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2005 : Journal de voyage en Malaisie

dimanche 23 novembre 2008, par Sylvie Terrier

4 février

Nouvelle
La chance de Mee

Parce que c’était une fille, ils l’ont abandonnée en Malaisie et sont rentrés en Chine, ils n’étaient pas arrivés à faire des affaires. A quatorze ans, elle s’est retrouvée marchande de soupe dans la rue. Les années ont passé, personne ne voulait de cette jeune fille grande et maigre qui n’avait pas de parents. On l’appelait l’orpheline. Personne pour payer sa dot, plus jamais de nouvelles de ses parents.

Et puis un jour la chance sourit à Mee. Lee l’agriculteur venait de perdre sa première femme avec qui il avait eu péniblement une fille. Lee épousa Mee, cela ne coûta pas cher à la belle famille. Il était convenu en échange que Mee aiderait à la plantation, quelques hectares seulement, la famille de Lee n’était pas riche.

Mee se jetta dans sa nouvelle vie avec une énergie pleine de rage. Elle travaillait du matin jusqu’à la nuit. Docile, elle exécutait tout ce que son mari ordonnait. Elle n’avait pas le choix. La chance de sa vie ne se présenterait pas une seconde fois. Elle enchaînait grossesse sur grossesse. Elle confiait son bébé à sa belle- mère. Comme elle ne pouvait allaiter le bébé longtemps, son ventre à nouveau s’arrondissait. Elle eut ainsi sept enfants, 4 filles et 3 fils.

Toute la famille travaillait aux champs, filles et garçons une fois l ‘école terminée. Grâce à leur travail acharné la plantation s’agrandit, ils achetèrent de nouveaux hectares, plantèrent des manguiers, des durians, plusieurs rangées de cacaotiers. Aidés de ses fils, Lee creusa une mare et les lotus bientôt surgirent de l’eau. Ils vendaient les graines et les fleurs.

Mee se lança dans l’élevage des crapauds, « les poulets de rizières » comme on les appelait ici. Les plus belles bêtes pouvaient en effet devenir aussi grosse s qu’un coquelet. Les restaurants les appréciaient, c’était un met raffiné et cher. La maison aussi s’agrandissait, il suffisait de rajouter une pièce, le terrain ne manquait pas. Mee avait pris sa revanche sur la vie. Sa force résidait dans l’activité et le travail. Jamais elle en s’arrêtait. Elle n’était pas allée à l’école, elle ne prenait pas même le temps de lire le journal, il n’y avait pas de livres à la maison. Elle poussait cependant ses enfants à étudier. Même si son mari préférait les avoir tous autour de lui. Il projetait la construction d’une serre où ils pourraient cultiver des orchidées ainsi qu’une plantation d’ananas.

Un jour, le ventre de Mee cessa de produire des enfants. Elle travailla de plus belle. Levée la première, elle posait sur le feu la grande bouilloire au fond noirci, préparait la soupe du petit déjeuner, faisait cuire le porc rouge. Elle préparait toujours d’énormes quantités de nourriture le matin car après, elle partait travailler aux champs et ne rentrait pas avant la nuit.

Des enfants restaient à la ferme, d’autres partaient étudier. La fille aînée issue du premier mariage de Lee trouva un emploi de comptable à Singapour, son premier fils entra dans une compagnie de services à Kuala Lampour. Tous les autres enfants travaillaient à la ferme. C’était la volonté de son mari, la ferme avant tout Le père n’avait aucune religion, il disait volontiers en riant et en plissant les yeux : Après la vie, le repos !
Mee n’avait pas le temps non plus d’aller au temple, les enfants avaient grandi dans une absence totale de rite.

Le petit See l’avait bien compris. Comme tous ses autres frères et sœurs, il se levait à six heures et partait à l’école. Dès son retour, il se changeait et allait travailler aux champs. Il étudiait le soir, une fois la nuit tombée. Il ne voulait pas rester à la ferme, il voulait apprendre. La médecine. Mais les études coûtaient cher et il était chinois, une difficulté supplémentaire ici en Malaisie. Comme il était intelligent et qu’il possédait une étonnante mémoire, il réussit ses examens et devint professeur d’école primaire.

On l’envoya dans un petit village à plus de cent kilomètres de la maison paternelle. See n’était pas malheureux, il aimait les enfants mais ce qui l’intéressait n’était pas l’enseignement. Alors le soir, après ses cours, il s’installait à sa petite table et un cahier devant lui il apprenait, recopiait les schémas d’anatomie, les circuits de la respiration, les diagnostics des différentes maladies. Il voulait devenir docteur. Il donnait la moitié de sa paie à sa famille, le reste il le dépensait en livres de médecine. Il lâchait ses élèves à 13 heures, ensuite il avait tout le reste de l’après midi pour étudier.

Un jour il décida de parler à son père. Trois années avaient passées, deux de ses sœurs s’étaient mariées , il restait à la ferme les trois derniers enfants, un équilibres semblait s’être installé et puis tant qu’il y avait Mee, la maison marcherait toujours... Le père commença par dire non et à se fermer. See ne disait rien, il attendait. Le père reprochait aux études de médecine de coûter trop cher et de durer trop longtemps. See opina de la tête. Cet enfant décidément lui causerait toujours des problèmes, ils n’avaient jamais pu tisser des liens entre eux. Cependant le père parla à l’un de ses amis, un bon client qui habitait Malacca. L’homme possédait plusieurs pharmacies, il connaissait les médecins de la ville, il était catholique. Par son intermédiaire, See eut une proposition. Il pourrait aller étudier la médecine, mais il lui faudrait partir en Inde, à l’institut catholique de Puné. Il serait obligé de recommencer à zéro. Les études dureraient huit ans, le père aiderait à payer le billet d’avion mais une fois sur place plus question de rentrer en Malaisie.

See accepta tout de suite. La difficulté ne lui faisait pas peur. Au contraire, cela lui donnait de l’énergie, la volonté de réussir, la joie de réaliser enfin son rêve.
Le jour de son départ, See donna une dernière fois à manger aux crapauds, puis il fit le tour de la propriété. Les arbres étaient devenus superbes, les lotus pointaient leurs boutons roses au dessus de l’eau verte, les Jack fruits énormes pendaient contre les troncs. Dans les serres, des orchidées de toutes les couleurs se balançaient dans la brise. La ferme était une réussite.

See tourna le dos à la ferme. Il prit une large respiration et regarda, droit. Il avait sa vie devant lui.

14 janvier 2004

Je ressens de l’allégresse à quitter Singapour pour Melacca en Malaisie. Nous passons les frontières à toute vitesse, nous sautons dans le bon bus qui nous mène directement à Lakin, la gare centrale. Nous nous débrouillons comme si nous étions des habitués alors qu’il nous a suffit d’une fois pour connaître la tactique. Acheter son billet pour Mellaca à Lakin coûte moins cher qu’à Singapour et puis au moins nous avons le choix. A Singapour, les bus sont réservés par les touristes plusieurs jours à l’avance.

Soleil radieux sur la ville de Johor, mer couleur de lave. Le soleil se reflète sur les façades en verre des immeubles qui se mettent à briller comme des miroirs.
On repart, encore une fois. On part vers une destination connue mais c’est quand même une aventure. Le dernier départ a failli nous être fatal. Au niveau de notre famille, le tsunami aura été une expérience dont nous nous serions bien passés. Nous n’avons pas remercié Dieu car nous ne sommes pas croyants. Nous avons sauvé nos vies grâce à notre instinct et à la force de nos jambes qui nous ont permis de courir afin d’échapper à la vague. Nous avons eu aussi beaucoup de chance. Parce que j’étais sur la plage avec les enfants au moment où le tsunami est arrivé, parce que c’était le matin et que nous n’étions pas en train de dormir dans nos bungalows.

Je pense avec plaisir aux amis que nous allons retrouver à Malacca, Oncle Tam le peintre, Xiao le cuisinier chinois, Docteur See et Grace sa femme d’origine indienne. A Tan aussi qui m’a appris à préparer le porc rouge, à « ma copine des Dim Sum » dont je ne connais pas le prénom mais cette fois-ci, je vais le lui demander.
Soleil radieux et ombres d’encre. Le bus file comme si rien ne pouvait l’arrêter.
Intense moment de liberté

De l’autre côté de la frontière, Johor cherche à ressembler à Singapore, mais tout la trahit, les routes défoncées, les vieilles carcasses des bus, les grappes de mobylettes arrêtées aux feux rouges, les femmes voilées, le manque d’organisation. Alors finalement une phrase me vient à l’esprit et elle semble tout résumer : la puissance de Singapour réside dans la force de ses lois et la soumission de ses citoyens.

15 janvier

- A Malacca, maman, tu as trouvé ton Moubarak café, me dit Zoé.
Et c’est vrai, il s’appelle Lin Loke Wee Coffee Shop du nom de son propriétaire. On y boit du bon café, le café lourd et noir de Malacca et qui tâche.
Le café est toute lumière. Il a volé son angle à la rue et s’est installé là avec ses tables rondes au couvercle de marbre et ses chaises de bois sombre. Il n’y a rien d’autre dans ce café, hormis un petit comptoir où on peut acheter un paquet de cigarettes et une bouteille d’eau.
Le patron dépose devant moi une tasse de café, une tasse en porcelaine blanche avec sa sous tasse. On se dirait en Indochine, je cherche du regard les silhouettes de femmes graciles vêtues de larges pantalons et de chapeaux coniques.

Ils sont trois. La belle fille, grande, le visage plat, en baskets et jean clair ; le beau-père, un vieux à la savate traînante mais plein d’énergie et il lui en faut pour débarrasser les tables, faire la vaisselle et veiller à ce que les clients soient servis à temps. Et la vieille belle-mère. Minuscule, toute bossue à force de se pencher sur ses marmites, en pyjama, le vêtement traditionnel des vieilles femmes chinoises. Ainsi vêtues, on les dirait prêtes à aller se coucher à toute heure de la journée, comme s’il ne leur était plus nécessaire de suivre les coutumes des vivants ou de rester femme.

Avec ce vêtement, elles semblent porter sur elles la marque de leur mort annoncée.
La vieille est maigre comme un moineau, ses yeux cernés par la fatigue et la chaleur, ses doigts tordus de rhumatismes. Elle a toujours exercé ce métier, vendeuse de soupe Wan Tan et il en sera ainsi jusqu’à sa mort. Elle ouvre le couvercle de la marmite d’eau chaude et disparaît dans la vapeur. Clac. Rabat le couvercle. Ouvre l’autre côté, prend un peu de bouillon. Clac. Referme le couvercle. Saisit avec l’écumoire les pâtes cuites, les dépose dans un bol. Passe le bol à sa belle fille. Avec les gestes précis d’un horloger, la grande femme dépose sur les pâtes fumantes, en quelques coups de baguettes, trois brins d’épinard, quelques tranches de porc rouge, une pincée d’oignon frais.

Monsieur Sin est un habitué. D’ailleurs ce café est le café des habitués, des hommes pour la plus part qui viennent là pour discuter, manger une soupe en regardant la rue. L’espace qui s’ouvre devant eux, le vent qui traverse le café, la discrétion du patron leur donne une impression de liberté et de bien être.

Monsieur Sin vient donc chez Lin Loke Wee chaque matin pour lire le journal et boire un grand verre de café glacé. A la soupe, il préfère des brioches grillées fourrées de margarine et de pâte de haricot noir. Il ne voit pas d’un très bon oeil ces cars entiers de touristes singapouriens qui débarquent chaque week end dans la ville et lui volent sa tranquillité, parfois même sa place.

Monsieur et Madame Chang eux viennent en couple. Ils sont vieux et s’assoient à une table. Ils commandent deux soupes et attendent en silence. Madame Chang est malade. Elle ne cuisine plus. La soupe, ils la mangeront chez eux, dans la pénombre de leur petit salon.

Le patron m’apporte sans dire un mot un second café. J’en ai besoin, j’ai mal dormi et je n’arrive pas à me réveiller. Je déguste ce café tant pour son goût que pour la plaisir de sentir sur mes lèvres le bord épais de la tasse de porcelaine.
Les bâches en plastique bleu flottent dans le vent. Heureusement qu’il y a du vent à Malacca car le soleil tape fort dès le matin et attaque les pupilles.
Midi déjà ! Bientôt le patron posera autour du café les hauts battants de bois et rendra son angle à la rue. Les marchands de soupe rentreront chez eux et la belle fille se rendra au marché s’approvisionner pour le lendemain.

Dans le capharnaüm de ce qui lui sert de cuisine, entre linge suspendu, autel des ancêtres, fumée d’encens, douzaines d’œufs, bonsaïs et théières de métal Lin Loke Wee s’endort.

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Maison à Melacca

17 janvier
Xiao

Xiao est un homme étonnant à la personnalité pleine de contrastes. Il a l’allure débonnaire d’un homme de rue mais parle parfaitement anglais. Il habite dans un appartement spacieux qui ne lui coûte pas cher parce qu’il se trouve en face du cimetière chinois. Les Chinois sont terriblement superstitieux, pour eux habiter près des tombes porte malheur.

Il exerce le métier de cuisiner dans un restaurant dont il est le patron, mais il veut s’arrêter. Pour faire quoi ensuite ? Il ne sait pas. Il cuisine comme il vit, sans mesure, au jour le jour. A deux heures du matin quand il rentre chez lui, il ne se couche pas. Il allume la télévision, s’affaisse dans le canapé, prépare un dixième verre de thé vert et regarde CNN. Il s’instruit, il se tient au courant de ce qui se passe dans le monde.

Quand il se couche, vers 5 heures il est bien trop tard pour aller au marché, ce soir, il cuisinera avec ce qui lui reste, il sait improviser. Ses vieux parents habitent avec eux, son père malade du diabète ne peut pratiquement plus se déplacer. Ses jambes gonflées le font souffrir. Il passe ses journées entre le lit et le canapé.

Xiao a quatre filles, qui vont toutes à l’école mais préfèrent regarder la télévision. Xiao rit. La télévision, il l’avait acheté pour ses parents. Il lui manque la moitié des dents du bas. Pas assez d’argent pour se faire poser une prothèse. Xiao possède une voiture, achetée 3000 ringhit, une carcasse ambulante comme il dit, mais pour le prix... Il rit à nouveau. Bon allons boire un thé chez les Indiens, derrière l’hôpital et puis ensuite une bière. Hé Xiao ! ses copains l’interpellent. Il les salue de la main. Il n’est pas gros, des muscles ronds, une peau marquée de cicatrices aussi lisse qu’une coloquinte, un ventre un peu proéminent.

Il a refusé de faire des études dans sa jeunesse, préférant courir les rues (il connaît Malacca comme personne). Il prend tout à la légère, comme s’il avait déjà vécu cent vies. Sa femme pragmatique, s’inquiète. De quoi vont-ils vivrent s’il ferme le restaurant ? Elle travaille avec lui jusqu’à une heure du matin et rentre seule à vélo. Il y a huit personnes qui vivent à la maison... Xiao rit à nouveau, il connaît la médecine chinoise, naturelle et bon marché ainsi que tous les fournisseurs, alors la médecine, son prochain métier ?
- Bruno, tu m’emmènes avec toi et tu ouvres un restaurant en France ?
C’est sûr Xiao aurait du succès, surtout s’il s’installe dehors avec ses woks et sa panoplie d’ingrédients de toutes les couleurs.
- Et je serai le cutter, rajoute Bruno.
Tout le monde rit, il est permis de rêver, cela non plus ne coûte rien.

18 janvier

Quatrième nuit passée à Malacca.
Enfin je dors. Et les rêves reviennent.
Ce matin, je m’enfuis du rêve. Je me trouve dans une immense maison. Je rencontre pêle mêle, des êtres invraisemblables : Pierre mon cousin, mon oncle et ma tante qui vont se marier, trois jeunes voyous de dix ans qui recherchent une fillette qui sait faire des expériences sur les chats. J’ai l’impression d’avoir passé la nuit dans cette maison à l’allure de caserne pour préparer cette noce triste.
Je me glisse au bout du lit, prends une douche car je suis en sueur. Je m’habille et m’échappe dans la rue.

Dehors le ciel est gris.
Un vent doux balaie les guirlandes de lampions rouges.
Je file au café, avec la crainte qu’il ne soit fermé. Mais non, le café est ouvert, j’aperçois déjà ses hauts battants de bois repliés et numérotés par ordre décroissant de 6 à 1 contre le pilier central.

Les marchands de soupe sont un peu désœuvrés ce matin. Le vieux a fini sa vaisselle et la belle fille prend même le temps de lire le journal.
A la première table, c’est la réunion des vieilles femmes. Elles sont trois, cheveux gris et pyjamas. La moins ridée raconte une histoire qui fait rire tout le monde, même la vieille marchande de soupe qui du coup se joint à la discussion. Elle rit à belles dents et son visage ressemble à celui d’une petite fille.
Les trois vieilles mangent une soupe. Se disputent pour savoir qui va payer l’adition. Allument une cigarette. Puis s’en vont bras dessus bras dessous telles trois vieux singes.

19 janvier
Les dépeceurs de porc

Ils vous sautent à la gueule et aux tripes les dépeceurs de porcs parce que vous ne vous attendez absolument pas à cette rencontre, la nuit, à deux heures du matin, alors que toute la ville est silencieuse et plongée dans un profond sommeil.
Un camion, des voitures à l’angle de la rue. Et le bruit. Des coups de hachoirs, des corps que l’on traîne, la chute de paquets flasques.

Il ne fallait pas regarder.
Car ensuite comment oublier l’horreur de ces porcs éventrés, cette chaire livide et qui saigne de l’intérieur, ces pattes raidies aux sabots fendus, cette béance à la place des viscères, ces têtes livides aux yeux fermés abandonnées sur le sol.
Il y en a trois, quatre, quinze qui attendent le hachoir.
Sur le dos, jetés sur le sol noir et gras
Et le boucher, debout, à demi nu, vêtu seulement d’un short maculé de sang . Peau contre peau, chair contre chair. On ne voit que son dos, il travaille à toute vitesse, car il fait chaud et il n’y a pas de frigo.
Le couteau glisse dans la chair, s’enfonce dans la graisse blanche. Découpe d’abord les belles pièces, les jambons, les filets.
De l’autre côté de la rue, les chiens attendent les déchets.
Cette béance, comme un sexe violé.
Cette chair, des cadavres exposés.
Ouverts sur la nuit les dépeceurs de porcs.
Bourreaux de la nuit.

20 janvier
18 heures.

J’attends le bus, devant la bibliothèque municipale de Malacca que je viens de visiter.
Il fait si chaud ! Je ne m’expose plus au soleil. Je deviens comme les Chinoises, j’ouvre mon parapluie pour me protéger du soleil et garder la peau claire.

Une mobylette passe chargée d’une remorque remplie de durians. Le durian est un gros fuit vert et épineux. Pour le manger, il faut l’éclater en deux, déchirer les compartiments de peau blanche qui protègent les fruits, de gros noyaux enveloppés de chair molle et jaune à l’odeur très forte. A Singapour, ville de toutes les réglementations, il existe un panneau spécifique pour interdire le transport et l’introduction de durians dans les lieux publics et les hôtels. Cela n’empêche pas les Singapouriens d’adorer ces fruits dont l’odeur d’oignons pourris nous répulsent. Les Malais, qu’aucune loi ne limitent organisent même le week end de véritables Durian Parties, car parait-il, chaque durian a un goût différent. Et chacun de commenter, d’argumenter. Les restaurateurs se plaignent. Quand la saison des durians arrive, et elle dure pendant plus deux mois, les affaires chutent.

21 janvier

La boutique de Tan est une pièce modeste ouverte sur une rue peu passante. Elle a donc peu de chance d’avoir la visite des touristes. Chez Tan on mange autour d‘une seule table circulaire, une grande table familiale où douze personnes peuvent facilement s’asseoir.

Nous sommes tous ses invités. Les habitués le savent bien eux qui viennent dans ce restaurant simplement pour boire un café glacé ou lire le journal.
Chez Tan tout est à portée de vue. Sa cuisine, son réchaud, ses marmites. Pas d’angles secrets, tout ce qui est à voir se trouve là, devant nos yeux. On pourrait passer des heures à dresser l’inventaire de tout ce qui a été accumulé dans cette pièce, à commencer par trois hôtels pour les ancêtres rouges et dorés, les empilements de cartons, les marmites, les séries de chaussure en bois, des socques de couleurs vives que sa fille décore de motifs floraux durant son temps libre et qui serviront de cadeau de mariage aux futurs mariés.

Ma présence dans le restaurant attire d’autres visiteurs. Trois touristes chinois, casquette enfoncée sur le tête s’assoient autour de la grande table. Ils commandent un lait de soja glacé, le plus jeune commence à lire le journal. Dans sa cuisine Lan s’affaire, même devant son wok elle peut discuter avec les clients ou du moins savoir ce qu’ils font. Une odeur de friture envahit le restaurant. On comprend alors pour quoi Lan a toujours les cheveux un peu gras, même si pour la préparation des banquets, une de ses spécialités, elle s’installe dans la ruelle.

Maintenant le restaurant est vide.
Tan en profite pour faire la vaisselle, empile les tasses dans un meuble vétuste au travers duquel elle peut jeter un oeil sur la table ronde. Les frigos ronronnent.

Une vielle femme entre. Commande une soupe. Lan essuie précipitamment ses mains à son tablier et se précipite vers ses marmites. Aujourd’hui, elle porte une jupe noire plissée et un chemisier noir à motifs de bambou. Les bambous mauves dansent comme des plumes. Sa peau est claire, ses dents parfaites, un peu espacées. La vieille dame l’aime bien « very beautiful ! dit-elle en lui tapant le bras. A force de travailler, Tan n’a pas eu beaucoup de temps de se mettre au soleil, sa peau est claire et blanche, parfaitement lisse. La vielle n’arrête pas de vanter sa beauté. La discussion tourne vite au monologue, elle est chrétienne, elle a fait un tour d’Europe en 1975, LE voyage de sa vie. Elle rit, demande un peu de sauce de soja et puis un peu de piment. Cela ne va jamais. Finalement elle en mange rien et repousse son assiette. Lan est ennuyée, cela ne lui convient pas qu’un client ne mange pas et ne soit pas satisfait, elle est prête à tout recommencer. Une autre soupe ? Un peu de porc sauté ? La vieille rit. Elle est toute maigre et ne sait que picorer. Very beautiful lady !!

Tan est généreuse. Tout ce qu’elle fait part du cœur qu’elle a encore plus grand et plus beau que sa peau. Son restaurant est le rendez-vous des solitaires et des laissés pour compte, des vieux et des marginaux. Il y a même des enfants qui viennent seuls manger une soupe sur un coin de table.

Avec elle les recettes de cuisine chinoise sortent de l’ombre et du mystère. Elle me montre les ingrédients, les épices qu’elle achète dans les pharmacies chinoises, la cannelle, l’anis étoilé, la réglisse, l’écorce d’orange. Car la cuisine chinoise est gonflée de saveurs, et se prépare à l’avance. Ce n’est qu’au moment de la réalisation que les soupes ou les plats naissent en quelques minutes.

Mais Tan est fatiguée. A la fin de l’année, dit elle, j’arrête. Sa fille termine ses études à l’université, son dernier fils ne pourra plus l’aider à la sortie des cours. Elle fermera son restaurant et se reposera.
Elle rit.

La vieille a raison, elle est vraiment jolie.

24 janvier
9h30.

Le café de Lin est plein. Les affaires marchent bien pour lui, toutes les tables sont occupées. Les deux tiers par les habitués, le reste par des touristes chinois, chapeau enfoncé sur la tête et appareil photo pendu autour du cou.

Le café sent bon la brioche et le pain grillés, la (seule) spécialité de la maison.
A présent je suis connue ici. Je m’assois et le café arrive. Je crois bien que le petit serveur m’appelle « one more » parce que rituellement, je prends toujours deux cafés. Rien d’autre. La tasse arrive avec sa sous tasse, il y a toujours du café renversé au fond. Depuis huit jours que je viens ici, je peux dire que ce café ne ferme jamais. Le café y est meilleur qu’ailleurs et les soupes Wan Tan de la mémé sont réputées dans tout le quartier.

Trop de soleil et trop de vent ! Le groupe de touristes chinois déménage à l’ombre. Le café explose, plus une seule place, les tasses commencent à manquer. Le patron a sorti sa machine à calculer lui qui d’habitude effectue les additions sur un bout de carton. Il a posé son stylo sur l’oreille afin d’éviter les allées et venus jusqu’au comptoir. On dirait ce matin qu’un semblant de sourire se promène sur son visage.

Aujourd’hui je n’ai trouvé qu’une petite place à la table du fond, près de la cuisine. Les tables d’habitués enflent, les voix se mélangent. Silence soudain. D’un même mouvement, tous les regards de la table d’habitués se tournent vers la gauche. Deux jolies européennes, accompagnée de leur copain viennent de s’asseoir à la table libérée par les touristes chinois. Regards d’hommes sur jolies femmes. Le temps s’arrête.

Les quatre européens commandent un café et des toasts grillés. Quand arrive l’assiette, chacun se regarde. Qui ose le premier planter les dents dans les toasts fourrés d’une étrange mixture ? L’un des garçons, au visage bien taillé se lance. Il saisit le toast, l’ouvre, ne reconnaît ni l’odeur ni l’aspect de cette drôle de pâte couleur caramel. Croque dedans avec ses belles dents blanches. Plutôt bon ! Les autres rient.

- La chaise est-elle libre ?
Il s’assit à côté de moi, trop près de mon intimité. Un acte rarissime pour un chinois. Je m’étonne de son audace et l’observe discrètement. C’est un jeune homme grand et mince habillé avec élégance. Pantalon et chaussures de cuir noir, chemise beige aux plis parfaits ainsi que tous les accessoires nécessaires à un intellectuel : le stylo accroché dans la pochette, la montre, la ceinture. Il se lança dans la lecture du journal avant même de boire une tasse de café.

Demanda ensuite deux oeufs et aussi des toasts.
Il a les cheveux ternes par l’usage trop fréquent d’un gel qualité médiocre et sa mèche, bien que dressée est lourde et grasse. Après avoir mangé, il allume une cigarette et déplace sa chaise un peu plus loin, Il ne me regarde pas. Il appelle quelqu’un sur son téléphone portable mais personne ne répond. J’ai juste le temps d’apercevoir deux grains de beauté posés au-dessus de sa lèvre, sur une peau étonnamment imberbe.

J’ai envie de lui adresser la parole, mais l’assurance avec laquelle il s’est assis à côté de moi me donne envie de le laisser jouer son rôle jusqu’au bout.
Il se lève. Toujours sans un regard. Je plante alors mes yeux dans les siens, il tourne la tête. Je pense son pantalon lui serre la taille de manière peu élégante.
Bon, une rencontre ratée, balayée par le vent.

Ils parlaient chinois mais avaient vraiment des têtes de malais. Le visage lourd et épais, de petite taille, le corps replet. La mère ressemblait aux femmes sud américaines avec son visage rond, ses cheveux noirs tressés et ses pommettes hautes. Leur fille âgée de dix sept ans ressemblait à une petite fille. Elle commanda un chocolat chaud qu’elle but à la petite cuillère.

Le père semblait plus dégourdi, il parlait anglais. J’engageais la conversation. A mon grand étonnement, ils étaient de Malacca, des anciens du quartier. A présent ils habitaient dans la ville nouvelle. Ils étaient bouddhistes mais ils allaient aussi à l’église chrétienne Saint Georges. Ils dévoraient. La soupe de la mémé ne suffisait pas. Il commandèrent du tofu et des boulettes de poisson, des oeufs, des toasts, du café glacé. Je faisais pauvre avec mes deux cafés. L’homme m’invita à partager leur repas, il poussait les plats en ma direction. Je grignotais un morceau de tofu frit. Je racontais encore une fois notre aventure au Sri Lanka. Il hochait la tête, « very lucky ».

Il paraît que pour un chinois, rencontrer quelqu’un qui a échappé à la mort porte chance. Considérés comme des survivants, nous bénéficions désormais d’une aura et d’une considération accrue.
Je me levais. L’homme fit un signe au patron, il m’offrait les cafés.

25 janvier

L’atelier du peintre

Il paraît que Charles Cham a commencé à peindre à l’âge de 5 ans après avoir vu un film, le premier de sa courte vie d’enfant. Le film racontait l’histoire d‘un artiste, un magicien qui avec ses pinceaux donnait vie à tout ce qu’il peignait. Il peignait des oiseaux et les oiseaux s’envolaient. Il peignait des poissons et les poissons filaient dans le courant. Il peignait des fleurs et les fleurs commençaient à bouger au vent. Puis il a peint une femme. Alors cette femme est devenue vivante et ils sont devenus amants.
Quand il est rentré chez lui, Charles a demandé de la farine à sa maman et a commencé à dessiner, un visage, le portrait du peintre. Depuis, il ne s’est plus jamais arrêté...

Pour trouver l’atelier de Charles, c’est facile. Impossible de ne pas voir, à l’angle de la rue Lorong Hang Jebat cette grosse maison peinte en jaune vif de laquelle surgit un immense orang outang orange qui vous regarde, une fleur entre les dents.
La première fois que nous étions venus à Malacca (l’année dernière au mois de janvier) Charles était absent. Il partage en effet sa vie entre les expositions et la Hongrie ou il vit en compagnie de sa femme et de ses enfants. Mais aujourd’hui il est là et nous l’avons tout de suite reconnu sans l’avoir jamais vu. Car l’Orang outang, c’est lui ! Même barbe, même chevelure mêmes yeux malicieux. Quel âge ? Entre trente et quarante ? Un regard sans ride.

Dans l’atelier, il faut regarder bien sûr mais aussi beaucoup lire, car l’orang outang aime les livres :
« Le yin et le yang sont les bases des forces opposées : le négatif et le positif, le sombre et la lumière, le froid et le chaud, l’homme et la femme qui constituent le monde et toute forme de vie. Parce qu’elles sont opposées, elles ont besoin l’une de l’autre pour constituer le tout. A travers la tension, issue de leur attraction et de leur opposition, naît la dynamique de la vie. »

Voix

Je m’assois dans l’atelier.
JE VEUX VOUS PARLER DE MA VOISINE...
Sur un mur jaune, un succession de petits cadres carrés et géométriques. Des masques longs et fins, à l’endroit, à l’envers, 2 Bleus - 2 Rouges, 1 Jaune - 1 Noir, 4 Jaunes, 3 Bleu-3 Jaunes... Un jeu de masques où toutes les permutations deviennent possibles parce que ce jeu s’appelle liberté. Parce que tout ici tout est un et multiple, miroir d’un nous même renvoyé à l’infini et qui dirait, à l’endroit comme à l’envers, dans toutes les langues du monde : tous les hommes sont libres et égaux. Dotés d’une raison et d’une conscience qui fait qu’ils devraient agir les uns envers les autres avec fraternité.

MON CHER MONSIEUR JE VOUS AI VU...
Une mère indienne passe devant la porte grande ouverte de l’atelier accompagnée de ses deux fillettes. Frange courte et nattes ornées de rubans, les enfants, pourtant d’âge différent se ressemblent étonnamment. La maman porte un gros cartable sur le dos. Dans son ventre, un troisième enfant.
Un autre écolier, chinois, en costume bleu et blanc s’arrête à l’abri de l’atelier pour laisser passer les voitures. Trop de trafic dans cette rue aujourd’hui ! Ses baskets blanches forment comme deux tâches de lait sur la verdure du parvis.

DANS LA VIE IL Y A DES CACTUS AIE OUILLE
Une voiture coccinelle jaune démarre dans un bruit de tracteur. Elle est aussi jaune que les murs de l’atelier, on dirait qu’elle lui a volé sa couleur. A son bord, une femme malaise au profile de poisson

SI TU ETAIS COMME LA MER
Deux européens pénètrent dans la boutique, aspirés par les couleurs, sur leur peau claire, l’orang outang pose un grand coup de bonne mine. La femme parle français. J’engage la conversation, ils sont canadiens, en croisière. Elle hésite quant à la taille du T-Shirt qu’elle voudrait ramener à son petit -fils. Je lui propos mon aide, le petit-fils canadien a le même âge que Paul.
Des T-shirts dans l’atelier ? Oui, car Charles pratique aussi l’ART to wear, L’art à porter. Alors, face aux tableaux, on trouve des étagères noires où sont soigneusement pliés et empilés une centaine de t-shirt, une trentaine de modèles différents. Pas besoin des les déplier, il ont aussi été mis dans des petits cadres carrés, qui forment sur le mur jaune un grand damier de couleurs et de messages. Une manière artistique et non violente de militer.

LAISSE MOI T’AIMER
Et ils sont arrivés, Paul et Zoé, leur carnet de dessin à la main. Se sont installés dans les fauteuils en osier. NO PHOTO dit une minuscule affichette, car Charles a déjà trouvé des copies de ses T-shirts au marché des contrefaçons. Les enfants eux ont juste besoin de leurs yeux. En quelques traits de craies grasses ils réalisent des masques, posent la couleur, reproduisent l’envers et l’endroit, le miroir renversé, le yin et le yang. Par la force de leur jeunesse, par leur créativité ils captent, assimilent le message des formes premières, l’émotion des couleurs.
« Il a gardé tout ce qui était inutile et il a rajouté quelque chose que personne ne peut imiter pour faire germer de nouveaux tableaux », dit Paul.

UNE VALSE A CENT ANS
Ca y est !! J’ai compris pour quoi je divague, pourquoi mes mots d’écriture s’accrochent à d’autres mots. On me vole mes mots. Jaques Brel, Antoine, Charles Aznavour, Françoise Hardy, ils sont tous là, à célébrer l’amour et la poésie. A chanter dans l’atelier, à faire danser les masques. Car à notre grand surprise Charles Cham parle français. Comment l’a-t-il appris ? En écoutant des chansons françaises, répond-il en riant des yeux.

MON MERVEILLEUX MON TENDRE AMOUR
Avec cette chanson, Je ne peux plus rien écrire, qu’écouter. Et admirer Jacques Brel, sa tendresse, sa faculté à saisir l’ambivalence de l’être humain, ses cotés tendres et terrible. Son écriture : un couperet dans une main de velours.

27 janvier

Je pars à Kuala Lampour visiter l’Alliance française et l’imposante bibliothèque publique.

Sept heures du matin. Je quitte tout doucement la chambre. Dans le ciel grisé de l’aube, l’œil rond de la lune. Pas besoin de réveil, le muezzin de la mosquée s’en est chargé.

7 heures. Quelqu’un a déjà déposé une poignée de bâtons d’encens devant l’hôtel des ancêtres, le vieux gardien dort encore, bouche ouverte, bras croisés sur le ventre.
Eclats de voix jetés dans la rue. Le restaurant de Tim sum a déjà ses habitués, réunis en grandes tablées bruyantes. Les serveurs crient pour se faire entendre.

Chez Tan aussi, la lumière brille. Deux heures déjà qu’elle est réveillée. Sous sa cloche électrique, le porc rouge cuit doucement. Le marchand de pâtes fraîches est déjà passé, elle attend les légumes frais. Sur la grande table ronde, son fils est attablé. Plongé dans la lecture du journal, il avale machinalement une succession de brioches tartinées de margarine.

Tan se penche sur l’escalier qui monte à leur appartement au premier étage et appelle son mari et sa fille aînée. Les voila maintenant tous les trois attablés, il ne manquait plus que moi.
Un café vite avalé, bien sucré.
Les dépeceurs de porcs ont fini leur curie, à présent ils vendent aux clients. Des vieilles femmes en pyjama attendent, debout dans la graisse et les billots noircis de sang.
Dehors, les corbeaux guettent les morceaux perdus.

- Good morning ! Les gardiens me saluent en souriant, mon matin en est tout
illuminé. Je marche vite sous les arcades. Prends un bus ouvert sur le vent (pas besoin d’air conditionné) pour la gare centrale. Acheter un billet à l’employée malaise qui s’ennuie derrière son comptoir. Sors. Il fait trop froid dans cette gare moderne, l’air climatisé me glace.

Je mange une mandarine.
Une hirondelle se jette dans le ciel
Je ne trouve plus le lapin dans la lune
Dans deux heures, je serai à KL
Kuala Lampour, capitale de la Malaisie.

29 janvier
Paul et ses dessins

Le regard de Paul sur le restaurant de notre ami Xiao.
Un regard poétique et fin, l’art du détail : la casquette verte du coupeur, le trou dans le hachoir, le halo du néon dans la nuit. A travers son regard le restaurant se métamorphose. Nuit transfigurée.

Le restaurant de nuit

La maison malaise

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La maison malaise, dessin de Paul

J’ai accompagné Paul jusqu’à la maison malaise.
Assis sur un tabouret prêté par le restaurant d’à côté, Paul s’est installé dans la rue, contre le portail bleu turquoise d’une minuscule mosquée. En face de lui, une vieille maison malaise, c’est le dessin qu’il a choisi de faire en cette fin d’après-midi.

Son corps gracile flotte dans son T-shirt Orang outang (Paul est fan de Charles Cham). En quelques traits de crayon mine, il capture l’ossature de la maison, son toit de tuiles rondes, les arrêtes des plaques de tôle, le bois usé dont elle est entièrement constituée. Elle est si vétuste cette maison qu’on la dirait abandonnée, mais non, c’est la maison des vanniers. Des paniers s’amoncellent devant l’entrée, empilés les uns dans les autres. D’hommes point, rien qu’une chemise suspendue à un cintre.
La maison est posée à raz de la route ou peut être est-ce la route qui l’a ainsi chassée, la poussant à se ratatiner, à clore définitivement ses volets, à se couvrir de poussière.

L’imam de la mosquée passe un bras puis la tête au-dessus du portail et se penchant sur le dessin de Paul lui demande :
- D’où viens-tu ? Quel est le métier de ton père ?

Paul répond comme dans un rêve, il est concentré. Il repasse à présent tout son dessin au Pilot noir, son oeil chasse les détails, la planche rajoutée pour cacher un trou, la latte disjointe d’un volet. Avec une patience infinie, il exécute le fin treillis qui entoure chaque fenêtre.

- Very good !
Des hommes entrent dans la mosquée avec leur mobylette, à tour de rôle ils s’arrêtent devant Paul et regardent son dessin. Ils n’ont jamais vu ça, un enfant qui dessine dans la rue.

Soudain quelque chose frémit sous les pilotis de la maison. J’aperçois comme d’immenses antennes d’insecte qui s’agitent. Un homme surgit de la pénombre. Le soleil s’écrase sur sa poitrine nue. Il est terriblement maigre, un creux à la place du sternum, son ventre est comme rentré à l’intérieur. Le vannier ! Et puis un autre, tout aussi maigre et desséché. Ils passent toute la journée à réaliser de grandes hottes rondes et ajourées cachés derrière la maison.

Avec dextérité, ils plient et entrecroisent de longues tiges de bambou, certaines encore vertes. L’un des hommes porte des gants blancs, le bambou coupe comme une lame. Combien gagnent-ils par panier ? Un ringgit, peut être deux ?
Ils s’arrêtent parce que la nuit tombe. Sortent de leur tanière. Leurs mains pourraient continuer seules, mais leurs yeux rougis sont fatigués.
- J’ai fini maman, il n’y a plus assez de lumière. On reviendra demain pour les couleurs.

31 janvier

Dernier jour du mois. Nous décidons de rester encore une semaine à Malacca afin de vivre le nouvel an chinois (9 et 10 février).

Nous avons à présent chacun nos activités, Bruno se lève chaque matin à 7 heures pour pratiquer, en groupe le Kung fu de longévité. Zoé apprend à réaliser des animaux en papier collé chez Peter Chang, spécialiste de la décoration religieuse et funéraire, Paul apprend la calligraphie chinoise chez un maître renommé.

Quant à moi, je continue à récolter des recettes de cuisine chinoise et à observer les cuisiniers de rue. La meilleure école pour comprendre les gestes, les dosages ainsi que le nom de tous les ingrédients nécessaires à la cuisine au wok.

A Malacca, nous ne bougeons pas de l’hôtel Chong Ho.

Alors puisque nous ne visitons pas le pays, nous changeons de chambre. La première sentait le moisi mais était à l’abri du chant du muezzin (5 fois par jour, le premier chant à 6 heures du matin) ; la seconde était bien fraîche mais coupée de la lumière naturelle, la troisième est vaste et animée (elle donne sur le rue) mais sans douche ni toilettes.

Le vieux grincheux solitaire de la chambre d‘en face est parti. Pas une seule parole échangée en plus de trois semaines de voisinage. Il rentre chez lui en claquant la porte, prend deux douches par jour et lave lui-même son éternel polo blanc. Je ne sais pas ce qu’il fait à Malacca. Je ne sais rien de lui, si ce n’est qu’il est anglais et qu’il a coupé les ponts avec son pays natal.

Aujourd’hui, il est assis à l’extérieur de l’hôtel et fait exceptionnel il nous adresse la parole... pour nous incendier violemment, nous accusant de mal élever nos enfants et d’introduire par l‘intermédiaire d’une malheureuse chatte enceinte des maladies dans l‘hôtel. Nous ne pouvons plus l’arrêter. Tant de colère en lui, tant de haine.

Finalement nous sommes partis sans répondre. La solitude rend fou et méchant.

3 février
7h30.

Le vent agite les grands arbres sur le parking du Stadthys. Dans le ciel encore gris, les hirondelles jouent avec le vent.

Ils sont déjà tous là, en baskets et tenues sportives. Des vieux, quelques femmes. Face eux, le professeur. Fin et musclé, le T-shirt rentré dans un short blanc, le visage détendu, les traits réguliers. On lui donnerait cinquante ans, il en a bientôt soixante dix.

Il commence à compter. Ferme les yeux. Ecarte un pied sur une respiration.
Pour apprendre, rien d’autre à faire qu’imiter. Essayer de compter jusqu’à neuf, effectuer le mouvement en miroir inversé, car le maître est face à nous et ne circule jamais entre les rangs.

Je pratique à mon tour le Kong Fu Long Life (longue vie), non pas l’art du combat mais la préparation mentale et physique, une succession de mouvements basée sur la respiration et la circulation du Chi, l’énergie vitale.
Le maître compte, yeux fermés, respire, OK ! Il enchaîne les mouvements sans jamais s’arrêter. Deux cessions, la première d’une demi-heure qui se finit par un massage des mains et du visage, la seconde, plus dynamique est plus concentrée sur le mouvement et le déplacement. Secouer les bras à partir des épaules, faire circuler l’énergie, chasser les toxines vers la terre, assouplir les articulations, masser par la rotation l’appareil digestif.

Les exercices ne sont pas fatigants, il faut trouver son rythme, sa souplesse, sa respiration. Et rester concentré comme le maître.
Un petit saut en frappant les mains et c’est fini !

Tout le monde sourit, des petits groupes se forment, les informations circulent. Le kung fu du matin, c’est aussi le rendez-vous des amis, une manière (encore une) de consolider la communauté chinoise, de connaître cet art ancestral qui avait lui-même disparu en Chine après la mort des maîtres. Réapparu a Taiwan, il est venu jusqu’à Malacca.

Le ferment a pris. Malacca est une extraordinaire introduction à la culture chinoise. Mieux qu’en Chine où les habitants ont subi tant de lavage de cerveau, tant de destruction. Comment oublier ces images de quartiers anciens encerclés par les gratte-ciel, ces vieux en costumes de coton bleu qui fumaient devant leurs maisons irrémédiablement condamnées. La Chine refuse de conserver son histoire, on dirait qu’elle en a honte. Les promoteurs détruisent pour construire, effacent à jamais les traces du passé pour ériger un présent monobloc, matérialiste et commercial.

4 février

Nouvelle
La chance de Mee

Parce que c’était une fille, ils l’ont abandonnée en Malaisie et sont rentrés en Chine, ils n’étaient pas arrivés à faire des affaires. A quatorze ans, elle s’est retrouvée marchande de soupe dans la rue. Les années ont passé, personne ne voulait de cette jeune fille grande et maigre qui n’avait pas de parents. On l’appelait l’orpheline. Personne pour payer sa dot, plus jamais de nouvelles de ses parents.

Et puis un jour la chance sourit à Mee. Lee l’agriculteur venait de perdre sa première femme avec qui il avait eu péniblement une fille. Lee épousa Mee, cela ne coûta pas cher à la belle famille. Il était convenu en échange que Mee aiderait à la plantation, quelques hectares seulement, la famille de Lee n’était pas riche.

Mee se jetta dans sa nouvelle vie avec une énergie pleine de rage. Elle travaillait du matin jusqu’à la nuit. Docile, elle exécutait tout ce que son mari ordonnait. Elle n’avait pas le choix. La chance de sa vie ne se présenterait pas une seconde fois. Elle enchaînait grossesse sur grossesse. Elle confiait son bébé à sa belle- mère. Comme elle ne pouvait allaiter le bébé longtemps, son ventre à nouveau s’arrondissait. Elle eut ainsi sept enfants, 4 filles et 3 fils.

Toute la famille travaillait aux champs, filles et garçons une fois l ‘école terminée. Grâce à leur travail acharné la plantation s’agrandit, ils achetèrent de nouveaux hectares, plantèrent des manguiers, des durians, plusieurs rangées de cacaotiers. Aidés de ses fils, Lee creusa une mare et les lotus bientôt surgirent de l’eau. Ils vendaient les graines et les fleurs. Mee se lança dans l’élevage des crapauds, « les poulets de rizières » comme on les appelait ici. Les plus belles bêtes pouvaient en effet devenir aussi grosse s qu’un coquelet. Les restaurants les appréciaient, c’était un met raffiné et cher.

La maison aussi s’agrandissait, il suffisait de rajouter une pièce, le terrain ne manquait pas. Mee avait pris sa revanche sur la vie. Sa force résidait dans l’activité et le travail. Jamais elle en s’arrêtait. Elle n’était pas allée à l’école, elle ne prenait pas même le temps de lire le journal, il n’y avait pas de livres à la maison. Elle poussait cependant ses enfants à étudier. Même si son mari préférait les avoir tous autour de lui. Il projetait la construction d’une serre où ils pourraient cultiver des orchidées ainsi qu’une plantation d’ananas.

Un jour, le ventre de Mee cessa de produire des enfants. Elle travailla de plus belle. Levée la première, elle posait sur le feu la grande bouilloire au fond noirci, préparait la soupe du petit déjeuner, faisait cuire le porc rouge. Elle préparait toujours d’énormes quantités de nourriture le matin car après, elle partait travailler aux champs et ne rentrait pas avant la nuit.

Des enfants restaient à la ferme, d’autres partaient étudier. La fille aînée issue du premier mariage de Lee trouva un emploi de comptable à Singapour, son premier fils entra dans une compagnie de services à Kuala Lampour. Tous les autres enfants travaillaient à la ferme. C’était la volonté de son mari, la ferme avant tout Le père n’avait aucune religion, il disait volontiers en riant et en plissant les yeux : Après la vie, le repos !
Mee n’avait pas le temps non plus d’aller au temple, les enfants avaient grandi dans une absence totale de rite.

Le petit See l’avait bien compris. Comme tous ses autres frères et sœurs, il se levait à six heures et partait à l’école. Dès son retour, il se changeait et allait travailler aux champs. Il étudiait le soir, une fois la nuit tombée. Il ne voulait pas rester à la ferme, il voulait apprendre.

La médecine. Mais les études coûtaient cher et il était chinois, une difficulté supplémentaire ici en Malaisie. Comme il était intelligent et qu’il possédait une étonnante mémoire, il réussit ses examens et devint professeur d’école primaire. On l’envoya dans un petit village à plus de cent kilomètres de la maison paternelle. See n’était pas malheureux, il aimait les enfants mais ce qui l’intéressait n’était pas l’enseignement. Alors le soir, après ses cours, il s’installait à sa petite table et un cahier devant lui il apprenait, recopiait les schémas d’anatomie, les circuits de la respiration, les diagnostics des différentes maladies. Il voulait devenir docteur. Il donnait la moitié de sa paie à sa famille, le reste il le dépensait en livres de médecine. Il lâchait ses élèves à 13 heures, ensuite il avait tout le reste de l’après midi pour étudier.

Un jour il décida de parler à son père. Trois années avaient passées, deux de ses sœurs s’étaient mariées , il restait à la ferme les trois derniers enfants, un équilibres semblait s’être installé et puis tant qu’il y avait Mee, la maison marcherait toujours...

Le père commença par dire non et à se fermer. See ne disait rien, il attendait. Le père reprochait aux études de médecine de coûter trop cher et de durer trop longtemps. See opina de la tête. Cet enfant décidément lui causerait toujours des problèmes, ils n’avaient jamais pu tisser des liens entre eux. Cependant le père parla à l’un de ses amis, un bon client qui habitait Malacca. L’homme possédait plusieurs pharmacies, il connaissait les médecins de la ville, il était catholique. Par son intermédiaire, See eut une proposition. Il pourrait aller étudier la médecine, mais il lui faudrait partir en Inde, à l’institut catholique de Puné. Il serait obligé de recommencer à zéro. Les études dureraient huit ans, le père aiderait à payer le billet d’avion mais une fois sur place plus question de rentrer en Malaisie.

See accepta tout de suite. La difficulté ne lui faisait pas peur. Au contraire, cela lui donnait de l’énergie, la volonté de réussir, la joie de réaliser enfin son rêve.
Le jour de son départ, See donna une dernière fois à manger aux crapauds, puis il fit le tour de la propriété. Les arbres étaient devenus superbes, les lotus pointaient leurs boutons roses au dessus de l’eau verte, les Jack fruits énormes pendaient contre les troncs. Dans les serres, des orchidées de toutes les couleurs se balançaient dans la brise. La ferme était une réussite.

Son tour était venu.

5 février

La chatte de la mosquée a enfin mis au monde ses chatons. C’est Bruno qui s’en est aperçu ce matin en descendant l’escalier. Moi aussi j’avais entendu ces piaillements étranges et réguliers, mais jamais je n’aurais imaginé qu’il s’agissait de cris de petits chats. Cinq petits posés au milieu des fourmis, sur une planche, derrière des pots de peinture. L’un d’entre eux est tombé, sa vie n’aura durée que quelques heures. Les quatre autres se sont précipités sous le ventre chaud et doux de la chatte et se sont mis à téter.

Les enfants sont fascinés par ces naissances, ils caressent la maman, la félicitent pour ses accouchements. La chatte ronronne en fermant les yeux.

De la sombre cachette sous l’escalier la petite famille a déménagé dans la chambre des enfants. Ou plutôt, la chatte transporte ses petits jusque sous les lit des enfants.
Bruno court acheter du lait. La vie de chat il connaît. Avec beaucoup de délicatesse il apprend aux enfants comment soigner les chatons :
- La chatte vous fait confiance, vous pouvez les toucher maintenant, leur dit-il.
Zoé remarque que leurs griffes ressemblent à des fils de plastique. Elle émiette un gâteau pour le donner à la chatte et se met à rire : la chatte a la langue toute rappeuse !

Malacca, école de la vie et de la culture, école de la grande Vie, avec ces naissances.
Cette nuit, c’est sûr la chatte et ses chatons vont dormir dans la chambre des enfants, à coté du lit, dans la serviette éponge de l’hôtel. Quatre petits chats, deux petits d’homme et une maman tigrée qui n’a jamais été aussi belle qu’en ce moment là.
Je demande a Zoé de m’écrire un poème sur les chats. Pour cela, elle pose sa feuille sur le sol et se met à écrire face à la petite famille roulée en boule :

Pour maman (entourée d’un large cœur rouge, comme un pétale de rose)

Les chats
Au regard droit et silencieux
Qu’importe où on les voit
Au crépuscule
Ou sous la lune
Avec leur beau poil soyeux
Quand on les regarde dans les yeux
On ne voit pas d’air hautain
Rien que du respect et de la dignité
On croit toujours
Qu’ils portent un secret

Zoé

7 février
2005, année du coq

Il se dresse fièrement sur ses ergots, le poitrail en avant, les ailes grandes ouvertes. Un beau coq rouge et jaune safran. Cette année va être importante pour nous car elle va nous obliger à faire des choix, choix de lieu de vie, choix professionnels. Pour l’instant, seules des questions émergent : que faire après le 30 juin ? Je suis censée reprendre mon travail à la médiathèque. Je n’en ai aucune envie. Mais pas d’autres perspectives ici ou ailleurs. Et les enfants ? Une autre année de CNED ? Pour Zoé cela ne poserait pas de problème, mais pour Paul, c’est plus délicat. Une entrée en 3eme, c’est sérieux. Pour Bruno, bien sûr c’est facile, où qu’il soit, il peut travailler. Et son côté casanier n’est pas affecté puisque nous restons longtemps au même endroit, avec de nouvelles habitudes et partout des amis. Nous n’en avons jamais tant eu.

Je pense à notre très prochain voyage à Sri Lanka samedi 11 février. Nous avons envie de retourner sur les lieux du tsunami, de reprendre une histoire qui a si brutalement été interrompue. Nous avons aussi envie de revoir Shella, et de retourner au village des pêcheurs, de l’autre côté de Trincomalee. Que sont-ils devenus ? Et le temple avec ce vieux shadou aux yeux verts ? Et ce couple âgé qui nous avait accueillis et offert du thé ? Et puis l’île est belle et nous n’en avons rien vu. Qu’une image dévastée. Nous avons fui l’île, nous voulons qu’elle nous accueille dans sa verdure, observer les éléphants sauvages, goûter à ce yaourt vendu au bord des routes, dessiner le Bouddha couché... J’aimerais pouvoir écrire que cette île est autrement que triste.

Et puis ensuite l’Inde, la suite du voyage. Car finalement, nous finissons par oublier que nous sommes en voyage, c’est à dire en mouvement. Que nous n’avons pas de maison, que nous sommes nomades. Notre hôtel devient notre maison, les rythmes s’installent, réveil, café, travail scolaire, écriture, cours de calligraphie, repas de midi : une soupe nonia au restaurant végétarien ? Une petite Mee chez Lin ? Un repas Huang ? Dépêchons-nous le restaurant ferme à 14 heures...

La cuisine à l’arrière plan du restaurant

8 février, minuit
8,7 6 5,4,3,2,1 ! Lâchés de ballons multicolores, trois grands coups de gong, de la neige propulsée sur une foule compacte, et voilà la nouvelle année chinoise est proclamée.

Toute la soirée cette même foule s’est engouffrée dans les temples, un bouquet de bâtons d’encens à la main, pour célébrer la mémoire des ancêtres, espérer prospérité et abondance, valeurs primordiales de la culture chinoise. En France on met l’accent sur la santé, en Inde sur le pardon pour une vie morale et religieuse toujours meilleure.

Face au temple. D’énormes cierges en forme de bâton d’encens se consument dans le vent, partout on sent l’odeur du papier brûlé, ces feuilles rouge et argent que l’on jette par brassées entières dans les braseros.
Et les pétards qui fusent au-dessus des toits de tuiles rondes. Les enfants se laissent entraîner et se lancent dans le jeu du feu et de la poudre.
Bière et brochettes, dans un nuage de fumée échanges de vœux, l’ambiance est à la fête.

9 février

Premier jour du nouvel an.
Traditionnellement, la matinée est consacrée à la prière et à la dévotion.
Les temples deviennent des bouches qui avalent et rejettent des grappes de chinois, souriant et joliment habillés. Je n’i jamais vu autant de ferveur. Ils viennent en famille, en couple, jamais seuls.

Poids de la famille en Chine. Un poids et un atout car les vieux savent que les plus jeunes s’occuperont d’eux et les jeunes savent qu’ils peuvent rester dans leur famille jusqu’à leur mariage. Carcan aussi qui empêche les Chinois de voyager, d’abandonner leur maison et leur famille et qui nous expriment leur étonnement, voire leur admiration :

- Vraiment je ne pourrai pas faire ce que vous faites, nous dit Charly, un ami de la gymnastique.

Et puis l’après midi, les visites aux amis pour nous, à la famille pour les Chinois. Nous nous rendons d’abord chez Peter, dans sa « vieille maison jeune ». Elle n’a que 70 ans mais parait si usée et si remplie de la mémoire des anciens. Puis chez Lan Tong, le copain de Zoé qui lui a appris à réaliser des poupées de papier. Ensuite chez Lin qui se reposait et nous offre avec son bon cœur habituel tout ce qu’elle a préparé, des bonbons, des gâteaux, du nian kow et même un chocolat chaud. Et enfin chez l’Oncle Tam qui nous sert une part de gâteau et des kumquats. Original comme à l’accoutumée.

Nous aussi suivons la tradition. Nous offrons dans chaque maison où nous allons, 8 mandarines enveloppées dans un sachet rouge (symbole d’or et de prospérité) et une am paw aux enfants, une enveloppe contenant un peu d’argent.
L’argent, une valeur primordiale transmise dès l’enfance.

Chez Charly, nous assistons à une magnifique danse du dragon. Le dragon symbolise la prospérité, en entrant dans la maison il assure à son propriétaire et à tous ses habitants, richesse et abondance.

10 février
Koffe o !

Aujourd’hui, le café de Lee est fermé comme tous les autres cafés et restaurants du quartier chinois. Il devient difficile de trouver un endroit pour boire un café. Je marche dans les rues vides avant que la chaleur ne tombe.

Au restaurant végétarien, c’est l‘effervescence. Ils sont au bord de la panique. Le jeune patron ne me voit même pas entrer tant il est stressé. Il ne me comprend pas quand je lui demande Koffe o ! Eux sont restés ouverts, sans doute avaient-ils besoin d’argent. En tous les cas les affaires marchent fort. Ils sont quatre à servir : la mère, le fils, un autre frère venu en renfort, la belle fille, celle qui garde le plus son calme et qui parle un peu anglais. Quand elle est libre, elle me donne les noms des ingrédients qui entrent dans la composition de leurs soupes et plats végétariens. Car l’originalité de ce restaurant est d’être 100% végétarien. Et on s’y tromperait en regardant ces petites tranches de radis, rouges comme du porc, ces lamelles de champignons cuites dans une sauce de soja épaisse, tendres et serrées qui vous oblige à mâcher comme s’il s’agissait de bœuf.

Tout est appétissant, les champignons noirs, les pavés frits de tapioca, les rouleaux de légumes, le soja frit découpé aux ciseaux, les petits légumes sautés et tout le reste, c’est à dire tout ce que je ne connais pas et ce qu’eux ne savent pas m’expliquer parce qu’ils ne connaissent que le nom en chinois.

Ils ont dû travailler toute la nuit pour préparer leurs plats. Ils ont peur que les clients s’impatientent. La plupart prennent des take away, les sachets plastiques valsent.
Tous les moines et les moinesses du temple viennent leur demander à manger. Ils arrivent, inquiets, la faim au ventre. Certains semblent très humbles et silencieux, d’autres comme cette moinesse et son compagnon se servent au comptoir comme s’il s’agissait d’un libre service.
« Non c’est bon » dit la belle fille au jeune moine qui timidement tend un petit billet.

Un Chinois érudit rencontré au restaurant de dim sun m’explique la signification du mot riz en chinois. Il est constitué de deux signes, celui du riz cuit et le signe du « turn over », du déséquilibre. Comme si le riz portait en même temps en lui le risque de se rebeller et par conséquence de manquer. Cette association du riz et du risque pourrait explique d’après lui l’importance que prend la nourriture dans la culture chinoise.

Ainsi le matin ne dit-t-on pas à la personne que l’on rencontre « bonjour ! » Mais « As-tu mangé ? ». Il existe aussi quantités d’expressions liées à la nourriture comme : don’t break my rice ball = ne casse pas ma boule de riz, c’est à dire ne m’enlève pas mon gagne pain.

J’apprends aussi que la nourriture chinoise repose sur le triptyque : couleur (présentation)- goût- odeur.

10 février

Un quatrième petit chat vient de mourir. Les enfants sont désolés. Le dernier, le plus vigoureux de la portée n’a pas encore ouvert les yeux. Va-t-il survivre ? Les enfants n’auront pas le temps de le savoir. Nous quittons Malacca demain matin pour Singapour.

Nous avons vraiment été heureux à Malacca.
Nous aurions quand même pu sortir un peu de notre cocon, visiter d’autres lieux, remonter jusqu’à Penang. Nous sommes vraiment trop casaniers. Trop besoin d’une maison et de rituels.

Mais bon, nous nous sommes reconstruits. Bruno a retrouvé la plupart de ses fichiers, les enfants ont repris leur CNED (je suis allée chercher le colis contenant les nouveaux cours au Dickson Hotel à Singapour).
Nous sommes prêts pour continuer notre voyage vers l’Inde.