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2018 : De Ronceveaux à Compostelle, l’accomplissement (3)

vendredi 6 juillet 2018, par Sylvie Terrier

16 avril, Ponferrada

Magnifique journée de marche dans la vallée sous le soleil et la lumière. Vignes à perte de vue, montagnes enneigées, chaleur. Cela fait du bien après toutes ces épreuves. Je reçois cette étape avec félicité. Tout m’enchante, je me sens en prise directe avec la beauté. Jusqu’à ces 3 petits chats noirs au milieu du chemin qui nous tournent le dos et forment comme une décalcomanie sur la route poussiéreuse. Le chemin change, l’architecture des maisons, la géographie. Impression, de parcourir l’échine du monde, lentement, pas à pas. Vallées après montagnes, nous avançons. Jour après jour nous cheminons, de plus en plus sûrement, vers Compostelle.

Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas, le beau temps, la vallée, la lumière, tout ce qui donne l’attrait de la vie ! Profitez en bien, le but approche, il ne reste qu’à regarder de l’avant, il est là, à la pointe de vos pieds. Je suis là

17 avril
Encore une marche magnifique aujourd’hui sous le soleil, qui nous a propulsé jusqu’à O Cebreiro, point d’entrée en terre de Galice. Il fait encore jour à 21 heures et nous ne sommes qu’en avril. Demain, l’étape devrait être moins longue. Nous avons marché 9 heures aujourd’hui. Je sens mon mental et tout mon être nettoyés, purifiés. Je fais des rêves symboliques de toute beauté. Fini les rêves d’angoisse récurrents. Je vous le dis, je me sens nettoyée.

Je vois que vous arrivez sous des altitudes plus clémentes. Cela doit faire du bien. Je vous le disais, profitez de l’endroit et prenez un peu de temps. Reposez vos pieds, ils doivent en avoir besoin. Je suis là (quand internet fonctionne)

18 avril, Tricalstela
Sous le soleil et l’air de la montagne, nous poursuivons notre traversée de la Galice. Les maison de lauzes grises, les greniers sur pieds, les horreos, guère plus larges qu’un cercueil là haut dans la montagne qui deviennent de plus en plus imposants au fur et à mesure que nous descendons vers la mer.

Nous nageons dans la verdure et les fleurs, plus que cinq jours avant Compostelle. J’ai soudain envie d’être déjà arrivée et puis je me ravise. Oh non arriver c’est finir, penser au but, je ne veux plus m’arrêter de marcher, je veux marcher encore et encore, vivre sans fin cette vie de vagabond, en prise directe avec la nature...

Le chemin vous offre le meilleur sur la fin pour que vous ayez envie de continuer, il vous reste très peu de jours pour en profiter, l’éternité pour vous en rappeler. Je suis là

19 avril, Portomarin
Oui, le chemin se déploie dans toute sa splendeur et nous sommes là... Ciels, printemps, champs de pissenlits et ce soir pour améliore un peu la simplicité du dortoir une bonne auberge espagnole. Demain nous passons devant la borne des 100 km, je l’imagine différente des autres, plus grande, plus imposante. Je savoure chaque instant, habitée par cette sensation de m’être entièrement nettoyée de l’intérieur.

20 avril, Palas de Rei
Franchie aujourd’hui la borne des 100 km, une borne tout à fait comme les autres, sobre et banale, en quoi ce centième kilomètre se différencierait-il des autres après tout ? Une fois encore mon imagination me joue des tours. Belle leçon de simplicité et de dépouillement qui conduit à l’ouverture.

Brouillard ce matin sur la campagne galicienne, forêts de chênes plantés, murets de pierres sèches, le chemin disparaît, nous avançons dans l’ouate. L’eau surgit de partout, prend la route pour lit, vagabonde.
Notre sac devient trop lourd, nos habits trop chauds et inutiles. Personne dans les auberges, nous passons entre les mailles comme de frais gardons.

21 avril, Melide
Le chaleur s’installe et le risque d’orage vient. Après la grêle, le printemps capricieux. A Melide nous mangeons du poulpe et buvons du vin blanc. Bonheur de nourrir ce corps qui nous a porté jusqu’ici avec de plus en plus de facilité. Avons marché 28 km sans nous en rendre compte.

PS : Pas de nouvelle de votre part depuis deux jours mais je vous sais en vacances, alors donnez des nouvelles de Paris !

22 avril, Santa Irene
Demain c’est l’arrivé à Compostelle, le but de cette marche et à présent je n’ai plus envie d’arriver. Heureusement nous repartirons pour trois jours jusqu’à Fisterra, la fin de la terre. Je vous espère en joie.

Effectivement je voyageais depuis trois jours. Lomé, Accra, Paris pour voir des amis, Deauville pour visiter un bateau, Noirmoutier pour saluer des copains qui partent en Angola... Et surtout le manque de patience pour essayer d’écrire un message sur le clavier de mon téléphone. Voila le pourquoi de mon silence. Je vois que vous avancez toujours et encore et qu’il n’y a que la mer qui vous arrêtera... Je suis là

23 avril
Merci pour vos nouvelles, je ne ne m’inquiétais pas, vous sachant en transit.
Pour ma part, je suis arrivée aujourd’hui à Compostelle. Rassemblement de tous les marcheurs sur le parvis de l’Obradoiro, plaisir de se prendre en photo dans nos pantalons flottants, avec en fond la cathédrale baroque, s’allonger sur les dalle chaudes, pieds nus. Bonheur de réaliser que depuis des siècles nous pèlerins avons fait le chemin jusqu’à elle, jusqu’à Lui. Que l’on soit croyant où pas, la joie c’est d’être là.

En partant de chez moi en Moselle, j’aurais donc parcouru 2049 km, attestés par un magnifique diplôme. Je suis un peu fière et pas fatiguée. Les pieds eux expriment une certaine fatigue, las d’avoir portés ces derniers jours un sac trop lourd. Conséquence d’un départ en avril.
Profitez bien de vos vacances et donnez moi de vos nouvelles.

24 avril, Negreira
Le chemin vers la mer a commencé ce matin. Il fait très chaud, comme en été. Les palmiers s’installent parmi les eucalyptus et les glycines déversent des torrents de fleurs. Il y a des ruisseaux, des ponts, de l’eau partout. Et des prairies. Ici les paysans cultivent de l’herbe. Puissante, mouvante, abondante comme une crinière de cheval. Ha cette herbe me donne envie de la manger !

Voila, comme je vous le disais, il n’y a plus que la mer pour vous arrêter. Je suis là

26 avril, après Olveiroa, Fisterra
J’ai atteint ce soir la borne zéro, le chemin se termine ici avec la fin de la terre. Temps magnifique face à la mer en attendant le coucher du soleil. Le chemin se termine, c’est beau et triste à la fois, cela contient toute notre condition humaine avec cette conscience que nous avons du temps qui passe et de la mort inéluctable. Alors il devient facile de prendre conscience que l’important est de vivre le temps présent qui lui est infini et joie intemporelle.

27 avril
Une dernière journée à Santiago de Compostela, repasser sur la place, assister à la messe, prendre le temps de la flânerie, acheter jambon et fromage, faire provision de laurier sauvage et bien sûr boire un verre de vin blanc au soleil. Retour demain en bus jusqu’à Bayonne, en passant par la côte et alors l’idée fait son chemin : si j’ avais eu plus de temps je serais rentrée par la voie du nord ! Alors le prochain chemin sera celui ci. En attendant, lent retour vers l’autre vie.

28 avril
Arrivée à Bayonne vers minuit, une pèlerine colombienne nous attend pour la nuit. Le chemin ne n’arrête donc jamais, il devient une façon d’être, un acte conscient de vivre le monde.

Epilogue
Je vous ai perdu, vous ne m’avez plus répondu après ce 25 avril. Peut être est-ce mieux ainsi, peut- être vous êtes-vous lassé de mes messages, de ces exhalations que vous ne viviez pas, l’émotion qui m’étreignait face à de toutes petites choses, des jonquilles sauvages en bordure de neige, un ciel tourmenté, un monastère perché, l’eau qui court sur le chemin, le regard complice de Cerise vers le Grand Noir alors que la pluie s’abat.

J’ai aimé ces échanges imaginaires, vos encouragements, vos fidèles « je suis là ». Je comprends par votre silence que je n’ai plus besoin de main tendue, que ce qui importe n’est pas le but mais le cheminement, qu’il se fait obligatoirement seule.

J’ai finalement marché seule, grande et en confiance, traçant ainsi le chemin de mon accomplissement.


3 juillet 2018