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2005 : Journal de voyage en Inde du sud : Kerala et Karnataka

dimanche 23 novembre 2008, par Sylvie Terrier

17 février
Aéroport de Cochin en provenance de Singapour.
A l’arrivée, le douanier sourit à Bruno et dit en tamponnant son passeport : « Welcome in India ».

Nous décidons de nous faire plaisir et louons un taxi qui nous conduit après une quarantaine de km à Ford Cochin. Nous trouvons sans difficulté à nous loger dans une grande villa avec terrasse, au dallage noir et blanc. Nous sommes les seuls occupants, personne d’autre ne vit dans cette maison, un peu en retrait de la zone touristique, ce qui nous convient parfaitement.

Plaisir, magie de l’Inde retrouvée.
Encore une fois.
La septième pour moi, je crois.
Cette douceur, cette confiance.
Cette absence totale de tristesse.

Au bord de la lagune, le lendemain matin.
Sur le sable gris pailleté d’écailles de mica, les corbeaux fossoyeurs sautillent sur leurs deux pattes rassemblées. Roulés en boule à l’intérieur des barques, des filets délicats, couleur de sel attendent les pêcheurs.

Ford Cochin, les arbres gigantesques certainement millénaires surgissent des champs en friche. Leur feuillage semble une couronne royale. Les maisons coloniales, vastes et cossues, se glissent sous l’ombre des cocotiers comme pour se mettre à l’abri de l’explosion violette des bougainvilliers.

La mer n’est ni grise ni bleue mais verte, un reflet de ciel et de sable mêlé. C’est une mer de lagune, en perpétuel mouvement. Gravide de poissons.

Genoux brillants, peau noir ébène, chemise à carreaux roulée sur ses bras maigres, l’homme entre dans l’eau jusqu’à la taille. Lance son filet. Dessine un large cercle dans le ciel qui retombe telle une robe de reine. Tire le filet vers lui à l’aide d’une corde accrochée à son poignet. Le ramène sur la plage. Scrute l’intérieur. Vide. Rebâtit la forme, s’enfonce à nouveau dans la mer. Recommence son geste de semeur céleste.

Ils sont venus construire un château se sable, tremper leurs pieds dans l’eau, retrouver les plaisirs du jeu. Ont jeté leurs sacs à dos sur le sable et abandonnés leurs chaussures fermées. Quatre collégiens de seize ans, dans leur uniforme gris et bleu.

Paul ; « je trouve cela très bien, qu’ils sachent encore jouer ».

Filet chinois au bord de la lagune et petit restaurant de poisson

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Filet chinois

19 février

Le tchai shop (le magasin de thé) + dessin à la plume de Paul
Les boutiques de thé sont toujours minuscules. Accumulation de planches usées et sales. A l’intérieur il fait sombre. Juste la place du marchand et la lueur douce des pots en aluminium . Avec un peu de chance, on trouve un banc sur le côté sous une bâche tendue, quand la pluie ou le soleil empêchent les clients de rester dehors. Quelques tabourets aussi, mais la plus part du temps on boit debout.

Monter un magasin du thé demande finalement peu de moyens, car en dehors d’un cabanon ou d’une charrette que faut-il ?
Un réchaud, une casserole, un pot pour le mélange, une passoire, du sucre en poudre, un grand pot de lait chaud et sa mesure, quelques verres, de l’eau et du thé bien sûr. Du « broken tea », fin comme du café moulu.

Dans la boutique de Swami, il y a beaucoup de mouches et un tout petit banc adossé au mur, usé par les pantalons, poli comme un galet. Et un bruit léger et continu, le sifflement bleuté du gaz qu’il n’arrête jamais. A l’arrière, posée sur la terre battue, un grand wok rempli d’huile épaisse, la marmite à beignets. Car le marchand de thé fabrique aussi des beignets ronds et dodus, parfumés aux feuilles de kari. Ils accompagnent le thé du matin. D’un geste vif, Swami les empaquette dans du papier journal, mais il vaut mieux les consommer sur place quand ils sont chauds et croustillants.

L’air manque dans la boutique en contre jour du soleil levant. Les vélos défilent silencieusement, à l’ombre d’un bagnan, le rickshaw attend ses clients. Ils sont deux assis à l’arrière, le chauffeur et un ami en train de papoter, un verre de thé à la main.

Aller encore un chai, c’est si bon ! Je saisis le verre rond et brûlant. Porte doucement à ma bouche le liquide crémeux. Sur mes lèvres la mousse tiède éclate. J’aspire le liquide sucré couleur de glaise qui se répand en moi comme un long frisson. Pas envie de manger. Boire, boire seulement.
Et se réveiller tout doucement dans les couleurs naissantes.

Swami me regarde et me sourit. Il est content que je me soie assise dans sa boutique. Il me parle avec son sourire. Dodeline de la tête
L’intérieur de la casserole qui sert à préparer le thé s’est coloré en rouge caramel, mélange de poudre de thé et de lait. Swami ne la lavera qu’à la fin de la matinée. Les thés successifs la tannent et la tapissent de saveurs et d’épaisseurs.
La casserole une véritable matrice.
.
Swami est chrétien comme beaucoup de gens ici. Le Kerala est un état communiste et chrétien, curieuse association. Les madones ressemblent à des déesses indiennes, leur auréole est leur parure, elles portent des couronnes et des habits de fête, elles embaument la fleur de jasmin. Une approche joyeuse de la religion chrétienne. L’apologie de la vie et de la volupté.

Il a de la chance, Swami car il a une pompe à eau directement dans sa boutique. Ou peut-être a-t-il construit sa boutique à cet endroit, parce qu’elle s’y trouvait. En tous les cas, on est sûr que la vaisselle sera bien lavée. Les verres sont posés à l’envers, ils sèchent tout seuls, jamais de chiffon ni de savon, la maison fonctionne avec peu.
Il est presque huit heures Swami quitte sa boutique et allume une cigarette. Il va rejoindre ses fidèles habitués qui papotent devant le comptoir assis sur des tabouret en plastique. Ils ont les joues creuses et sur le cheveu gras, on voit encore les sillons réguliers et profonds qu’a tracés le peigne. L’un d’eux se lève avec lassitude, remonte son dhoti au-dessus de ses genoux, le noue à la taille. S’éloigne en traînant les pieds, va-t-il travailler ?

Neuf heures. Le chai shop tourne inlassablement. Les mouches, les thés brûlants, le sifflement du gaz sous le réchaud, le rickshaw immobile. C’est cela l’Inde, une sérénité, un oubli du temps qui passe, un grand coeur ou chacun a sa place
Ami qui passe, vient donc boire un tchai...

Bon anniversaire Bruno ! 45 ans, tu n’en reviens pas toi qui te vois toujours comme un éternel jeune homme (et tu as raison.). Succulent repas.

20 février
Zoé nourrit les lapins nains et aussi les chats avec les têtes de poissons de notre repas. J’ai rassemblé ses cheveux en une longue natte retenue par un ruban noir. Elle ressemble à une petite écolière avec sa jupe droite et son T-shirt bleu ciel.

Il n’y guère que ses tongues qui rappellent que cette petite fille est en voyage, et selon le calendrier scolaire français en vacances de février avec... 28 degrés à l’ombre !

7h30. Je me réveille toujours tôt en Inde.
J’ausculte mon cœur. Oppressé à Malacca, il est ce matin léger et plein d’allégresse. Car c’est un pur bonheur pour moi de me lever la première, marcher sur les dalles fraîches de la chambre, regarder les corps endormis de mes deux enfants serrés l’un contre l’autre. Je file à la salle de bain, me rafraîchis le visage, passe les doigts dans mes cheveux. Rien de plus, ils resteront ébouriffés.

La rue m’attire, le matin indien est un délice. Je pousse sans faire de bruit le portail rouge. Sur le ciel clair parsemé de nuages dorés, les palmiers frémissent tout doucement.
Lents mes pas, le réveil se fait sans violence. Un sourire, deux sourires, dix sourires. Merci !

Ce matin je fais une infidélité à Swami, je cherche un autre marchand de thé. Sous le ramage d’un gigantesque arbre de soie, je trouve une autre charrette bleue, quatre tabourets en plastique, une autre caisse vitrée remplies de beignets.
- Chai ?
Il dodeline de la tête et me sourit. Je n’ai plus qu’à m’asseoir et à attendre. Les vélos glissent sur le macadam poli, de la fumée s’échappe derrière le mur d’une maison. L’air est extraordinairement doux.

21 février
C’est la fête au temple
Les feux d’artifice éclatent au milieu des étoiles.

Loin
Cochin (Inde)

Ma grand-mère est en train de mourir

Un enfant passe sur son vélo, un cône de lait à la main
Un autre plus petit, marche aux côtés de son père
Les vieilles voitures britanniques roulent encore
Elles illuminent la nuit de leurs gros yeux jaunes
Maisons toutes fenêtres ouvertes
Cliquetis des bracelets de pieds.

Ma mère est à son chevet, pâle et fatiguée
Dans une extrême solitude.

La solitude n’existe pas en Inde
Même dans une chambre fermée
Les bruits vous retrouvent.

Ma grand-mère se traîne dans sa maison
Qu’elle réclamait pourtant à corps et à cris.
Ma mère à ses côtés, en pleurs
Plus d’appétit pour la vie qui s’en va.
Trop mal

C’est la fête au temple
La lune est pleine
La brise si douce ne suffit pas
Pour éloigner les moustiques.

Ils sont là bas, rapprochés par la maladie de l’aïeule.
Je suis là. Entre nous un écart que je ne franchirai pas.
Elle a mal, son corps usé souffre de partout
Elle ne se rend pas compte de son état.

Le gardien de l’hôtel rajuste son dhoti
Allume une bidee
Rien à faire, rien à garder.
Seulement nous dans la maison.

Les hommes sont comme les étoiles
Ils naissent et meurent dans le même univers
La vie n’a pas de mémoire.

22 février
Nous quittons Cochin pour Allepey à 65 km au sud.

- Tchai ! Coffee !
Sueur et effervescence, musique nasillarde, la gare de bus ressemble à une fourmilière. Mouvement ininterrompu des bus rouge et beige qui démarrent, aussitôt remplacés par ceux de la State Road Transportation puis par les bus jaune et vert super fast. Impossible de ne pas trouver un véhicule et pourtant cela n’empêche pas les Indiens de se ruer dans le bus en pleine marche, de peur de manquer de place...

Allepey, c’est là que nous allons ce soir. 18 heures. Les enfants et moi attendons à la gare tandis que Bruno, furieux est allé travailler dans un magasin d’informatique qui a ouvert le premier hot spot de la ville. Furieux car il manque de temps et cela l’angoisse, furieux contre moi, parce que je suis responsable de tous les problèmes, comme d’habitude.
- Alors, tu es contente ? Je t’ai amené les bagages à la gare, mais sais-tu que le bus passe à Ford Cochin tout près de l’hôtel que nous venons de quitter ?

Bien sûr que je le sais, car c’est ce que j’ai vainement essayé de lui expliquer ce matin. Mais « je me suis mal exprimée », toujours moi la fautive. On attend donc depuis bientôt deux heures et les enfants commencent à s’inquiéter car la nuit est tombée. Je les rassure. Attendre fait aussi partie du voyage et puis nous avons le temps. Nous sommes assis sur un bon banc, les bagages ramassés autour de nous, un serpentin brûle entre nos pieds et nous protège des moustiques, nous avons une bonne réserve de bananes et d’eau fraîche, alors pourquoi ne nous plongerions nous pas dans la lecture d’un bon bouquin ?

Je relis « Nocturne indien », d’Antonio Tabucchi, c’est l’histoire d’un homme qui se perd en Inde à la recherche d’un autre qui n’est que lui-même. La première fois que j’ai lu ce livre il y a des années, je n’étais pas encore allée en Inde, ce livre m’avait fascinée, par la description des personnages rencontrés, par cette quête de soi, ce jeu autour du double. Aujourd’hui ce roman me déçoit, je le trouve trop construit, un peu pédant, presque banal. Ce livre n’a plus rien d’initiatique pour moi. Alors qu’est ce que cela signifie ? Que j’ai vieilli, mûri ? Que c’est à mon tour de raconter, d’initier ou de surprendre ?

Les enfants font une petite pause. Abandonnent leur bouquin (l’un et l’autre lisent du Jules Verne) et se lancent dans leur jeu favori : une aventure de petits fantômes, intitulée « cheese party ». Ils possèdent cette étonnante faculté de s’adapter là où ils se trouvent. Par le biais du jeu, leur univers est partout.

J’imagine soudain voir arriver Bruno, les yeux agrandis de colère :
- Allez-y, partez sans moi, je n’ai rien pu faire, je vous rejoindrai demain dans la soirée.
Bon, on partirait, cela ne me ferait pas peur. On est fort et solidaire tous les trois.

Derrière la gare de bus, les trains défilent à leur tour. J’aperçois de longues bandes bleues, des visages penchés aux fenêtres, des bras accrochés aux barreaux. Le départ d’un train en Inde a toujours quelques choses de pathétique.

Qu’il fait chaud ! Même pas un ventilateur dans cette gare. Les deux thés que j’ai bus me brûlent le ventre. La chaleur ressort par ma chemise ouverte et incendie mes joues. Le tissu de coton ne peut plus rien absorber, il est saturé de sueur.
Soudain Bruno déboule, chemise jaune Pierre Cardin, sac à dos contenant son PC potable. Il est radieux, il s’est fait des potes, il a bien travaillé, il a trouvé des gens raisonnables, on est invité à manger chez eux demain car ils habitent Allepey. Ouf !
Je me dirige vers le bus super faste et réserve quatre places. Cinq minutes plus tard le car s’ébranle et dans un rugissement de moteur et de klaxon nous quittons la gare routière.

23 février
Nous décidons de continuer notre route par bateau (boatwater), moyen traditionnel de transport au Kerala mais en régression puisque le transport par route semble attirer la préférence des Indiens. Le bateau descend un bras de la rivière Pamba, se glisse dans les canaux, s’attarde dans une vielle écluse rouillée avant de rejoindre l’eau salée des lagunes.

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paysage du boatwater

Quatre vingt cinq kilomètres seulement, huit heures de voyage, une promenade lente et paisible qui finit au coucher du soleil...

Au fil de l’eau...
Lande absolument plate, la vie s’étend sur un trait de terre de la hauteur d’un palmier.
Végétation généreuse et douce. Pour en parler, il faut photographier avec les mots, saisir les images à travers les arbres, écouter les bruits. Puis raconter ces images, par petites scènes, comme des poèmes.
Notre plaisir dépend de notre capacité à regarder.

Nuée de canards roux plantés dans l’eau comme des pierres
Femme en sari gris qui lave son riz au bord de la rive
Homme au corps massif à demi immergé regarde son reflet dans l’eau.
Tendue entre deux palmiers la lessive sèche
Odeur du curry chaud dès que l’on frôle les maisons.
Canal ouvragé, en pierres taillées
De temps en temps une encoche.
Dans l’encoche, un escalier.
Sur l’escalier une femme accroupie qui inlassablement savonne, frappe, pétrit le linge Les couleurs s’enfuient dans l’eau verte.

Le bateau file à la vitesse d’un vélo.
Eglise blanche au toit pointu
Un petit enfant nu joue avec ses doigts.
L’eau n’est pas profonde, la hauteur d’un homme
Des adolescents plongent et chahutent. Nous sourient de leurs belles dents blanches
La vie est partout
Derrière les feuilles
Dans la pénombre des portes ouvertes
Au seuil des petites épiceries, des boutiques de tailleurs, des vendeurs de thé.
Même les vaches s‘enfoncent dans l’eau verte, gourmandes de jacinthes.

Il a les pieds noirs et les talons fendus, l’homme à tout faire de l’équipage. Maintenant que le bateau trace sa route, le voici désœuvré. Il s’allonge à l’endroit le plus bruyant et le plus dur du bateau, sur le caisson du moteur. Et s’endort aussitôt.

Après l’écluse, la rivière devient mer. Large. Immatérielle
Tels des moustiques décharnés ou des chevaux squelettiques, plantés dans l‘eau tranquille, les filets chinois.

Retour à l’étroitesse des canaux
Aux appels des enfants
Aux martèlements des artisans qui bâtissent de nouvelles embarcations
Bateaux tout confort pour touristes fortunés.

Ne pas oublier les oiseaux
Aigrettes, aigles pêcheurs, sternes, martin pêcheurs
Cormorans qui font sécher leurs ailes
Et dans l’épaisseur de l’eau
Les méduses transparentes en robe de danse

Arrivée à Kollam
Huit heures de traversée
On aimerait que cela ne s’arrête jamais
Plus personne ne parle sur le bateau
La lumière s’étend sur l’eau
Le silence rejoint les nuages.

Kollam, 24 février

En Inde, pour envoyer un colis par la poste, il faut d’abord passer chez le tailleur.
14 heures. J’attends l’artisan dans sa boutique.
Il y a déjà deux tailleurs, deux vieux, apathiques, écrasés par la chaleur. Ils ne disent pas un mot parce qu’ils ne parlent pas anglais. Celui du fond se met soudain à activer sa machine à coudre Singer, comme si ma présence lui rappelait qu’il a une chemise à terminer.

L’autre s’avachit encore un peu plus dans son ventre, les bras croisés. Va-t-il s’endormir ? Il a la lippe molle, les yeux tombants. Il me tend un tabouret, preuve que l’homme est bon.

Je m’active à préparer mon paquet. Glisse le sachet en plastique qui contient les affaires dans un carton récupéré avec difficulté au supermarché du coin (c’est la postière qui m’a donné le tuyau, le carton est une denrée précieuse). J’emprunte les immenses ciseaux du tailleur pour inciser les bords du carton et les rabattre afin de transformer le carton en boîte hermétique. Des hommes s’arrêtent dans la rue et me regardent faire. Ils commentent. Enfin quelque chose à se mettre sous les yeux !
Je continue imperturbable. Et encore un tour de scotch. Je retourne le paquet, satisfaite. Puis m’adressant à mes spectateurs, ouvrant les bras, je dis bien fort et en français :
- Voilà, le spectacle est terminé !

Ils s’éloignent sans un sourire. Je suis surprise. Les aurais-je vexés ?
Enfin, le tailleur arrive. Il porte au milieu du front une pastille de pâte de santal. Il revient du temple. Il me sourit, no problem, il parle anglais. Il dodeline de la tête, ce qui signifie qu’il peut faire le paquet. Mais il me faut acheter du tissu pour l’envelopper. N’en a-t-il pas un morceau lui ? Il consulte ses vieux tailleurs. Finalement ils me trouvent une belle pièce de coton brut, épaisse, couleur ivoire. Mais ce n’est pas blanc ! s’inquiète-t-il. Pas d’importance, cela me convient. Il me demande de revenir dans une demi-heure. Nous nous mettons d’accord sur le prix, 50 roupies.

J’ai juste le temps d’aller relever mon mail à l’Internet Center, une boutique aux boxes minuscules, à l’angle d’une Guest house comme on les aime, quatre étages, un balcon commun par étage et les portes qui se succèdent toutes pareilles, avec leurs petites plaques de ferraille numérotées. Ma boîte aux lettres est pleine, je me réjouis à l’idée de passer un bon moment avec ceux qui si souvent commencent leur mail par « ou êtes-vous ? »

Je suis retournée trois quarts d’heure plus tard dans la boutique du tailleur.
Il m’a reçue avec un sourire magnifique. Mon paquet est prêt, tout enveloppé, scellé de cire rouge de part et d’autre des coutures. Plus qu’à l’envoyer...

25 février
Governement Guest House

Paix
Kollam, Inde

D’abord une paix d’avant les hommes
Et des oiseaux partout.
Dans le ciel les aigles pêcheurs tournoient
Les corneilles s’appellent
Sous le toit les pigeons ont fait leur nid

Beaucoup d’arbres, puisqu’il y a des oiseaux.
Arbres de soie, Flamboyants, Eucalyptus aux branches affaissées
Et tous ces autres dont je ne connais pas le nom
Arbres aux hampes roses semblables à du lilas géant,
Arbres au bois blanc dépourvus de ramage
Tous majestueusement tendus vers le ciel

Lenteur du jardin,
Sur la terre rouge les buissons dessinent des arabesques,
Les arbustes se dessèchent.
Claquement d’ailes des pigeons sur la terrasse
L’écureuil sautille sur la margelle du balcon

Et la maison
Vieille de 250 ans, presque vide,
Magnifique dans sa forme ronde,
La symétrie de ses deux ailes
Qui abritent des chambres immenses.
Sous le plafond démesuré, deux lits à baldaquin.
Dans toute cette obscurité,
Petites tâches de lumière des draps immaculés.

Les enfants sont ravis, surexcités. La salle de bains a la grandeur d’un appartement. Ils la transforment en terrain de glissades. Ils sont nus, ils ont vidé sur le carrelage rose le contenu du flacon de shampoing de Bruno. Ils glissent sur les fesses, sur les genoux, sur le dos, traversent toute la salle en diagonale. La douche chaude coule à flots, la vapeur monte, ils s’enivrent de leurs rires et leurs cris, c’est une débauche de bonheur. Un peu plus tard (et après une sévère remontrance de Bruno qui a brutalement mit fin au délice), Zoé m’explique :
- Cette maison ressemble exactement à celle de notre jeu préféré, c’est la maison des fantômes !

Maintenant sur la terrasse il fait chaud, la canicule fige les arbres du jardin.
Entre les branches des arbres, j’aperçois la rivière, plate comme un miroir.
C’est la paix immobile et brûlante, celle qui paralyse. Parce que l’on n’a plus envie de bouger, simplement regarder.
Même pas l’énergie pour aller boire un thé.

Dimanche 27 février

Ma grand-mère est morte mercredi, dans son lit et chez elle, dans le froid de l’hiver. Mon père était à ses côtés

Ma mère, sa fille, avait eu la mauvaise idée ce jour là de rentrer à Grenoble pour se faire enlever un plâtre au poignet qui depuis quatre semaines lui paralysait la vie. Ironie du destin, mon père était absent le jour de la mort et de l’enterrement de sa propre mère. Joint par téléphone, alors que lui et son épouse étaient en route pour la Chine, il avait décidé de ne pas annuler son voyage et n’était pas rentré.

C’est lui, aujourd’hui 24 février 2005 qui le dernier a dîné avec notre grand-mère, l’a couchée et entendu étouffer aux alentours de 21 heures. C’est lui qui dans la solitude a assisté aux derniers instants de sa vie.

Est-ce que la mort a une mémoire ? Est-ce une façon pour elle de faire en sorte que ce qui était resté inaccompli pour mon père vis à vis de sa propre mère se soit à présent réalisé ? Il était très ému. Il a appelé par deux fois le médecin qui était au chevet d’un autre mourrant. Quand enfin le docteur est arrivé, il n’a pu que constater le décès. Qu’a-t dit ? Je l’ignore. Les parents du docteur et mes grands-parents étaient très amis.

Seul. Il a passé la nuit entière avec Elle. Auparavant, les pompes funèbres étaient venues et avaient déjà fait la toilette, de Jeannette ? De la morte ? Faut-il déjà employer ces mots, parler de cette femme, ma grand-mère ? Et lui, mon père, l’athé, lui que je soupçonne d’avoir très peur de sa propre mort, qu’a-t-il ressenti ? Je lui ai demandé de me raconter la mort de ma grand-mère, j’ai besoin de connaître la suite de l’histoire de cette fin.

Ma mère regrette et se culpabilise de n’avoir pas été auprès de sa mère, de n’avoir pas su voir que ses derniers instants étaient proches. Elle dit « ma mère m’a toujours protégée, a-t-elle voulu le faire une ultime fois ?

Mais peut-on deviner quand la mort approche ? Peut-on sentir quand elle rentre dans la maison ? Il n’y a guère que dans les contes qu’on la voit à la tête du lit.
Hier, je n’ai pas pu dormir. J’ai téléphoné en France vers 18 heures. L’enterrement aura lieu le lendemain samedi, ils seront tous présents, mes parents, mon frère, ma sœur. Je serai avec eux par la pensée, qu’ils me laissent une petite place parmi eux. (j’ai dit à ma mère « entre vous deux » J’imaginais tenir la main de mon père et de ma mère, moi au milieu, la fille aînée).

Je n’arrive pas à avoir de la peine et je m’en veux.
Je n’arrive pas à pleurer. Comme pour le tsunami, je me bloque, je construis autour de mes sentiments une carapace insensible. Je n’arrive plus à communiquer avec ma sensibilité, mon émotion. « Laisse-toi un peu aller » me dit Bruno.

J’ai déjà fait le deuil de ma grand-mère lorsque je suis allée la voir au mois d’aôut avec les enfants. Nous étions réunis sous le tilleul et mangions une part de pogne.
J’ai pris des photos, c’est à ce même endroit exactement que j’ai vu pour la dernière fois mon grand-père quatorze années plus tôt.

Le tilleul est l’arbre mémoire de cette maison de sous le Beal comme on l’a toujours appelée. Le tilleul est notre arbre généalogique, notre esprit, celui que l’on taille, mal mais qui nous représente. Une famille bancale et dure, mal assemblée, qui ne sait pas dire je t’aime, mais qui pousse bon gré malgré, avec beaucoup d’angles et de branches amputées.

En ce moment de l’année, le tilleul est froid et sec comme le gel, mais bientôt il va se couvrir de bourgeons rouges, puis de feuilles et d’abeilles. Il va sentir le miel et son ombre sera fraîche.
Il y a deux ans, de retour d’Inde, j’avais écris qu’il ne fallait, qu’il ne faudra jamais se défaire de cette maison.
Qu’elle était nos seules racines, notre mémoire. Notre berceau.
Que va-t-elle devenir ?
Qu’allons-nous devenir ?

Retour en Inde.
Hier après midi, jour de l’enterrement de ma grand-mère, quand la chaleur est un peu tombée, je suis allée au temple. J’ai demandé si je pouvais avoir un pouja en la mémoire de ma grand-mère défunte. Une femme m’a répondu en anglais que dans ce temple, cela n’était pas possible, par ce qu’il était dédié à Shiva, Dieu de la vie, pas de la mort. A l’entrée en effet, un grand banian accueille une multitude de berceaux, les femmes viennent dans ce temple pour prier les dieux de leur accorder un enfant.

Elle me donne l’adresse d’un autre temple, de l’autre côté de la ville. Il se trouve au bord de la mer. Sur le rivage de sable clair des brahmans célèbrent les cérémonies funèbres. Auprès d’eux des hommes en dhoti blanc, torse nu, parfois accompagnés de leurs fils, eux aussi dénudés.

Sur une feuille de bananier, le prêtre rassemble de la nourriture et de fleurs, de la poudre d’encens, des graines noires. Une flamme brûle. Il récite des mantras, déplie une étoffe rouge, pose en son centre une urne haute comme une main remplie des cendres du défunt. Il noue le tout, le pose sur la tête de l’homme, trace un cercle d’eau autour de lui, l’invite à s’engager dans la mer. Là, dos à l’horizon, l’homme bascule la tête brusquement en arrière et jette le paquet dans les flots. Ensuite il plonge la tête puis son corps tout entier plusieurs fois dans la mer.
Voilà le défunt consacré, ses cendres dispersées.

Pour Jeannette, nous allons au temple, car cette cérémonie du rivage ne peut être accomplie que par des hommes et très profondément indoue.

Cent fois le prêtre à prononcé le prénom de Jeanne, ma grand-mère. Nous lui avons laissé une photo, il nous a donné du sucre de canne, un peu plus loin un breuvage à base de lait et de riz brûlant, des fleurs et de la pâte de bois de santal. Nous avons tourné plusieurs fois autour de temple et joint les mains devant le Dieu Krisnamurti et j’ai raconté quelques souvenirs du temps de « mémé de Veynes » comme l’appelaient les enfants. Et du grand père aussi, puisque les voici maintenant réunis.
En sortant du temple, nous avons fait éclater un tonitruant pétard.

100 prières et un coup de canon, voilà notre cérémonie indienne pour ma grand-mère de Veynes.