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2015 : Les cafés de Brighton

mercredi 1er avril 2015, par Sylvie Terrier


Je n’étais jamais allée à Brighton et n’avais en mémoire que l’image d’une ville balnéaire étirée le long d’une plage de galets sous un ciel changeant.

Brighton, c’est beaucoup plus. C’est une gare à l’arrivée, en fer forgé digne d’une gare parisienne, une ville hors du commun avec ses boutiques originales, ses libraires, ses disquaires, ses brocanteurs, ses friperies. Des fresques murales vous interpellent à chaque coin de rue, la création est reine, l’expression libre, sur les façades comme sur la peau. Vous trouverez de tout à Brighton et à tous les prix. Ah si seulement j’avais pu ramener ce petit secrétaire ancien vendu seulement 35 livres !

Pubs et restaurants s’intercalent entre les boutiques. Falafels, tacos, teriyakis, cuisine française ou bio, roast meal du dimanche soir, il n’y a que l’embarras du choix. Le samedi chacun déballe dans la rue ses trésors, un grand marché populaire se déploie, hétéroclite et coloré.

Brighton est fréquentée par une population disparate, étudiants et jeunes couples, actifs pressés (on les remarque le lundi, le week end c’est une autre foule), touristes, sdf et personnes modestes adeptes des magasins discounts.

Il ne faisait pas chaud en ce mois de mars. Pluie, vent froid ne poussaient pas à la flânerie mais plutôt à la découverte des cafés et autres lieux clos, à la recherche de convivialité, de culture et de chaleur humaine autour d’un bon capuccino.

Je vous parlerai de deux cafés : le premier The Marwood se trouve dans le quartier des Lanes, autrefois village de pêcheurs, un quartier labyrinthique, aux rues étroites, certaines maisons présentent encore des murs de galets. Vous aimerez flâner dans ce quartier plutôt chic, organisé en corps de métier, bijoutiers, prêt à porter, restaurants mais finalement au bout d’un moment, vous aurez envie de vous arrêter. Vous pousserez alors la porte de l’un de ces pubs ou cafés, dont certains ont plutôt l’allure de taverne.

C’est exactement l’image que renvoie le Marwood, un nom emprunté au célèbre bourreau britannique William Marwood, mort en 1883. Une sombre façade, trois fenêtres, une minuscule enseigne. L’entrée est un peu cachée, on pourrait presque passer devant ce café sans le voir. Un hachoir et un poulet planté dans une brique vous inviter à pousser (ou pas) la porte de ce « kick arse Coffee shop & life changing cake ». Le ton est donné.

L’intérieur n’est pas grand, surchargé d’objets accrochés, suspendus, collectionnés ; les tables serrées. Il fait chaud, ça sent le vieux bois et le sucre roux. Tout se donne à voir, chaque élément devient partie prenante du décor, révélateur d’ambiance : le mobilier, les pâtisseries, les bouteilles, les tableaux, les livres, les mannequins, les jouets… jusqu’aux convives. Une envie instinctive de s’installer dans cet antre chaud m’ envahit.

Après avoir selon les coutumes anglaises, commandé et payé, nous montons à l’étage. Pas facile de trouver une place libre, le lieu est très fréquenté. En fait dans ce café vous choisissez l’endroit où vous avez envie de vous installer. Car ici, aucune pièce du mobilier ne se ressemble. Fauteuil, chaise, pouf, tabouret, si vous souhaitez une assise cosy ou décontractée ; table, guéridon de bistrot, porte récupérée, vieille table de brocanteur, table basse ou objet détourné (une console de jeu, un vieux mac ) pour vous retrouver en famille, discuter, travailler, ou bien vous isoler.

Une fois encore c’est la mixité qui s’exprime, mixité des styles, mixité des supports, mixité des genres, tout s’accorde avec la devise affichée sur la porte d’entrée, ici si vous être raciste, homophobe, misogyne, antisémite… pas la peine de rentrer.

Vous pouvez rester aussi longtemps que vous voulez. Personne ne vous en obligera à consommer autre chose que votre cappuccino. Le café vit et respire librement, vous enveloppe dans sa chaleur, le temps passe et vous ne vous en apercevez pas.

Le café dispose d’un jardin à l’arrière de la maison. Des plantes sont installées dans des bacs, grands comme des lessiveuses. Tissus, lampions, bancs et tables en bois donnent à cet espace un petit air de campagne.

Le soir musique et concerts life sont au rendez vous. Le café ouvre dès 8 heures, sept jours sur sept. pour connaitre le programme : http://www.themarwood.com
Le Marwood, un lieu à fréquenter en toute saison et sans modération.

Adresse : 52 Ship Street, Brighton, BN1 1AF
01273 382063
info@themarwood.com
Important : les photos publiées sont celles du site.
Trouvé sur le compte facebook :

THE MARWOOD IS WHAT HAPPENS WHEN YOU TAKE AN IDEA, A BRICK, A CHICKEN, A FEW OLD DOORS, A RANDOM SELECTION OF FRIDGE MAGNETS, SOME BOOKS, LOTS OF PALLETS, THE ODD DISCARDED APPLE MAC, A CRIMINALLY ECCLECTIC MIX OF WALL DECORATIONS, SOME KIDS TOYS, A SCATTERING OF ODDS AND SODS FROM THE 80’S, A DISMEMBERED MANNEQUIN, A STAG’S HEAD, A TOUCH OF TAXIDERMY, AND A MISMATCH OF FURNITURE, ADD TO THAT SOME KICK ARSE COFFEE, A SELECTION OF LIFE CHANGING CAKE, A BREVILE SANDWICH TOSTER AND AN ARMY OF HIGHLY TRAINED COFFEE NINJA’S FROM AROUND THE GLOBE, STOLEN AT BIRTH OR KIDNAPPED FROM OTHER EMPLOYERS AND BROUGHT TO CAMP MARWOOD FOR TORTURE TRAINING !!!

Le deuxième café s’appelle Presuming Ed’s, il se trouve dans le quartier de North Laines, sur London Road. Impossible de ne pas voir cette maison cossue, jaune et blanche à trois étages parée d’une fresque murale. Cette bâtisse accueillait auparavant une banque. Étonnante transformation.

La porte ferme mal, vous avez tendance à ne pas vous en apercevoir tant votre regard est saisi par l’aménagement intérieur. Une grande pièce, des petits ilots : verres et carafes d’eau remplies de menthe fraiche, comptoir circulaire garni de gros gâteaux crémeux et d’épaisses tartines, chaises et tables disposées ici et là. Un plancher de larges lattes, un kaléidoscope de couleurs, des tableaux hyper réalistes sur les murs, le café se présente aussi comme « art gallery ».

Deux jeunes femmes accueillantes prennent votre commande puis vous invitent à vous assoir. Nous choisissons une petite table attenante au bar. Mon regard explore, curieux. L’originalité est moins dans l’accumulation et le mélange hétéroclite de mobilier d’occasion que dans le choix même du matériau de décoration.

Ici c’est l’objet livre qui est détourné. Le livre devient matériau de construction. Il se transforme en mur du comptoir, pieds de table, banquette circulaire, menu (le livre a été ouvert, les pages collées et peintes en noir). Des livres devenus briques ou tapisserie quand jaquettes, couvertures de revues ou pages de livres se transforment en papier peint.

De part sa position, le Ed’s se trouve excentré des zones commerçantes ou touristiques, il joue plutôt le rôle d’un café de quartier. Les étudiants sont choyés, le café met à leur disposition différents salles de travail collectives. Il suffit de réserver, location et wifi gratuites. Que vais-je choisir ? La salle classique avec son papier colorés (les jaquettes de revues), la bibliothèque (les livres sont dressés et tournés sur la tranche pour constituer les murs), l’ancien coffre fort avec son énorme porte blindée à capiton et sa table de travail décorée de papier monnaie.

Il fait bien chaud dans ce café, une musique discrète s’échappe du plafond peint en noir comme dans une salle de spectacle. Des plaques d’aluminium judicieusement placées reflètent la lumière.

Cet endroit insolite demeure avant tout un café à l’ambiance simple et chaleureuse. Je retrouve la mixité, l’ouverture d’esprit, la tolérance. Je suis assise là avec ma fille, à notre droite une jeune maman allaite son bébé, un couple grisonnant boit un thé à la menthe, un étudiant travaille seul, d’autres discutent dans une autre partie du café, perchés sur des chaises hautes.

En somme, qu’est ce qui rapproche le Ed’s et le Marwood ? Ces deux cafés sont des troisièmes lieux, des lieux en dehors de la maison, du travail ou de la rue. Des lieux qui donnent envie de rester, pour retrouver et cultiver le plaisir d’être ensemble.

Adresse : 14-115 London Road, Brighton, BN1 4LJ. Heures d’ouverture : du lundi au samedi 8-19h, dimanche 9-18h

Pour aller plus loin  :

Ces cafés dans cette ville alternative s’inscrivent délibérément à contre courant des grandes chaines de distribution ou d’un certain design contemporain favorisant les matières plastiques et l’asepsie. Voici pour compléter quelques observations présentées sous forme d’opposition.

- L’éclairage est chaud et indirect, il provient de lampes d’ambiance, la lumière est jaune, elle diffuse.
La lumière est blanche et crue, froide. Elle provient du plafond et tombe droit.
- Variété et éclectisme sont de mise, les couleurs explosent.
Le mobilier est reproduit à l’identique, les couleurs sont neutres ou synthétiques.
- Le café est personnalisé, les objets non seulement arrivent avec leur histoire mais surtout ils la poursuivent, ils vivent une deuxième vie.
Les objets sont neufs, renouvelables. Deux modèles économiquement opposés.
- Vous êtes au pays de la création, de l’inventivité, du détournement.
Vous achetez des produits manufacturés, moulés, jetables.
- Vous pouvez choisir votre endroit.
Toutes les places sont identiques, vous vous asseyez là où il y a de la place.
- Vous avez envie de rester longtemps.
Une fois votre plat ou café pris, vous avez envie de partir.
- Vous prenez le temps de discuter, d’échanger.
Vous consommez.
- Le lieu favorise la mixité.
C’est un lieu réservé aux jeunes ou à certaines catégories sociales.
- Le cappuccino est bon, il est fait avec du café moulu, du lait frais, il y a une fleur tatouée sur la mousse, vous pouvez rajouter une cuillère de sucre roux.
Le café est synthétique et sans gout, le sucre blanc et en sachets, la crème hydrogénée.
- Les matières sont vivantes, du bois, du cuir, du papier, de la céramique.
Les matières sont inertes, non lavables, non recyclables.
- Les tasses sont belles, rouges à bord épais avec soucoupes.
Vous tenez un gobelet en carton qui vous brûle les mains, vous buvez votre café avec une paille.
- La nourriture s’offre à vous, elle vous donne envie, elle vous rappelle les gros gâteaux de votre enfance.
La nourriture est enveloppée, individualisée, elle n’a pas d’odeur.
- La cuisine est au cœur du café, vous parlez aux cuisiniers car vous les voyez.
Les cuisiniers sont cachés, ils portent une charlotte sur la tête.
- Ceux qui travaillent là sont leurs propres patrons, ils ont créé le lieu. Travailler a un sens.
Ceux qui travaillent là sont des employés, rien ne leur appartient, ils ne font qu’exécuter des protocoles.