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2020 : Le carnet du bonheur

mardi 17 novembre 2020, par Sylvie Terrier

C’est un petit livre que j’ai réalisé moi même il y a des années au retour d’un long voyage. Je le retrouve aujourd’hui, quinze années plus tard. Il n’a pas de titre ou peut être l’ai-je oublié. Je le relis et une vague de joie m’envahit. Même s’il parle de mort, même si après ce grand voyage notre famille et ce temps heureux ont explosé.

J’avais demandé à mon fils Paul de faire quelques aquarelles pour l’illustrer. A la fin du carnet, il n’y en a plus, sans doute parce que nous avons fait autre chose. Les idées et les projets fourmillaient dans notre famille. Mais le texte est complet. Le petit livre était soigneusement rangé avec les autres carnets dans ma boîte à souvenirs. Il n’était pas difficile de l’en extraire. Enfin si, il fallait cette journée de grisaille et de confinement pour me donner envie de ré-ouvrir la boîte et plonger dans l’archéologie de ma mémoire.

Ce carnet raconte des instants de notre voyage autour du monde. Le bonheur de voyager avec nos enfants, de leur faire découvrir le monde. Écrire, dessiner, être acteurs de nos vies. S’en souvenir aujourd’hui et s’en trouver heureux.

Au temple indien, Inde
Elle porte dans le pli de son bras
Un petit sac de coton
Un chignon gris bien serré
Les yeux profonds
Une fleur d’or dans chaque narine

Elle tourne
Commence toujours par la gauche
Passe la main sur la flamme vive
Jette un peu de lumière sur son front lisse
Pose entre ses sourcils
Une pastille de vermillon

Elle est vieille
Elle n’a pas d’âge
Elle est belle
Elle a tous les âges

Rickshaw, Inde
Il tourne la tête vers elle
Il espère qu’elle l’appelle
Il reste en l’air sans pédaler
Ses yeux dans ses yeux
Noir espoir

Loin, Inde
Ma grand-mère est en train de mourir et je suis loin

Un enfant passe sur un vélo, un cône de lait à la main
Un autre plus petit marche la main dans celle de son père
Les vieilles voitures britanniques roulent encore
Elles illuminent la nuit de leurs gros yeux jaunes
Maisons toutes fenêtres ouvertes
Cliquetis des bracelets de verre

Ma mère est à son chevet, pâle et fatiguée, dans une extrême solitude

La solitude n’existe pas en inde
Même dans une chambre fermée
Les bruits assaillent

Ma grand-mère se traîne dans sa maison
Qu’elle réclamait pourtant à corps et à cri
Ma mère à ses côtes en pleurs
Plus d’appétit pour la vie qui s’en va
Trop mal

C’est la fête au temple
La lune est pleine
La brise trop douce
Pour éloigner les moustiques

Ils sont la-bas, rapprochés par la maladie de l’aïeule
Je suis ici
Entre nous un espace que je ne franchirai pas
Elle a mal son corps usé souffre
Elle ne se rend pas compte de son état

Le gardien de l’hôtel rajuste son dhoti
Allume une bidee
Rien à faire rien à garder
Seulement nous dans la maison

Les hommes sont comme les étoiles
Ils naissent et meurent dans le même univers
La vie n’a pas de mémoire

Pluie, Inde
Les parapluies se déplient
Défilé de couvre-chef
Chiffon, casquette
Mouchoir, serviette
Sac en plastique
Papier journal

Le parapluie on l’utilise
A deux sur un vélo
A trois sur la moto
L’enfant debout à l’avant
Tel une proue dans l’ouragan

Pluie
La vie continue
Vêtement mouillé
N’est pas calamité
Pas de plainte
Rien que des sourires
Elle finira bien par s’arrêter

Haïku de Kyoto, Japon
La petite fille et son grand-père
A l’ombre du temple
Hai ! Agite sa menotte

Regarde dans la rizière
Le reflet
Du soleil couchant

Les petites feuilles vertes
En étoiles
font comme de la dentelle
Entre le ciel
Et nos prunelles

Eau dormante
Elle a sauté du rocher
Sans un bruit
La tortue

Paupières closes
Ils sont sombres comme la suie
Les temples

L’oiseau est dans l’air
Le poisson est dans l’eau
Soudain le poisson est en l’air
Dans le bec de l’oiseau

Crépuscule
Il regarde les hirondelles voler
Le chef de gare

Berkeley, Etats-unis
A Berkeley impossible d’être original
Tout le monde l’est
Il y a des sans abri
Et beaucoup de libraires
Les gens te disent bonjour
Même s’ils ne te connaissent pas
Comment allez-vous aujourd’hui ?
Demande le caissier

A Berkeley on se sent libre
Les écureuils jouent dans notre jardin
Il y a des flic homos
Une diversité de gens infinie
L’Amérique ça fait rêver d’ambition

Les Asiatiques sont froids
On a perdu l’envie de manger chinois
Et encore moins japonais
On mange des spaghettis
On aime pas les fat slice Pizza

Gazipaça , Turquie
Tous ces bonheurs réunis
Dans un petit village
Au bord de la plage