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2008 : Syrie

Bibliothèques autour du monde à Alep

vendredi 15 août 2008, par Sylvie Terrier

Gagner la Syrie et rejoindre Alep, en passant par la frontière turque à Antioche était un projet qui depuis des années me faisait rêver.

En ce 25 juillet 2008, mon rêve se réalise. Je découvre une ville ocre grillée sous le soleil, l’une des plus anciennes du monde, ses souks aux épices, ses tours de savons parfumés au laurier, ses hammams, ses pâtisseries délicates, ses caravansérails et la gentillesse légendaire des habitants.

La Syrie déroule une longue histoire. Elle a été occupée successivement par les Cananéens, les Phéniciens, les Hébreux, les Araméens, les Assyriens, les Babyloniens, les Perses, les Grecs, les Arméniens, les Romains, les Nabatéens, les Byzantins, les Arabes, les Croisés, les Turcs Ottomans et enfin par... les Français 1920 à 1946.

"Aleppo" en syrien est une ville où l’on se repère facilement. La citadelle médiévale, construite par Malik az-Zahir Ghazi, l’un des 17 enfants de Saladin, trône au centre de la ville. La grande Mosquée, les différentes portes fortifiées, tout peut être parcouru à pied. Il n’y a que dans le souk et son dédale de ruelles étroites où
l’on peut à la limite s’égarer un peu, mais il est facile de retrouver son chemin, il suffit de s’adresser aux passants, les plus âgés parlent souvent français et l’on trouve toujours quelqu’un pour communiquer en anglais.

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La citadelle d’Alep
Vue de l’entrée

Notre hôtel, tenu par une famille arménienne est une belle demeure à trois étages aujourd’hui défraîchie faute de moyens. L’hôtel est quasiment vide. Du balcon de la terrasse, décoré de pots de fleurs où végètent de maigres arbustes on découvre la ville, uniformément ocre jaune et sa citadelle. Le soir, un vent frais souffle et nous goûtons des moments paisibles en buvant une bière égyptienne glacée.
La Syrie n’est pas un pays touristique et l’été reste la saison basse à cause de la chaleur.

En deux jours d’exploration, un constat s’impose : la production de livres, de revues et de journaux est extrêmement réduite. Pas de journal vendu dans la rue. Une dizaine de livres poussiéreux disponibles à l’accueil du musée archéologique. Deux heures de recherches pour trouver une librairie, minuscule, au choix plus que limité. Les livres dans cette librairie sont en langue arabe, inexploitables pour nous. De ci delà nous extirpons quelques livres en anglais, voire en français provenant d’éditeurs libanais, mais ces livres sont chers. Quant aux livres pour la jeunesse, ils se réduisent à une dizaine de titres.

Ceci constaté, je me demande alors s’il existe des bibliothèques dans cette ville. Mes recherches sur Internet en France n’indiquent pas de Bibliothèque Nationale ni d’Alliance Française. Seulement une antenne du Centre Culturel de Damas, l’Agence Culturelle et de Coopération Educative d’Alep (l’ACCEA) et une antenne du Centre de Documentation Pédagogique de Damas (CDP). C’est étonnant pour une ville qui est pourtant restée sous mandant français pendant 26 années et qui s’est toujours voulue ouverte sur l’Occident.

Je ne me suis pas rendue, faute de temps à l’antenne de l’ACCEA, mais voici néanmoins l’adresse et quelques précisions.

- ACCEA
Téléphone : (00.963.21) 227.44.60
Fax : (00.963.21)221.64.43
Courriel : accea@scs-net.org
Adresse : 9, rue Malek Fayçal
BP 768
Alep-Syrie
Heures d’ouverture : du lundi au samedi, de 10h00 à 13h00 et de 17h00 à 19h00

L’agence, plus connue sous le nom de Centre Culturel se trouve derrière le Consulat de France, au 2eme étage. Elle propose cours de français, conférences, club de jazz, projections de films au cinéma Chahba Halab. Elle participe aux manifestations comme le Fête de la musique ou les journées de la Francophonie.
Il y a aussi une vidéothèque ainsi qu’une bibliothèque qui dispose d’un fonds d’environ 2500 livres de littérature française, 60 titres de périodiques, une documentation pratique sur la France, 4 postes informatiques avec l’accès à Internet.

Autre antenne :
- CDP Alep
Téléphone : (00.963.21)228.83.30
Fax : (00.963.21)228.83.30
Courriel : cdpalep@scs-net.org

Vous pouvez retrouver ces informations sur le site www.ambafrance-sy.org

Toute la culture française semble aujourd’hui concentrée à Damas, la capitale :
-  Service de coopération et d’action culturelle
Rue Ata Ayoubi Damas
www.ambafrance-sy.org
-  Centre Culturel Français
Rue Youssef Al Azmeh
www.ccf-damas.org
-  Institut français du Proche Orient
Rue Abou Romaneh
ifead@net.sy
-  Centre de Ressources sur le Français Contemporain (CFFC)
crfc@net.sy

Je ne me suis pas rendue à Damas et ne peux donc vous faire un compte rendu détaillé du Centre Culturel, mais jugez plutôt : une médiathèque construite par un disciple de Le Corbusier, 15 000 documents, y compris des DVD pour la médiathèque généraliste, auxquels se rajoutent 5000 documents universitaires et scientifiques en Sciences sociales, Sciences exactes, Médecine, Informatique, Urbanisme et Architecture. Sans oublier un beau programme d’animations culturelles et les cours de langue française.

Pour l’heure, remercions Michel, chrétien de Aleppo et patron d’un débit de boissons, qui dans un français plus que correct m’apprend qu’il existe à quelques centaines de mètres de notre hôtel une bibliothèque nationale. Je suis passée de nombreuses fois devant sans comprendre.Tout est écrit en arabe et cette grande bâtisse de marbre ocre, rayée de rose, gardée par un agent fatigué ne laisse en rien deviner l’existence d’une institution publique.

Pour vous rendre à la bibliothèque, il faut repérer la Clock Tower, dressée place Bab Al Faraj, en plein centre ville devant l’énorme Hotel Sheraton qui à lui seul a dû entraîner la destruction d’un quartier entier d’habitations anciennes, maisons ottomanes aux façades et balcons garnis de treillis de bois et de fer.

Pour accéder aux collections, il faut gravir un escalier en marbre monumental qui débouche sur un hall munis de fichiers en mauvais état, certains manquants.

La bibliothèque a été construite en 1938 par décision du gouvernement de Damas. Elle n’a été ouverte au public qu’en 1945, le 3 décembre en raison de la guerre, les Anglais et les Français occupaient les locaux. Les collections comptaient 100 000 ouvrages. Aujourd’hui, le chiffre de 80 000 documents est annoncé. Après visite, ce chiffre me semble largement surestimé.

Les collections sont en langue arabe, il existe un fonds en langue française, anglaise, russe, turque, espagnole. Un fonds de journaux récents et anciens reliés complètent la collection. Les livres les plus anciens ont environ 120 ans, les sujets sont divers, religion, sciences, histoire, littérature...
Ma carte de visite me permet d’entrer directement dans la salle des collections.

Ami me propose gentiment de me servir de guide. Il parle un peu anglais. Il est étudiant et travaille trois mois à la bibliothèque dans le cadre d’un job d’été. Sa mission ? Déplacer les collections anglaises et françaises, peu consultées, dans une réserve à l’étage supérieur afin de laisser de la place aux collections en langue arabe.

Le bibliothécaire responsable, un homme d’une quarantaine d’années, ne parle pas un mot d’anglais. D’un coffre, il sort un classeur qui contient l’histoire officielle de la bibliothèque et le donne à Ami pour traduction. Ensuite, il allume une cigarette.

Les livres les plus anciens sont reliés de cuir, ils sont entreposés sur la tranche et serrés sur des étagères métalliques sur une hauteur d’ au moins deux mètres. La poussière règne, des livres neufs s’entassent au fond du local, en attente d’être catalogués. Il s’agit de dons offerts par des sociétés et organismes gouvernementaux. Je demande à Ami de me traduire quelques titres au hasard : Comment gérer son équipe ; Comment organiser un journal ; Poésie.

A ma question : Avez-vous un budget propre ? Ami est affirmatif.

Les livres en arabe sont saisis grâce à un logiciel informatique, les autres ouvrages passent en fichier manuel.
Je ne vois pas d’Opac à disposition du public, par contre une employée est assise devant un écran dans la salle de lecture des chercheurs. Je suppose qu’elle a pour mission d’aider à la recherche bibliographique.

Le prêt à domicile est possible à raison de 2 livres par usager pour une durée de 3 jours. Le prêt est gratuit moyennant une caution de 300 lires syriennes (4 euros).
La bibliothèque est ouverte tous les jours, de 8 heures du matin à 20 heures, elle est fermée le vendredi jour de repos chez les musulmans.

Je suis curieuse de découvrir les collections en langue française. Elles datent toutes de la période du protectorat français. Le fonds est intéressant, les livres sont pour la plupart reliés. Je trouve, au hasard, Baudelaire, Machiavel, Camus, Freud, Beauvoir, le nouveau petit Larousse de ... 1945, Marivaux, Flaubert, Euripide (théâtre complet). Et parmi les documentaires, du droit constitutionnel, des ouvrages sur le matériel viticole, le syndicalisme, toute une collection de que sais-je, des ouvrages de Lénine, Staline, une collection d’environ 3000 livres me dit Ami. Bon, de toute évidence plus personne ne lit ces livres qui sombrent jour après jour dans l’oubli.

Je pose la question à Ami :
— Si, me répond-il, il y a un homme qui vient tous les matins et qui lit des livres en français.
— Et il est là ce matin ?
— Bien sûr !

Ami me conduit dans la belle salle de lecture aux portes d’entrée joliment sculptées, réservée aux chercheurs. Au centre de la pièce, une table de forme oblongue en bois clair, des chaises ouvragées. Les fenêtres largement ouvertes laissent entrer les bruits de la ville. Seul usager de cette salle de lecture un Monsieur soigné, plongé dans le lecture d’un petit livre relié aux pages jaunies.

Monsieur T. est né en 1939, retraité, ancien employé de banque, il a fiat ses études au collège français des frères Champagnier à Alep.

— Je viens chaque matin à la bibliothèque, je lis 2 heures, 2 heures et demi. Mes auteurs préférés ? Descartes, Bergson, j’aime la philosophie.

L’établissement des frères Champagnier a été nationalisé en 1967, aujourd’hui, le français y est toujours enseigné mais en 2ème voire 3ème langue.
— A mon époque tous les cours étaient en français, des mathématiques jusqu’à la philosophie. C’était ouvert à tous, moyennant finances. Moi je suis musulman.

En réponse à ma question, Monsieur T. me dit qu’il n’existe pas d’autres bibliothèques à Alep, sauf bien sûr les bibliothèques universitaires. Par contre il y a des centres culturels arabes dans les quartiers. On ne trouve des collections en langue française que dans cette bibliothèque.

— Le problème en Syrie, c’est Israël. 90 % du budget passe dans l’armée. La paix que nous avons actuellement devrait impliquer le développement du pays et de l’esprit. L’impérialisme américain utilise le conflit entre Juifs et Arabes pour nous diviser.

La parole de cet homme semble libre, sans doute a-t-il confiance en moi. Je souris. Dans cette grande bibliothèque il retrouve un peu du temps passé. Ainsi s’écoule sa retraite, bordée par la lecture assidue du français, une langue qu’il ne veut pas oublier. Ses trois filles ont fait des études, les deux aînées sont ingénieurs, la dernière étudie la littérature anglaise.

Je laisse Monsieur T. et avant de quitter l’établissement, je parcours le reste de la bibliothèque. Je découvre une autre salle de lecture, pour les étudiants, spacieuse et agréable, munie de ventilateurs. Il règne dans cette salle un silence absolu. Mon regard balaie l’espace et enregistre : deux armoires fermées remplies d’encyclopédies, des boxes individuels placés en rangées régulières pour travailler, des chaises confortables en velours grenat. Quelques filles et garçons.

En sortant de cette salle de lecture je remarque une porte ouverte. C’est le bureau du manager. Table de marbre, bureau imposant en bois clair qui renvoie l’image d’une certaine aisance. Encastrée dans un meuble de bois sculpté une télévision couleur allumée. Personne dans ce bureau.

Je redescends l’escalier avec une impression mitigée. Celle d’un lieu certes ouvert à tous mais aux collections anciennes et peu consultées. Une évolution vers plus de modernisme, de choix, d’ouverture permettrait sans doute d’attirer un plus grand nombre d’étudiants.

La Syrie est organisé en République. Le Président Bachar Al Assad d’origine Alaouite, un peuple pauvre descendu des montagnes, ne prône pas un islam dur, au contraire dans les villages les filles se promènent bras et tête nus. Un vent de liberté souffle. Son père Hafez a dirigé le pays pendant 30 ans. Les portraits du père et du fils inondent de manière quasi obsessionnelle tout le pays.

Le gardien à l’entrée a disparu, sans doute est-il allé boire un thé ou un café. Sur ma gauche une grosse boîte rouge attire mon regard, je lis en français « Boîte aux lettres ». Fonctionne -t-elle encore ? Je l’ignore.

La chaleur me saisit alors que devant moi défile le flot incessant des taxis jaunes de la ville. Midi sonne à l’horloge. Je fais quelques pas pour regagner l’ombre et pense au poète Adonis, originaire de Syrie, poète engagé pour une poésie libre et universelle, dégagée de toute entrave, de toute frontière linguistique, idéologique, culturelle.

Plus tard je recopie ces vers qui me semblent marier ouverture au monde et recherche de soi (Extrait du recueil « Le poète du vent », poèmes 1957- 1990, Poésie/Gallimard), un parallèle facile à faire avec la quête du voyageur :

Je marche vers moi
Et vers tout ce qui vient

Une fois rentrée à l’hôtel je me dis que finalement la rivalité entre Damas et Alep dont parlent tous les guides n’est peut être pas exagérée. Mes douze jours en Syrie s’avèrent bien trop courts. Aussi lecteurs de Bibliothèques autour du monde, soyez indulgents et... patients, un nouveau voyage qui comprendra le Liban et la Jordanie est prévu.

Bibliographie modeste car peu de livres d’auteurs syrien sont traduits en français :
- Salim Barakat : Le criquet de fer ; Les Seigneurs de la nuit ; La grotte
- Myriam Antaki : Les versets du pardon

Et pour compléter avec des auteurs occidentaux :
- Les portes de Damas/Lieve Joris, Actes sud (Babel). Récit de voyage d’une journaliste néerlandaise qui partage la vie quotidienne d’une femme damascène.
- Les Sept piliers de la sagesse/T.E. Lawrence (dit Lawrence d’Arabie)/ Payot (petite bibliothèque) ou Gallimard (Folio) ou Le livre de poche (Pochothèque).
- Les corbeaux d’Alep/Marie Seurat, Gallimard (Folio)

A bientôt sur Bibliothèques autour du monde !

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