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2004 : Noël à Sri Lanka

dimanche 23 novembre 2008, par Sylvie Terrier

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Au temple

25 décembre

Nous avons passé la journée à Kandy, il faisait moins chaud qu’à Colombo. Nous sommes en effet arrivés suffisamment tôt à la capitale pour pouvoir sauter dans le premier train. J’ai voyagé debout une partie du trajet.
Quelle foule dans les rues, que de bruit, quelle pollution ! Je n’imaginais pas du tout Sri Lanka comme cela, si semblable à l’Inde, par son aspect misérable et surpeuplé.

Nous dormons au YMCA de Kandy pour une somme correcte, nous sommes tout content de notre nouveau matériel informatique et le soir comme il n’y a pas grand chose à faire ni à voir, nous nous couchons tôt.
Je dors mal et me réveille à de nombreuses reprises. Mon corps brûle, j’ai du mal à respirer. Dans les toilettes, une colonie de fourmis noires envahit le lavabo. Je m’acharne à les tuer à grands coups d’aérosol.

Au matin, je n’ai aucun mal à réveiller toute la famille à sept heures. Un soulagement pour moi que de sortir au soleil, dans la lumière et de prendre un bon petit déjeuner. La boutique est collante de crasse, un film plastique recouvre les assiettes. Une idée pour éviter de les laver ou bien est-ce une nouvelle approche de l’hygiène ? Je sens que l’on va tomber malades au premier verre de thé lorsque je découvre comment le jeune garçon (tout sourire) lave les verres. La boutique ne dispose pas d’eau courante, toute la vaisselle est lavée dans un même seau d’eau grise et graisseuse...

Objectif de la matinée : la visite du temple sur la colline puis le temple de la dent du Bouddha.

Les enfants qui veulent devenir moines, entrent au temple à l’âge de sept ans. Ils y vivent et étudient les textes sacrés, ainsi que l’anglais. Une chance pour les familles.

Trois heures de l’après midi. Nous nous rendons en rickshaw à la station de bus pour gagner Trincomalee. Pourquoi choisir cet endroit qui il y a peu n’était pas ouvert aux touristes à cause de la guerre entre les Tigres Tamoul et le gouvernement Sri lankais ? Parce que Bruno y est passé il y a vingt ans et qu’il en garde un souvenir ébloui. Peut être même arriverons-nous à retrouver les pêcheurs qui l’avaient hébergé et initié à la pêche. Et puis nous avons envie de voir la mer, de nous baigner, de passer quelques vrais jours de vacances.

Dans le frêle habitacle du rickshaw, je me demande comment nous faisons pour ne pas être écrasés par les camions ou les bus qui nous doublent, recrachent leurs gaz d’échappement directement sur notre visage, klaxonnent à la folie. La gare de bus est totalement saturée, le rickshaw se glisse entre les véhicules, habile, telle une souris dans un champ de maïs. Mais notre bus vient juste de partir, je l’aperçois encore. Je fonce et m’apprête à l’arrêter quand je réalise soudain que Bruno, qui a pris un autre rickshaw pour transporter nos bagages, n’est pas encore arrivé. Finalement au Sri Lanka, j’ai repris les bons vieux réflexes de l’Inde : me ruer dans le bus pour réserver une place, voir lancer un sac par la fenêtre (il n’y a pas de vitres) ou bien encore, depuis que nous voyageons avec nos enfants, introduire l’un d’entre eux qui grâce à sa petitesse et sa rapidité parviendra à se glisser entre les adultes et à retenir une banquette. C’est la lutte. Ici on ne lutte pas pour trouver quelque chose à manger comme en Afrique, on se bat pour avoir droit à une place, dans un train, dans un bus, dans une file, l’important étant d’y ETRE. Tant pis si l’on voyage debout.

Le prochain bus part dans une heure. Nous nous réfugions à l’ombre des abris bus. Je nous trouve un peu lourds avec tous ces bagages, n’aurions-nous pas dû en laisser une partie au YMCA ? Mais nos bagages sont notre maison, nous sommes partis pour deux mois. Zoé a emporté toute sa collection de miniatures, Paul l’ensemble de son matériel de peinture, Bruno est bardé d’outils informatiques ultra performants qu’il a achetés au temple de l’informatique à Singapour, le Sim Lin Tower. Il est heureux, il n’en a jamais eu autant !
Quant à et moi, je transporte mon précieux press book, peut être me sera-t-il utile pour trouver du travail en Inde.
En attendant, nous nous régalons d’ananas, délicieusement sucré. Une jeune touriste achète un sachet plastique rempli de fruits déja découpés : ça dit Bruno, c’est le sachet de la mort qui tue. Dans une heure elle est malade.

Pour notre part, nous prenons des précautions drastiques afin d’éviter tout risque de maladie. C’est frustrant car nous ne mangeons jamais de tomates ou de salades, de fruits ou de jus frais. Que du thé et encore, quand on regarde la manière dont les verres sont lavés... ici l’eau courante est dangereuse. Bon, mais si l’on commence à trop flipper avec l’hygiène on ne boit plus de thé et on ne mange plus rien, ce n’est plus la peine de voyager.

Sri Lanka et l’Inde sont les deux pays les plus dangereux de notre voyage. Comme on le dit en riant (jaune) dans ces pays y’a tout : la malaria, la dengue, le choléra, l’hépatite, les amibes... Pas encore la grippe aviaire car le végétarisme protège les Indiens, quant au SRAS, je n’ose imaginer les ravages que ferait une telle épidémie ici...

25 décembre, toujours
Trincomalee

Il a plu toute la journée sur la côte Est où se trouve Trincomalee et nous essuyons les dernières averses à l’abri dans le bus qui cahin-caha nous trimbale depuis quatre heures sur des routes défoncées, semées de postes de police. Au fil des heures, bien que le paysage traversé soit superbe (les enfants et moi cherchons les éléphants sauvages cachés dans les prairies), un malaise grandit en moi. J’ai l’impression que nous allons au bout du monde. Aucun autre européen dans le bus qui se vide et se remplit au fil des arrêts. Quand enfin nous arrivons, la nuit est tombée, le parking d’autobus n’est qu’une vaste passoire remplie de trous boueux. On ne distingue pas grand chose dans la nuit noire sous ce ciel criblé d’étoiles glacées.
Ou est la ville ou sont les hôtels ?

Rien vu en passant, la ville paraît minuscule. Peut être ne sommes nous pas arrivé du bon côté ? Il va falloir partir en exploration. Pour cela plan numéro un : mettre les enfants et les affaires en sécurité dans ce petit restaurant à l’angle de la rue qui à l’air avenant. Ensuite les parents cherchent un hôtel.
Il faudrait quand même se presser un peu, nous sommes le 25 décembre, nous ne savons pas encore où nous allons réveillonner et ouvrir les cadeaux.

L’ambiance est électrique mais amicale dans le restaurant. Des bouts de viande grillée végètent derrière la vitrine, nous sommes donc chez des musulmans. On commande quatre thés et on partage un grand carré de gâteau jaune à la croûte dorée comme du pain d’épice.

Partons à présent, le rickshaw nous attend.
La ville n’est pratiquement pas éclairée. Et on ne trouve pas d’hébergement, à part un hôtel impersonnel à un prix exorbitant. Pas notre standing. Et pas un seul touriste d’ailleurs.

Le chauffeur reste optimiste, il nous certifie que nous allons trouver quelque chose, il nous conduit dans la nuit profonde, s’enlise dans les ornières. De petites épiceries jalonnent la route, d’une pauvreté désarmante. Il me semble soudain que nous nous trouvons très loin de notre point de départ. Mais le chauffeur me rassure encore une fois. Le rickshaw longe la mer, puis une vaste palmeraie protégée de fils de fer barbelés. Tout à coup il tourne à droite, « French Garden », j’ai juste eu le temps de lire la pancarte dans la lueur du gros oeil jaune du phare.

L’affaire se conclue vite, le patron, un jeune indien très maigre se confond en sourire et amabilité. Oui on peut rester, oui on peut louer deux bungalows, oui il nous fait un prix, oui on peut manger, du poisson ça ira ? L’homme semble vraiment très accommodant. Il est 22 heures, le réveillon ne va pas tarder à commencer...

Joyeux Noël à tous !

26 décembre 2004
Trincomalee

Cette île est triste. Je me réveille avec cette phrase dans la tête, elle ne me quitte plus.
Je me glisse hors de la moustiquaire et m’assois sous le haut vent du bungalow. J’ai chaud, les jambes lourdes, un sentiment d’oppression m‘envahit. Suis-je en train de retomber malade ?

Cette île est triste. J’écris cette phrase dans mon carnet, elle m’obsède. L’écrire me permettra peut être de l’exorciser. Je ne sais pourquoi, mais le charme de l’endroit n’opère pas. Plusieurs facteurs l’expliquent : la mer si proche, si bruyante, un long et ininterrompu rugissement ; l’ambiance européenne du lieu, l’endroit s’appelle le French Garden, je découvre plus tard qu’il est recommandé par le Guide du routard et Lonely Planet et que les prix sont plus élevés pour les Sri Lankais que pour les étrangers ce qui est tout l’inverse de la mentalité générale de l’île ; l’humeur mitigée de Bruno qui a clairement dit qu’il n’aimait pas cet endroit. Mais avions-nous un autre choix ?

Je me lève et marche jusqu‘a la mer.

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Une heure avant le tsunami

Sur la plage un troupeau de vaches claires attend paisiblement je ne sais quoi, le ciel est bleu, un rayon de soleil illumine leur pelage. Je fais une photo. C’est beau et pourtant j’ai toujours cette impression de malaise. Je me sens fatiguée, je rentre au bungalow. Peut être ai-je faim ? Je commande une théière de thé au lait et je me dis que plus tard, quand toute la famille sera réveillée, je leur ferai la surprise d’un vrai breakfast avec toasts, omelette, beurre et confiture...

Le thé est bon, la mer gronde.
Paul et Zoé se lèvent à leur tour, de bonne heure eux aussi car ils veulent essayer de faire voler le cerf volant qu’ils ont reçu en cadeau hier. Bruno émerge peu après, l’humeur maussade. Je commande le breakfast, histoire de détendre un peu l’atmosphère. Les enfants osent à peine y toucher, Bruno se fait un café de Malacca. Je me sens toujours aussi mal, nerveuse. Je décide de prendre une douche et de m’habiller. Les enfants filent sur la plage.

C’est moi maintenant qui les rejoints. Je marche pieds nus dans le sable doux, si fin. Les vaches sont parties, deux Européens me dépassent en courant, c’est l’heure de leur footing du matin. J’envie leur force physique. Je tends aux enfants leurs cachets de nivaquine. Un gros nuage gris est posé sur le ciel, immobile. Ils avalent leur médicament d’un coup, pressées de retourner à leur jeu.

Deux jeunes indiens à la recherche d’objets échoués sur le rivage se sont arrêtés et les aident à réparer leur cerf volant. Je les regarde tous les quatre accroupis sur le sable quand soudain une vague un peu forte me fait reculer. Puis une autre encore qui remonte jusqu’à la moitié de la plage. Les enfants rient et moi aussi, je retrousse mon pantalon au-dessus de mes genoux.

Mais les vagues continuent de grossir et la situation devient critique. Je demande aux enfants de rentrer. Je m’enfuis et leur crie de me suivre. Car à présent toute la plage est envahie par l’eau. La suite se passe extrêmement vite, Paul réussit à fuir par le portail mais Zoé pas assez rapide reste prisonnière sur la plage. Une barque la pousse dangereusement contre les fils de fer barbelés qui clôturent la propriété. L’eau monte. Elle crie, elle pleure. J’ai l’impression de voir les barbelés rouillés s’enfoncer dans sa chair. Je suis de l’autre côté, je la touche, je la tiens mais je ne peux rien faire.

Heureusement les deux indiens sont avec elle. Je leur demande de saisir la fillette et de la passer par-dessus les barbelés. Je reçois Zoé dans les bras et je cours, cours. Déjà l’eau envahit la propriété, entre dans les bungalows qui s’effondrent en quelques secondes. Je pense "mon Dieu nos affaires, toutes nos affaires sont perdues, mon Dieu, notre voyage est fini..."

Je cours avec Zoé dans les bras sur le chemin de la propriété du French Garden, barricadé de fils de fer barbelés. Des troncs d’arbres me heurtent les jambes, j’ai de l’eau jusqu’aux cuisses, je sais que Bruno et Paul fuient et courent derrière nous. Je ne me retourne pas. Sur ma gauche, à 50 mètres, j’aperçois une immense vague qui longe le mur en béton de la propriété. Va-t-il céder ? Allons-nous tous être engloutis ? Mais l’eau tombe dans un grand creux et laisse la route libre. Nous sommes saufs. Tous les rescapés se réfugient au sommet d’une colline artificielle de terre rouge. Sa hauteur nous rassure, l’eau peut monter de 50 mètres, nous ne serons pas engloutis. On dirait l’arche de Noé. Des petits groupes de rassemblent à l’ombre des arbres. On attend, ébahis, sur les lèvres cette même question : que s’est-il passé ?

Un tsunami. Une vague géante survenue en pleine mer suite a un tremblement de terre dont l’épicentre se situe à Sumatra. Force 8.9. Du jamais vu. LE tremblement de terre du siècle. Des milliers de victimes annoncés. Une tragédie pour tout le sud-est asiatique.
Les médias s’emparent de la catastrophe et diffusent des images atroces, le mur d’eau qui tombe et tue tout sur son passage, des dizaines de corps alignés sur la plage, des enfants en larmes dans les décombres, des hôtels entiers effondrés.
8.9 2004 : voici comment s’appelle le séisme qui a failli nous coûter la vie.

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Après le tsunami

Alors que nous redescendons de la colline rouge les enfants et moi, hagards, ne sachant où aller, nous rencontrons Frédéric. Il parle français, il a appris notre langue à la mission catholique. Entendre parler français en cet endroit et dans cette situation ne nous étonne même pas. Plus rien ne nous étonne d’ailleurs, est-ce une chance de le rencontrer là ? Où est notre chance ?

Frédéric prend Paul sur sa bicyclette, Paul n’a plus de chaussures et s’est blessé au pied. Moi j’ai une paire de tongues trop grandes pour moi que m’a donné un Allemand, lui aussi rescapé du French Garden. En compagnie de Frédéric, nous marchons le long de la route, croisant de nombreux blessés. Il nous conduit chez un ami, quelqu’un, dit-il qui pourra nous aider. Comment sait-il que cet ami pourra nous aider ? Comment avons nous pu marcher si longtemps sans défaillir ? Nous arrivons devant un grand portail. Frédéric appelle, le portail s’ouvre. Un homme en dhoti, torse nu nous accueille en souriant. Dans sa maison des portraits de Vishnou, de Bouddha, du Christ, c’est la maison de toutes des religions et de la paix. Il nous propose aussitôt de nous laver. Des jeunes filles nous donnent de drôles de vêtements, j’enfile une longue robe bleu marine qui descend jusqu‘à mes chevilles, ce sont les vêtements des femmes au Sri Lanka.

Je prends tout ce que l’on me tend. La robe, le thé et ce jus d’orange aussi, que j’avale à toute vitesse, merci Shela.

Quand nous avons été sûrs que d’autres vagues ne viendraient pas, nous avons osé Bruno et moi retourner sur les lieux. Les enfants restent en sécurité chez Shela.

Un désastre. Tout est cassé, détruit, les vêtements accrochés aux fils de fer barbelés, souillés de sable. Je retrouve la pochette de Bruno, son passeport et une carte de crédit. Je fouille le sable, je retourne des plaques de tôles, des blocs de béton, des amas de végétation. Je fais un tas de vêtements décolorés et souvent déchirés. Bruno est encore en pyjama. Il n’était pas encore habillé quand la vague est arrivée. Il fouille avec rage les décombres de notre bungalow. Ne restent intactes que les toilettes.

Nous sommes saufs mais nous avons perdu toutes nos affaires.
Rescapés mais démunis. Bruno retrouve son ordinateur noyé de sable et d’eau de mer, Je retrouve celui de Paul planté dans le sable. Quant à mes affaires, je ne retrouve rien, ni ordinateur, ni presse book, ni valise. Adieu bijoux, passeports, billets d’avion, téléphone portable, parfum Chanel... il n’y que mon bracelet d’argent que je découvre au hasard posé sur le sable.
Le sort semble s’acharner contre moi. Me dépossède de tout. La veille alors que nous revenions du temple bouddhiste de Kandy, je faisais remarquer à Bruno que durant ce voyage, je m’étais lestée de tout et que mon séjour à l’hôpital suite à la dengue m‘avait durement mise à l‘épreuve. J’étais encore sans doute trop lourde puisque à présent il ne me reste qu’une seule chose : ma vie.

Jamais je ne me suis sentie aussi nue.

Impossible d’écrire pendant ces jours là.
Je n’arrive pas à retrouver mes mots, j’ai perdu mon journal. Tout ce que j’avais écrit sur Singapour et la Malaisie est parti dans la mer. Je n’arrive pas à retrouver mes phrases, ma mémoire. J’ai perdu mes mots et la fièvre m’envahit, mes mains et mes pieds brûlent, je suis embrasée de l’intérieur. Je me consume.

Le lendemain, nous retournons au French Garden tous les quatre. Je ne sais pas si nous faisons bien mais il nous semble que les enfants doivent conserver des images réelles de la catastrophe. Et puis, nous espérons toujours récupérer quelques affaires.

Bruno retrouve mon gilet Chacok et Zoé ses cours du CNED gonflés d’eau et de sable, nous ne pourrons rien sauver. On entasse ces épaves dans des paniers, dans des bidons, on fouille les décombres. Dans la maison du propriétaire, miraculeusement restée intacte, Zoé retrouve l’imprimante dans son sac et toutes les cartouches. Elle crie de joie.
Bruno engage trois tamouls pour l’aider à déplacer les plaques de béton, tout ce qui reste de notre bungalow. Il espère ainsi retrouver ses sauvegardes, les pochettes de CD et DVD, ma clef usb ou se trouve tous les textes de mon journal de voyage, mon sac et mon ordinateur, On cherche aussi Broogli, la peluche fétiche de Zoé....

Le surlendemain, je retourne encore une fois sur le lieu du désastre.
Bruno y passe tout son temps, il fouille sans succès les décombres. Des policiers gardent le site car le pilage a commencé. La colère et la violence de Bruno les a impressionné. Je retourne vers le bungalow et ses amas de plaques de béton. J’ai soudain l’impression d’entendre un gémissement, tout peut m’arriver tant ma tête brûle, des visons, des hallucinations, je n’ai plus de barrières pour protéger ma raison. Et je LE vois, je ne vois que lui, ses yeux brillants, cette petite chose pelucheuse qui n’est plus qu‘un paquet sale et gris. Broogli !! Je me penche, je le saisis délicatement comme s’il s’agissait d’un enfant. Je le serre contre moi : il est entier, mais dans quel état ! Je pense à la joie de Zoé, je vois la scène du moment où je lui rendrai son Broogli, toute ma journée est illuminée du bonheur d’avoir retrouve ce petit chien, l’amour de ma fillette.

Le soir du désastre, nous avons déménagé encore une fois. Laissé nos affaires à sécher chez Shela et trouvé refuge chez deux jeunes français, employés par l’ ONG « Action Contre la Faim. Leur maison est spacieuse et surtout ils ont un téléphone. Malheureusement les lignes sont coupées et il n’y a plus d’électricité. Tard dans la soirée nous parvenons enfin à joindre nos familles pour les rassurer. En entendant ma voix et le récit de notre fuite, mon père s’effondre en pleurs.

Nous avons proposé aux enfants de dessiner le tsunami et d’écrire leurs impressions. Comment ont-ils vécu l’événement ?
Voici le texte de Paul :

Nous ne l’avions pas vue, elle était là, calme.
Nous n’avons rien vu, elle est venue toute seule, vite.
Le dos tourné, la tête penchée sur un cerf volant brisé
Comme tombé d’effroi devant Goliath armé
Elle est venue nous lécher les pieds
Curieux, nous étions loin sur la plage.
Tout s’est enchaîné très vite, trop vite !
Elle est montée, s’est chargée de sable
Puis nous a envahi, tellement forte.
Tout s’est enchaîné, les cris, la peur, la douleur.
En un instant nous étions comme vidés de nos attraits,
De nos denrées, tout est perdu !
Plein de sel et sable, abîmé par les flots.
La mer
Le ras de marée nous a balayé,
Mais, nous sommes tous les quatre, là, comme quatre piliers.
Forts et heureux d’avoir échappé à la mort

Je passe la nuit à élaborer des plans. Impossible de trouver le sommeil, J’ai peur de m’abandonner à l’endormissement. Si je dors, je n’existe plus. Alors j’élabore des plans. Faut-il rentrer en France ? Le temps de se reconstruire pour repartir par la suite ? Faut-il continuer le voyage vers l’Inde comme si rien ne s’était passé ?

Parce que nous ne voulons pas considérer cette catastrophe comme un échec car tout compte fait ce qui nous est arrivé n’est pas de notre faute. Mais nous apprenons avec horreur que l’Inde est aussi touchée, que tous les lieux où nous avions prévu de nous arrêter sont en deuil et détruits : Cochin , Kaniakumari, la plage de Madras... Je pense à tous ces indiens qui se sont fait prendre par la vague, eux qui ne savent pas nager et craignent tant l’eau, à leurs corps fragiles qu’une vaguelette suffit à effrayer...

29 décembre
Une nouvelle nuit arrive. La fièvre me maintient éveillée, le paracetamol ne me fait plus aucun effet. J’élabore un troisième plan. Nous faire rapatrier à Singapour, reconstituer notre matériel, faire jouer l’assurance, demander une avance d’argent à nos familles et moi, retourner à l’hôpital. Je crains d‘avoir à nouveau la dengue.
Ensuite, continuer notre voyage.
Ce plan est adopté. SOS International nous rapatrie de Colombo sur Singapour le surlendemain à 0 heure trente.

Il me reste un jour pour nettoyer nos affaires souillées, faire sécher les papiers, brosser, laver tous les vêtements sauvés à la main (la machine à laver d’Action contre la faim est en panne), passer délicatement à l’eau claire les belles chemises en soie de Bruno, laver les sacs, tenter de se débarrasser de cette odeur de vase qui imprègne tout. Passer un pinceau sur chaque plaquette de médicament pour enlever le sable, vider la trousse de toilette de Bruno, constater que tous les appareils électriques sont définitivement hors d’usage.

Merci à nos amis Australiens qui envoient depuis Dehli un compatriote au secours de leurs ressortissants. Grâce à Jim, nous pouvons profiter d’une voiture confortable pour regagner Colombo et rejoindre l’Ambassade de France.

Bonheur que de rencontrer Mary, une vieille femme de 80 ans qui vit à Trincomalee depuis bientôt trente ans. Mary est peintre. Ses yeux bleus pétillants irradient une jeunesse à toute épreuve, elle a le regard des fous ou bien de ceux qui ont rencontré Dieu.
Le matin du tsunami, Dieu était sans doute posé sur son épaule.

- Toute notre maison est détruite, dit-elle, toutes mes toiles et un petit Vateau, disparus ! On va revenir et camper et tout reconstruire, autrement... Et ramener des médicaments pour les gens du village.

Mary parle français avec une belle voix grave. De toute évidence, c’est une grande dame. De son sac en crochet (une des rares choses qu’elle a pu sauver, me dit-elle) elle tire différents tubes de rouge à lèvres et se peint les lèvres d’un geste assuré.

L’ambassade de France est sans dessus dessous, les gens nous reçoivent aimablement mais semblent totalement dépassés. Les enfants ont honte d’être français et essaient de ne pas montrer leurs sentiments. Brassage d’air, résultat totalement inefficace, voila ce que nous découvrons.

Je trouve moi-même un taxi pour aller à Srilankan Airlines récupérer nos billets de retour vers Singapour puisque comme convenu, SOS International nous rapatrie. J’attends des heures et lutte pour ne pas m’évanouir. Auparavant un fonctionnaire appelé en renfort me fait remplir les formulaires de déclaration de perte des passeports des enfants et se plaint de n’avoir pu passer les fêtes de Noël en famille.
Dois-je le plaindre ? Qui sont les victimes ?
Nous quittons les lieux au plus vite, écœurés. Merci la France...

30 décembre
Nous débarquons à l’aéroport de Singapore, sales et fatigués. Nous sommes épuisés. Mon corps brûle toujours autant, j’ai du mal à respirer, je pense avec soulagement au moment ou je vais entrer à l’hôpital, quand enfin je pourrai m’abandonner aux mains douces des infirmières, celles que j’avais appelées dans mon journal perdu sur Malacca « les pattes de velours ».

Voyant nos visages creusés par l’épuisement, la douanière nous sourit et nous dit :

- Welcome in Singapore, you are safe here.

Nous rentrons au Dikson Hotel, tels des guerriers blessés. Nous louons une chambre familiale. Nous avons besoin de nous sentir les uns contre les autres, nous ne voulons plus être séparés. Zoé dort avec nous dans notre « King bed », nous nous serrons comme de jeunes chiots. Nous nous endormons tous ensemble, d’un coup.