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2005 : L’Orpheline - Bibliothèque Autour du Monde
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2005 : L’Orpheline

Melacca

samedi 26 juillet 2014, par Sylvie Terrier

Parce que c ’était une fille, ils l’ont abandonnée en Malaisie et sont rentrés en Chine, ils n ’étaient pas arrivés à faire des affaires. A quatorze ans, elle s ’est retrouvée marchande de soupe dans la rue.

Les années ont passé, personne ne voulait de cette jeune fille grande et maigre qui n’avait pas de parents. On I ’appelait l’Orpheline. Personne pour payer sa dot, plus jamais de nouvelles de ses parents.

Un jour la chance sourit à Mee. Lee l’agriculteur venait de perdre sa première femme avec qui il avait eu péniblement une fille. Lee épousa Mee, cela ne coûta pas cher à la belle famille. Il fut convenu que par ce mariage, Mee aiderait à la plantation, quelques hectares seulement, la famille de Lee n ’était pas riche.

Mee se jeta dans sa nouvelle vie avec une énergie pleine de rage. Elle travaillait du matin jusqu’à la nuit. Elle n’avait pas le choix, la chance de sa vie ne se présenterait pas une seconde fois.

Elle enchaînait grossesse sur grossesse et confiait son bébé à sa belle- mère. Comme elle ne pouvait allaiter le bébé longtemps, son ventre à nouveau s’arrondissait. Elle eut ainsi sept enfants, quatre filles et trois fils.

Toute la famille travaillait aux champs, filles et garçons une fois l ’école terminée. Grâce à leur travail acharné, la plantation s ’agrandit, ils achetèrent de nouveaux hectares, plantèrent des manguiers, des durians, plusieurs rangées de cacaotiers.

Aidé de ses fils, Lee creusa une mare et les lotus bientôt surgirent de I ’eau. Ils vendaient les graines et les fleurs. Mee se lança dans I ’élevage des crapauds, « les poulets de rizières » comme on les appelait ici. Les plus belles bêtes pouvaient devenir aussi grosses qu’un coquelet. Les restaurants les appréciaient, c ’était un met cher et raffiné.

La maison aussi s ’agrandissait, il suffisait de rajouter une pièce, le terrain ne manquait pas. Mee avait pris sa revanche sur la vie. Sa force résidait dans l’activité et le travail. Jamais elle en s ’arrêtait. Elle n ’était pas allée à l’école, elle ne prenait pas même le temps de lire le journal, il n ’y avait pas de livre à la maison. Elle poussait cependant ses enfants à étudier. Même si son mari préférait les avoir tous autour de lui. Il projetait la construction d’une serre où ils pourraient cultiver des orchidées ainsi qu’une plantation d’ananas.

Un jour, le ventre de Mee cessa de produire des enfants. Elle continua à travailler. Levée la première, elle posait sur le feu la grande bouilloire au fond noirci, préparait la soupe du petit déjeuner, faisait cuire le porc rouge. Elle confectionnait toujours d’énormes quantités de nourriture le matin car après, elle partait travailler aux champs et ne rentrait pas avant la nuit.

Des enfants restaient à la ferme, d’autres partaient étudier. La fille aînée issue du premier mariage de Lee trouva un emploi de comptable à Singapour, son premier fils entra dans une compagnie de services à Kuala Lampur. Tous les autres enfants travaillaient à la ferme. C’était la volonté du père, la ferme avant tout. Lee n’avait aucune religion, les enfants avaient grandi sans rituels. Il disait volontiers en riant et en plissant les yeux : Après la vie, le repos !

See le dernier enfant suivait ses frères et sœurs, il se levait à six heures et partait à l’école. Dès son retour, il se changeait et allait travailler aux champs.

Il étudiait le soir, une fois la nuit tombée. Il ne voulait pas rester à la ferme, il voulait apprendre. La médecine. Mais les études coûtaient cher et il était chinois, une difficulté supplémentaire pour lui en Malaisie. Comme il était intelligent et qu’il possédait une étonnante mémoire, il réussit ses examens et devint professeur d’école primaire.

On l’envoya dans un petit village à plus de cent kilomètres de la maison paternelle. See n’ était pas malheureux, il aimait les enfants mais l’enseignement ne l’intéressait pas. Alors le soir, après ses cours, il s ’installait à sa table de maître et un cahier devant lui il apprenait en recopiant les schémas d’anatomie, les circuits de la respiration, les diagnostics des différentes maladies. Il voulait devenir médecin.

Il donnait la moitié de sa paie à sa famille, le reste il le dépensait en livres de médecine. L’enseignement finissait à treize, ensuite il avait tout le reste de l’après midi pour étudier.

Un jour il décida de parler à son père. Trois années avaient passé, deux de sœurs s’étaient mariées, il restait à la ferme les trois derniers enfants, un équilibres semblait s’être installé et puis tant qu ’il y avait Mee, la maison marcherait toujours.

Le père commença par dire non et à se fermer. See attendait. Le père reprochait aux études de médecine de coûter trop cher et de durer bien trop longtemps. See acquiesça d’un mouvement de tête sans rien dire.

Cet enfant décidément lui causerait toujours des problèmes, dit le père. Ils n ’avaient jamais pu tisser des liens entre eux. Cependant il parla à l’un de ses amis, un bon client qui habitait Malacca. L ’homme possédait plusieurs pharmacies, il connaissait les médecins de la ville et était catholique. Par son intermédiaire, See eut une proposition. Il pourrait aller étudier la médecine, mais il lui faudrait partir en Inde, à l’institut catholique de Puné. Il serait obligé de tout recommencer. Les études dureraient huit ans, le père aiderait à payer le billet d’avion mais une fois sur place, il ne pourrait plus rentrer en Malaisie et devrait de débrouiller seul.

See accepta tout de suite. La difficulté ne lui faisait pas peur, au contraire. Il ne montra pas sa joie.

Le jour de son départ, See donna une dernière fois à manger aux crapauds, puis fit le tour de la propriété. Les arbres étaient devenus superbes, les lotus pointaient leurs boutons roses au dessus de l’étang, les pommes jack énormes pendaient contre les troncs. Dans les serres, des orchidées de toutes les couleurs se balançaient dans la brise.

La ferme était une réussite.
Son tour était venu.

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