Accueil > Un an de voyage autour du monde > Inde du sud, côte du Malabar jusqu’à Madurai > 2005 : Journal de voyage en Inde du sud, Madurai et Tanjavore

2005 : Journal de voyage en Inde du sud, Madurai et Tanjavore

lundi 1er décembre 2008, par Sylvie Terrier

12 mars

Bye Bye Kanyakumari !

Nous quittons Kanyakumari par le train de 7 heures 20 au départ de Nagercol.
Dernier lever de soleil, dernier thé au gingembre au tchai shop favori des enfants. Le patron a gardé pour eux ses deux derniers gâteaux, ceux qu’ils adorent, des sablés parfumés à la cardamome. Ils les coupent en deux pour pouvoir les tremper dans l’étroit verre de thé. Ces gâteaux lui sont livrés chaque jeudi, ils sont fabriqués à Madurai. C’est précisément dans cette ville que nous nos rendons ce matin.

12 heures 30.
Nous entrons en gare de Madurai.
Pour la quatrième fois.
Chaleur écrasante, circulation intense, coups de klaxons. Nous craignons toujours que les choses aient changées, que les villes que nos avons tant aimées ne soient plus aimables, que les lieux ou nous avons séjournés ne soient plus ou perdu, que le bonheur ne soit plus au rendez-vous.

Mais non, Madurai est restée fidèle à elle-même.

Je ne peux écrire sur le temple, parce ce que j’ai tant et tant écrit déjà. Tant passé d’heures sur les marches du bassin au lotus d’or, tant respiré l’encens, tant absorbé la ferveur. Le temple nous aspire, rien d’autre ne peut exister. Je déambule dans ses entrailles, dans son ventre sculpté et luisant, dans ses méandres et ses obscurités.

15 mars

Au temple
Madurai, Inde

Elle porte dans le pli de son bras
Un petit sac de coton.
Un petit chignon gris
Les yeux profonds
Une fleur d’or dans chaque narine
Elle tourne
Commence toujours par la gauche
Passe la main sur la flamme vive
Jette un peu de lumière sur son front lisse
Pose entre ses sourcils
Une pastille de vermillon
Elle est vieille
Elle n’a pas d’âge
Elle est belle
Elle a tous les âges

— Madame, country ?
— France
Petit balancement latéral de la tête, sourire.
— Thank you !

Je suis assise à l’angle d’une rue, sur une marche d’escalier, un verre de thé à la main. J’écris. Eux ne sont pas étonnés. La rue appartient à tout le monde. Dans la rue on dort, on pisse, on mendie, on meurt. On la partage avec les vaches. Elle se fait et défait au fil de la journée, lente et paresseuse le matin, trépidante l’après midi, illuminée par les petits marchands ambulants dès la nuit tombée.

— Your native place please ?
— France
— Thank you !

Il s’arrête devant moi et me regarde écrire. Intrigué. Il voit bien que je n’écris pas en anglais, encore moins en tamoul. Il commente avec un autre curieux puis un troisième. Les voici quatre à présent.
Je bois un peu de thé. Répondre à leurs questions, c’est gagner leur sourire. Ils parlent entre eux à présent, on dirait qu’ils m’ont oubliée. Par-dessus leurs épaules, j’ouvre comme une seconde fenêtre. Je regarde une charrette passer, tirée par une vache aux cornes peintes en bleu turquoise, le vendeur me fait signe de venir goûter à ses beignets tout frais, le marchand de chai infatigablement, verre après verre sert ses clients.
Il a plu cette nuit. Tous pataugent dans la boue. Personne ne s’en trouve gêné, la plupart marchent pieds nus. La livraison d’eau se fait comme d’habitude, les charrettes dérapent, les livreurs remontent un peu plus haut leur dhoti, les sacs de légumes ne pèsent pas plus lourd.
Bon encore un thé. Je me lève, le groupe s’écarte.
Attention à ne pas glisser...
Quand je reviens le groupe a disparu
Et pas de chance, ma place sur la marche d’escalier est occupée...

Rickshaw
Madurai, Inde

Il tourne la tête vers elle
Il espère qu’elle l’appelle
Il s’arrête de pédaler
Ses yeux dans ses yeux
Noir espoir
Effacé par la poussière
Et les mouches
La sueur commence à couler

Profiter du matin
Avant le lever du soleil
Perdre la tête
Dans le tournoiement des vélos
Vélo remorque
Vélo rickshaw
Vélo livreur
Vélo cyclo
Pour écoliers
Ou femmes âgées
Et l’infirme
Sans jambe
Qui glisse, crisse
Sur sa planche à roulettes

Couleurs
Envie de porter des couleurs vives
Orange jaune rose
Toute est possible en Inde
Nulle part ailleurs
Une telle audace de couleurs

21 mars

— Temple ? This side !
— You want rickshaw ?

Impossible de vivre tranquillement à Madurai. Même assise dans ce recoin, je gêne la balayeuse.
A l’angle de la rue, un homme pisse accroupi. Il s’arrête et se lève brutalement quand il me voit, surpris.
Il gare sa voiture face à sa maison, il porte un pantalon blanc, une chemise rose, des sandales. Il me regarde, intrigué. L’étrangère en train d’écrire. La voiture est le premier achat de la middle class indienne, elle passe avant la machine à laver le linge. Il sort un chiffon gris et commence à astiquer la carrosserie, le cou tordu vers elle.
Elle attend la question.
Lui brûle de la lui poser, mais non il se concentre sur le nettoyage de la vitre latérale. Elle se remet à marcher.
— Temple ?
Le richshaw s’arrête à quelques centimètres de son épaule, l’homme parle avec difficulté, la mâchoire en avant, la bouche remplie de bétel
— Hello ! Il boit un thé dans un gobelet de métal, accroupi sur le seuil de sa maison.
— What do you want ?
Mais elle ne veut rien justement.
Et lui ?

Comme chaque matin, je me rends à la boutique N.S Coffee. On y boit le meilleur café de la ville, un café légèrement amer s’il est noir, mais tout le monde ici le
consomme mélangé à du lait, du bon lait frais livré par gros bidons directement de la ferme.

Ce Coffee shop a cependant un gros inconvénient, il ne dispose pas de tabouret. Pas pratique pour écrire ! J’ai cependant repéré à l’angle de la rue, deux marches d’escalier. Mais je ne semble pas être la seule à apprécier l’endroit. J’arrive cependant à me faire une petite place. Me voici assise entre un pépé édenté et un gros type qui m’accueille avec indifférence.
Je regrette vite de m’être assise à ses côtés. Régulièrement il se racle la gorge et lance au-delà du trottoir un mollard bien gras ui claque comme un coup de fouet. Maintenant il se mouche dans ses doigts et s’essuie à son dhoti, déjà raide de crasse. Mais le pire reste à venir, le voici qui soulève une fesse et lâche un long pet nauséabond.
Lequel de nous deux va céder le premier ?
J’ai envie d’écrire sur les cyclo-pousse et j’ai appris qu’il ne faut pas remettre l’inspiration, saisir l’instant présent.
Je résiste donc à mon dégoût et je reste.

Les conducteurs de cyclo-pousse
Ils sont longs et maigres, tout en jambes, nus pieds, le dhoti remonté jusqu’à mi- cuisses pour ne pas gêner le pédalage, les conducteurs de cyclo-pousse, les premiers taxis de Madurai. Aujourd’hui la concurrence est rude, entre eux d’abord mais surtout vis à vis des richshaws à moteur. Les clients exigent la rapidité et les distances à parcourir ne cessent de s’allonger.

Le cyclo-pousse est lent et lourd à manier. Tout l’inverse des véhicules à moteur qui requièrent une conduite sèche et nerveuse et démarrent d’un tout de clef. Lui, il lui faut plusieurs mètres pour se lancer et ensuite, à la moindre bosse il perd tout son élan, il faut alors tout recommencer.

Le cyclo-pousse n’a pas même pas de klaxon. A la différence des moto rickshaw qui s’entendent à des lieux grâce à leur pet sonore, lui ne possède qu’un câble qui émet un claquement plat sans personnalité. Les cyclo-pousse ? Une sous caste dans la famille des taxis. Plus guère utilisés que pour transporter les enfants à l’école où conduire une vieille femme au marché.
Ils ont pourtant de belles couleurs, à la différence des moto-rickshaw uniformément jaune et noir et appartiennent à leur chauffeur. C’est pourquoi pas d’uniforme kaki, ils ont la liberté pour eux.

Mais la liberté ne paie pas.
Ram se souvient des belles journées qu’il se faisait lorsqu’il promenait autour du temple Meenakshi les couples de touristes impressionnés. Comme un tour de manège, il tournait autour du temple dans la poussière et la lumière tremblante. La lenteur du cyclo-pousse permettait de prendre des photos sans qu’il ait besoin de s’arrêter.
Aujourd’hui, les touristes ne sont plus romantiques et viennent en bus accompagnés d’un guide. Les cyclo-pousse tournent à vide, désœuvrés et faméliques.
Car le pire est de rester à l’arrêt, de mettre pied à terre. Le vélo perd alors son âme. Il ressemble à une vieille carne abandonnée. Il se fond dans la poussière, dans la couleur des devantures. Il est absorbé par la rue. On ne le voit plus. Le vélo rickshaw doit avoir des jambes, c’est pourquoi les hommes ne s’arrêtent jamais, on les voit passer sans cesse, ils tournent, tournent, à vide, de leur mouvement dépend leur survie.
Ils sont pourtant le moyen de transport le meilleur marché, la course coûte la moitié de celle d’un moto rickshaw. Dix roupies pour aller au temple. Et ils sont prêts à tout pour travailler. Ils vous attendent le temps que vous voulez sans charge supplémentaire, ils acceptent de transporter cinq énormes valises. Ils replient la capote et dans cette malle improvisée tout parvient à rentrer. Mais du coup le vélo pèse une tonne, l’homme n’avance plus. Il reste en suspens sur ses pédales. Il fait signe de ne pas s’inquiéter. Descend de sa monture, pousse pour prendre un peu d’élan et saute sur sa selle. Ses jambes ne sont que muscles, du bois poli et dur, ses pieds nus, deux palettes. Il remonte en permanence son dhoti qui tombe sous l’effort, essuie son visage qui ruisselle de sueur. Maintenant sa chemise est trempée. Il s’essuie, il pédale, il remonte son dhoti. Son dos se courbe encore plus. Voilà on regrette de s’être assis dans ce cyclo, d’avoir accepté la course, d’imposer à cet homme un tel effort. On lui propose de descendre. Mais il refuse d’un mouvement de main.
Et on arrive toujours à destination. L’homme nage dans une flaque de sueur, il a gagné sa course.

On lui donne le double. Il embrasse les billets, les porte à son front et sourit.

Départ de Madurai pour Tanjavore

Chambre à Madurai

24 mars
Tanjavore n’est pas une ville touristique, et cela nous plaît bien. La ville se serre autour de sa gare puis s’étire le long d’une route commerciale en terre battue. A l’arrière les habitations s’endorment sous les feuillages. Ville paisible, havre d’accueil pour les artisans et les vaches. A Tanjavore se trouve une magnifique bibliothèque de manuscrits
sur feuilles de palmiers et des palais à l’histoire oubliée.

Comme pour Madurai, j’ai déjà beaucoup écrit sur Tanjavore lors de mes anciens voyages en Inde, à une époque où la ville semblait comme plongée dans la torpeur du temps passé. On pouvait rester des jours à Tanjavore, prendre le frais sous les préaux du temple, dans l’ombre luisante de dizaines de statues de Ganesh et de lingam. Le temple n’a pas changé, peut être même s’est-il un peu réveillé. Des cérémonies s’y déroulent, des petits berceaux se balancent à présent sur les branches de l’arbre sacré, sous l’œil toujours bienveillant de l’énorme taureau nandri.