages, de se balader dans l’espace, dans ce jour qui ne finit pas de naître. Non, pas envie de dormir.

Pas envie de suivre le plan Bruno. Enfin si mais plus tard.
Pas envie d’être raisonnable dans un moment comme celui là. Et aussi, envie de profiter de cet instant de solitude.

Instant privilégié dans le monde clos de l’habitacle, proche du tout parce que si près du rien.