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2021 : « Le bonheur n’est pas au bout du chemin, il est le chemin » (2)

Chemin de Rocamadour 1-12 mars 2021

mardi 6 avril 2021, par Sylvie Terrier

4 mars, Rocamadour, 14 km
Temps frais au matin mais grand soleil. On sent le printemps poindre.
Nous quittons Gramat bourgade cossue, impressionnante par son Grand couvent et sa halle de pierres et de briques. Le chemin longe des champs, des chevaux paissent dans l’herbe tendre, on oublierait presque la sécheresse des Causses quand soudain la falaise apparaît et nous entraîne vers la rivière.

Parcours dans l’humidité et les galops de la rivière, photos sous les arches des moulins, nombreux, en cascade. Sur ce chemin touristique qui mène à Rocamadur, nous nous mêlons aux promeneurs d’un jour.

- Bonsoir frère Didier
- Bonne nuit sœur Jeannette (mon deuxième prénom)
Nous voici installés à Rocamadour chez les sœurs de Notre Dame du Calvaire, au gîte El Canto. Chacun dans sa cellule, quatre mètres carrés, une table, une chaise, un placard, un lavabo, rien ne manque, drap et taie d’oreiller soigneusement repassés.
Marie-Jeanne, soixante douze ans, « pas vaccinée » précise-t-elle, nous accueille avec gentillesse. De toute évidence elle aime parler, échanger. Le temps passe, nous avons le temps.
- Nous célébrons les vêpres à 19 heures à la chapelle, mais vous n’êtes pas obligés...

Ce soir, dit-elle, elle nous apportera du pain pour le lendemain matin, la confiture est dans le frigo, confiture maison qu’elle fabrique elle même. Elle rit en exprimant son « raz le bol » après avoir préparé la saison dernière pas moins de mille pots. Elle approvisionne le couvent de Gramat qui accueille des groupes et propose le gîte et le couvert.

Pour l’heure nous déambulons dans un Racamadour quasiment désert et c’est un régal de parcourir le site accroché à flanc de falaise, crypte, chapelle Notre Dame, chercher la vierge noire, suivre le chemin de croix, remonter sur le plateau, gagner l’Hospitalet et regarder de loin Rocamadour se fondre dans le soleil couchant. Nous sommes bien sur ce banc de pierre, absorbant les derniers rayons, heureux de vivre cet instant présent, qui rend à chaque chose sa beauté, touffe de violettes, arche de pierre, falaise rousse jusqu’à ces deux femmes, mère et fille qui s’installent dehors, une tasse de thé à la main.

Au dîner, nous buvons du vin de l’Amadour, petit vignoble situé sur les coteaux argileux-calcaires de Rocamadour. huit hectares de vignes qui donnent un vin rouge fruité et joyeux au goût de framboise. Dans la cuisine, la bonne odeur du poireau sauvage se répand. Jocelyne et Nora partagent notre grande table, deux normandes en balade avec lesquelles nous parlons longuement du chemin. Elles nous offrent les œufs de leurs poules et des fruits et du pain aussi car Marie-Jeanne n’est pas encore passée. Alors que nous commençons l’infusion la voici qui pousse la porte, une miche de pain serrée contre sa poitrine, elle ne nous a pas oubliés.

5 mars, la Bastide-Murat 27 km
Huit cent mètres de dénivelés. Des chênes, des murets, de la mousse. Du bitume et des chemins de terre. Un lavoir à l’approche d’un village. Quatre photos.

Nous sommes contents d’arriver à La Bastide et de nous installer au gîte Savitri dont la porte est ouverte. Véronique nous avait avertis, le gîte n’est pas chauffé, « mais il y aura le café ». Qu’importe, la douche est chaude et le gîte chaleureux. Véronique, la cinquantaine nous rejoint plus tard, bien après le couvre-feu. Elle rêve d’aller en Inde et de s’acheter un sari. D’où le nom du gîte en l’honneur de la déesse Savitri. J’aime son rire joyeux et sa générosité. Je la nomme "Celle qui cultive ses rêves".

Véronique qui est native des Causses m’apprend un mot nouveau, la lavogne. Nous en avons découvert quelques unes sur notre chemin. Il s’agit de petites mares temporaires, en pente légère qui conservent l’eau au moment des pluies. Mais comment garder l’eau des Causses qui aussitôt s’échappe dans les profondeurs calcaires ? Les anciens ont relevé les bordures de pierres autour de ces mares, imperméabilisé et tapissé le fond de pavés pour que le piétinement des moutons ne trouble pas l’eau. Par cet ingénieux système ils ont réussi à récupérer et conserver la précieuse eau de pluie.

- Burn out, je fais partie de ces gens qui ont fait le chemin pour cela.
Au gîte, nous faisons la connaissance d’ Arnaud. Informaticien à Paris pendant dix ans. Un jour il a craqué, s’est lancé sur le chemin, puis en Inde. Aujourd’hui il réalise son rêve : il a acheté une maison dans les Causses, il la retape et va vivre dans le silence des pierres. Il nous montre tout heureux les photos de son domaine, la maison et ses dépendances, le pigeonnier, les champs plantés de lavande. Au matin, il part avant nous, souriant, fort d’une énergie nouvelle.

"Tu connaîtras la justesse de ton chemin, à ce qu’il t’aura rendu heureux". Aristote

6 mars, Vers 25 km
Chênes roussis, murets moussus, chemins pierreux, chênes roussis, murets mousseux, chemins pierreux, chênes roussis... L’étape s’étire, monotone et solitaire. Pas envie ni d’occasion de faire des photos, simplement il nous faut avancer, dévorer les kilomètres, cheminer dans l’hiver. Au fil des marches, je ne me pose plus la question du « qu’est-ce que je fais là ». Je marche, je sais que le chemin apporte sa part d’abnégation et de lâcher prise, une lenteur qui se teinte de lassitude mais jamais de remise en question.
Deux photos et une biche aperçue, et ce vent glacé qui nous rougit les joues.

A Vers, nous sommes accueillis par Tony, nouveau propriétaire du gîte du monde Allant Vers. Tony a lui aussi réalisé son rêve. Après avoir été randonneur, pèlerin, steward et autres métiers, il a eu envie de s’installer chez lui et de monter sa propre affaire. L’homme est méticuleux, pointilleux et ne veut rien laisser au hasard. Il vise une sorte de perfection que nous retrouvons dans l’organisation, la signalétique, le site internet, la qualité des repas, et bien sûr l’accueil. Il en fait même un peu trop je trouve et du coup nos échanges deviennent un peu artificiels. Surtout il est présent en permanence, même au moment des repas. Pour la qualité des prestations je lui mettrais un dix sur dix, mais nous ne sommes pas à l’hôtel. Heureusement au cours du dîner, il se détend et lâche un peu prise. Parle de ses rêves, rit. Et devient sympathique.

7 mars, Pech Merle 25 km
Nous voici enfin dans la vallée du Célé et pour l’heure en ce matin bien gris, c’est le Lot qui coule sous nos pas, miroir d’un paysage hivernal.

J’imaginais que notre périple serait plus doux dans la vallée mais non, le chemin repart dans les monts calcaires. Nous retrouvons les chênes roux, les cailloux, la mousse épaisse sur les murets et une autre mousse d’un vert cru qui grimpe sur les buissons de buis et transforme les passages en jungle verte.

L’étape alterne entre montées et descentes, plateaux arides et villages soignés, nichés dans les replis de la rivière.
C’est une étape éprouvante et je comprends au fil des jours pourquoi Frédérique avait qualifié ce parcours de « sportif ». Nous approchons de Pech Merle, le chemin serpente sur le plateau, il est bientôt 17 heures et nous ne sommes pas encore arrivés. Mais il est vrai que nous avons été retardés, éblouis plutôt par le chemin de halage, découvert par hasard après le village de Bouzies.

Soudain, des chevaux libres, des chiens, un homme monté à cru. Nous nous saluons.
- Installez-vous, faites le tour de la maison…

C’est une maison de plein pied, une ancienne ferme escortée d’un grand arbre pour l’ombrage en été. La porte à peine poussée, une puissante chaleur nous prend au visage. Au centre de l’unique pièce du rez-de-chaussée un poêle ronronne. Il divise l’espace en deux, à gauche la cuisine avec sa longue table recouverte d’une toile cirée rouge et blanche, à droite le salon de lecture et de jeu avec des fauteuils et des banquettes basses. Un hamac se balance entre les deux bibliothèques remplies de BD et de le livres jusqu’au plafond. Le tout est parfaitement propre, balayé de frais, les chats à l’extérieur comme soumis à une interdiction tacite de rentrer en l’absence du maître.
Nous nous installons, lovés dans cette douce chaleur, entourés par la présence des livres et nous attendons Pascal.

Je ne sais pas quoi penser de Pascal. Il se donne, il reprend. Il parle beaucoup de lui. S’attache à des détails avec méticulosité, en néglige d’autres. Sec et nerveux il semble sous tension et s’affaire, faisant plusieurs choses en même temps. Il est seul pour gérer les chevaux, le gîte, sa famille, ses contacts, ses amours. Il a préparé un dîner somptueux mais a négligé le petit déjeuner, il nous prépare une chambre digne d’un airb&b (alors que nous avons un duvet) mais la fenêtre fuit et le parquet n’est pas terminé, il n’a plus d’ouvre-boîte et son téléphone est fichu mais comment lui en vouloir ; il a la vie qu’il s’est choisie et s’il n’avait pas été là nous n’aurions pas trouvé d’hébergement.

Il a plu durant la nuit et au matin, la campagne sommeille sous la brume. La petite ménagerie de chiens et chats sommeille autour du poêle rallumé, nous non plus ne sommes pas pressés de mettre le nez dehors.

8 mars, Marcilhac 23 km
Chez Pascal nous étions à quelques pas de la grotte préhistorique de Pech Merle et ses peintures rupestres. Le site est bien entendu fermé tout comme les commerces de Cabrerets où nous avions prévu de faire nos courses pour le casse croûte de midi et du soir. Pas de chance, les deux commerces du village ont pris leurs congés en même temps. Mais n’y a-t-il pas une lumière allumée chez le boulanger ? Nous entrons. La boulangère s’excuse, elle n’a rien ! Un chocolat chaud ? Et puis en discutant voila le boulanger qui s’en va nous préparer des sandwichs, jambon de pays et rillettes maison tirés de leur propre frigo.
- Ce n’est pas notre pain, s’excuse la boulangère.
Qu’importe, nous sommes heureux.

Sur cette fin d’étape j’en ai marre. Marre de cheminer entre deux murets, marre des cailloux, marre des montées et des descentes. La monotonie du chemin, ce paysage prévisible rend mon sac deux fois plus lourd. Il me presse d’arriver au joli bourg de Marcilhac.

- Savez-vous où se trouve la boulangerie-épicerie ?
- Mais elle est fermée !

Ce soir nous aurons un toit mais rien à dîner. Et manger c’est important quand on marche. Heureusement ces jeunes parents qui attendent avec amour leurs enfants à l’arrivée du bus scolaire prennent pitié de nous. Carlos propose de nous apporter au gîte un paquet de pâtes, une boîte de sauce tomate et du gruyère râpé. Sauvés !

Quand j’avais réservé au gîte de Garance, la voix assurée et un brin commerciale de l’hôte m’avait étonnée. Je me souviens des paroles de Pascal « Je ne travaille pas avec eux ». A l’arrivée, après une bienvenue apprêtée, nous sommes traités comme des touristes, nous aurons la chambre marron, tout le confort à disposition, tous les prospectus pour découvrir la région, une salle de jeu et même une salle de prière, des capsules de café et … nous sommes seuls.

Le gérant en bon aubergiste commence par se plaindre, déplore l’absence de clients, évoque l’amende astronomique encourue en cas de fraude. Sa présence est pesante. Il accepte de nous laisser un paquet de pâtes et de la sauce tomate, puis une fois notre nuit réglée il s’en va. Je cuisine nos pâtes et nous mangeons au chaud dans la salle de jeu. Nous sommes quand même étonnés de ne pas voir arriver Carlos. L’aubergiste ne nous dira que le lendemain matin au moment du départ qu’ils se sont mis d’accord au téléphone.
Pour l’heure nous nous glissons sous nos couettes Ikea, espérant un sommeil réparateur.

9 mars, Corn 23 km
Au matin, la campagne est blanche de givre, une fumée compacte comme du coton stagne sur les champs glacés. Il va faire beau. Nous ne prenons pas le temps de visiter Marcilhac pourtant vantée par les prospectus et entamons la première montée. Le village s’amarre dans la brume alors que nous montons vers le soleil.

L’étape m’enchante, les pentes sont moins raides, le chemin se faufile entre la falaise et la route, nous faisant découvrir des maisons collées à la paroi, des demi maisons agrémentées de jardins, toutes magnifiquement restaurées.

Les arbres en fleurs explosent sur les versants ensoleillés, flaques denses des violettes, éclaboussement des pervenches, géométrie des pommiers du Japon. La vallée du Célé ne nous déçoit pas, la rivière serpente en boucles de plus en plus étroites, l’ humidité poussée à son maximum. La mousse grimpe jusqu’au sommet des arbres, les transformant en cathédrales de verdure ou forêts des contes selon les imaginations.

Sainte Eulalie nous fait traverser le Célé et passer du côté sur l’Ubac, partie froide et à l’ombre. Nous regardons d’un œil envieux le soleil glisser sur les prairies d’un vert éblouissant où paissent des troupeaux, de l’autre côté de la rivière.

- Allo, vous êtes où ?
C’est Josette, notre hôtesse du soir qui nous attend au gîte la Maison de Cécile.
Nous sommes bien incapables de savoir où nous sommes sur ce chemin, entre ces arbres, dans cette forêt. Elle nous rappelle une seconde puis une troisième fois et comprend enfin.
- Ha je vois, alors vous n’êtes pas encore arrivés...

La maison de Cécile à Corn est une maison familiale traditionnelle, toute en pierre avec son escalier pour atteindre le premier étage aménagé en habitation. Un jardin en terrasse, des murets recouverts d’essaims d’aubriètes et Josette qui nous accueille. Soixante dix huit ans précise-t-elle. Elle a déposé du pain et un pot de confiture de figue, du lait frais dans le frigo. C’est une maison pleine de souvenirs d’enfance, d’objets anciens, une cheminée aussi haute qu’une porte et de la fenêtre le coucher de soleil sur la vallée. Merci, bonheur d’avoir trouvé cet endroit, de vivre ces intenses moments, en accord avec le lieu, reliés à tous les êtres qui ont habité cette maison.

10 mars, Figeac 22 km
Nous avons repris notre chemin après avoir fermé soigneusement le portail de la maison de Cécile, maison transmise avec amour de femme à femme. Cécile, Sylvie, Alice, Raymonde, Josette... Je retiens de nos hôtesses la gentillesse et l’art de l’accueil, à l’opposé de la recherche d’argent et de profit.

Pour l’heure nous retrouvons le Célé et le chemin file dans les champs dans une vallée de plus en large. Petites routes à travers les hameaux, fin des dénivelés, adieu cailloux.
A Fayselle c’est le retour des grands chênes affublés de leur manchon de lierre, des chevaux racés dans les prés. Les maisons deviennent de plus en plus cossues, de plus en plus nombreuses, signe que nous approchons de la grande ville, Figeac.

Jolie descente vers la cité, passage sous l’autoroute qui nous donne ce pincement au cœur caractéristique du retour à la civilisation, retour du macadam, des panneaux de signalisation, des passages piétons, us et coutumes du monde urbain. Nos yeux s’imprègnent un dernière fois de l’eau claire du Célé et nous voici de retour au parking ou nous attend Fidèle, notre voiture, recouverte de poussière.

J’aime nos escapades, notre liberté.
- Y’a pas le couvre feu la-bas ? Demandait une amie lorraine, à qui nous envoyons des photos.
Si mais cela ne nous empêche ni de vivre ni de marcher et encore moins d’être heureux.

Le plus beau des chemins est de se prouver à quel point on est libre. Il n’y a pas de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. » Parole de Lionel un pèlerin.

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