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Histoires de ma vie

Livre 1

jeudi 28 juillet 2016, par Sylvie Terrier

Premier livre : Le chameau à une bosse

J’ai 5 ans

Sylvie est une petite fille insupportable. Elle a cinq ans.
En parlant d’elle, ses parents disent

- Cette enfant, un vrai chameau !
Ca lui plait à elle d’être un chameau.
Ses parents ont inventé un stratagème qui leur permet de dire qu’il existe en Sylvie deux petites filles, une gentille Sylvie et une méchante Sylvie.

La gentille Sylvie arrive rarement, très rarement même et pour des périodes qui ne dépassent pas deux jours. Quoi qu’une fois, elle soit restée presque une semaine... tout le monde s’en souvient encore. Vraiment quand la gentille Sylvie s’installe dans la maison, c’est l’événement pour toute la famille. Même la grand-mère qui habite à cent kilomètres de là le sait.
Et que devient la gentille Sylvie après ? Personne ne peut le dire, pas même Sylvie qui bien sûr reste en méchante Sylvie. Mais cela n’est que l’état normal et habituel des choses.

La gentille Sylvie arrive comme ça, d’un coup.
On le remarque à un sourire, à un service rendu. Maman dit alors :

- Tiens, la gentille Sylvie serait-elle arrivée ?
Il faut bien attendre un jour avant d’en être complètement sûr.

A l’intérieur, Sylvie se sent devenir toute douce, soyeuse comme lorsque l’on vient de lui laver les cheveux. Il lui semble que du dedans, son ventre s’ouvre et sourit.

Seulement voilà, la gentille Sylvie est par nature très susceptible, un rien et elle vire de bord. Le sourire léger prend une envie de mordre, l’intérieur du ventre crie et griffe. Un vrai monstre !
Et le monstre s’installe en Sylvie. L’autre, la Sylvie du sourire, c’était trop fragile, ça se déchirait tout de suite.
Et puis maman la désirait tellement cette gentille Sylvie, elle soupirait

- Ah ! si seulement la gentille Sylvie pouvait rester toujours avec nous !
A la fin, Sylvie en arrivait elle aussi à la souhaiter, à parler d’elle, à la chercher désespérément.

Mais plus elle la cherchait, plus elle se dissipait.

C’est au moment précis où elle la perdait totalement que le chameau revenait.

Et le chameau, c’était vraiment Sylvie.

J’ai 4 ans et demi
C’est fou ce que je suis jalouse. Ma petite sœur vient de naître. Je ne supporte pas de la voir dormir tranquillement dans son berceau. J’utilise tous les moyens pour la réveiller. Comme punition mes parents m’ordonnent de me glisser sous le berceau et de l’agiter jusqu’à ce que ma petite sœur se rendorme. Il n’y a presque rien dans la pièce où elle se trouve, les volets sont tirés, une lumière grise flotte.

J’aime beaucoup ma petite sœur, mais la jalousie m’emporte, j’ai l’impression que l’on me prend quelque chose auquel je tiens énormément, quelque chose sans quoi je ne peux plus vivre. Ma méchanceté sert à exprimer ma peur.

Ma petite sœur est rousse, des yeux bleus, une peau blanche comme le lait.

Elle s’arrache les cheveux par poignées.

J’ai 3 ans
Je suis enfin assez grande pour aller à l’école maternelle. Mes parents espèrent que cela adoucira un peu mon caractère. Je suis vive et très têtue.

Moi, je suis heureuse d’aller à l’école, d’ailleurs je n’ai aucune idée de ce que l’on peut y faire. On me dit que je vais jouer et dessiner, cela suffit pour me convaincre.

La cour est immense, la maîtresse très sévère. Elle impose une discipline de fer. Dès qu’il y a trop de bruit, nous devons nous asseoir et poser la tête entre nos bras. Dormir ? A l’école ? Le phénomène se produit plusieurs fois dans la journée et l’après midi nous sommes obligés de faire la sieste dans cette position, 25 petites autruches, la tête sous les aisselles et interdit de parler ! certains enfants s’endorment aussitôt, pour moi c’est un supplice, une terrible punition.

Je n’ai jamais été une spécialiste de la sieste, ma mère raconte que pour m’endormir lorsque j’étais bébé, il fallait agiter la poussette jusqu’à ce que ma tête décolle de l’oreiller.

Je rentre à la maison en pleurs. Je ne veux plus aller à l’école, on ne joue pas, on ne dessine pas, on DORT ! !

Heureusement, mes parents n’insistent pas. Ils m’envoient chez mes grands-parents maternels. Là-bas, c’est le paradis, je fais ce que je veux, ma grand-mère me passe toutes mes fantaisies.

J’ai 6 ans
Il est temps pour moi d’apprendre à jouer d’un instrument de musique. Comme mon père a toujours rêvé de jouer du piano, ce sera mon instrument. Il prend des cours en même temps que moi et travaille sur mes cahiers d’exercice. Il progresse plus vite, mais je ne lui en veux pas, j’ai un répétiteur de luxe. A cet âge, je suis amoureuse de mon papa et je trouve qu’il dépasse tous les autres hommes.

D’ailleurs plus tard, je me marierai avec lui. Lui rit et ne dément rien.

Les leçons de piano se passent chez une vieille demoiselle, son appartement sent la pâte de fruit et les vieux meubles. Son piano noir, orné de chandeliers se trouve dans sa « cuisine- chambre-salle à manger ». Elle semble avoir rassemblé son appartement dans cette unique pièce. J’apprends le solfège sur la table de la cuisine tandis posée sur une cuisinière à charbon ronronne une compote de pomme.

Mademoiselle est déjà vieille, mais sa peau est douce et sent la poudre. Elle m’accueille avec le sourire charmant des femmes de bonne famille. Je suis intimidée la première fois et moi qui espérais m’asseoir sur le tabouret de velours grenat, je me retrouve devant une table avec crayon et cahier de musique. La leçon de piano commence par une leçon de solfège.

Mademoiselle place pour moi les notes entre les lignes ou sur les fils de la portée. A la fin de la leçon, satisfaite de mon attention elle s’installe devant son piano et commence à jouer. Son corps se balance de droite à gauche, elle ferme les yeux, ses mains sèches courent sur le clavier, des écharpes de musiques s’envolent et s’enroulent autour de moi. Je suis subjuguée, j’aimerais que cette leçon ne cesse jamais.

Les leçons suivantes sont plus amusantes car je commence à jouer, la main droite d’abord puis la gauche. Cela me demande un grand effort de concentration. Et je dois travailler chez moi ! Faire des exercices, jouer et rejouer sans cesse, mémoriser les doigtés, apprendre par cœur. Ce nouveau rythme bouleverse ma vie, moi qui n’aime pas les contraintes.

Au bout de deux années pourtant, j’arrive à jouer des morceaux connus, ma main gauche s’est pliée à la lecture de la clef de fa, je coordonne bien mes deux mains. Mais parfois quel gâchis ! Je n’ai pas envie d’aller à mon cours et je traîne en chemin, mon cartable bat contre mes mollets, si seulement je pouvais le perdre, le lâcher par accident dans une bouche d’égout... Je monte le plus lentement possible les deux étages avant d’arriver chez Mademoiselle. Son appartement surchauffé m’étouffe, je préfèrerai manger un bol de compote. La leçon se passe mal, je me renfrogne. Quel mauvais jeudi ! Et pas de récompense ! (d’habitude un chocolat ou une pâte de fruit). Je suis si fâchée que je pars sans même dire au revoir.

Mademoiselle me traite d’impolie et menace de le dire à mes parents.

Dehors le soleil brille, les feuilles d’automne courent sur le trottoir, je pense à mon grand-père qui a dû arriver. Il sent la cigarette et j’adore ses cheveux blancs comme la neige. Chaque jeudi, c’est le même rituel qui se produit, dès que j’arrive, nous sautons dans sa voiture, il nous emmène chez lui où notre grande-mère nous attend.

Bien sûr il nous dit qu’il a oublié d’acheter nos magazines. Bien sûr, ce n’est pas vrai, ils sont cachés sous nos fesses, sous la couverture écossaise. J’entame, le sourire aux lèvres la lecture de mon Mickey adoré.

Le trajet dure une heure. Au volant de sa Renault 8, mon grand père ne conduit pas très vite et surtout il n’est pas pressé, il s’en faudrait de peu pour qu’il ne s’arrête à l’un de ses bistrots favoris, le temps de griller une Gitane bleue et de boire un petit canon. Mais bon, il a promis à maman de ne pas s’arrêter en chemin.

La porte du garage est restée grande ouverte. Le garage sent mauvais mais c’est pourtant ici que sur des claies notre grand père conserve ses grosses pommes golden que nous adorons manger au goûter. Il les coupe en quartiers et les arrange joliment en étoile sur une soucoupe aux bords dorés.

A l’étage, notre grand mère nous attend. Elle est grosse et parfois un peu négligée. Ce n’est pas facile pour elle avec son énorme poitrine de ne pas faire de tâches sur ses chemisiers.

La table est mise, le rituel se poursuit avec le repas, le même chaque jeudi : des croque-monsieur noyés dans la sauce béchamel et recouverts de gruyère râpé, une côtelette de veau avec des petites pommes de terre sautées et pour le dessert, une crème caramel.

J’adore mon grand père. Avec lui je joue aux cartes, nous nous lançons dans de gigantesques parties de rami. Avec lui, les devoirs se font à toute vitesse, il me donne les solutions. Avec lui tout me semble facile. Il connaît toutes les réponses car c’est un ancien directeur d’école. Quand nous sommes fatigués de jouer aux cartes, je le prends par la main et je lui dis :

-  Dis pépé, si on allait faire un tour au jardin ?
Son jardin est magique, tous les légumes y poussent et surtout de superbes artichauts aux fleurs plus hautes que moi. Il m’explique la germination, le nom de tout ce qui pousse. Sous une motte de fumier il attrape une courtilière et me la montre. Son corps cuirassé m’effraie.

Au fond du jardin s’étale un tapis de renoncules. Je cueille chaque jeudi un bouquet pour maman qui se fane avant même que j’ai eu le temps de le placer dans un verre d’eau.

J’ai 6 ans
Sais-tu que l’on peut être amoureux très tôt ?
Je suis tombée amoureuse de Francis dès la maternelle.

Avec lui je jouais à poursuivre les pigeons dans la cour quand nous étions arrivés à nous faire punir et exclure ensemble de la classe. Il me faisait des cheveux bleus avec les hampes fleuries des glycines, je le remerciais d’un hochement de tête, il était à mon service, page et prince à la fois.

Pour fêter mes six ans, je l’invitais. Je me souviens, il avait mis pour l’occasion une chemise à petits carreaux verts et blancs. De toute la tablée, c’était le plus beau, le seul garçon invité. Nous avions décidé de ne jamais nous séparer, mais n’envisagions pas de nous marier puisque pour moi, mon futur mari, c’était papa.

Le gâteau est arrivé, superbe, avec ses six bougies lumineuses. Les flammes montaient droit, je les regardais fascinée. Il fallait souffler, je ne voulais pas.

J’attendais que la cire fonde, que les bougies rapetissent, que ces petites taches bleues, si froides se mettent crépiter, peut-être même que quelque chose se passe une fois les bougies entièrement fondues.

Soudain un grand souffle est tombé sur le gâteau. Toutes les bougies se sont éteintes, leurs têtes noires squelettiques se sont mises aussitôt à fumer et à sentir mauvais. Francis avait soufflé TOUTES MES bougies !

J’étais suffoquée, il n’avait rien compris et de plus il m’avait bafouée devant tout le monde. Mes parents gênés ne savaient trop que faire, eux aussi étonnés par tant de hardiesse. Maman a rallumé les bougies. Je les soufflais à mon tour, mais le charme était rompu.

Quelques temps plus tard, je rejoignais Francis à la sortie de l’école. J’avais trouvé un splendide escargot et le lui montrais, triomphante. L’escargot bavait et commençait à sortir ses cornes. Francis exigea que je le lui donne. Je refusais, cet escargot était à moi, c’est moi qui l’avais trouvé, bien caché sous les feuilles, derrière la volière de la cour. Francis insista, ses yeux noisettes commençaient à pétiller de colère. Ai-je alors revu la scène de l’anniversaire ? Toujours est-il que je lui enfournais l’escargot tout entier dans la bouche. Ensuite, je détournais la tête et rentrais chez moi en courant.

Je m’étais vengée.

J’ai 5 ans
A l’école j’adore jouer à la pâte à modeler.

Si la maîtresse me le permettrait, je passerais mes journées à ne jouer qu’à cela, prendre un gros bloc de pâte froide, la malaxer, la réchauffer tout doucement dans mes mains chaudes. Ensuite je la roule, elle s’allonge, elle s’étire, je fais un long boudin, un long serpent qui bientôt déborde de ma table. Je roule encore la pâte, le boudin devient fin comme un ver de terre, il se tortille. Je le transforme en cadre, en construction, je l’écrase, je le coupe en pointillés, je l’entasse, je donne un grand coup de poing dessus, je le tapote avec la paume de la main, je le fignole et puis je décide de tout casser, les bouts de mes doigts forment de tous petits lacs, des traces de pas. Cela me donne une nouvelle idée, je recommence, je roule ma boule, ma belle boule de pâte à modeler.

Quand la maîtresse me propose autre chose, parce qu’il n’est pas pédagogique de laisser un enfant jouer à la pâte à modeler toute la journée, je réponds non énergiquement et d’une voix qui à mon sens est appel.

La maîtresse hoche la tête, elle me laisse faire, elle est gentille. Mais elle revient à la charge un peu plus tard. Plongée dans mon imaginaire, je n’ai pas envie d’être dérangée. Je décide de l’ignorer, je baisse la tête et fronce les sourcils. Qu’on me laisse tranquille, j’ai déjà répondu à la question.

La pâte bleue devient délicieusement chaude, je vais bientôt pouvoir la transformer en bonhomme, je vais même lui fabriquer un chien, et une laisse pour qu’il soit moins seul. Je roule de la pâte brune, je fais un chapeau à mon bonhomme avec les bords bien relevés comme un parapluie. La classe peut s’écrouler moi, je m’amuse.

Soudain deux grosses mains aux ongles polis entrent dans mon territoire et commencent à écraser mon beau bonhomme, son chapeau parapluie ressemble à un escargot écrasé, ma maison n’est plus qu’un conglomérat de formes avachies collées les uns aux autres. Ma création est devenue une compression et ces grosses mains qui continuent à tout abimer...

Je hurle, je pleure. La maîtresse me propose mille autres activités, non, ce que je veux c’est jouer à la pâte à modeler et de plus « elle a tout cassé ».

A bout de patience, la maîtresse m’envoie au piquet, un angle tout rond au fond de la classe. Face au mur, je me calme. Je regarde le granulé de la peinture, on dirait une peau d’orange, pourtant quand je le touche du bout des doigts, il est lisse comme un œuf. Ma colère glisse contre le mur, descend jusqu’à mes pieds, bientôt elle est absorbée comme l’eau par le sable.

Je me retourne, je souris, oui maintenant je veux bien écouter une histoire.

J’ai 9 ans
Nous rentrons d’un mois de vacances en Italie. La suite des vacances, nous la passons à Veynes, chez mes grands-parents maternels.

- Comme ils ont grandi !
Ma grand mère me serre contre sa poitrine ronde, sa peau sent le sucre et le beurre, elle a dû préparer pour notre arrivée une tarte à l’abricot, celle que je préfère.

-  Pépé, mémé !

Nous adorons nos grands-parents. Avec Jeannette, rien n’est trop beau pour les petits, elle joue avec nous, réalise d’adorables petits vêtements pour ma poupée Barbie.

Elle nous aime, elle nous le montre chaque jour à travers ses repas, toujours très copieux et à rallonge. Tiens je vais encore faire quelques chaussons avec ce bout de pâte et de monter au grenier chercher une poignée de prunes sèches parce que c’est meilleur qu’avec la confiture, un pot de framboises sauvages entamé pourtant ce matin au petit déjeuner.

Jeannette, ma vraie petite maman. Jeannette qui m’embrasse et me rassure quand le soir, au moment de l’endormissement, je l’appelle affolée et en larmes.

Je n’ose pas lui dire que j’ai peur de la mort, de mourir, de sa mort à elle ma grand-mère tant aimée. Alors je dis que j’ai peur de vieillir, les mots sont moins cruels et surtout j’arrive à les prononcer. Dire le mot Mort, c’est déjà mourir un peu. Quand j’étais bébé, je suis restée longtemps chez elle. Elle avait quarante cinq ans mais paraissait si jeune que les gens se trompaient et la prenait pour ma mère. Pas un cheveu blanc et toujours cette élégance, simple mais qui se remarque.

A l’inverse de Jeannette, mon grand-père Hervé est plus sévère et réservé. On me disait que je lui ressemblais, cela ne me faisait pas trop plaisir, je le trouvais quand même bien vieux. Infatigable, il partait des matinées entières dans la forêt chasser le lièvre en compagnie de ses chiens qu’il transportait dans des caissons, à l’arrière de sa moto.

A plus de cinquante ans, il avait passé son permis de voiture, trop tard ! Il ne sut jamais conduire. Cela rendait Jeannette extrêmement anxieuse mais nous, nous adorions nous retrouver à l’arrière de la deux chevaux, sur les routes de campagne, quand la voiture bondissait telle une jument.

Mon grand père était un ancien bolchévique, il s’était battu toute sa vie contre les idées et l’oppression capitaliste, il croyait en la Révolution, des fusils étaient encore cachés dans la cabane, soigneusement enveloppés dans une toile de sommier.

Jeannette détestait les activités politiques de son mari, le sujet était devenu tabou à la maison, il est vrai que cela leur avait coûté cher, une mobilisation en 40, une arrestation en 43, sans compter la faim et la peur.

Curieusement, mon grand père ne parlait pas du passé. Il semblait vouloir nous éviter ces souvenirs douloureux, nous étions chez eux pour nous amuser, pour respirer le bon air des Hautes Alpes. Sur ce point il rejoignait Jeannette, les petits étaient là pour jouer et « prendre des couleurs ». Une philosophie toute simple qui nous convenait parfaitement et qui offrait une liberté quasiment sans limite.

Nous avions le village tout entier comme terrain de jeu et quand plus tard mes grands- parents déménagèrent à la campagne, nous étendîmes notre domaine aux bois, aux champs et aux montagnes avoisinantes.

Nos grand parents ne nous voyaient qu’au moment des repas. Le reste du temps, nous étions dans nos cabanes, à la chasse aux moineaux, ou en train de fouiller les décharges publiques. Nous étions des explorateurs, des constructeurs, des Robinson, nous nous nourrissions de framboises, de pommes et de prune volées dans les jardins.

J’ai 15 mois
Je me souviens de notre premier appartement à Grenoble, tout près du lycée des Eaux Claires. Tout y est gris, la façade, l’entrée, la tapisserie. J’ai l’impression de regarder la vie à travers un filtre gris.

Maman est fière de moi, je suis propre à un an. Elle me prépare des petits plats équilibrés, bourrés de vitamines.

Je n’y fais pas honneur, je suis difficile, ma mère s’inquiète. Il parait que chez ma grand mère maternelle, je mange toujours bien. Moi, je me demande où sont passées les couleurs et je me sens bien seule.

Un jour, au retour d’une promenade, j’ai très envie de faire pipi. Nous sommes là, papa, maman, bébé dans le hall gris de l’immeuble, en train d’attendre l’ascenseur. Une fois à l’intérieur, la montée déclenche le relâchement de ma vessie, entre mes chaussures de cuir blanc, une belle flaque commence à se répandre, je regarde cette grande langue s’étaler sur le lino, il fait chaud le long de mes cuisses. Papa se retourne :

- Yvette, elle a fait pipi !

A peine arrivés à l’étage, il m’arrache du sol et se précipite dans l’appartement. Me pose sur mon pot, ressort avec une serpillière pour réparer les dégâts. Horreur, l’ascenseur est reparti. Mon père reste sur le palier, l’air idiot, sa serpillière à la main.

Cette histoire de pipi, je ne m’en souviens pas, je la connais parce que mes parents l’on racontée tant et tant de fois...

J’ai 20 mois
Mon petit frère vient de naître. Ma mère dit de lui au sujet de sa naissance que c’est la seule fois de sa vie où il a été pressé.

Je suis affreusement difficile pour les repas et terriblement jalouse. Ma mère a essayé de me donner le sein lorsque j’étais bébé mais cela lui a donné des crevasses. Elle pleurait d’impuissance et de douleur. Elle me dit

- Si tu avais continué à téter, tu aurais mangé du pu

Ces paroles me dégoûtent du lait pendant des années.

Pour mon petit frère, elle n’essaie même pas, il est maigre, elle est surchargée de travail. Ce deuxième enfant arrive au moment où elle passe son CAPES, elle le rate de quelques points.

On ne m’a pas préparé à la venue de ce petit frère. Les petits enfants ne comprennent pas ces choses là, tout le monde le sait. Quand je le vois, je le trouve affreux, plissé, poilu, avec ses petites mains serrées comme des moignons.

On m’expédie chez ma grand mère ce qui est une excellente façon de confirmer que « l’autre » prend ma place.

Quand je reviens, une jeune fille se trouve à la maison, elle a quinze ans, les cheveux bruns, des lunettes. Mes parents me disent qu’elle va rester avec notre famille et s’occuper de nous. Je l’aime bien Jacqueline, elle ne sait pas faire la cuisine, c’est maman qui lui apprend tout.

J’adore quand elle arrose le gratin de purée d’un généreux filet d’huile. La graisse remonte à la surface, on dirait des îles.

Jacqueline ne m’oblige pas à manger, mes parents si. Ils sont les rois du stratagème. Ils m’occupent l’esprit et pendant que je joue, enfournent les becquées. A deux ans, je connais un nombre impressionnant de noms d’oiseaux. Du pipit de farlouse à la fauvette, de la mésange nonnette au serin cini, les oiseaux d’Europe n’ont plus de secret pour moi.

Mes parents peuvent être fiers de moi. Vive les épinards !

J’ai 6 ans
Je rentre au Cours Préparatoire.

Je ne veux plus repasser devant l’école maternelle. J’ai trop peur que mon ancienne maîtresse, la directrice, parle de moi à mes parents.

J’ai été insupportable en classe, capricieuse, boudeuse, impolie. Par principe, je disais toujours non. Je pense avoir passé la moitié de mon temps au piquet, ce qui ne m’est jamais plus arrivé par la suite.

Pourtant cette maîtresse était patiente et douce, mais moi je n’en faisais qu’à ma tête. M’amuser, jouer uniquement à ce qui me plaisait, la pâte à modeler. Sentir cette odeur de plastique, transformer cette matière glacée qui au contact de mes mains chaudes se transformait en ce que je voulais.

Je déchirais les feuilles de graphisme, les figures géométriques à copier, tout ce qui ressemblait à un exercice.

J’adorais par contre les maquettes que notre maîtresse réalisait au fond de la classe, celle sur l’Afrique me fascinait. On y voyait des dunes de sable rouge et un village de cases sous des palmiers dattiers. Les personnages, couleur chocolat avaient un simple trait blanc pour la bouche, les femmes étaient enroulées dans des tissus bariolés, certaines portaient leur bébé sur leur dos. A l’arrière plan attendaient, immobiles les animaux de la savane, lions, hyènes, chacals et quelques gazelles aux pattes fragiles qui tombaient sans arrêt.

Quand la maîtresse ne pouvait plus me supporter, elle m’envoyait soit au piquet soit dehors, dans la cour. J’adorais la cour, je courrais après les pigeons, j’observais à travers le grillage quelques volatiles que l’on avait emprisonné là, tout comme moi. La cage sentait la fiente et la terre sèche, depuis longtemps les deux poules naines et les trois colombes s’étaient habituées à l’agitation et aux voix pointues des enfants.

Dans ces instants de solitude, j’avais l’impression de partager avec ces oiseaux un moment particulier, un peu d’amitié. Mais il suffisait qu’un autre enfant se trouve à son tour envoyé dans la cour pour que ma belle tranquillité s’envole. Nous nous lancions dans une nouvelle chasse aux pigeons en poussant de grands cris, ce qui ne manquait pas d’alerter nos maîtresses qui nous ordonnaient de rentrer.

Je rentre en CP et j’attends avec impatience la rentrée « à la grande école ». Dans ma blouse à petits carreaux beige et blanc, avec mes cheveux courts bien peignés sur le côté, je donne l’image d’une petite fille très sage.
L’école primaire me calme et jamais aucune maîtresse ne se plaindra de moi.

La maîtresse du CP est une femme insipide et pas très jolie, j’apprends à lire avec Rémi, papa fume sa pipe dans le salon et maman prépare le repas.

Nous avons de magnifiques bûchettes colorées pour apprendre à compter, qui font quand on les entasse un bruit de graines séchées.

J’aime particulièrement la leçon de musique, le professeur entre dans la classe avec son harmonium, une grosse boîte qu’il pose sur le bureau de la maîtresse. Nous ne voyons pas ses doigts jouer, la musique s’échappe magiquement, nous écoutons oubliant de chanter.

Au CP, j’apprends à écrire avec une plume. Chaque fois que nous recevons une plume neuve, il faut la mouiller avec notre salive. Je pose la plume sur ma langue, je la tète comme une sucette. Ensuite seulement nous pouvons la plonger dans l’encre violette.

C’est au CP, hélas que je cesse définitivement de croire au Père Noël. Odile me demande

- Tu y crois toi au père Noël ?
Bien sûr que j’y crois, mais alors pourquoi ai-je répondu non, pourquoi ai-je menti ?

- T’as raison, le père Noël c’est nos parents.

Ces paroles là, je n’ai pas pu les effacer, les nier, les oublier. J’ai senti que dans mon cœur quelque chose se déchirait, irrémédiablement. Sur mon visage, sans doute, mon sourire était amer.

J’ai 8 ans
T’est-il déjà arrivé d’agir en dehors de ta volonté ? D’être poussé en quelque sorte par une force inconnue, subite, que tu ne maîtrises absolument pas ?

Nous habitions au troisième étage d’un immeuble qui en comptait quatre, immeuble ancien aux plafonds hauts muni d’un ciney, un gros poêle à charbon qui chauffait l’eau d’énormes radiateurs grumeleux.

La salle de bain se trouvait tout au fond du couloir, la baignoire, immense reposait sur des pattes de lion.
Lorsque nous étions petits, nos parents nous baignaient tous les trois ensembles, c’était plus pratique pour l’eau qu’il fallait chauffer à la cuisine.

Les pièces étaient grandes et munies de parquets, équipées d’une cheminée au plateau de marbre. Les pièces qui donnaient sur la rue avaient l’avantage de posséder un balcon étroit certes mais suffisamment long pour pouvoir imaginer des jeux.

Notre jeu préféré restait celui de la ficelle. Il s’agissait de rassembler des morceaux de ficelles ou à défaut de laine et de les nouer bout à bout. La ficelle devait pouvoir pendre jusqu’au sol, trois étages plus bas.

Au bout de la ficelle, un objet, ligoté, enveloppé de papier journal, petite momie non identifiable. Cachés derrière les barreaux du balcon, nous attendions le curieux qui avancerait la main pour saisir l’objet dont nous le priverions en remontant d’un coup brusque la ficelle.

Si le jeu ne marchait pas (et à notre grand étonnement, beaucoup de passants ne semblaient même pas voir notre installation), nous lançons plusieurs fils de laine lestés, de l’autre côté de la route, par delà le muret du canal. Les fils de laine colorés traçaient de longues arabesques molles, toiles d’araignée géantes que nos parents atterrés découvraient le soir en rentrant du travail et que nous devions retirer aussitôt.

Un jour de printemps, je remarque que des hirondelles commencent à bâtir leur nid au-dessous du balcon du quatrième étage. Je suis fascinée par l’habileté de ces oiseaux qui mastiquent dans leur bec des boulettes de boues qu’elles collent les unes sur les autres jusqu’à former un nid.

Dès que je rentre de l’école à onze heures trente et le soir je me précipite sur le balcon pour voir l’avancée des travaux. Un second puis un troisième nid succèdent au premier. Ils sont ronds comme un sein, réguliers, durs comme du ciment.

Mon père s’étonne de mon interêt pour ces nids, de mon attitude si concentrée, des questions pertinentes que je ne manque pas de poser. Le professeur de biologie peut être fier de sa fille, elle a le sens de l’observation et la curiosité du naturaliste dans les gènes. Moi, je suis contente de l’admiration à peine voilée que manifeste mon père à mon égard.

Alors pourquoi a-t-il fallu que je brise tout ? Que je provoque la catastrophe ?

Je prends un balai. A l’abri des regards, je commence à toucher le nid avec les poils souple, mais cela ne me satisfait pas, j’ai besoin de sentir mieux, de toucher. Avec le bout du manche, je sens les petites boules de boues, c’est vraiment très très dur. Y a-t-il déjà des œufs ? Et soudain, je pousse à fond le balai contre le nid, il résiste. J’insiste, il se fissure. Je redouble de petits coups saccadés, le nid tombe d’un coup à mes pieds, un conglomérat de terre, de plumes, de mousse et trois petits bouts de chiffons roses fermés d’une boutonnière jaune, des poussins !

Au dessus de moi, sous le balcon, il ne reste qu’une arc de terre, tout le reste gît au sol.

Mon père arrive à ce moment précis. Il regarde la situation, moi debout, le balai à la main, la bouillie à mes pieds, les cadavres des oisillons. Je risque un mensonge, « le nid est tombé tout seul ». Stupidité de première classe. Papa m’agrippe par le bras et me jette sur le lit. Ensuite, il me fiche une fessée, une terrible fessés, qui laisse sur mes cuisses les marques de ses larges mains, une fessés qui me fait pleurer longtemps, très fort.

J’aurais bien aimé lui dire que moi-même, je ne comprenais pas la raison de mon geste, que moi aussi je me trouvais monstrueuse, meurtrière, Médée dévorant ses enfants. Mais dans la famille, on ne parle pas. On punit et l’affaire en reste là, avec ce remords qui remonte en vous encore des années plus tard et cette question, jamais comblée, toujours vivante : pourquoi ai-je détruit ce qui me fascinait ?

J’ai 6 ans
Je suis chez ma grand-mère.

C’est la nuit, je viens de me coucher. Dans mon lit trop mou, je m’enfonce avec délice. L’oreiller sent la lavande et l’air pur des Hautes Alpes. Je me tourne du côté du mur et replie mes jambes contre mon ventre, la chaleur m’enveloppe, je me sens devenir aussi douce qu’une crème à la vanille.

Soudain elle se niche dans ce nid, la sale pensée, elle prend toute la place, accélère ma respiration. « Je pense à quand je serai morte, je pense à quand je serai morte. »

La question rebondit, se multiple à l’infini comme les ronds d’une pierre jetée dans l’eau. Elle m’entraîne dans un effroi total, une angoisse à l’état pur, j’ai l’impression de me perdre, de me dissoudre, cette question n’a pas de fin, je vais disparaître avec elle.

- Mémé ! !

Il n’y a que ma grand mère pour me sauver.
- Mémé ! mémé !

Jeannette se précipite dans la chambre, allume la lampe de chevet, je suis trempée de larmes. Je sanglote, je ne peux exprimer cette sensation de gouffre, cette chute infinie, cette mort qui m’aspire et puis ma grand mère elle aussi va mourir, non pas elle, je ne peux imaginer que ma Jeannette nous quitte, ne plus sentir ses bras charnus contre mon visage, ne plus goûter à sa cuisine généreuse, ne plus entendre son chant, sa voix avec l’accent du midi. Je dis tout bas

- Je pense à quand tu seras vieille

Vieille, Jeannette l’est déjà un peu, mais surtout, en disant cela j’évite de dire la vérité, les mots qui me font si peur. Je ne prononce pas le mot mort alors que c’est celui là même qui me fait hurler.

Ma Jeannette est là, avec son bon sourire et son corps chaud, je suis déjà un peu rassurée, je ne veux pas lui faire de peine, voilà ça va mieux, il ne faut plus y penser, mémé, je t’aime, reste encore un peu avec moi.

Alors Jeannette s’installe à mes côtés, elle me prend la main et tout doucement je m’endors.

J’ai 8 ans
C’est étonnant, la naissance d’une passion.

Le contenu n’a pas besoin d’être brillant ni de procurer un choc. Il repose avant tout sur le plaisir, ce plaisir que l’on cherche ensuite à renouveler, à retrouver chaque fois.

Ma passion de la lecture à commencé avec les albums de Sylvain et Sylvette. Des livres plats à couverture cartonnée, des bandes dessinées où s’affrontent deux gamins débrouillards et quatre compères aussi méchants que bêtes.

J’aime le format à l’italienne de ces albums, quand on les transporte ils ne pèsent rien, mais dès qu’on ouvre la première page, l’action vous saute à la figure. Toutes les aventures se déroulent à la campagne, la ville semble ne pas exister. Sylvette porte un éternel fichu rouge à pois blancs et Sylvain un bonnet de coton bleu. Chaussés de sabots, ils vivent chichement, riches seulement de la ménagerie d’animaux hétéroclites qui partagent leur existence, un âne, un mouton, une chèvre, un chat, une poule, un gros rat blanc et un oiseau écarlate, cui-cui.

Le contenu de chaque album ne change jamais, pour Sylvain et Sylvette, il s’agit de ruser afin de ne pas tomber dans les pattes des compères. Ces derniers vivent dans une grotte, rudimentaire et sans confort, ils ont toujours faim. Ils cherchent donc par tous les moyens à s’emparer des biens des enfants.

Sylvain est volontaire et téméraire, Sylvette réservée et inquiète, une drôle d’image de la femme, mais cela ne me gêne pas, car j’épouse l’identité du garçon ou de la fille en fonction des situations et de mes envies.

Et puis il y a les animaux, ces bêtes qui parlent et réfléchissent comme des humains, prêtes à risquer leur vie pour leurs petits maîtres. Ces enfants sans parents (on ne sait pas pourquoi ils se trouvent dans cette chaumière perdue au bord de la forêt) correspondent exactement à ce que nous sommes quand nous jouons dans nos cabanes, qu’elles soient perdues au fond des bois ou suspendues à l’abri des bêtes sauvages sur la fourche d’un grand chêne.

Après il y a eu Tintin. Tintin m’a ouvert les yeux sur l’aventure, il a été mon premier initiateur aux voyages, mon premier livre de géographie. J’ai dévoré tous les albums, sans esprit critique, l’important étant d’explorer la planète et de développer des stratégies pour rester en vie.

J’adore Tintin au Tibet parce qu’à la fin le Yéti pleure, le Lotus bleu pour son mystère couleur turquoise, l’oreille cassée pour les indiens Arumbayas. Ce n’est pas tant le personnage qui m’intéresse car je le trouve banal et peu séduisant, mais les milliers de kilomètres qu’il me fait parcourir, les êtres incroyables qu’il rencontre, les coutumes, le vécu, la couleurs des autres.

J’adore les moines tibétains, son ami Tchang, le sherpa Tharkey avec son visage émacié, lui je le trouve beau.

Les jumeaux Dupont t et Dupond d m’exaspèrent, j’apprécie le Capitaine Hadock, surtout lorsqu’il est saoul et en colère et qu’il lance ses jurons incroyables, je le trouve plus souple que Tintin qui ne se permet jamais un écart.

J’ai lu et relu les aventures de Tintin des dizaines de fois. Notre collection se trouvait répartie dans deux maisons, une partie chez nous, l’autre chez nos grand parents. Tout dépendait de la personne qui avait acheté l’ouvrage. Le lotus bleu, l’île noire, l’Amérique se trouvaient dans un vieux cartable à Veynes, L’Amazonie, le Tibet, le Congo chez nous.

Un début d’après midi alors qu’il était largement l’heure de retourner à l’école, je suis plongée dans la lecture de Tintin et L’île mystérieuse. Impossible d’abandonner la page. Je me trouve sur l’île ou poussent les pommiers géants et j’attends l’assaut de l’araignée monstrueuse.

Je m’arrange pour que personne ne me voit et je pars avec le livre afin de continuer la lecture dans l’escalier. Une fois dehors, je réalise soudain la bêtise de mon geste.

Maman vient de fermer la maison, elle est partie au travail et moi je ne peux arriver en classe avec ma BD. Que faire ? Idée ! Je remonter d’un étage et cache la BD sous le paillasson de nos voisins, la BD est ainsi en sécurité.

L’après midi passe et je pense sans cesse à mon Tintin qui doit gentiment sommeiller sous le paillasson. Quand enfin la cloche sonne, je suis une des premières à sortir.

Heureusement, j’habite tout près, si près même que je peux entendre la cloche sonner en me mettant au balcon. Ce n’est d’ailleurs pas forcément un avantage. Je ne me presse pas, je me dis que j’ai le temps et voila que le temps file à toute vitesse et que plus souvent en retard que les autres...

En quelques minutes je me trouve devant la porte de notre immeuble, pousse le battant (ne fermez pas le porte le groom s’en chargera dit un médaillon vissé au-dessus de la poignée), monte deux par deux les marches en pierre grise de l’escalier, soulève le paillasson, RIEN ! La BD a disparu ! Je suis désemparée et extrêmement vexée. Ma BD, qui a pris ma BD ? Bien sûr je n’ose pas sonner et demander, et d’ailleurs quoi dire, alors je reste là, les larmes au bord des yeux. Je me demande soudain si je ne me suis pas trompée de paillasson et cours soulever celui d’en face mais rien. Ma BD a véritablement disparu, je me la suis bel et bien faite volée.

Je monte le reste de l’escalier, lentement, les épaules lourdes. Je me demande comment je vais annoncer cela à mes parents, mieux vaut ne rien dire, après tout ils ne lisent pas ces albums, ils ne s’apercevront pas de sa disparition. Il n’y a guère que mon frère qui puisse le faire remarquer, mais d’ici là j’aurais trouvé une explication.

Un peu soulagée j’arrive devant notre porte. Une espoir de dernière minute me pousse à regarder sous notre propre paillasson, peut être me suis je trompée, peut être suis-je remontée en fait jusqu’ici, peut être la voisine, compréhensive l’aura-t-elle déposée là ? Le cœur, battant je soulève l’épaisse plaque de coco, un parfait rectangle de poussière me renvoie à l’évidence, il n’y a rien.

La réalité éclate. C’est la première fois que je me trouve de manière aussi brutale devant ma responsabilité.