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2005 : Journal de voyage au Japon, Kyoto

dimanche 16 novembre 2008, par Sylvie Terrier

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Kyoto, jardin de pierres

10 juin Kyoto

Nous avons pris le Shinkanzen, le TGV japonais pour rejoindre Kyoto. Le Shinkanzen rejoint Tokyo à Osaka, il peut atteindre la vitesse de 270 km heure.
A notre grande surprise, nous nous trouvons dans un compartiment fumeur et sans place disponible. Dans l’habitacle pourtant conditionné, il fait chaud et regarder par la fenêtre donne mal au cœur tant le train file vite. Zoé et moi changeons de compartiment. Pas de place là non plus ! Une fois de plus nous aurions dû réserver...

Ah, chance en voici une ! Sous l’oeil impassible et froid de notre voisin, nous nous serrons toutes les deux sur le même siège. Dehors le paysage défile, la plaine et dans le lointain des collines boisées. On se regarde, on est bien là toutes les deux... on s’embrasse.
— Ticket please !
Notre plaisir n’aura pas duré longtemps, A nos côtés sous sa casquette empesée se dresse le contrôleur, accompagné d’un passager, un homme d’une cinquantaine d’années en costume. Le contrôleur nous fait comprendre que le siège que nous occupons est réservé. Je me retourne vers l’homme qui par notre faute s’est retrouvé dans une situation embarrassante. Ses traits n’expriment rien, même pas la gêne. Simplement, il n’a pas osé s’adresser directement à nous et il a dû faire appel à l’autorité du contrôleur...

Nous logeons chez Hai, à J-Hoopers Guest house. C’est sympa, européen, un hôtel communautaire. Tout le monde se parle, on obtient quantité d’informations et de bons tuyaux. Il y a Internet à volonté et une grande salle à manger dans laquelle les enfants font de belles rencontres, Marina la Corse, Nathalie la Canadienne « il te plaît pas mon t-shirt ? », John l’Israélien , Peter le Hongrois cinquantenaire, Tim le Londonien, Isabel l’Américaine étudiante en architecture et qui n’a pas froid aux yeux...

Nous partons visiter le temple Toji (Kyo-o-gokokuji), le temple qui protège la capitale et le pays, ainsi nommé par l’Empereur Saga.
Le site est composé de deux grands temples bouddhistes, l’un rouge l’autre noir. A l’intérieur une collection un peu ésotérique de statues de bouddha et ses descendants ramenés de Chine.

La pagode à Cinq étages et son jardin des peintres

Le temps de parvenir à trouver le bon bus et nous voilà partis en direction du temple de Kiyomizudera.
C’est un temple étonnant, situé à l’est de Kyoto au dessus du célèbre quartier de Guen. L’entrée est trop rouge, trop fraîchement repeinte, mais le vieux temple shintoïste lui n’a pas bougé. Planté sur ses hauts pilotis, il domine la nature et la ville, et tourne résolument la tête vers la forêt.

Kyoto 9 juin 2005
Autre visite de temple, tant attendue, le temple d’or Kinkakuji. Il faut bien sûr lire ou relire « le temple d’or « de Yukio Mishima, avant de pénétrer dans les lieux.

Le temple vit avec son reflet, paisible, intemporel, il fait monter en nous des mots. La poésie.

Je regarde cette fois ci

La petite cascade de face

Et j’aperçois en m’an allant

Un petit ruisseau

Passant de feuilles rouges

En feuilles jaunes

De feuilles vertes

En feuilles violettes

Allant de mousse

En arbre mort

D’arbres vivants

Au temps d’or
Zoé


Le petit jardin de graviers

Très soigneusement ratissé

Entouré de peintures

Représentation de la nature
Zoé


Eau dormante

Elle a sauté du rocher

Sans un bruit

La tortue


Pin parasol

Petits doigts verts de l’empereur

Tendus vers le ciel


Il balaie la terre

Et même les racines

Dans ce jardin

Tout est signe

Sylvie


L’oiseau est dans l’air

Le poisson est dans l’eau

Soudain le poisson est en l’air

Dans le bec de l’oiseau

Paul


Perdue dans le vert

La petite maison

Se noie


Ce temple d’or

Aux fenêtres fermées

Renferme peut être

Le secret

De cet endroit si beau

Peut être est-ce la pierre

Que le miroir va casser

Peut être est-ce la clef

Du boulet qui empêche

Le félix de s’envoler

Zoé


Jour ne tombe pas

N’entraîne pas le reflet

Du temple d’or dans la nuit


Sur le temple d’or

Un nuage est tombé

Sonne la cloche

Il faut partir


Kyoto
10 juin 2005

Nous nous rendons aujourd’hui au temple shintoïste de Fushimi Inari, où doit se dériler une cérémonie de plantage de riz.

Ils sont debout, silencieux, leur bob enfoncé sur le crâne. Petits, ils portent des vêtements de coton de couleur neutre et claire. Ils regardent le champ inondé où sont rassemblés en bottes serrées les jeunes plants de riz.
Sous l’érable étoilé, la lumière chute. Les feuilles ressemblent à des cristaux de glace verte, leur couleur est aussi tendre et rafraîchissante que les pousses de riz en attente d’être plantées.

Il n’y a que des vieux parmi cette petite foule d’habitués et une ribambelle de photographes bardés d’appareils photos ulta sophistiqués.

Et aussi une jeune femme, avec son bébé. Elle le porte dans un hamac contre son ventre et le berce doucement. Elle est maigre, en jean, un grand pull de laine orange la couvre jusqu’aux genoux. Elle a sur la tête un chapeau cloche enfoncé jusqu’aux yeux et l’on ne voit pas même le bout de ses cheveux. Elle berce son enfant et a l’air très heureuse de se trouver là, de l’initier à la cérémonie du riz, lui, ce presque nouveau-né, aussi jeune que les pousses de riz qui trempent dans le champ. Un viel homme édenté passe devant le bébé et lui chatouille la joue, la maman, sourit et reprend son bercement.

On attend.

La cérémonie commence par se vivre dans le vide du champ.

Les petites feuilles vertes

En étoiles

Font comme de la dentelle

Entre le ciel

Et nos prunelles

Zoé


11 juin
Ryoanji temple

Le jardin de pierres. Un jardin purement minéral, seulement 15 rochers et du gravier blanc. A chacun de voir. Qui des îles sur l’océan, qui des tigres nageant, qui des formes abstraites sans relation particulière avec la réalité. Il paraît que plus on regarde ces rochers et plus l’imagination devient fertile. J’ai l’impression au contraire qu’à force de les regarder, ma tête se vide de toute image et que s’installe la paix.

Ce jardin a été crée par Soami, un peintre jardinier mort en 1525. Tout autour, des murs de terre glaise bouillie dans de l’huile. Avec le temps une patine couleur caramel remonte à la surface. Le mur recentre l’attention sur le jardin de pierres.

Bruno a acheté un petit livret jaune vif sur la pratique du Zazen. Il rassemble les enfants autour de lui et commence à traduire :

— Le mot Zazen vient du chinois Za qui signifie littéralement s’asseoir et Zen du dhyana qui signifie contempler. Le Sasen signifie donc contempler en étant assis.

Les enfants écoutent assis en tailleurs, l’oreille tendue vers la voix de Bruno qui parle bas mais résonne étrangement dans ce havre de silence et de dénuement.

Près de nous un jeune anglais s’échappe dans une méditation profonde. Son buste semble démesurément élancé, comme aspiré par la lumière. Nous prenons garde à ne pas le déranger mais il est constamment troublé par le flot incessant des touristes et des collégiens japonais qui déboulent par groupe entier dans le jardin. Au bout d’un certain temps, il se lève, range dans un sac à dos le petit coussin bleu marine qu’il avait glissé sous ses fesses et sort un énorme appareil photo. Et il capture littéralement tout le jardin, capture son intimité. Je ne comprends pas. La méditation se passe des images, se détache des souvenirs, repose sur le vide en soi. Alors pourquoi cet emmagasinement ?

12 juin
Texte collectif Paul, Zoé, Sylvie

Le Japon c’est bizarre
Les gens sont coincés
Mais il y a un patrimoine historique fantastique
Des temples stupéfiants
Les gens sont honnêtes
Les sièges des toilettes chauffés.
C’est cher les hôtels
Il y a des jardins de pierres zen
Les œufs sont bons
Les temples sont en bois
Le Japon est unique
Pour bien manger, il faut raquer
Les taxis ne sont pas fiables,
Ils font exprès de rallonger la course
Au Japon on mange un riz exquis
Les Japonais n’ont plus la gaiji fever :
Elle a été éradiquée
Les filles ne sont pas belles.
Elles marchent les pieds en dedans
Au Japon, les couleurs principales sont :
Beige gris et blanc
Il y a beaucoup de personnes âgées
Les Japonais sont petits
Les tatamis, ça sent bon.
Ils ont l’art de savoir faire les jardins
Les Japonais sont plus religieux que les Chinois
Il y a de belles cérémonies, lentes
Les Japonais aiment l’art
Chez les Japonais, tout est codifié
Les écolières portent des jupes trop courtes
Les Japonais adorent les appareils photo
Et les bobs
Ils portent un carré blanc sur la bouche,
Ils ont peur des microbes
Les Japonais ne veulent pas changer ce qui est établi,
Ils suivent les règles
On ne peut pas marchander ni discuter
Ils ont des stéréotypes
Une croix avec les deux index ou les deux mains
signifie : NON
Les Japonais ne reviennent pas sur leur décision
Au Japon il y a peu d’enfants
Ils imitent très bien la nourriture
Ils ne sont pas très accueillants
Ils sont coincés
Ils nous considèrent comme des gens inférieurs
Si t’as pas d’argent, tu manges des pâtes tous les jours
On a du mal à retirer de l’argent
Les Japonais possèdent l’art de savoir utiliser le papier
Les portes ne se ferment pas, elles coulissent
Le Japon, c’est un autre monde.

Elle fait glisser les persiennes

Enferme les peintures

Sa bouche est froide

Ses sourcils immobiles

Elle fait une croix avec ses mains

Closed !


Occulte. C’est l’adjectif qui convient le mieux pour traduire le Japon.
Quant aux Japonais, ils ont toujours peur de déranger
De ne pas faire assez de courbettes
De s’excuser « I am very sorry ».
Remerciement et remerciement du remerciement. C’est une politesse en forme de poupées russes. On en finit pas, on en dit jamais assez. C’est un code.
Il faut l’apprendre et l’appliquer. Mais en a-t-on envie ?
Surtout ne pas froisser l’autre
Ne pas le mettre mal à l’aise
Ne pas risquer de lui faire perdre la face.
Jamais vu de japonais se mettre en colère.
Panique à l’idée du risque possible.
Ne pas montrer ses sentiments, se fermer.
Rentrer dans sa coquille, s’y terrer.
Qu’on l’oublie, mon Dieu qu’on l’oublie !
Et pourtant, tant de beauté au Japon.

Tant de raffinement, poussé jusqu’à l’abstraction. Ainsi au temple, un seul seau d’eau pour éteindre l’incendie mais... rempli d’eau claire et changée chaque matin.

Raffinement à tous les niveaux. La nourriture devient objet. Les imitations paraissent si réalistes que l’on s’y tromperait, l’emballage prend le dessus.

Osera-t-on ouvrir, abîmer, déchirer ce délicat papier, cette pliure savante ? Avant de manger, il faut regarder, apprécier, réfléchir, commenter peut être.
Ainsi pour la cérémonie du thé, il faut commencer par apprécier le bol, l’admirer, connaître son histoire, son prix, puis le passer à son voisin qui à son tour commente, admire, hoche la tête.
Le raffinement passe par l’art de l’approche. Pas de l’attente qui génère du désir. L’approche nous place déjà dans le commencement.

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Le temple d’or, Kyoto

Paul ne cesse de dessiner. C’est normal, Kyoto est une ville musée. Un temple en appelle un autre, au hasard d’une rue, au moment ou l’on s’y attend le moins, on tombe sur un jardin de temples. Impossible de résister à l’envie de tracer leur beauté, Paul avec ses dessins, moi avec mes mots. Traduire la noirceur du bois, la rugosité froide de la pierre, la nervosité noueuse des pins, leur couleur acide et drue, leur forme savamment travaillée, car rien absolument rien n’est laissé au hasard.

Paupières closes

Ils sont sombres comme la suie

Les temples
Sylvie


13 juin
Nara

Nous nous rendons à Nara en train. Une fois la partie commerciale de la ville traversée nous découvrons un grand parc habité par des daims, gourmands et presque apprivoisés. Les enfants ne se lassent pas de les nourrir, de les caresser.

Parmi la quantité de temples à Nara, le Temple Yodaiji et son énorme Bouddha.

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Nara

On dit que c’est la plus vieille construction en bois du monde. Moi quand je vois le temple, j’ai comme un éclair : l’entrée me fait penser à celle du Taj Mal en Inde.

Je fais un vœu dans ce temple. Je reçois une bonne chance. Parmi les paroles écrites sur le billet « ce qui a été perdu ne reviendra pas ».

Retour à Kyoto en train. Le soleil bascule derrière les collines. Alors que
souffle une brise tendre, l’esprit s’ouvre à la poésie.

Crépuscule

Il regarde les hirondelles voler

Le chef de gare


Regarde

Dans la rizière

Le reflet du soleil couchant


14 juin
Temple d’argent : Ginkakuji

Le temple abrité dans la touffeur des collines toutes proches se reflète dans l’eau du bassin, bijou précieux posé dans la parure du jardin. L’entrée déjà nous impressionne : une haie de 50 mètres de long faite de grosses pierres grises, de bambous et de camélias. Vertigineuse plongée dans le monde zen, sévère et sans détour.

Après la haie, on entre dans le jardin de pierre et l’on découvre le grand cône tronqué qui symbolise le Mont Fudji.
Le temple d’argent, un lieu presque trop sophistiqué.

Repas chez la mémé

J’ai passé la matinée à l’institut cultuel franco-japonais. Je craignais d’être en retard et pourtant et suis arrivée la première à notre lieu de rendez-vous, le restaurant de la mémé. La boutique minuscule donne sur une rue passante et impersonnelle. La rue s’est modernisée mais la boutique de la mémé, elle, n’a pas changé.
D’abord, il faut la trouver, la mémé. Pas plus grande qu’un enfant, attablée au fond du restaurant. En vieillissant, son visage est devenu lisse qu’un masque de No. Elle s’est levée tout de suite, m’a sourit, saluée plusieurs et m’a apporté un verre de thé tiède. J’étais en sueur. A chaque fois qu’elle me salue, elle se voûte un peu plus. Tous les vieux finissent ainsi au Japon, petits et cassés, les femmes encore plus puisque qu’elles sont gardiennes de la maison et de l’hospitalité.

En fait, la mémé n’est pas seule à la table du fond. Elle déjeune avec une compagne, un peu moins vieille, une bosse sort de son dos par l’échancrure de son tablier. Elles reprennent leur conversation en picorant, des moules tièdes et du poisson salé qu’elles assaisonnaient de sauce soja sucrée.
Un coucou se met à chanter : 2h53, ce n’est pas l’heure !

Je bois un peu de thé et regarde autour de moi. Ce restaurant est un musée, l’antre d’un collectionneur, un cabinet de curiosité. Suspendus par collections, quantités d’horloges, de tableaux, de plaques en fer repoussé, d’outils et de mystérieux objets culinaires. Sur les étagères, des statuettes de bronze, des thermos bariolés et dans tous les espaces vides, des feuilles de papier ornées de calligraphies à l’encre noire ou colorée. Le frigo ressemble au ventre d’un bouddha, large, de chaire jaunâtre. La mémé l’ouvre d’un geste vif, il est plein à craquer.

L’autre vieille rit, se lance dans une longue série de courbettes pour raccompagner un le jeune couple qui s’en va. En passant, elle me sert un autre verre de thé.

Il y a des boomerangs et un énorme bouquet de parapluies miniatures en origami planté dans un pot, des peluches, des gongs, d’autres pots remplis de pinceaux. Y aurait-il un artiste dans la maison ?
Au fil des années, les tables disponibles pour les clients se sont réduites. Il n’en reste aujourd’hui plus que quatre. Des autres on ne voit que les pieds, elles disparaissent sous des tas de boîtes à petits motifs géométriques et des piles de livres. Des livres d’art.

J’ai d’abord vu leur ombre franchir le seuil du restaurant puis leurs jambes et enfin leur visage à tous les trois, Zoé, Paul, Bruno. Ils semblent radieux. En retard comme d’habitude.

Heureusement. Dans l’antre de la mémé j’ai vécu un moment de solitude heureuse, dans l’attente d’être chers. C’est aussi notre dernier déjeuner au Japon, nous partons demain.

Allez, on va faire comme les vieux habitués. On se lève et on va choisir dans la vitrine quelques assiettes. Toute la carte de la maison tient dans cette vitrine, avec les prix, notés sur des bouts de carton. Alors poisson de rivière ou saumon ? Omelette ou tofu grillé ? ou peut être encore une portion de pâtes à base de farine de sarrasin.... Nous savons présent comment les manger. Il faut faire glisser la petite noix de raifort dans le pot contenant la sauce de soja et bien mélanger. Puis saisir des pâtes froides, les tremper dans le mélange, déguster. C’est froid, c’est fort, tendre et sucré à la fois !

La nouvelle ryokan
Dans cette ryokan les enfants sont heureux parce qu’il y a un chat. Un chat gris au poil doux attaché à une longue laisse.

Le soir à partir de 6 heures, nous sommes invités à prendre un bain. La salle de bain est commune pour tous les habitants de la maison, hôtes comme propriétaires. D’abord il faut se savonner et se rincer en dehors de la baignoire, puis une fois propre se glisser dans l’eau brûlante, tout doucement, et rester ainsi sans penser à rien, légers dans la vapeur.