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2006 : Jours paisibles au Tamil Nadu

dimanche 23 novembre 2008, par Sylvie Terrier

Départ de Nice, Jeudi 9 novembre

Voilà c’est mon neuvième voyage en Inde. A partir de dix c’est décidé, je ne compte plus. C’est au moins la cinquième fois que je pars en Inde du sud. J’ai expérimenté le voyage en solitaire, en couple, en famille avec nos deux enfants.

Aujourd’hui je pars seule. L’Inde est devenue mon second pays, my sweet home, mon cœur. L’odeur, le bruit, le dodelinement de la tête propre aux Tamouls, il ne me faut pas plus de cinq minutes pour me réadapter. Auparavant, j’essayais au retour de faire durer le voyage, comme si je devais plus y retourner. A présent cela a changé, je vis l’ici et le maintenant, que ce soit en France ou en Inde. J’ai deux vies en une seule personne. Cet état de schizophrénie heureuse me convient.

10 novembre, arrivée à Chennai (Madras)
Avec le décalage horaire (+ 4heures 30), je n’ai pas sommeil le soir et le matin j’ai envie de dormir. J’ai monté ma montre pour qu’elle me réveille à 8 heures. Elle sonne et je me rendors.

Réveil dans la moiteur, les yeux secs à cause du ventilateur. Envie d’un thé.
La douche froide, je n’ai pas le courage de l’affronter. Je me lave à l’Indienne, remplis un grand seau d’eau, me mouille morceau par morceau, puis me savonne. Avec un petit broc je m’asperge pour me rincer.

Dehors, le soleil éclate de lumière.

Il a plu une partie de la nuit. Allongée sur le dos, les yeux clos, je savoure dans la douceur le plaisir d’être seule et à l’abri.

Calme irréel de l’ hôtel Broadland.
Au cœur de Madras, dans un quartier bruyant très populaire, il est un havre de paix, une île de silence. Juste besoin de respirer, je suis bien.
Le gérant me sourit et me demande ce que je vais faire aujourd’hui. Je m’ assois, pose mon carnet sur son vieux bureau, prend le temps d’échanger quelques avis. A mon tour je souris.

Au chai shop (magasin de thé)
Le thé est bon, très sucré, brûlant. Les petits grains de sucre craquent sous la dent, dissimulés dans la mousse.
La boutique se vide et se remplit, je suis celle qui reste le plus longtemps. C’est presque propre. Le patron m’apporte une samossa délicatement posée sur un carré de papier journal.

Piqûre de moustique. Toujours aussi lâche à attaquer sous la table alors que je pense à autre chose. Les moustiques ici sont noirs et mous, fatigués. Je les écrase sans scrupule. Depuis que j’ai été malade de la dengue, j’ai l’obsession des moustiques. Rien que d’y penser, je suis inquiète, je me dis : « une seule piqûre de cet insecte minuscule et mon sang est contaminé »

Le marchand de thé frappe sa mesure contre le bois de son comptoir. Il ne s’arrête jamais, brasse et rebrasse son énorme marmite de lait qui doit toujours être bouillant. Pas le temps de remonter son dhoti et pourtant il fait chaud près des brûleurs poussés au maximum. Je vois sa nuque épaisse, ses cheveux noirs où courent quelques cheveux blancs. 40 ans ?

Le patron observe la rue d’un air absent, Tout de blanc vêtu, rasé de près, mince, il est toujours impeccable. Il est à la fois caissier (ce qui est le vrai rôle du patron) et serveur, ça c’est plutôt par zèle. C’est lui qui passe les commandes à l’intérieur comme à l’extérieur quand il s’agit de servir les boutiques alentours. Devant le chai shop, les clients s’accumulent. La plupart boivent leur thé debout.

Dimanche 12 novembre, dans le même chai shop
Un vieux brahmane s’assoit en face de moi, le front entièrement couvert de poudre blanche, une pastille de bois de santal posée entre les sourcils. Le patron lui apporte un verre de lait brûlant et lui tend une brioche. Le vieux découpe la brioche en filaments et les trempe dans le lait. Il n’a plus de dents. En quelques secondes il a terminé, il se lève, paie et part sans dire un mot.

Il me parle presque avec agressivité parce qu’il connaît très peu l’anglais et qu’il est stressé.
Il m’explique qu’il doit conduire aujourd’hui en rickshaw un couple de Français à Mahabalipuram. Je m’étonne. En rickshaw c’est loin ! 45 kilomètres.
Non, non, il a rendez-vous à 10 heures, ça va se faire, pas de problème. Il me montre alors en vrac, la photo de sa fille, la carte de visite desdits français (musique-Yoga- Calligraphie), une photo de Shiva. Il boit son thé à toute vitesse, son front se plisse, ses yeux deviennent durs, aller, bye bye il doit partir...

Il entre, jeune, la vingtaine un garçon de deux ans dans les bras. Sur le pull de laine synthétique du gamin, plus très propre, le mot LOVE écrit en grandes lettres. Il s’assoit en face de moi, l’enfant reste immobile et me regarde. Il refuse le demi-gâteau que lui tend le jeune homme, il détourne la tête, il ne veut pas boire de thé. Il porte au poignet une montre d’homme dorée qui paraît énorme. Ses grands yeux noirs, immobiles me fixent, son silence m’impressionne. Je lui souris, il reste immuable. Je ne sais pas si c’est moi qui l’effraie, peut être est-il malade ?

Pas grand monde aujourd’hui chez le marchand de thé. Est-ce à cause du mauvais temps (il a encore plu cette nuit), est-ce parce que nous sommes dimanche ? La plupart des boutiques sont fermées.
A moins qu’il ne soit trop tôt, 9 heures 15. D’Inde n’est pas matinale.

Il s’assoit de profil sur le banc en face de moi et commande un mini chai. Il reçoit un petit gobelet en plastique. Le gobelet lui brûle les doigts. Il pose ses lèvres sur la surface du thé et boit tout doucement, à toutes petites gorgées.

Le garçon de service nettoie la boutique avec un balai de paille. Cela ne sert à rien car le sol est mouillé et la saleté adhère. Finalement il extirpe d’un recoin une serpillière, un vieux sac de pomme de terre en fibres de coco. Pieds nus, il commence à la passer sur le sol. L’effet est navrant. Mais le résultat semble lui convenir. Alors il s’essuie le front avec un chiffon et jette une cruche d’eau sur ses pieds souillés. En Inde ce qui apparait mouillé peut être considéré comme propre..

Dimanche encore
Par ce temps de mousson, jamais vu autant d’Indiens pisser dans la rue et de libellules.

Je prends le bus pour Mahabalipuram. En chemin, à une dizaine de kilomètre de la ville, sur une grande bande de sable entre rivage et route, je découvre ce qui reste des maisons construites pour les rescapés du tsunami. Certaines se sont totalement effondrées, comme liquéfiées. Les gens sont partis ailleurs, peut être sont-ils retournés dans leurs villages. D’autres camps restent intacts. La vie s’y déroule, tranquillement. Je vois des femmes tirer de l’eau au puits, des enfants jouer, des vaches, quelques chiens. Un nouveau village est né.

Je suis déjà allée quatre ou cinq fois à Mahabalipuram, je connais bien chacun des points historiques à visiter, je les parcours comme s’il s’agissait d’un temple, une déambulation rapide et continue qui ne s’arrête qu’une fois arrivée à la mer.

Il y a là une immense plage de sable fin qui oblige à l’arrêt et à la méditation.

Les couples de jeunes mariés viennent de Madras pour passer le dimanche à Mahabalipuram. On les croise dans les sous bois, toujours très chastes, assis l’un à coté de l’autre. Ils ne s’embrassent jamais en public. Ils discutent, elle a posé sa tête contre son épaule, lui décortique une cacahuète et la lui met dans la bouche. Ils rient, c’est très romantique.

Après le jardin, les couples vont s’asseoir au bord de la mer, en retrait de la foule. Ils font face à l’Océan, ils regardent le même horizon. Ils sont très jeunes, surtout les filles, à peine 20 ans.

Ils me suivaient depuis un certain temps, quant à ma grande surprise ils ont obliqué comme moi sur la gauche pour couper à travers les champs de sable et rejoindre la mer. Intriguée, je me retournais. J’aperçus alors trois garçons et une jeune fille ou plus exactement deux jeunes garçons et un couple qui se tenait par la main. La fille était très jeune, elle riait, elle me faisait penser à une petite fille. Elle portait un très beau pyjama jaune pâle brodé de motifs violets, elle était fine comme une gazelle et avait les yeux bordés de noir. Les deux garçons parlaient un peu anglais et semblaient bien la connaître. Ils m’expliquèrent qu’elle était mariée depuis un an. Ils étaient venus à Mahabalipuram en moto pour fêter sur la plage son anniversaire : elle avait 19 ans aujourd’hui. Ils m’invitaient à fêter l’événement avec eux.

Avant d’atteindre le rivage nous avons mis du temps pour traverser la vaste étendue de sable et de terre mêlée où paissaient quelques vaches. La jeune femme ramassa une fleur, il y avait des plantes épineuses qui courraient sur le sol et s’étiraient comme des cicatrices.

Arrivée sur la plage la jeune femme lâcha la main de son mari et laissa les vagues lui mouiller les pieds. Elle était seule face à l’océan. Les autres l’appelèrent. Déjà ils sortaient d’un carton un peu ramolli, un gâteau d’anniversaire recouvert de crème blanche et verte. Le gâteau avait un peu souffert du voyage, cela les fit rire. La jeune femme coupa une part de gâteau, qui passa de bouche en bouche, en signe de partage.

Nous nous sommes rapprochés et ils m’ont demandée de chanter happy birthday. Ensuite elle a découpé de belles parts. La crème était si légère que le vent la fit s’envoler, la jeune femme commençait a en avoir partout sur les mains. Cela faisait beaucoup rire les garçons. L’un d’entre alors saisit un peu de crème et traça deux traits sur sa joue puis sur l’autre. Avec le vent la crème s’emmêla à ses cheveux, entra dans sa bouche. Plus elle essayait de les repousser et plus elle se barbouillait. Elle poussait des petits cris de déplaisir ou de bouderie, je n’arrivais pas à savoir si elle s’amusait ou si elle était contrariée.

Maintenant ils étaient deux à lui barbouiller la bouche, elle se laissait faire, je n’arrivais toujours pas à savoir si elle jouait ou s’il fallait intervenir. Elle avait à présent de la crème sur toute la figure, elle essayait de s’essuyer avec son écharpe mais celle ici aussi était tâchée. Finalement elle se leva, elle était devenue affreuse, échevelée, méconnaissable. Elle se rua vers la mer, mais la mer lui faisait peur. Du bout des doigts, elle essayait d’attraper un peu d’eau. La crème partait difficilement.

Je m’approchais et lui offrais un mouchoir en papier. Elle planta ses yeux noirs dans les miens et me dit dans’un souffle thank you.

Lundi 13 novembre
C’est lundi, il y a foule ce matin chez le marchand de thé, des collégiens, des travailleurs, des enfants venus chercher un pot de thé. Parmi eux le livreur de biscuits. Bedonnant et lymphatique il se fraie sans difficulté un chemin jusqu’à l’unique table de l’arrière boutique (celle où je suis attablée). D’abord il empile dans le placard mural des brioches plates enveloppées de film plastique, puis il saisit l’énorme bocal à biscuits, un bocal cylindrique au verre épais et entreprend de le nettoyer. Il vide les miettes puis à l’aide d’une feuille de papier journal il nettoie consciencieusement tout l’intérieur. Le verre se met à briller. Ensuite il empile les biscuite en colonnes, d’abord près des bords puis pour finir au centre. Tout est rentré, au moins quatre kilos de biscuits, un bocal par jour, c’est énorme !
- Tu ne vas pas repartir comme cela, lui dit le patron en lui tendant quelques billets, tiens prends donc un thé.
L’autre le boit debout en regardant rêveusement la rue.

Mardi 15 novembre, sur la plage de Marina Beach, Chennai
Mer gris ardoise, au loin posés sur l’horizon défilent en continu d’énormes cargos.
Il y a des détritus et des gens partout, des jeunes surtout, des familles, quelques vieux. Les couples d’amoureux préfèrent se tenir un peu en retrait du rivage.

Les garçons se baignent tout habillés, certains finissent par enlever leur pantalon et se baignent en slip sans aucune gêne.

Les filles et les femmes ne se baignent jamais, tout au plus trempent-elles les pieds dans l’eau qui mouille le bas de leur sari et le plaque sur leurs chevilles luisantes.
Les petits enfants sont tenus à l’écart, aucun ne s’aventure jamais dans les vagues, même accompagné.

Il est fréquent que des gens se noient sur la plage de Madras, des courants très forts entraînent l’imprudent vers le large. Pour peu qu’il ne sache pas nager ses chances de survie sont réduites à néant. Je me souviens il y a deux ans, une européenne s’était faite emporter et avait péri noyée.
- Cacahuètes ? Maïs grillé ? Porte-feuilles en simili cuir ou votre avenir lu dans les lignes de votre main ?
Ils passent et repassent les marchands ambulants, dans l’espoir de quelques roupies.

Ils sont plusieurs comme moi, solitaires, assis face à la mer. Certains rêvent d’un voyage à Singapour, en face, de l’autre côté de l’océan. Ils ignorant combien la condition des Indiens la-bas est difficile, réduits à de simples manœuvres, entassés dans des préfabriqués. Eux s’en moquent, ils économisent pour le voyage, ils s’endettent, de l’autre côté de l’océan il y a du travail pour eux et s’ils ont de la chance ils pourront même parvenir à se marier.

Aller au bord de la mer est aussi une sortie pour ces écoliers et collégiens. L’enseignant d’un ton autoritaire les place en ligne face à l’horizon. Je suppose qu’il leur fait les recommandations d’usage pour la sécurité. Les petites filles portent des jupes grises et des chemises roses, les vêtements des collégiens flottent dans le vent.

- Tiens, prends mon maillot et fais le sécher au vent, je retourne à l’eau c’est trop bon !
C’est moi qui traduit ainsi les paroles de ce garçon d’une vingtaine d’année qui se lance à corps perdu dans les vagues. Son compagnon, mon voisin se retourne vers moi et me sourit :
- Your country please ?
La conversation s’engage, facile, détendue. Il est ingénieur en informatique, dit-il.

Ça dégénère à présent du côté des collégiens, les voici à moitié trempés par les vagues, ils crient et se rassemblent par grappes, certains s’aventurent dans l’eau jusqu’à la taille tout habillés. Oubliées les consignes ! Personne ne se soucie de la brûlure du sel qui va attaquer leur peau quand les vêtements commenceront à sécher, tout leur bonheur est dans l’instant, dans cette joie candide de jouer avec l’océan.

Un groupe de trois gamins en slip arrive en courant. Dans leurs bras, des plaques de polystyrène récupérées dans une décharge quelconque. On devine qu’ils sont habitués à la mer car ils se jettent dans les vagues sans aucune peur, ils s’allongent sur leur morceau de polystyrène et se laissent porter les vagues, petits surfeurs du dimanche.

La mendiante me tend sa main tordue. Je ne lui donne rien, elle n’est pas contente. Le soleil commence à me brûler le dos.

Le marchand de cacahuètes repasse, me regard avec insistance : toujours pas ?

Les petits sont sortis de l’eau, le plus élancé porte un slip troué de toute part, l’élastique a lâché de puis longtemps, le slip tient sur ses hanches à l’aide d’une ficelle. Ils sont venus seuls à la plage, 10 ans.

- Barbe à papa ? (Rose fluo emballée dans de sachets de plastique),
water ? (emballée elle aussi dans un berlingot en plastique). Ma ! il me demande une pièce, il est infirme, unijambiste. Il se déplace difficilement sur le sable mou avec ses béquilles. Je dis non de la tête, il s’en va sans un mot, se place face à la mer.
Il se redresse, il paraît grandi.

Mardi 16 novembre, dans le train vers Madurai
23heures 05, le train démarre doucement, les passagers en retard peuvent encore le rattraper, il n’y a pas ici de fermeture automatique des portes.

Dans notre compartiment, six couchettes,six voyageurs. Il y a un couple d’une trentaine d’années, elle obsédée par son téléphone portable, deux vieux renfermés et peu causants, un homme seul à la peau clair et un jeune homme à l’allure moderne qui se met aussitôt à jouer sur son mobile. Nous sommes assis sagement sur nos banquettes et je me demande quand nous allons nous mettre à dormir. La réponse arrive rapidement avec le contrôleur. Une fois nos billets vérifiés, les banquettes sont basculées en quelques secondes. Chacun s’installe pour la nuit.

Je me retrouve sur la banquette du bas, ce qui n’est pas plus mal pour surveiller mes trois sacs. Par précaution je ferme la fenêtre car je sais d’expérience que les courants d’air dans le train, comme dans le bus, peuvent être fatals.
- You don’t want frech aeration ? Me demande un des vieux qui a
passé une bonne demi-heure à préparer sa couche : oreiller, tissu de coton, jambes longuement massées au camphre et dhoti pour la nuit afin d’éviter de froisser son pantalon.
Ceux des couchettes supérieures gravissent l’échelle extérieure et se mettent aussitôt à dormir. C’est l’avantage de ces places, on n’est pas dérangé par les autres. Et quand il fait chaud, on est plus près des ventilos.

16 novembre, 6 heures du matin
Je suis réveillée par ma voisine qui piaille dans son téléphone. Sa voix pointure et son débit viennent sans peine à bout de mes boules Kies.
Aller encore une petite demi-heure de repos...

Jamais vue l’Inde aussi verte ! De l’eau partout, des oiseaux, des fleurs des libellules (et sans doute aussi beaucoup de moustiques).

Je suis allée me rafraîchir le visage et du coup, j’ai raté l’arrêt qui m’aurait permis de boire un bon thé ou un café.

De la vigne arrangée en tonnelles, des champs de chrysanthèmes jaunes, une terre couleur de brique, argileuse mais fertile. Les champs de riz se succèdent isolés les uns des autres par des talus d’herbe rase.
Soudain le train s’arrête en pleine campagne. Il n’y a qu’une seule voie. Le train qui doit passer avant nous déboule à toute vitesse, l’air qu’il propulse me couple le souffle.

Le vieux pas causant n’a pas eu le temps d’acheter son pourhi (beignets que l’on trempe dans la sauce). D’un geste lent il remonte son dhoti à hauteur de hanche et extirpe d’un vieux slip troué couleur moutarde un paquet de gâteaux.
La fenêtre est sa poubelle, il jette tout, papiers, gobelet, vieille facture, sachet de tabac à mâcher, crachats. Un bon rot et voilà le petit déjeuner expédié.

Les palmiers luisent sous le soleil tandis que dans le lointain les nuages s’accrochent aux montagnes verdoyantes. Brume et fumées des foyers se mêlent, le fond est trouble, en opposition, le premier plan offre une palette incroyable de verts, du plus cru au plus sombre, presque noir.

Le train lance un long sifflement, étiré comme une plainte. Il s’arrête dans une gare.
8 heures 40, enfin un bon café !

Madurai, mercredi soir 17 novembre
Et voilà j’ai dû prendre froid dans le train. Ce soir ma gorge est sèche et le lendemain j’ai perdu ma voix. C’est vraiment gênant pour discuter et c’est épuisant. Je file à la pharmacie, le spécialiste, un petit homme grassouillet me donne des antibiotiques pour 5 jours, un antalgique (j’ai aussi de la fièvre), des pastilles pour adoucir la gorge.
- Les antibiotiques sont-elles vraiment nécessaires ?
- Oui, oui, demain vous allez tousser, avec la mousson, on tombe malade, on prend froid.

Bon. Je le regarde faire, il me donne exactement la quantité de comprimés nécessaires : 10 comprimés d’antibiotiques, 10 antalgiques, pas un de plus. Et la note est dérisoire, 1 euro 60. Depuis plusieurs années j’achète mes médicaments en Inde. Pas besoin d’ordonnance ni de rendez-vous chez le médecin français avant.

21 novembre, Madurai
Il ne se passe pas grand chose le matin à 6 heures dans une ville indienne. Les boutiques ont toutes leur rideau de tôle baissé, les vaches sommeillent, seules quelques femmes balaient le seuil de leur maison. Sur le sol légèrement mouillé, elles dessinent à laide de poudre blanche, un kholam, une figure géométrique. Les motifs varient à l’infini. On trouve même dans les libraires des livres qui répertorient ces motifs.

Avant de prendre le bus pour Kanyakumari, 6 heures de route, je m’arrête chez nos amis du coffee shop. A Madurai, j’ose abandonner le chai pour le café. Le café, noir et très fort, vient des montagnes de Salem. Sa préparation nécessite un demi-verre de café, un demi-verre de lait, et beaucoup de sucre. Curieusement il me serait impossible de digérer ce genre de mélange en France. Ici je me régale et j’en reprends même un second.

Le coffee shop est le seul magasin ouvert au bout de la rue. Il commence à servir les clients dès 4 heures du matin. Quand j’arrive, l’activité bat son plein, chauqe chose à sa place, les marmite de lait bouillant, la bassine de sucre cristallisé, le grand récipient de cuivre rempli de café.

La gare de bus est vraiment loin du centre ville, j’ai bien négocié ma course avec le rickshaw, seulement 50 roupies, je vais lui donner une petite rallonge. Il met de la musique indienne, les sons dansent dans l’habitacle, un chant traditionnel de femme, une petite brise me caresse le visage.
Je ne tousse presque plus, la vie est belle...

J’arrive enfin à Kanyakumari après 6H30 de bus, un bus des plus pourris qui soit. Sièges en bois recouverts de skaï, dossiers verticaux (impossible de s’assoupir), amortisseurs réduits à néant, sol rapiécé de partout. Je vois la route sous le siège du chauffeur qui conduit pieds nus.
Mais bon, en Inde on finit toujours par arriver, car comme disent les Indiens « nothing is impossible in India ».

Kanyakumari vit aussi sous les pluies de la mousson, cela fait ressortir la vétusté des habitations et la saleté. La mer, grise se confond avec l’horizon.
J’ai tout de suite retrouvé l’hôtel où nous avions séjourné en famille lors de notre tour du monde il y a deux ans. Le patron m’a tout de suite reconnue. Je me suis un peu inquiétée de ne pas trouver la petite boutique de chai ouverte au pied de l’hôtel mais le patron m’a rassurée, il faut attendre 16 heures. Le marchand de thé était aussi devenu un ami, il avait invité les enfants à passer une journée chez lui.

Ce matin, je bois mon thé chez notre ami. Il a un peu vieilli. Je ne me souvenais pas qu’il était aussi petit. Il m’a tout de suite reconnue, a serré ma main dans les deux siennes, a demandé des nouvelles des « babies ». Je lui ai répondu en riant que les babies avaient grandi et que Paul à présent était plus grand que moi.

Livraison de lait, de gâteaux. C’est la pleine saison me dit le marchand, octobre, novembre, décembre, c’est la célébration de Sabrimala Ayyappa. Les fidèles du temple d’Ayyappa viennent du Kerala et parcourent nus pieds et tout de noir vêtu le Tamil Nadu. Ils vont de temples en temples, des hommes surtout. Les plus pauvres prennent le train, les plus aisés font le circuit en bus « 2+2 Suspension Coatch ». Un grand déplacement de foule vécu avec fébrilité..

- This is the end of India, me dit cet homme, les yeux fixés sur l’horizon. Comme s’il comprenait pour la première fois qu’il y a une fin en toute chose. A Kanyakumari, c’est la fin de l’Inde. Elle plonge dans l’océan pour ne plus jamais réapparaître.

Je retourne dans les lieux que j’adore à Kaniakumari, la plage déserte après le Fort, la petite ville de Sushindram et son temple fleuri. Je marche, je m’arrête. Je bois un thé. Une averse me pousse à m’abriter sous un auvent. Incroyable, c’est la bibliothèque ! Une collection de livres usés, humides, recouverts de toile rouge semblent posés sur les étagères pour l’éternité. Le bibliothécaire m’accueille avec un lumineux sourire : welcome !

23 Novembre, Vallioor
Je rencontre Monsieur Arunseka directeur de l’école Nalancla à Vallioor. Je suis émue de sa générosité, sa volonté à réaliser un rêve. Il me montre les plans de sa future école, dessinée par un architecte renommé, à 10 roupies le mètre carré, une fortune pour lui.
- Il pleut dans nos classes par temps de mousson, me dit-il d’un air désolé, et les classes sont trop petites.

C’est vrai. Lorsque j’ai visité l’école dans la matinée, j’ai remarqué que certaines enfants de 10 ans travaillaient sur des bureaux taillés pour des écoliers de maternelle, leurs genoux remontaient sous leurs bras. Personne ne se plaignait. Les enseignants souriaient, les enfants répétaient en chœur, une discipline rigoureuse régnait.

Cette école qui compte 515 élèves et 30 enseignants est privée, chaque famille doit payer mensuellement 150 roupies par mois. C’est ce qui fait la différence avec les écoles publiques, gratuites mais de niveau inférieur en tout : encadrement, qualité de l’enseignement, choix des livres, contrôle de l’assiduité...

Tous les enfants portent un uniforme. Un short, une chemisette à manches courtes pour les garçons (avec un petit mouchoir épinglé sur la pochette) et une cravate ; une jupe et un chemisier pour les filles, nattes serrées dans un ruban noir. Les élèves adolescents portent un pantalon long et les filles un pyjama avec un foulard assorti.

Je suis émue par cet homme qui dédie sa vie à son école, guidé par son idéal d’œuvrer à l’amélioration de l’éducation des enfants. Il croit en l’éducation et pour cela m’explique-t-il , s’équipe du « meilleur ». Meilleur matériel informatique (4 postes IBM dans une salle climatisée), meilleurs livres de classes, albums cartonnés pour les enfants de maternelle.

Je suis émue de découvrir combien il vit simplement, dans un deux pièces-cuisine avec sa femme, fine et silencieuse, enseignante elle aussi et leur fille de 15 ans.

Dans la pièce qui sert aussi de salon, les livres s’empilent presque jusqu’au plafond. Je devine que bon nombre d’entre eux viennent de chez son ami du Turning Point, à Madurai. Il me montre un livre d’architecture sur l’aménagement de l’espace intérieur pour les enfants. Un livre contemporain, illustré de magnifiques photos. Un livre que j’aurais pu acheter pour notre médiathèque. Il dit qu’il aimerait un mobilier en bois, mais le bois est cher ici, il faut l’importer de Malaisie.

Il m’installe sur le canapé et met une musique très douce, relaxante. Pendant ce temps, sa femme s’affaire dans la cuisine. Il m’a invitée à déjeuner chez eux. Je propose que l’on mange ensemble mais il vient seul me tenir compagnie, s’assoit avec moi sur le canapé, l’assiette sur les genoux. Le riz basmati est délicieux. Sa femme apporte en souriant une petite assiette de poissons grillés.
- You like ?
On ne trouve ces poissons qu’à Kaniakumari, m’explique-t-il. Les petits poissons craquent sous la dent, ils sont secs et brûlants.

J’aimerais aider cet homme à construire son école (il dit en plaisantant, que je reviendrai pour monter la bibliothèque, une pièce est prévue sur le plan). Je partage tant ses convictions ! Pas de Télévision, la connaissance se trouve dans les livres. Comment l’aider ? Lui donner de l’argent ?
Non, non, dit-il en souriant, seulement Dieu m’aidera.

Avant de partir, il m’offre un livre, la Bagavat Gita. En forme de dédicace, il appose son tampon avec son adresse. Un cadeau pour la vie.

Je le remercie encore et encore. Je ne sais rien faire d’autre que sourire et remercier.

Ensuite j’ai pris un bus pour remonter vers Madurai.
Le chauffeur était une bête. Je l’ai su à peine entrée dans le bus. Son regard sombre m’a accueillie. Je suis presque montée en marche tant il avait l’air pressé. Les deux amis qui m’accompagnaient un court moment n’étaient pas encore descendus que déjà le bus bondissait. Ils ont crié. Nous n’avons même pas eu le temps de nous serrer la main, juste un au revoir furtif.

Je me suis sentie arrachée à cet homme et aspirée par ce bus.
J’aurais pu rester plus longtemps, mon hôte me l’avait proposé, mais je ne voulais pas casser la dynamique de mon voyage, sa force réside dans les rencontres brèves, intenses et émotives.

Je m’installe le plus confortablement possible, le voyage va durer 6 heures. Enfin peut être moins si le chauffeur continue à avaler les kilomètres avec cette gloutonnerie.

Musique, vent, le paysage défile. Je respire. Dans quelques heures, je serai à Madurai. Je pense à la chambre qui m’attend, aux draps tout propre que j’ai fait mettre de côté. Finalement je ferme les yeux. J’arrive de mieux en mieux, au fil des voyages à faire comme les Indiens, c’est à dire à m’endormir dans un bus ou un train. Je ne perds pas conscience mais je m’abstrais. Pas de rêves mais des pensées, des phrases qui s’esquissent puis prennent forme et que j’écris plus tard dans mon carnet.

Un coup de frein me fait ouvrir les yeux et regarder dehors. La pluie tombe à torrent. Elle entre dans le bus car il n’y a pas de porte, seulement un rideau à mi-hauteur. Un seul essuie-glace pour le chauffeur. Les vitres se couvrent de buée. Le chauffeur continue à avancer, à doubler, à actionner son levier de vitesse, comme si de rien n’était.
C’est incroyable ce qu’il pleut. Je ne vois que de l’eau, de l’eau partout, des champs inondés, de la boue. Finalement quel bonheur d’être à l’abri.

La musique s’arrête, sans doute la fin du CD. Aussitôt le contrôleur se lève et glisse un DVD dans un lecteur accroché au-dessus de la cabine. Je remarque alors deux postes de télévision, de part et d’autre du bus. Il lance un film. De ces films indiens avec héros moustachu et bedonnant qui d’un seul petit doigt flanque tous les méchants par terre. Passe encore la qualité du film (il suffit de ne pas regarder) mais le son est si fort que je n’en peux plus. Je hurle dans les oreilles du contrôleur que c’est trop fort. Il baisse légèrement le son. Deux minutes plus tard le son est à nouveau à son paroxysme. Bon, je ne sais pas où sont mes boules Kies et je n’ai plus de kleenex. Je cherche quelques chose pour me boucher les oreilles. Finalement je trouve mes tickets de bus, ils sont imprimés sur du papier mou et souple. Je les roule en boule et les enfonce dans mes oreilles. Le bruit est légèrement assourdi.

Le bus continue toujours sa course sous le déluge. Le contrôleur change de DVD et met la suite, ce film ne finira donc jamais... La route est un chantier permanent. Pluie, boue, trous, les changements continus de voie. Soudain le bus lâche. Le chauffeur manœuvre en vain son levier de vitesse, il ne lui obéit plus. Le bus continue sur sa lancée puis s’arrête. Moteur coupé, le capot intérieur ouvert. Le chauffeur glisse un œil, tripote un ou deux boulons, fait non de la tête. Rien à faire, terminé, il faut quitter le navire !

Tout le monde se rue dehors sous la pluie. Les véhicules se sont accumulés derrière nous. Trente mètres devant j’aperçois un autre bus. Je m’engouffre avec les autres sous le rideau de la porte arrière. Il est bondé, mais j’arrive quand même à me hisser à l’intérieur, encouragée par le contrôleur. Avec mes deux sacs, ce n’est pas facile.
A l‘abri, même debout, même fatiguée par mon sac à dos qui me scie les épaules je souris.

Je cale une omoplate contre le pilier central, j’écarte un peu les pieds pour gagner en équilibre, je pose l’un des sacs sur le repose tête de mon voisin. Voilà, ainsi placée, je dois pouvoir tenir environ une heure.

En cours de route, le bus se vide. J’arrive à hisser mon sac sur le porte bagage et commence à lorgner une place qui devrait bientôt se libérer sur ma gauche. En effet un homme se lève. Je me précipite, c’est « struggle for life », (la lutte pour la vie), j’ai appris cela en Inde. Je chasse avec autorité un indien qui voulait s’assoir à cette place et m’installe confortablement. Elle est pour moi. Maintenant je peux fermer les yeux.

La pluie s’est arrêtée et le sol est sec à l’approche des faubourgs de Madurai. Je tombe sur un panneau indicateur : Madurai 18 km. qu’on ne s’y trompe pas, pour faire ces 18 km, le bus peut mettre une heure.

25 novembre, Madurai
Les Indiens commencement à acheter de grosses voiture, 4x4 et jeep, de marque coréenne ou indienne (Tata a bien sûr taillé sa part du marché). Restent encore quelques mythiques Ambassador, reléguées au seul usage des taxis.

Les grands perdants sont les cyclo-pousse, ces vélos taxis qui ne fonctionnent qu’avec la sueur humaine. A l’angle des rues, les chauffeurs errent, maigres et désœuvrés. Plus personne ne demande leurs services, pas même les anciens, leurs plus fidèles clients. Pour aller au marché ils préfèrent à présent la rapidité et l’agilité des rickshaws.

Les conducteurs de cyclo-pousse vous regardent d’un air malheureux, ils vous emmènent partout où vous voulez pour un prix dérisoire, 10 roupies pour aller au temple. Mais même bradée, ils n’obtiennent pas la course. Le mollet sec, la peau tannée, leur regard vide exprime une poignante détresse.

7 heures. La rue commence à s’agiter, les véhicules se mettent en marche, le soleil se hisse au-dessus des toits. En dehors des rickshaws et des marchands de thé il y a un autre métier qui fonctionne tôt le matin, celui de repasseur de chemises. Debout devant sa charrette, un énorme fer à repasser garni de charbon de bois à la main, il repasse la chemise de celui qui attend, torse nu devant lui, peut être pour un nouveau travail.
Dans la rue on ne peut le rater, il n’y a pas de concurrence si ce n’est un autre repasseur mais tous sont occupés. Devant chacun, des piles de chemises. 5 roupies la chemise, propre comme sale.

10 heures. J’attends le train en gare de Madurai. J’ai une heure d’avance, je savoure le temps vacant.

Le chef de gare m’avait prévenue, le train aura heure et demie de retard. Quand enfin il arrive, deux heures plus tard, je me précipite. Bizarre, il y a déjà quelqu’un à ma place, un vieux qui a l’air d’être sûr de ses droits et que je déstabilise complètement. Le train va-il bien à Chennai ? Oui oui. Seulement c’est le train qui remonte de Kaniakumari, ce n’est donc pas l’express de Chennai. Bon le vieux avait raison et le contrôleur le confirme, je ne peux pas rester dans ce train. Je descends deux stations plus loin, celui que je dois prendre vient derrière. Mais à peine sur le quai, voilà que le contrôleur me rappelle, mon train a deux heures supplémentaires de retard, je peux prendre celui ci, sans charges supplémentaires. Il me sourit, je suis confondue devant tant de gentillesse.

C’est le vieux qui va être surpris en me revoyant ! En effet il s’est confortablement installé sur sa couchette et mange une banane en papotant avec son vieux copain. Je passe devant lui sans rien dire et change de compartiments, je cherche des voyageurs plus affables.

Me voici adoptée par une famille d’indiens musulmans. Ils me laissent une place, les hommes discutent avec moi, m’offrent des fruits. Oui dit l’un d’eux en plaisantant, tu pourrais te marier avec moi ! Ils me présentent à leurs femmes, grasses, réunies dans un autre compartiment. Celle-ci est fière, elle a quatre garçons. Est-ce qu’elles travaillent ? Non me répond un homme en riant, elles mangent et elles dorment c’est tout ce qu’elles font ! Ces hommes ont de l’argent cela se voit, ils travaillent en Arabie Saoudite, dans un supermarché, mais ils ne sont pas instruits.

Le temps n’en finit pas de s’allonger et nous n’avançons pas. C’est le plus long train de mon voyage, comme si cette avant dernière journée ne devait jamais finir. Le train s’arrête parfois pendant une demi-heure, afin de laisser passer un, deux, trois trains qui arrivent en face à toute vitesse. A peine reparti, le voici qui s’arrête à nouveau.
Chacun prend son mal en patience, sommeille, change de place, boit un peu d’eau. Les vêtements collent à la peau, la chaleur monte, les enfants pleurent puis finalement s’endorment épuisés de fatigue. La nuit est tombée depuis longtemps. L’espace se réduit au compartiment, aux visages des compagnons de route devenus familiers. Les magasines passent de main en mains, tout le monde papote, ah si seulement je savais parler Tamoul, je trouverais le temps moins long...

Il est 23 heures quand enfin le train arrive en gare d’ Egmore, terminus du train. Madras est déjà endormie et me semble très paisible. Je marchande âprement un rickshaw. Let’s go, en route.

Je réussis finalement à rejoindre le Broadland et retrouve ma petite chambre bleue numéro 30. Le patron dormait déjà, il refuse le billet de 500 roupies un peu déchiré que je voulais lui refiler, tant pis j’en ai un autre. Je prends une bonne douche et sous une tempête de vent due à un ventilateur déchaîné, allongée sur le dos et nue, je goûte enfin au repos.
J’ai atteint mon but.

Devant moi, le matin déjà, puisqu’il est minuit passé.
Je savoure déjà cette très longue journée à venir.
Ma dernière journée.
A l’intérieur de moi j’entends le silence.