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2008 : Syrie

Bibliothèques et lecture à Alep

lundi 24 novembre 2008, par Sylvie Terrier

Gagner la Syrie et rejoindre Alep, en passant par la frontière turque à Antioche était un projet qui depuis des années me faisait rêver. En ce 25 juillet 2008, mon rêve se réalise. Me voici à Alep. Je découvre une ville ocre grillée sous le soleil, l’une des plus ancienne du monde, ses souks aux épices, ses tours de savons parfumés au laurier, ses hammams, ses pâtisseries délicates, ses caravansérails et la gentillesse légendaire de ses habitants.

La Syrie a une longue histoire, occupée successivement par les Cananéens, les Phéniciens, les Hébreux, les Araméens, les Assyriens, les Babyloniens, les Perses, les Grecs, les Arméniens, les Romains, les Nabatéens, les Byzantins, les Arabes, les Croisés, les Turcs Ottomans et enfin par... les Français 1920 à 1946.

Aleppo en syrien est une ville où l’on se repère facilement. La citadelle médiévale, construite par Malik az-Zahir Ghazi, l’un des 17 enfants de Saladin, trône au centre de la ville. La grande Mosquée, les différentes portes fortifiées, tout peut être parcouru à pied. Il n’y a que dans les souks et son dédale de ruelles étroites où l’on peut à la limite s’égarer un peu, mais il est facile de retrouver son chemin, il suffit de s’adresser aux passants, les plus âgés parlent souvent français et l’on trouve toujours quelqu’un qui parle anglais.

Notre hôtel, tenu par une famille arménienne est une belle demeure à trois étages aujourd’hui défraîchie faute de moyens. L’hôtel est quasiment vide. Du balcon de la terrasse, décoré de pots de fleurs où végètent de maigres arbustes on découvre la ville, uniformément ocre jaune et sa citadelle. Le soir un vent frais souffle et nous goûtons des moments paisibles en buvant une bière égyptienne glacée.
La Syrie n’est pas un pays touristique et l’été reste la saison basse à cause de la chaleur.

En deux jours d’exploration, un constat s’impose : la production de livres, de revues et de journaux est extrêmement réduite. Pas de journal vendu dans la rue. Une dizaine de livres poussiéreux disponibles à l’accueil du musée archéologique. Deux heures de recherches pour trouver une librairie, minuscule, au choix plus que limité. Les livres dans cette librairie sont en langue arabe, inexploitables pour nous. De ci cela nous extirpons quelques livres en anglais, voire en français provenant d’éditeurs libanais, mais ces livres sont chers. Quant au livres pour la jeunesse, ils se réduisent à une dizaine de titres.

Forte de ce constat je me demande alors s’il existe des bibliothèques dans cette ville. Mes recherches sur Internet en France n’ont rien donné, il n’y pas d’alliance française ou d’institut culturel à Alep, une ville qui est pourtant resté sous mandant français pendant 26 années et qui s’est toujours voulue ouverte sur l’Occident. Toute la culture française semble aujourd’hui concentrée à Damas, la capitale :
"-" Service de coopération et d’action culturelle
Rue Ata Ayoubi Damas
www.ambafrance-sy.org
"-" Centre Culturel Français
Rue Youssef Al Azmeh
www.ccf-damas.org
"-" Institut français du Proche Orient
Rue Abou Romaneh
ifead@net.sy
"-"Centre de Ressources sur le Français Contemporain (CFFC)
crfc@net.sy

Amis de bibliothèques autour du monde, remercions Michel, chrétien de Aleppo et patron d’un débit de boissons, qui dans un français plus que correct m’apprend qu’il existe à quelques centaines de mètres de nous une bibliothèque nationale. Nous sommes en effet passé de nombreuse fois devant en regagnant notre hôtel ! Mais tout est écrit en arabe et cette grande bâtisse de marbre ocre, rayée de rose, gardée par un agent fatigué ne laissait en rien deviner l’existence d’une telle institution.

Pour vous rendre à la bibliothèque, il faut repérer la Clock Tower, dressée place Bab Al Faraj, en plein centre ville devant l’énorme Hotel Sheraton qui à lui seul a dû entraîner la destruction d’un quartier entier d’habitations anciennes, en particulier des maisons ottomanes aux façades et balcons garnis d’étonnants treillis de bois et de fer.
Pour atteindre les collections il faut monter un escalier en marbre monumental, on arrive aux fichiers en bois clairs, en mauvais état, certains manquants.

La bibliothèque a été construite en 1938 par décision du gouvernement de Damas. Elle n’a été ouverte au public qu’en 1945, le 3 décembre exactement, car à cause de la guerre, les Anglais et les Français occupaient les locaux. Les collections comptaient 100 000 ouvrages. Aujourd’hui, le chiffre de 80 000 documents est annoncé. Après visite, ce chiffre me semble largement surestimé.

Les collections sont en langue arabe, il existe un fonds en langue française, anglaise, russe, turque, espagnole. Un fonds de journaux récents et anciens reliés complètent la collection. Les livres les plus anciens ont environ 120 ans, les sujets sont divers, religion, sciences, histoire, littérature.

Ma carte de visite me permet d’entrer directement dans la salle des collections. Ali me set de guide, il parle un peu anglais. Il est étudiant et travaille 3 mois à la bibliothèque dans le cadre d’un job d’été. Sa mission est de déplacer les collections anglaises et françaises, peu consultées dans une réserve à l’étage supérieur afin de laisser de la place pour collections en langues arabe.

Le bibliothécaire responsable, un homme d’une quarantaine d’années, portant une calvitie très prononcée ne parle pas un mot d’anglais. D’un coffre, il sort un classeur qui contient l’histoire officielle de la bibliothèque et le donne à Ami pour traduction. Ensuite, il allume une cigarette !

Les livres les plus anciens sont reliés de cuir, ils sont entreposés sur la tranche et entassés sur des étagères métalliques d’une hauteur dépassant 2 mètres. La poussière règne, des livres neufs s’entassent au fonds du local en attente d’être catalogués. Il s’agit de dons offerts par des sociétés et des organismes gouvernementaux. Je demande à Ami de me traduire quelques titres au hasard : Comment gérer son équipe ; Comment organiser un journal ; Poésie. A ma question avez-vous un budget propre, Ami est affirmatif.

Les livres en arabe sont saisis sur informatique, les autres restent en fichier manuel.
C’est sans doute la raison pour laquelle le fichiers manuel à l’entrée est si clairsemé. Je ne vois pas d’Opac à disposition du public, par contre une employée est assise devant un écran dans la salle de lecture des chercheurs. Je suppose qu’elle a pour mission d’aider à la recherche bibliographique.

Le prêt à domicile est possible à raison d’une durée de 3 jours. Le prêt est gratuit moyennant une caution de 300 lires syriennes (4 euros).
La bibliothèque est ouverte tous les jours, de 8 heures du matin à 20 heures, elle est fermée le vendredi jour de repos chez les musulmans.

Je suis curieuse de découvrir les collections en langue française. Elles datent toutes de la période du protectorat français. Le fonds est intéressant, les livres sont pour la plupart reliés. Je trouve, au hasard, Baudelaire, Machiavel, Camus, Freud, Beauvoir, le nouveau petit Larousse de ... 1945. Marivaux, Flaubert, Euripide (théâtre complet). Et parmi les documentaires, du droit constitutionnel, des ouvrages sur le matériel viticole, le syndicalisme, toute une collection de que sais-je, des ouvrages de Lénine, Staline, une collection d’environ 3000 livres me dit Ali. Bon, de toute évidence plus personne ne lit ces livres qui sombrent jour après jour dans l’oubli.

Je pose la question à Ali :
- Si, me répond-il, il y a un homme qui vient tous les matins et qui lit un livre en français.
- Et il est là ce matin ?
- Bien sûr !
Il me conduit dans la belle salle de lecture aux portes d’entrée joliment gravées, réservée aux chercheurs. Au centre de la pièce, une table de forme oblongue en bois clair, des chaises ouvragées. Les grandes fenêtres ouvertes laissent entrer les bruits de la ville. Seul usager de cette salle de lecture un Monsieur soigné, plongé dans le lecture d’un petit livre relié au pages jaunies. Monsieur T. est né en 1939, retraité, ancien employé de banque, études au collège français des frères Champagnier à Alep.
- Je viens chaque matin à la bibliothèque, je lis 2 heures, 2heures et demi. Mes auteurs préférés ? Descartes, Bergson, j’aime la philosophie.
L’établissement des frères Champagnier a été nationalisé en 1967, aujourd’hui, le français y est toujours enseigné mais en 2ème voire 3ème langue.
- A mon époque tous les cours étaient en français, des mathématiques jusqu’à
la philosophie. C’était ouvert à tous, moyennant finances. Moi je suis musulman.
En réponse à ma question, Monsieur T. me dit qu’il n’existe pas d’autres bibliothèques à Alep, sauf bien sûr les bibliothèques universitaires. Par contre il y a des centres culturels arabes dans les quartiers. On ne trouve des collections en langue française que dans cette bibliothèque.
-  Le problème en Syrie, c’est Israël. 90 % du budget passe dans l’armée. La
paix que nous avons actuellement devrait impliquer le développement du pays et de l’esprit. L’impérialisme américain utilise le conflit entre juifs et arabes pour nous diviser.
La parole de cet homme semble libre, sans doute a-t-il confiance en moi. Je souris. Dans cette grande bibliothèque il retrouve un peu du temps passé et sa retraite s’écoule bordée par la lecture assidue du français, une langue qu’il ne veut pas oublier. Ses trois filles aînées sont ingénieurs, la dernière étudie la littérature anglaise.

Je laisse Monsieur T. à sa lecture et avant de quitter l’établissement parcours le reste des salles. Je découvre une autre salle de lecture, pour les étudiants, grande salle agréable munie de ventilateurs, fenêtres grandes ouvertes sur la lumière. Il règne dans cette salle un silence absolu. Pas un journal, deux armoires fermées remplies d’encyclopédies. Des boxes individuels placés en rangées régulières, des chaises confortables en velours grenat. Quelques filles et garçons, mélangés.

En sortant de cette salle de lecture je remarque une porte ouverte. C’est le bureau du manager. Table de marbre, bureau imposant en bois clair qui renvoie l’image d’une certaine aisance. Encastrée dans un meuble de bois sculpté une télévision couleur allumée. Personne dans ce bureau.

Je redescends l’escalier monumental en marbre jaune avec une impression mitigée. Celle d’un lieu certes ouvert à tous mais aux collections bien anciennes et peu consultées. De toute évidence, un bon en avant s’avèrerait nécessaire. Un bon vers plus de modernisme, d’ouverture qui permettrait sans doute d’attirer un plus grand nombre d’étudiants. On sait combien l’accès à la culture et à l’éducation dépend du développement de la démocratie et de la liberté d’expression. En Syrie, la paix existe et le gouvernement est organisé en République. Le Président Bachar Al Assad d’origine Alaouite, un peuple pauvre descendu des montagnes, ne prône pas un islam dur, au contraire dans les villages les filles se promènent bras et tête nus et un vent de liberté souffle. Son père Hafez a dirigé le pays pendant 30 ans. Les portraits du père et du fils inondent de manière quasi obsessionnelle toute la Syrie.

Le gardien à l’entrée a disparu, sans doute est-il allé boire un thé ou un café. Sur ma gauche une grosse boîte rouge attire mon regard, je lis en français « Boîte aux lettres ». Est-elle encore en fonction ? Sans doute.

La chaleur me saisit alors que devant moi défile le flot incessant des taxis jaunes de la ville. Midi sonne à l’horloge. Je fais quelques pas pour regagner l’ombre et pense au poète Adonis, originaire de Syrie, poète engagé pour une poésie libre et universelle, dégagée de toute entrave, de toute frontière linguistique, idéologique, culturelle.
Plus tard je recopie ces vers qui me semblent marier ouverture au monde et recherche de soi (Extrait du recueil « Le poète du vent », poèmes 1957- 1990, Poésie/Gallimard), un parallèle facile à faire avec la quête de celui qui voyage :

Je marche vers moi
Et vers tout ce qui vient

La littérature syrienne est peu traduite en français. Deux livres à vous conseiller pour compléter cet article :
- Les portes de Damas/Lieve Joris, Actes sud (Babel). Récit de voyage d’une journaliste néerlandaise qui partage la vie d’une femme à Damas.
- Les Sept piliers de la sagesse/T.E. Lawrence (dit Lawrence d’Arabie)/ Payot (petite bibliothèque) ou Gallimard (Folio) ou Le livre de poche (Pochothèque).

A bientôt sur bibliothèques autour du monde !