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2020 : Serena

El Port de la Selva, Espagne

vendredi 18 décembre 2020, par Sylvie Terrier

Dimanche

Serena, c’est une maison d’architecte aux fins bastingages nichée sur les rochers de la Punta de la Creu en surplomb de la mer. Une maison qui donne l’impression d’habiter sur un bateau, le tangage en moins. C’est la découverte d’un paysage en constant changement, la matière de l’eau, la texture des nuages, la couleur des rochers, le jour, la nuit. Si haut perchée qu’elle ne peut côtoyer les goélands.

C’est une maison aux grandes baies vitrées et aux nombreuses terrasses qui a su tirer parti de la falaise à la quelle elle est accrochée. Trois étages, cinq ou six appartements, difficile de savoir car ici tout semble modulable, interchangeable, à se demander si les propriétaires ne vivent pas partout dans cette maison, au gré de leur envie ou des visiteurs. J’aimerais connaître l’histoire de cette maison. Pour cela il faudrait que j’aie une discussion avec Elena la propriétaire. Car cette maison fut belle. Mal entretenue aujourd’hui (et j’imagine la lutte obstinée à mener contre la mer, le sel, le vent), meublée de bric et de broc, elle conserve de beaux restes, objets chinés dans les brocantes (machine à coudre, vielle horloge, cartes anciennes encadrées), lourdes sculptures de femmes, mobiles en bois flotté.
Une maison rafistolée qui essaie vaille que vaille de tenir le coup.

Cette maison me rappelle les palais indiens abandonnés transformés en hôtel dans lesquels nous séjournions, dormant dans des chambres immenses où pas un lit ne se ressemblait, dînant dans une salle à manger aux miroirs éteints sur un bout de nappe blanche.
Sensation de beauté fanée, douce mélancolie.

Voilà donc ce que je découvre ce matin. Que par le voyage, les lieux visités reviennent à ma mémoire, je fais des liens grâce à des sensations communes (ici la beauté surannée), un lieu en appelant un autre. Ma mémoire ressemble à une vaste tapisserie, qui se déplie et sur la quelle je me promène. Elle est espace. Et écriture.

Lundi

A l’arrivée hier dimanche, la mer était bleu outremer, chahutée par le vent, déchirée par les récifs. Ce matin au contraire, la voici calme et étale, son échine électrique transformée en tissu de brocart aux reflets moirés. Le bleu sombre s’est enfui loin à l’horizon.
Temps idéal pour notre première balade, le cap de Creus, la ballade des cinq maisons.

D’abord il y a le village abandonné son église, sa tour de guet en forme de coupole et ce pont délicat pour entrer dans l’enceinte. Puis vient la maison blanche, cossue, habitée j’imagine par une famille un peu spéciale pour vive ici, coupée de tout, même pas l’électricité. Ensuite la longue maison tout en haut de la colline, flanquée d’appentis, de bergeries. J’y cherche en vain des ruches à l’abri d’un enclos. Vient ensuite la maison noire effondrée, comme brûlée. Ici les gens ont fui où plutôt les vieux y sont morts et les jeunes n’ont pas suivi. Ont abandonné la faucille au milieu du champ et sont partis travailler à la ville. Tout ce labeur pour rien.
Enfin il y a la maison de pierre rouillée, une maison bien fermée, dressée au carrefour des chemins qui attend son histoire.

Toutes ces maisons pour aller de Port de la Silva jusqu’au phare à la pointe de Creus. Sept heures de marche, vingt sept kilomètres aller retour, à travers la garrigue, les ravins, les chemins de pierre, les rares prairies (là où se trouvent précisément chacune des cinq maisons) et beaucoup de vent. Cheveux emmêles et dressés sur la tête comme des ficelles, je ris sur les photos.

Nous trouverons un abri seulement à l’arrivée, au bout du cap derrière le phare où un café s’est niché. Là, face à la mer devenue étale sur ce versant de la presqu’île, devant une bière et une assiette d’olives luisantes, nous savourons le bonheur d’être là.

Mardi

Pour cette semaine de vacances, oui j’ai bien écrit vacances, j’ai pris avec moi une pile de livres. Le premier roman que je lis et quelle coïncidence ou alors il n’y a pas de coïncidence, simplement les livres ne sont que les miroirs de nous mêmes, dit ceci :

« Je m’assieds à ma table et, dans la lumière naissante de l’hiver livide, à l’instant de commencer à écrire, je n’ai en tête que cette lancinante interrogation lourde du poids de toute une vie : qu’ai-je donc en moi qui m’a toujours empêché de vivre en paix ? »
"Si ce livre pouvait me rapprocher de toi", Jean-Paul Dubois.

En effet le roman va raconter le lent cheminement de Paul, l’auteur /personnage principal, pour trouver cette part manquante, ce secret qui l’empêche de vivre en paix. Il lui faudra risquer sa vie, retrouver un père fantôme, l’amour d’une femme (sa sœur cachée) et surtout se prouver qu’il aura été capable de surmonter sa peur. Car c’est cette peur qu’il rencontre dans cette marche épuisante dans les bois hostiles, la peur du père mort, la peur de n’être qu’un homme lâche et sans courage. Et que découvre-t-il à l’issu de ce périple. Qu’il s’est débarrassé de ses questions, de ses fantômes. Qu’il a fallu qu’il risque sa vie, qu’il souffre, qu’il se retrouve confronté à lui même dans une totale solitude pour s’arracher à « ses ronciers intimes ». En somme, vivre une expérience extrême pour trouver des émotions secrètes, celles qui font vibrer et se sentir vivant.

Nombreuse fois, nombre de fois,
L’homme s’endort, son corps l’éveille ;
Puis une fois, rien qu’une fois,
L’homme s’endort et perd son corps.

Berceuse pour chaque jour jusqu’au dernier, René Char,

Mercredi

Il ne ne faut pas regarder la météo. Outre le fait que j’ai mal au genou depuis des mois et que ce mal empire au fil des courses, la météo ce matin affiche zéro heure de soleil. Et pluie le matin et pluie encore en fin d’après midi. Mon compagnon n’est pas chaud pour partir mais c’est sa nature, si cela ne tenait qu’à lui il resterait toute la journée tranquillement assis à lire des articles sur son téléphone. Un peu agacée, je le laisse sur le lit, la tablette sur le ventre et me prépare pour sortir.
- Ou vas-tu ?
Je vais au port et ensuite je reviens pour me balader sur la plage de la crique tout près de la maison.

Je me sauve dans le gris du ciel, grise aussi la mer devenue minérale. Je fais le tour du port, cherchant la criée. Je ne trouve que des casiers à langouste bien rangés, des petits bateaux de pêche sagement amarrés, un marin solitaire en train de réparer un long filet bleu. Pas de vente et pourtant l’activité existe, pour preuve les rafiots que voyons partir en mer de notre maison même de nuit, points lumineux posés dans les flots noirs, comme des étoiles tombées du ciel.

Je déambule dans les rues, maisons blanches aux volets fermés, même l’école reste silencieuse. Personne, omis trois touristes au café de la plage. Quelques vieux sur des bancs devant le Spar. Une seule caissière dans le supermarché. J’achète du pain frais et des fruits, de la confiture d’orange amère. Puis je repars vers le cap, en prenant le chemin côtier.

D’un coup le soleil est arrivé. Tout le gris a été aspiré, remplacé par un bleu Klein floqué de taches turquoises qui pique les yeux. Les couleurs révélées. Les fruits violets des figuiers de barbarie, le vert électrique des buissons de genévriers.
Au cap je rencontre Didier, venu à ma rencontre. Son pull marine, sa casquette de capitaine vissée sur la tête, il ouvre grands les bras, je m’y jette, j’aime ce moment.

Descente vers la plage de galets. Un jeune couple prend des photos, la chevelure noire et bouclée de la jeune fille vole au vent. Nos grimpons sur l’autre versant, le soleil inonde les rochers. Nous nous arrêtons sur une pierre plate tout en haut, face à la mer tranquille, heureux d’être ensemble. Pourquoi à ce moment là mon compagnon parle-il de son travail, de ses mille cinq cent mails à lire à son retour de vacances, puis d’un collègue qui se targue de vouloir travailler jusqu’à soixante cinq ans ? Je ne sais pas.

J’apprends avec difficulté à vivre avec un être introverti qui parle peu. Un homme en proie avec ses pensées qui le ravissent au temps présent. Le ting d’un message sur son téléphone le ramène à la réalité. Du coup, il a envie de prendre un selfie de nous deux au soleil regardant la mer. Je retrouve le bonheur de ces instants partagés où nous sommes reliés.

Jeudi

La balade à Sant Pere de Rodes, château monastère bénédictin.
Ce qui me plaît dans cette balade c’est que nous retrouvons un chemin de Compostelle. Des coquilles placées sur la jetée de Port de la Selva en témoignent. De Sant Pere de Rodes, un départ était possible vers Saint Jacques.

La montée au monastère se fait par un chemin de terre tracé dans la garrigue, pas très bien balisé qui, de temps en temps coupe la route goudronnée. Un vent intense souffle rendant notre transpiration glacée. Il fait très beau, au loin le Port de la Selva s’éloigne, blanc et lumineux.

Le monastère a été bien restauré. La visite consiste en une longue balade sous les arches hautement voûtées de la crypte puis un cloître à doubles colonnes. Elle se continue dans le clocher en grimpant un escalier en colimaçon pour une nouvelle déambulation à travers d’autres salles, réfectoire, tour de défense, palais de l’abbé, jardin et restaurant. Retour dans la cour, à l’abri du vent sous un soleil radieux où nous avons envie de nous pelotonner, comme des chats au soleil. Sur des sièges majestueux nous nous installons, pour un pic nique improvisé face aux deux tours dressées. Force des ruines, une simple fenêtre ouverte sur le ciel suffit pour donner une sensation d’éternité.

Le monastère n’est pas notre but. Nous poursuivons notre ascension jusqu’à l’étape suivante, le château de Verdera. Une ruine. De la haut c’est toute la presqu’île qui se livre à notre regard et plus encore, la ligne blanche des côtes françaises, les montagnes enneigées des Pyrénées. La géographie de la Catalogne s’étend à l’infini, plantations d’oliviers, plaine, marais miroitants, reliefs, c’est un plaisir sans fin, de puissance sans possession, d’absorption d’air, de soleil, d’espace, sensation exaltante de se sentir vivant.

Commence alors la suite de notre balade, que nous nommons le « chemin des crêtes », quand nous découvrons que :
- C’est scabreux !

Du château on ne voit rien, tant l’échine de la montagne est escarpée et étroite. Nous avançons de pierre en pierre sur un chemin curieusement bien balisé. Des demi cercles jaunes pour les virages, du balisage rouge et vert pour les repères. C’est un chemin soigneusement entretenu (qui passe ici, d’autres promeneurs que nous, pour d’autres raisons, en d’autres saisons ?) que nous partageons avec les sangliers, invisibles mais partout présents, pierres retournées, terre labourée. C’est un chemin bordé de buissons très épineux et qui griffent, adouci de temps en temps par une touffe de marguerites jaunes. Un chemin épatant qui nous oblige à calculer chacun de nos pas, à décider de la pierre où poser le pied, du rocher où s’appuyer, savant calcul de l’équilibre du corps entre deux pas. Une avancée dans l’inconnu, instinctive et concentrée avec de rares arrêts sur des plate formes bien délimitées, des points de vue où l’on ne peut que s’arrêter, saisis à nouveau par la beauté du paysage, sa rudesse, son infinie diversité.

Arrivés au bout de la crête, le chemin s’adoucit et conduit à un col. L’herbe y est tendre, des buissons de fenouils sauvages d’un vert anisé se courbent dans le vent exhalant des odeurs de miel. Ici il faut choisir, à droite vers Roses ou bien à gauche vers Le port de la Selva. Pour nous la descente sera abrupte, tracée au plus rapide, comme si le chemin n’intéressait plus personne, qu’il fallait à présent en finir, arriver jusqu’à la route et remercier nos genoux de nous avoir si bien porté, d’avoir tenu le coup. Dans le vent retrouvé, nous voici cheminant sur une belle route de terre qui nous conduit tout doucement vers le port.

Pas un animal rencontré dans ces contrées sauvages, tout au plus une volée de moineaux fuyards, quelques crottes bourrées de noyaux. Les plantations d’oliviers nous accompagnent, laissées à l’abandon. Les olives suintent au soleil.

La route de terre nous amène aux premières villas, de belles constructions géométriques, de verre et de béton, ouvertes sur la mer et de la lumière, maisons suspendues dans le paysage que j’imagine meublées de cheminées et de grands canapés blancs.
Puis nous quittons la route pour un labyrinthe de petits chemins bordés de murs de bambous qui claquent dans le vent. Arrivés sur le rivage, un vent violent nous pousse contre les rambardes et nous entraîne vers la mer où filent des hommes noirs agrippés à des planches à voile légères comme des feuilles mortes.

C’est derrière la vitre de l’unique café de la plage que nous nous réfugions, goûtant enfin à ce café con lecche désiré depuis le matin. Puis après un petit tour au Spar où nous avons déposé à l’entrée nos bâtons et nos sacs a dos comme si nous étions à nouveau sur le chemin, dans la lumière crue de cette fin de journée, quand la mer insatiable ogresse nous presse, nous rentrons chez nous, satisfaits, repus, les yeux éblouis, le corps éreinté.

Vendredi

Sensation bizarre au lever. Mal de gorge, yeux fatigués. Des mauvais rêves, trop dormi pour faire durer le temps passé au lit. Peu d’allant ce matin et ce doute qui fait que je n’arrive pas à me connecter à l’instant, à prendre une décision. Envie de marcher ou pas ? Même plus mal au genou. A peine regardé la mer ce matin, seulement aperçu des goélands qui malgré la mer toujours démontée pêchent sur la crête des vagues. Peut être un peu moins fortes les vagues ce matin. Alors y va t-on ou pas. J’hésite à nouveau. Prends un solide petit déjeuner comme pour répondre oui, il est déjà dix heures et je ne suis pas encore habillée. Et puis oui et puis non et puis bon finalement, je tranche. On restera ici aujourd’hui.

Je vais écrire. J’avais noté mes impressions de la balade d’hier sur une feuille de papier pour ne pas les oublier, déjà je m’étais mise dans un autre temps, le temps du récit, de la distanciation. Quand on a envie de marcher on part sans se poser de question.
Et Didier propose une balade après le déjeuner jusqu’à cette petite crique ou je rêvais d’aller à une petite heure d’ici.
J’écris cela et j’attends que le faim me fasse arrêter de pianoter, que je me raccroche à mes sensations, que je retrouve, mon corps, ma joie. Et je sens que ça vient.

La petite crique se nomme Cale Fornells. Le sentier se faufile entre des buissons de genévriers et de salsepareille en fleurs. Ça sent bon, la mer frémit, le vent est tiède. Dans le ciel des goélands jouent avec le vent, flottant dans une posture immobile. J’aimerais être l’un d’entre eux.

Toute la colline a été cultivée, restent des terrasses étroites, des murs d’enceinte sans doute pour contenir le bétail, de petits refuges de pierre. Plus rien du temps passé ne subsiste à part les pierres et peut être ce sentier qui serpente et s’arrête à la crique. Déception, comme souvent une fois arrivé, la crique est encastrée, pas très propre et à l’ombre. Un vent frais remonte de la mer rendant la pause frisquette. Montons plutôt sur les rochers, là ou le soleil musarde.

Nous aurions pu continuer et faire une boucle, car nous avons trouvé un chemin côtier. Mais il est déjà dix sept heures et mon compagnon manque d’audace. Je n’insiste pas. Malgré une petite déception, j’apprécie le retour et cueille en passant un bouquet de romarin en fleurs. Fin du parcours dans l’ombre encore claire, des maisons jaunes accrochées aux rochers, volets clos, attendent le prochain été.

Samedi

L’aurore se lève sur mes paupières closes, les teinte de rose puis d’orangé. Réveil tout en douceur. J’ouvre les yeux sans bouger, le mer est là presque immobile, elle respire. Au loin l’horizon se détache sur le ciel d’un bleu plus clair, presque diaphane. Le silence est total dans la chambre. Je referme les yeux et me love dans la chaleur du lit, la douceur des draps, le moelleux de l’oreiller.

Je pense au poème d’Homère
Dès que, fille du matin parut l’aurore aux doigts de rose…
Personnification de la nature, sensation visuelle, ode à la beauté de la mer Méditerranée.

Aujourd’hui grande balade à Cadaques de l’autre côté de la presqu’île. La fatigue de la veille a disparu. A neuf heure trente, nous sommes dehors. L’air est doux, pas un nuage, une journée digne des dieux se profile.

Nous commençons par descendre sur les chemins des jours passés et cela ne m’enchante guère. Je sens monter en moi la déception et ces coups de feu qui claquent autour de nous ! Envie de franchir les hauteurs, de passer le col, de m’élever et non pas de replonger dans les ravins. Finalement, poussés par mon insistance, nous remontons les pentes et nous voici sur le chemin du col, tout ensoleillé. Je retrouve les murs de pierres dressées, la ligne des pins parasol, la longue traversée longitudinale du Puig qui mène au col sans passer par le sommet. En contrebas Cadaques. Dans la baie des bateaux à moteur tracent des cercles parfaits. Il est midi et nous avons faim. Pic-nique, sous un rocher rouillé déchiré par l’érosion. Il fait très chaud, je me dénude, envie de sentir la chaleur sur ma peau nue.

Quarante cinq minutes de descente rapide et nous voici au port. Mais une étrange ambiance règne, un calme troublant pour ce samedi après midi. Pas de mouvement sur les terrasses malgré les gens attablés ou réunis en cercle sur le rivage autour de pic-niques partagés.
Corona oblige, tous les bars et les restaurants sont fermés. Et nous qui rêvions d’une bière fraîche ! Qu’à cela ne tienne, au supermarché le plus proche, je trouve ce qu’il nous faut. Et nous voici face à la mer, au milieu d’autres gens sans masque qui comme nous boivent, mangent et profitent de ce samedi ensoleillé. Usant des tables et des chaises laissées sur place d’un café tristement fermé.

Retour et passage par le somment du puig de Bufaleros. Vue panoramique sur toute la presqu’île. Nous révisons nos parcours et nos découvertes, en face de nous l’épine dorsale du chemin scabreux, le château sur la crête, le monastère de le Sant Pere de Rodes ; à l’est le petit phare carré, puis l’autre phare de la Creus et son café magique ; à l’ouest Lliosa qui regarde El port de la Selva caché derrière une colline et entre chacun de ces points côtiers, les chemins, la garrigue, une végétation dense de pins parasol ou de verdure tendre, d’oliviers vert argenté, de ruines effondrées, la géographie d’un territoire escarpé que nous commençons à bien connaître.

Dans l’ombre du soir venu, plaisir de retrouver notre maison bateau. Il y a assez de lumière pour regarder une fois encore la mer assagie, les goélands joueurs, les yeux aimantés par cette vue splendide dont on ne se lasse pas et prendre le temps d’un autre plaisir, un verre de Rioja.

Dimanche

Nuit agitée de rêves guerriers. Ce matin l’aube ne s’est pas posée sur mes paupières. Quand j’ai ouvert les yeux, la fille du matin aux doigts de rose ne s’était pas encore levée.

Mer étale et ciel pur, c’est une journée paisible, un dimanche où on prend le temps, pas de course prévue aujourd’hui. Matinée consacrée à l’écriture puis petit tour au port avant midi. Café de la plage ouvert ou fermé ? On parie sur ouvert car nous avons très envie d’un cafe con lecche mais les persiennes de la guérite sont closes. Ambiance très calme, lenteur des pas, un temps élastique qui pousse à la flânerie puis à s’asseoir sur un banc au soleil, face à la mer. A partir de quand bascule-t-on dans l’ennui ? Que faut-il pour user le regard, ne plus être ému par le paysage, ne plus aimer regarder les enfants jouer, devenir indifférent jusqu’aux petites choses ?

J’aime la tristesse et je hais l’ennui. La tristesse, c’est l’être qui se replie à l’intérieur et constate son malheur ou son infériorité. L’ennui, c’est l’être qui voltige à l’extérieur, comme chassé de sa conscience et souffre des choses plus que de lui-même.
Henri de Régnier

L’après midi, petite marche en solitaire jusqu’au phare de Punta S’Arnella, histoire de faire bouger mon genou (l’immobilité et le repos me fatiguent et augmentent la douleur), balade sans passion le long des berges, je rejoins masque sur le nez les promeneurs du dimanche et pense avec plaisir au retour dans la maison bateau.

Et me revoici sur mon promontoire. Debout derrière la vitre, j’observe les voiliers et les bateaux de pêche rentrer au port. Je distingue les marins debout, la barre à la main, éblouis par la lumière rasante du déclin du jour. J’attends jusqu’au crépuscule, quand l’horizon se teinte de rose, puis de violet et que devenue d’huile la mer tout doucement se soumet à la puissance de la nuit.

Lundi

C’est une nuit de labourage d’inconscient, des rêves jusqu’au matin puisés dans l’histoire de notre famille. Histoires de maison, d’affaires à récupérer, à reconnaître comme après un décès, histoires douloureuses, toujours.

C’est lundi et déjà mon esprit vagabonde et se projette sur demain, le retour au travail, l’inquiétude. Juste envie de fuir tout cela, de remonter le temps jusqu’au premier jour d’arrivée ici à Port de la Selva dans la joie de cette semaine de vacances.

Allons marcher ! Le soleil a mis du temps pour se lever, voici la mer étale, sa côte découpée, les bateaux de pêche repartent. Nous aussi, repartons marcher, explorons les chemins côtiers, jusqu’au puig Gros !

Je tire mon compagnon de sa lenteur et nous voici partis, le casse croûte dans le sac.
Joie un peu forcée et retour en paix à notre logis. Nous tombons sur Elena, son visage de bouddha qui sourit et nous invite à revenir quand nous voulons tout au long de l’année. Je n’aurais donc pas l’occasion de parler avec elle de la maison.

Une dernière bière, un dernier café.
Pincement au cœur, le temps est venu de s’en aller. Avant de tirer la porte, je pose contre la joue de la statue du salon une ombellifère cueillie sur les chemins.
Didier entrouvre la fenêtre.