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2025 Andalousie : En mouvement, en liberté Cabo de Gata Nijar
jeudi 6 novembre 2025, par

Clandestins
Ils sont arrivés, je les ai vu.
D’abord une paire de basquettes blanches abandonnées sur le chemin.
Et puis une autre paire, des basquettes noires, petites, posées l’une contre l’autre à l’ombre d’un olivier. Une pointure d’enfant, 12 ans peut être ?
Dedans des chaussettes en boule toutes mouillées.
Des basquettes maculées de terre rouge.
Des affaires abandonnées, posées comme une offrande.
Une question me taraude : pourquoi se délester de ses chaussures quand on est refugié et que l’on accoste, qu’il va falloir marcher et sans doute longtemps ?
Plus loin ce sont des vêtements jetés en boule contre une pierre, des vêtements de sport en matière synthétique, de couleur neutre. Vides de corps, neufs.
Et puis je les ai vu. Ils marchaient en groupe de 6 ou 7. Ils sont venus vers nous, sans hésitation ni crainte, allaient-ils nous demander quelque chose ? De l’argent, de la nourriture ?
Non, l’un d’entre eux a dit : taxi ? Donde taxi ? Almeria ?
Ils parlaient mal l’espagnol. Leur visage s’est illuminé quand j’ai dit : je parle anglais. L’un d’entre eux à l’allure d’étudiant m’a dit avec fierté en portant le main sur son cœur : Pakistan !
Un deuxième groupe a surgit du chemin, tous de petite taille, minces, habillés légers, pas de sac à dos, rien à part un téléphone portable.
Leur recherche de taxi semblait leur nouvelle bouée de sauvetage, leur ultime but. Cherchaient ils à gagner un centre d’aide ou d’asile ? J’ai imaginé cela.
Ils sont partis vite, j’aurais eu tant de questions à leur poser. Mais ils n’étaient pas là pour converser ou s’épancher. Ils devaient faire vite, marcher, rester en groupe.
Quand nous avons repris notre chemin j’en ai vu d’autres à l’ombre. Ils attendaient, regardaient leur téléphone portable.
On leur a fait un geste de la main. Certains nous ont répondu.
Ils sont restés à l’ombre.
Au bout du chemin à la croisée des routes, une voiture de policier attendait.
Chemin
C’est un chemin entre mer et montagnes, comme on aime.
C’ est un chemin balisé bleu et blanc, irrégulièrement, qui nous guide puis nous abandonne. De temps en temps une flèche jaune rappelle que le chemin de Compostelle passe par là, remonte vers Murcia.

C’est un chemin balisé de tours rondes, toutes semblables, certaines munies d’un escalier de fer qui donne le vertige.
C’est un chemin arride, de lave et de craie.
Un chemin qui mène à des callas, des criques, des baies, des plages de sable blond.
C’est un chemin qui descend le long d’une rambla, serpente entre des touffes d’herbes sèches, enfouit son nez dans une oasis de pins. Au bout, la mer, toujours. Son bleu outremer, sa clarté, son attrait. Oui l’envie de s’y baigner, encore et encore est irrépressible.
Ne faire qu’un avec l’eau, la sentir sur notre peau. Entrer dans cette transparence, se glisser dans sa douceur chaude, regarder tout autour, il n’y a que nous et la nature et ces petits poissons au dos rayés qui se révèlent dans la clarté d’une vague.
Et puis s’allonger nus sur le sable, laisser le soleil sécher notre peau bronzée, notre peau qui ne connait plus l’eau douce depuis des jours. Ill n’y a plus d’intermédiaire entre notre peau et l’eau, l’air et le vent. Nos yeux se ferment de plaisir, deviennent encore plus clairs, nos cheveux ficelles, nos pieds solides comme jamais.
Il n’y a que les mouches qui nous dérangent. Des petites mouches noires collantes, qui semblent nous attendre depuis l’éternité. Affamées les coquines, on se demande ce qu’elles trouvent à manger sur nous !
Nuits
On n’imagine pas combien une nuit dans la nature peut être tourmentée.
Chamboulée.
De nos quatre nuits passées dehors, seule la première est apaisée.
Le premier soir, nous installons la tente contre le flanc encore chaud de la montagne. Le sable fin comme de la poussière d’os poudre nos pieds encore humides du dernier bain. Au loin la mer respire, étale.
La nuit bercera nos rêves.

La deuxième nuit, il fait si bon que nous avons envie de dormir sous les étoiles. Dans le nu de la nuit. A l’abri d’une crique excavée dans les rochers. Avec pour seuls compagnons, trois voiliers amarrés au loin dans la baie.
Allongée sur le dos, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Le vent de terre a tourné en vent marin, la mer craque, les vagues claquent, prêtes à me lécher les pieds. Malgré les bouchons d’oreille, la nuit se déchire. Et toi, tu ne dors pas non plus mon amour. Tu me raconteras des bruits de caisses déchargées puis le passage d’un camion lancée à une vitesse folle. Entre réalité et imagination les cauchemars s’installent, la nuit devient mutine, tout dégouline.
La lueur jaune de l’aube est un soulagement.
Aspiré par l’horizon, l’un voilier est déjà parti.
Et nous jaunes aussi dans le soleil levant.

Tout semble réuni pour la troisième nuit, la mer apaisée, la tente à l’abri d’un rocher, posée sur le sable. A peine allongés, des lumières se mettent à vaciller sur la toile de tente, des voix nous parviennent, si proches ! Je sors la tête furtivement, je distingue des ombres réunies en cercle, vêtues de capes. Au point où j’en suis, j’ai envie d’en savoir plus. Une femme me renseigne. Il s’agit d’une méditation silencieuse qui sera suivie d’une célébration menée par un maître célèbre. Elle me montre une photo sur son téléphone portable. Ne peuvent ils pas aller un peu plus loin ? Impossible, nous sommes installés sur le seul endroit ensablé de la plage. La célébration promet d’être grandiose, ajoute-t-elle ravie, nous attendons plus de quatre vingt personnes, on vous enverra de bonnes vibrations !
On a entendu des chants, des mantras, des rires, des discussions jusque tard dans la nuit. Le guru a une belle voix, il évoque la terre mère. Je dérive entre l’écouter et dormir, je me serre contre toi mon amour, il faut juste être ensemble dans notre joie. Le reste n’a pas d’importance.
La dernière nuit vient après une journée passée à arpenter les montages et descendre dans des criques, certaines accessibles uniquement par la mer. La journée se finit, les baigneurs partent, on sait que bientôt nous serons seuls. Trouver l’endroit du bivouac n’est pas difficile, proche d’une grotte puis non, près d’une falaise pour se protéger du vent. Assez loin de la mer, expérience oblige. Nous avons pris le temps d’une rencontre, encore une baignade et le soleil a plongé à l’horizon. L’endroit est extraordinaire, des orgues de lave noire segmentées se dressent tout autour de nous, certaines fichées dans le sable comme des portails géants.



Nuit. Un vent léger se lève et bientôt nous voila enlacés. Fatigués, nous nous endormons tout de suite. Une bourrasque de vent colle la tente contre mon visage, du sable entre dans la tente. On se resserre, on attend, on ne se parle pas. J’ai peur soudain, avons nous pensé à un échappatoire en cas de montée de la mer ? Avons nous un promontoire pour nous réfugier. Le traumatisme du tsunami remonte à ma mémoire. A mes côtés je sais que tu ne dors pas.
- Sylvie, je ressens une petite inquiétude, dis-tu.
Moi non plus je ne suis pas tranquille. Deux heures au moins que l’on se fond dans les éléments, que la nature joue avec nous. Nous savons l’un comme l’autre que nous ne dormirons plus. Trop inquiets, trop réveillés. A trois heures, nous levons le camp. Dans une synchronisation parfaite, nous plions, rangeons. Et que rien ne s’envole surtout. Les bras chargés, le sac sur le dos, à demi nus, nous changeons de camp à la lueur d’une lampe minuscule. La mer n’est pas montée, le passage se fait aisément. Pour la Cabane. Car oui, il y a une cabane sur l’autre plage, nichée sous un palmier, fermée par un mur de pierres, une cabane aménagée (il y a des chemises suspendues sur des cintres, une glacière, un peu de vaisselle).
Personne dans la cabane.
La cabane est un ventre dans lequel nous nous réfugions.
Et nous nous endormons. Mon nez dans tes cheveux, notre nuit commence, enfin.
Bivouac
C’est une belle chorégraphie, bien huilée, bien organisée. Le montage de notre bivouac pour la nuit. Les deux bâches, la tente, le baton planté dans le sable sur lequel on installe la lampe. Du sac de jute on tire les utensils pour cuisiner, la planche en bois pour découper les légumes, peler l’ail, hacher l’oignon. L’huile des moules servira à faire revenir le tout et le sachet de riz légumes crevettes a depuis longtemps eu le temps de décongeler. Nourriture simple et délicieuse agrémentée d’un verre de vin que l’on déguste plus ou moins lentement et qui nous rassasie.
La nuit tombe vite et les caresses commencent, les histories de nos vies ou simplement la joie de se dire le bonheur de nous trouver là tous les deux dans ce miracle de nous et de la nature.
Bientôt l’envie de nous allonger sous la tente nous prend, il n’est pas tard, 21heures peut être. La nuit sera longue, entrecoupée d’insomnies et de pensées. L’aube alors tarde à venir. Pas avant huit heures, un trait orange à l’horizon et soudain l’aste apparait, matière en feu impossible à regarder. Je ferme les yeux, sur mes paupières des dizaines de soleils noirs se mettent à danser...
Je ne lis pas, je n’ai pas emporté de livre. Mon amour est ma lecture, ta peau mes pages, tes histoires ma fiction, tes bras ma grotte refuge.

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