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L’orpheline

mardi 29 juillet 2014, par Sylvie Terrier

Parce que c’était une fille, ils l’ont abandonnée en Malaisie et eux, ses parents, sont rentrés en Chine, les affaires ne marchaient plus. A quatorze ans, Mee s’est retrouvée marchande de soupe dans la rue. Les années ont passé, personne ne voulait de cette jeune fille grande et maigre qui n’avait pas de famille. Personne pour payer sa dot, plus jamais de nouvelles de sa famille.

On l’appelait l’orpheline

Un jour pourtant, la chance sourit à Mee. Lee l’agriculteur venait de perdre sa femme avec qui il avait eu péniblement une fille. Lee épousa Mee, cela ne coûta pas cher à la belle famille. Mee aiderait à la plantation, quelques hectares seulement, la famille de Lee n’était pas riche.

Mee se jeta dans sa nouvelle vie avec une énergie pleine de rage. Elle travaillait du matin jusqu’à la nuit. Docile, elle exécutait tout ce que son mari ordonnait. La chance de sa vie ne se présenterait pas une seconde fois. Elle enchaînait grossesse après grossesse et confiait son bébé à sa belle-mère. Comme elle ne pouvait allaiter le bébé longtemps, son ventre à nouveau s’arrondissait. Elle eut ainsi sept enfants, quatre filles et trois fils.

Toute la famille travaillait aux champs, filles aussi bien que garçons, avant et après l’école. Grâce à leur opiniâtreté la plantation prospéra. Ils achetèrent de nouveaux hectares, plantèrent des manguiers, des durians, plusieurs rangées de cacaotiers. Aidés de ses fils, Lee creusa une mare et les lotus bientôt se mirent à pousser. Ils vendaient les fleurs au temple, les graines et les rhizomes au grand marché.

Mee se lança dans l’élevage de crapauds, « les poulets de rizières » comme on les appelait ici. Les plus belles bêtes pouvaient en effet devenir aussi grosses qu’un coquelet. Les restaurants les appréciaient, c’était un met cher et raffiné. La maison gagna en confort, Mee cuisinait sur un réchaud à gaz et le riz ne manquait jamais à table.

Sa force résidait dans l’activité et le travail. Jamais elle en s’arrêtait, jamais elle ne se plaignait. Les voisins qui connaissaient son histoire louaient son courage, elle qui n’était pas allée à l’école ne semblait exister que par le fait de travailler. C’est elle pourtant qui poussa ses enfants à étudier. Son mari se contentait de les avoir auprès de lui dans les champs. Déjà il projetait la construction d’une serre où ils pourraient cultiver des orchidées et aussi une plantation d’ananas.

Un jour, le ventre de Mee cessa de produire des enfants. Elle travailla de plus belle. Levée la première, elle posait sur la flamme la grande bouilloire au fond noirci, préparait la soupe du petit déjeuner, faisait cuire le porc rouge. Elle préparait toujours d’énormes quantités de nourriture le matin car après, elle partait travailler aux champs et ne rentrait qu’à la nuit tombée.

Des enfants restaient à la ferme, d’autres partaient étudier. La fille aînée issue du premier mariage trouva un emploi de comptable à Singapour. Le premier fils entra dans une compagnie de services à Kuala Lumpour. Tous les autres enfants travaillaient à la ferme. C’était la volonté du père. Le père n’avait aucune religion, il disait volontiers en riant et en plissant les yeux " Après la vie, le repos". Oui, il aurait toute la mort pour dormir.

Mee n’avait pas le temps non plus d’aller au temple, les enfants avaient grandi dans une absence totale de religion et de rites.

Le dernier fils, le petit See faisait comme tous ses autres frères et sœurs, il se levait à six heures, triait quelques paniers de légumes puis partait à l’école. Dès son retour, il se changeait et allait travailler aux champs. Il étudiait le soir, une fois la nuit tombée. Il ne voulait pas rester à la ferme, il voulait apprendre. La médecine. Mais les études coûtaient cher et il était chinois, un handicap en Malaisie. Comme il était intelligent et doté d’une excellente mémoire, il réussit ses examens.

Devenu professeur d’école primaire, on l’envoya dans un petit village à plus de cent kilomètres de la maison paternelle. See n’était pas malheureux, il aimait les enfants mais l’enseignement ne l’intéressait pas. Alors le soir, après ses cours, il s’installait à sa petite table et recommençait à apprendre. Il recopiait les schémas d’anatomie, les circuits de la respiration, les diagnostics des différentes maladies. Il voulait devenir médecin. Il donnait la moitié de sa paie à sa famille, le reste il le dépensait en livres de médecine.

Un jour il décida de parler à son père. Trois nouvelles années avaient passées, deux de ses sœurs s’étaient mariées et vivaient à la ferme. Il restait au foyer encore trois enfants, un équilibre semblait s’être installé. Et tant qu’il y avait Mee, la maison marcherait toujours...

Le père commença par dire non et à se fermer, croisant ses bras sur sa maigre poitrine. Dans la cuisine, Mee s’affairait. See lui, ne disait rien, il attendait. Le père parla. Il reprochait aux études de médecine de coûter trop cher, de durer trop longtemps. See restait silencieux. Décidément, cet enfant lui causerait toujours des problèmes, dit le père. Ils n’avaient jamais pu tisser de liens entre eux.

Pourtant le père parla à l’un de ses amis, un bon client qui habitait Malacca. L’homme possédait plusieurs pharmacies, il connaissait les médecins de la ville, il était catholique. Par son intermédiaire, See eut une proposition. Il pourrait aller étudier la médecine, mais il lui faudrait partir en Inde, à l’institut catholique de Puné. Il serait obligé de recommencer à zéro. Les études duraient huit ans, le père aiderait à payer le billet d’avion mais une fois sur place il devrait se débrouiller seul et pas question de rentrer en Malaisie.

See accepta la proposition, cachant sa joie avec difficulté.

Le jour de son départ, il fit une dernière fois le tour de la propriété, donna à manger aux crapauds, traversa les nouvelles plantations de Jack fruits, les arbres étaient devenus superbes, les lotus pointaient leurs boutons charnus au dessus de l’eau verte. La ferme prospérait.

Il ferma les yeux puis tournant résolument le dos à la ferme, il prit une large respiration et releva la tête. Lorsqu’il ouvrit les yeux, Mee se tenait devant lui, droite et fière. Son regard le transperça. Elle souriait.