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Août 2016 : de nouveau sur le chemin

du Puy en Velay jusqu’à Moissac

samedi 29 octobre 2016, par Sylvie Terrier

Du Puy en Velay à Moissac = 420 km, 18 jours de marche.

Le chemin commence au Puy en Velay, lieu traditionnel de départ pour Compostelle avec Vézelay, sa cousine Bourguignonne. Je craignais l’affluence touristique en ce mois d’août 2016 mais non, la fréquentation a baissé de 30% cette année. Peu d’étrangers (peur des attentats ?), moins de randonneurs, encore moins de pèlerins en cette période de l’année qui préfèrent partir en mai ou septembre.
Mon récit sera ponctué de citations, petites phrases glanées de ci delà, photos qui montrent la créativité, la fantaisie des marcheurs comme des habitants. Le chemin crée du lien, du moment qu’il reste simple et sincère.

27 juillet, Forbach

Levés à 4 heures du matin, départ du train de Forbach vers Le Puy à 5h05. Dehors il fait nuit. JM a oublié de prendre les billets, il repart en courant.

Brume épaisse sur les champs, les vaches encore couchées semblent gommées du paysage. Le jour se lèvera à Metz.

Étrange ambiance dans ce TGV, qui roule à la vitesse d’un train normal jusqu’à Lyon. Une femme voilée des pieds à la tête voyage avec ses quatre enfants tous très jeunes, le plus jeune garçon un peu handicapé se tord les genoux en sortant, elle les replace d’un coup sec. Deux jeunes adultes discutent, très fort, se donnent des nouvelles des uns et des autres, les mariages, les divorces, les âges et puis vient l’Algérie, Constantine, les survêtements de marque pas cher, la belle vie au pays.

Mon mal de dos persiste. Je prends soigneusement les médicaments prescrits pas mon médecin. Vogalène et Aspegic 1000. Il m’en a prescrit 10 boîtes. Inutile car ce médicament n’a pas d’effet sur moi. Un peu inquiète je me demande si je vais parvenir à marcher, avec en plus un sac à dos de 9 kg.

Arrivée au Puy en Velay à 14 heures, nous avons tout l’après midi pour flâner, retrouver les coins aimés, revivre des moments passés, comme le permanence pèlerins où JM et moi nous sommes rencontrés, il y a 5 ans.

Évelyne, alsacienne et présidente de la Fédération des amis de Saint Jacques me donne une phrase clef.
Ce n’est pas LE chemin que tu fais, c’est TON Chemin

Des rencontres se font quand commence le chemin (et le chemin à commencé dès lors que nous avons débarqués en gare du Puy) qui n’auraient aucune valeur ni intérêt à nos yeux dans le vie courante. Car le chemin est rencontre et plus encore, une mise en appétit de l’autre.

La magie du Puy opère à nouveau. Les rues pavées, la pierre noire volcanique, pierres imbibées d’histoires et de vies passées qui semblent murmurer à nos oreilles.

Découverte insolite, le peintre chinois Lu Yongzhong. Lu vient de Shangai et peint selon les techniques de la peinture paysanne de Jinshan. C’est incroyable car je reconnais tout de suite cette peinture. A la bibliothèque de Shangai, en 2005, j’ai acheté tout un livret de cartes postales exactement semblables ! Lu a représenté le Puy, les marcheurs sur le chemin, la nature. Il est lui même pèlerin, en route cette année vers Compostelle. Il a pour projet la réalisation d’une fresque de 15 mètres de long, sur papier de riz, qui racontera l’histoire du chemin.

En savoir plus : site www.lacroiseedesidees.com
Ce soir, je retrouve mon lit côté fenêtre, le même qu’il y a deux ans. Je dors la fenêtre ouverte. Demain, réveil 6 heures. Petit déjeuner et messe des pèlerins à 7 heures.

28 juillet, Le Puy en Velay

Le visiteur qui, arrivant par la rue des Tables, se trouve aux pieds des grandes marches, est d’emblée saisi par la beauté de la cathédrale qui semble lui ouvrir ses bras comme le ferait une mère accueillant son enfant. Elle l’attend et vient vers lui, passant aussitôt du statut de monument qu’on visite à celui de personne qui se met à vivre. Le visiteur, sans même s’en apercevoir, passe, quant à lui su statut de touriste à celui de pèlerin. Il n’est plus là par hasard
site www.cathedraledupuy.org

Je ne suis pas croyante, mais je vais à cette messe pour son côté symbolique et partager la vie d’une communauté, celle des pèlerins et marcheurs du jour. Nous sommes une quarantaine ce matin. Le prêtre nous remet une petite médaille, un chapelet. Nous pouvons écrire et laisser un vœu, tout comme en prendre un, et le cheminer jusqu’à Compostelle.
Refrain du chant religieux : Jésus, je suis la vie, le chemin, la vérité. Je ne peux chanter cela.

Ensuite nous sortons de l’église, non par la porte principale mais par un escalier intérieur ouvert spécialement pour nous. Ah ! Impression de traverser le cœur de pierre de Notre Dame du Puy.

28 juillet, Le Puy en Velay/Saint Privat, 24 km

Le chemin qui part du Puy est bien balisé. Inutiles les topo guides, les applications, le GPS. Il suffit de regarder. Plus d’intermédiaire technologique entre nous et la nature. Très beau temps, ombre fraîche. Léger vent qui fait sécher la sueur. Ah ! Quelle joie de reprendre le chemin ! Du coup j’ai mal en haut du dos à cause du sac et j’en oublie ma douleur du bas.

Les croix sont nos repères. Elles jalonnent le chemin. Elles sont aussi un symbole de protection des sources et des maisons. Paysage d’Auvergne, maisons en pierre rouillée, des fermes massives comprenant grange, étable et maison d’habitation sur deux ou trois étages avec petites fenêtre. Des murs épais comme du bon pain.
- Vous avez une belle façade Madame (JM)
- Oui, mais ça devient trop grand... Il en reste point des vaches …

Les gens que nous rencontrons sont plutôt fermés, sont-ils blasés par les nombreux passages des randonneurs et pèlerins ? Sont-il seulement natifs du lieu.
Le chemin traverse des champs de blé et des enclos, s’ensuit un passage plutôt monotone, vallonné. Puis c’est la descente à travers la forêt vers le village de Saint Privat. Maisons de pierres grises, chaleureuses sous le soleil d’été. Je pense : l’hiver doit être rude ici...

29 juillet, Saint Privat/Saugues, 20 km

Nous sommes à 1506 km de Saint-Jacques-de-Compostelle.
7h30 le soleil se lève derrière les montagnes vertes. Sur les fils, les hirondelles prennent le soleil, dos tourné à la vallée.

Somptueux lever de matin, brume au creux des vallée, ombre d’encre, rosée nourricière comme au premier matin du monde. Instant de méditation et de paix, je retrouve le souffle de l’Inde.

Arrêt devant chaque petite église et marche dans le silence des pierres. Mon vocabulaire religieux s’enrichit : vierge en majesté (vierge reine) ; nef en cul de four.
Belles montées dans la chaleur de l’après midi. Déjeuner à l’ombre d’un pin planté d’un couteau rouillé. A nos pieds un genévrier. Un décor digne d’un conte de Grimm.

Arrivée à Monistrol niché dans la gorge encaissée de l’Allier, franchissement de la rivière grâce à un authentique pont Eiffel. Ambiance sympathique et chaleureuse, jolies maisons à colombage, épicière avenante, elle a tout ce dont nous avons besoin.

Descente sur Saugues qui accueille les marcheurs avec de drôles de sculptures, totems dressés vers le ciel, bois percé, feu d’artifice de champignons. Saugues avec ses 2000 habitants nous fait un effet de « grande ville » avec ses commerces, son magasin de chaussures réputé, ses boutiques de souvenir, sa Tour des anglais et son musée fantastique dédié à la Bête du Gervaudan (oui c’est ici).

Nous cherchons notre gîte, l’accueil pèlerin « A la croisée des chemins ». Catherine, loquace et souriante nous accueille. Elle nous offre à boire et bien plus : sa gentillesse, sa connaissance du chemin. Je sens chez elle peu de solitude qu’elle comble grâce à son gîte.
- le matin vous prenez le petit déjeuner avec moi.
Un gîte parfait, vaste, propre où nous rencontrons Florence la belge. Nous cheminerons ensemble les jours suivant. Son « à tantôt » deviendra notre mot de passe.

Le chemin n’est-il pas rencontre ?
Un sourire, une parole, un signe, un regard...
N’as-tu pas le temps de contempler ton frère ?

30 juillet, Saugues/Le Sauvage, 19,5 km

Le chemin traverse les champs de Saugues, tapis de narcisses et de jonquilles au printemps avant de s’enfoncer dans les forêts. La pluie va-t-elle tomber ? Le ciel menace. Au détour du chemin, une musique d’accordéon. Qui joue ainsi en bordure de forêt, un troll, un personnage de conte ? Tout simplement un jeune paysan qui fait la manche. Son tracteur est garé à deux pas de là. Il n’en faut pas plus à JM pour se saisir de l’instrument et sac à dos encore vissé sur les épaules se lancer dans une époustouflante valse allemande. La pluie fera cesser le concert.

La grosse ferme le Sauvage, notre gîte du soir se voit de loin, il n’ y a qu’elle posée au bord des champs, dans un écrin de fleurs. Accueil décevant. Nous sommes samedi et l’auberge est pleine de touristes et d’habitués. Personnel sur les nerfs, totalement dépassé. Refusent de nous ajouter au repas du soir, puis finalement acceptent. Le cuisto part en hurlant dans sa cuisine. Pour pas grand chose en fait, nous ne sommes que 72 à à table, alors deux de plus ou de moins. Nous proposons même, moi se servir à table et JM de faire la plonge. Cela détend un peu l’atmosphère... Le concept de cette ferme est toutefois intéressant : produits fermiers et auberge tenue par les fermiers eux mêmes. Je pense que cet endroit, réputé, doit être tout à fait différent en mai ou septembre quand il n’accueille que des marcheurs et pèlerins.

31 juillet, Le Sauvage/Aumont-Aubrac, 28km

De ce fait, après une nuit d’orage, nous sommes les premiers le lendemain matin à prendre la route. Ha ! La marche dans la forêt, toutes les odeurs révélées, ressuscitées, mousses, humus, champignons, résine.

Arrivée au pas de course à Saint Alban sur Limagnole, un petit bourg niché dans un creux de vallée. Belle ambiance, nous retrouvons Florence, Maria, deux jeunes parisiens et d’autres que nous apprendrons à connaître plus tard. Sur la place un marchand de fruits et légumes nous régale, l’accent chante, les abricots sont délicieux. Les cloches sonnent à l’église, JM arrive à m’entraîner à la messe : ce matin baptême de deux enfants frère et sœur. L’église est pleine à craquer.

« Ouvre toi à l’autre »

L’étape est longue aujourd’hui, le chemin monte et descend, les forêts de pins alternent avec les traversées de champs de blé coupés. Finalement la pluie nous rattrape, nuages bas, je garde mes lunettes de soleil pour protéger mes yeux, je marche un peu en mode automatique. 28 km, arrivée au gîte enfin, je suis harassée.

Ambiance mitigée, le propriétaire nous attend, sa compagne avachie sur le canapé. Impression qu’il est là juste pour encaisser l’argent. Je viens d’arriver et déjà il me propose de mettre le tampon dans mon crédencial, de régler la nuitée. Je comprends qu’il veut partir rapidement. Se radoucit un peu une heure plus tard en proposant une bonne bière, sa spécialité. Nous fait découvrir la saveur d’une bonne tome de l’Aubrac.

Les chambres sont aménagées dans une ancienne habitation, la tapisserie en témoigne. Grand lit , lit double, dortoir tout est disponible. Cuisine à disposition. Bon le jeune gérant pourrait changer les lampes défectueuses et vider les poubelles. Ce côté mercantile du chemin exploité par certains ne fait que commencer, nous en aurons d’autres exemples tout au long de notre route, en particulier en Aubrac, que nous découvrirons à partir de demain.

« L’homme petit respire par la gorge, le grand respire par les talons »
Proverbe chinois

Il fait incroyablement chaud dans le gîte... et froid dehors. Le tour du village sera vite fait. Le soir nous retrouvons les autres marcheurs au moment du repas. Rencontre d’un couple incroyable, Cyril et Marie Sophie.Ils marchent jusqu’à Compostelle accompagnés de leur bébé, Lætitia, 4 mois. Comme l’écrira Cyril dans son blog (http://lesdesjenpele.jimdo.com), nous paraissons sceptiques devant un tel projet (pour ne pas dire inquiets) mais finalement en discutant je m’aperçois que leur projet est mûri et réfléchi. Petites étapes, départ tôt le matin, pas besoin de biberon car Marie Sophie allaite Lætitia, un bébé très éveillé et qui semble en parfaite santé.

Nous les retrouverons durant les prochaines étapes. J’aurais ainsi l’occasion de découvrir la foi de Cyril, comprendre sa motivation pour faire le chemin. Il tire un harnais à une roue, type Carrix, 20 kg d’affaires à eux trois, Marie Sophie porte le bébé sur le ventre dans une poche kangourou. Quand je les vois partir, elle avec l’enfant, lui tirant son harnais une image me vient : tel le Christ, Cyril porte sa croix.

1er Août, Aumont-Aubrac/Nasbinals, 27 km

Les coïncidences. Elles sont nombreuses sur le chemin et méritent que l’on s’y attarde. Coïncidence : rencontre fortuite, simultanéité.
Hasard qui fait se rencontrer deux être qui à un moment de leur vie ont vécu, partagé les mêmes choses. La première a été la découverte de ce peintre chinois de Shanghai, sa peinture que je reconnais aussitôt ; coïncidences de lieux : cette messine qui connaît le Troisième Lieu à Thionville, ou cette jeune grenobloise dont le grand père connaît mes parents.

En fait les coïncidences sont provoquées par le chemin, par le déplacement, par l’intérêt que nous portons aux autres. Nous sommes ouverts à la coïncidence. Elles se produisent alors naturellement. Impression de vivre dans un monde tissé de liens, de connexions non pas électroniques mais inter psychiques.

De la bruyère en fleur, des genêts, des œillets sauvages, le chemin se poursuit, de plus en plus alpin. Framboisiers sauvages et myrtilles recouvrent les sous bois. L’Aubrac approche. La marche est revigorante, l’air pur. 1234 m d’altitude à Montgros.

Nous croisons un vieil homme à la sortie d’ un village occupé à balayer son perron. Je le soupçonne néanmoins de se tenir là par pur plaisir de voir les gens passer :
- Vous allez à Nasbinals, attention il neige par la haut (blague locale)

Nos compagnons de chemin ? Les belles vaches de l’Aubrac. Robe beige abricot, elles tournent vers nous leur belle tête aux cornes aiguisées. La « reine aux yeux noire » est souveraine, point d’ennui dans on regard, point de bêtise, elle se régale de la bonne herbe des pâturages, son lait deviendra tome ou aligot, sa viande régalera les amateurs.

L’aligot : Lors d’une rencontre entre 3 évêques du pays et le temps de passer à table étant venu, chacun sortit les produits rapportés de son pays. Celui d’Auvergne apporta du pain, celui du Rouergue du fromage frais, du beurre et du lait, celui du Gévaudan du sel et de l’ail. Ils donnèrent tout cela au buronnier qui su leur préparer un plat. Au fil du temps, le pain fut remplacé par des pommes de terre. De là est né l’aligot, du latin aliquid, qui signifie quelque chose.
La croix des trois évêques », aux confins de l’Aveyron, du Cantal et de la Lozère rappelle cette légende.

L’ arrivée à Nasbinals est une joie. Bonheur de retrouver des habitations, des gens, après cette longue marche sur le plateau. Ville bâtie en pierre grise, église romane du XIeme siècle, nous improvisons sur les marches avec nos amis du chemin un apéro sans alcool. J’imagine aisément l’arrivée des pèlerins d’antan dans cette église, épuisés par la marche et le froid.

Ce soir nous dînons tous ensemble, Florence, Cyril, Marie Sophie, JM, Maria, Etienne, un prof d’histoire (j’ai oublié son prénom) et bien sûr notre mascotte, mini mini pelegini, comprenez : bébé Lætitia.

Oui, les prénoms c’est uniquement cela que l’on demande sur le chemin, pas de nom de famille, pas de profession (surtout pas). On EST seulement, le prénom devient notre principale richesse.

« Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre comme point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi » Martin Buber

2 août, Nasbinals/Saint Chely, en passant par Aubrac, 20 km

Ah ! La magnifique marche entre Nasbinals et Aubrac point culminant du plateau. Il fait un temps magnifique, l’air vif pique nos mollets. Marcheurs, nous devenons arpenteurs du monde.

Ce passage s’il fallait donner une appréciation est sans doute le plus impressionnant, le plus époustouflant du voyage (enfin jusqu’à présent, je ne sais pas ce que nous réserve la suite du chemin).

A Aubrac se trouvent les vestiges de l’ancienne dômerie, avec l’église Notre Dame des Pauvres, la tour des anglais et l’ancien hôpital des pauvres. Des cinq cloches ou quatre selon les textes, une seule, « la cloche des perdus » a survécu. Elle sonnait pendant des heures pour ramener les âmes égarées sur le droit chemin, je pense aussi qu’elles ont sauvé plus d’un pèlerin perdu dans le brouillard et les vents glacés des monts Aubrac.

L’intérieur de l’église est d’un dépouillement extrême. Principe d’architecture austère et dépouillée des moines cisterciens, mais aussi je pense prévention des vols dû à une intense fréquentation touristique.

Une grande fresque colorée raconte l’histoire du lieu.
On dit qu’en 1107, Adalard, vicomte flamant échappa à une bande de brigands. Réfugié à Aubrac il fît alors le vœu, s’il parvenait à Saint Jacques, de faire édifier à son retour un monastère hôpital pour les pèlerins afin qu’ils puissent se reposer, se restaurer et recevoir des soins. Adalard est arrivé à Compostelle. Il a tenu sa promesse.

« Dans leur angoisse ils ont crié vers lui. Il les a tiré de la détresse et conduit sur le bon chemin »

A partir d’Aubrac le chemin descend sans discontinuer jusqu’à Saint Chely. Cette partie du chemin tracée dans les sous bois est classée monument historique UNESCO.
Ce chemin magnifiquement ombragé devient un supplice pour mes pauvres pieds. Je poursuis la descente en crabe, afin de limiter la poussée des orteils au bout de la chaussure. Mais le mal est fait : des ampoules se sont formée sous les ongles de mes gros orteils. Je suis de plus en plus convaincue que mes chaussures sont trop petites.

Image tendre : nous retrouvons Cyril et Marie Sophie. Arrêt bébé. Laetitia est sur le dos, nue, posée sur une couverture colorée. Ha ! Les petites cuisses qui gigotent dans le vert du champ !

Gîte communal à Saint Chely. Le gîte est parfait, l’accueil à l’office du tourisme également. Je prends un petit cours de culture local avec Renée, guide bénévole. Au début du siècle dernier, il y a eu une véritable immigration vers Paris. Ceux qui ont réussi sont revenus enrichis et se sont fait construire de belles maisons de maîtres, facilement reconnaissables aujourd’hui : maisons cossues à 2 étages, nombreuses fioritures, crépi. Le reste du village est très typique, pas moins de trois moulins, dont une corderie et une teinturerie. Toitures en lauzes, de grosses écailles percées d’un trou que plus aucun artisan ne fabrique aujourd’hui. La visite avec Renée s’éternise, elle semble oublier que la plupart d’entre nous avons déjà 20 km dans les jambes. Et puis j’ai faim !

Repas pèlerin dans un restaurant local, QG de la jeunesse associative. Rencontre de Camille et Romain, les langues se délient après quelques bières. Comme ils méprisent les visiteurs, les touristes et toute autre forme de « faux pèlerins » ! Nous avons vite compris qu’il y a deux prix au café : un prix touriste et un prix local. Mesure discriminatoire que je conteste. D’après eux il y a 30% de gens corrects, les 70% restants sont des cons. Hormis les récits de soirées bloquées dans les congères de l’Aubrac, authentiques à n’en point douter, j’estime les propos de Romain déplacés. Il pourrait se rappeler que c’est aussi grâce aux touristes que le village survit, et que ce n’est pas l’extension de la maison de retraite qui va apporter du mouvement au village.

3 août, Saint Chely/Espalion, 22 km

Le petit déjeuner a vite été expédié (nous n’avions rien prévu). Expédié aussi le passage chez la boulangère-épicière. Romain en plaisantant hier soir avait suggéré à JM de lui commander une demi carotte et d’un quart de tomate, raillant les touristes radins. JM se lance :
- Vous n’êtes pas obligé de répéter ce que l’on vous dit ! 
La blague ne la fait pas rire du tout et elle expédie le sandwich de JM,
- Voila, 5 €.
Le plus cher casse dalle du parcours, prix touriste garanti.

Finalement le lendemain matin, en reprenant le chemin, c’est JM qui trouve la clef. En fait ces jeunes sont mal dans leur peau. Leur intolérance, car c’est exactement de cela qu’il s’agit, un manque d’ouverture à l’autre, une forme de haine, est l’expression de ce mal être qu’ils projettent sur les autres.

« Ce qui sauve, c’est de faire un pas » Saint Exupéry

Pas grave, la nature resplendit sous la rosée du matin, le village somnole encore sous ses toits de lauzes et Saint Jacques nous a salué quand nous sommes passés devant sa croix sur le ponts des pèlerins. Nous continuons notre descente vers le Lot. Les belles vaches de l’Aubrac ont déjà disparu, le chemin parcourt forêts de hêtres puis de châtaigniers. Ruchers.
Assis sur un gros tronc, nous faisons une pause face à la vallée. Cyril, Anne Sophie et bébé Lætitia nous dépassent : bon chemin !.

La chaleur de la vallée nous prend alors que nous cheminons le long du Lot. Camping sur les rives, baraques à frites, clubs de kanoé kayac, jeunes filles désœuvrées Ephone à la main. Je regrette déjà la fraîcheur de l’Aubrac, mais non, c’est une autre forme de chemin, même si la marche est monotone et fatigante sur le bitume, aïe aïe, mes pauvres pieds, même si comme je le pressentais le mois d’Août n’est pas le mois idéal pour s’affranchir des touristes, c’est MON chemin et je le prends comme il vient.

La chance et le hasard sont avec moi. En cours de route, une publicité annonce un magasin de sports. C’est décidé, une fois la douche prise, je m’achète de nouvelles chaussures.

Ah ! La belle soirée à Espalion ! Finalement c’est agréable de retrouver, le temps d’une soirée, le monde civilisé. Nouvelles chaussures, nouveaux bâtons, marché paysan et la nuit venue, danses folkloriques au son de quatre accordéons et cabrette, sorte de cornemuse locale. Les plus jeunes danseurs ont à peine 5 ans, la joie des uns et des autres communicatives. Fête des moissons, des mariages, de fin d’hiver, générations rassemblées, hommes, femmes, enfants, unis.

« Lève toi et va vers toi-même »

4 août, Espalion/2km avant Golinhac à la ferme Massip, 30 km.

Le chemin ce matin commence par une belle grimpette à travers bois puis chemine jusqu’à Estaing, bourg moyenâgeux rassemblé autour d’un château racheté en 2005 par Valéry Giscard d’Estaing. En face de l’église je prends une photo de la bibliothèque pour pèlerins. "Prenez un livre, pas besoin de le rapporter" dit l’affichette. Celui ou celle qui a écrit cela sait que le marcheur pèlerin va toujours de l’avant.

« Chemine à marcher sur le chemin de Compostelle. A la fin tu verras l’étoile de Saint Jacques l’éclaireur »

La marche est longue et monotone sur le bitume. Et même si les derniers kilomètres se font sur un sentier de forêt, la fatigue nous prend. Soulagement de pouvoir nous arrêter 2 km avant Golinhac, à la ferme Massip. Juste envie d’une douche. Et FAIM. 

Thomas le Suisse partage notre chambre, il ne parle pas bien français. Jeune retraité, il fait son chemin dans la solitude. Ecris chaque soir dans son carnet, passe beaucoup de temps sur son Ephone. Il est parti de Bâle. Il s’excuse :
- Mon français est catastrophal 
Pas tant que cela Thomas. Nous penserons plusieurs fois à toi durant le chemin, jamais nous ne t’avons recroisé.

Je ne voulais pas prendre le repas du soir et bien j’aurais eu tors, d’ailleurs notre hôtesse m’avait prévenue :
- Vous allez le regretter.

Ce soir nous voici 9 à table devant des plats locaux succulents préparés avec soin et plus même, avec amour. Entreprise familiale, grands-parents pour le patrimoine, savoir faire culinaire des grand-mères, fils et belle fille pour l’intendance et l’organisation, petites mains d’enfants pour la mise de table. Qu’elles sont mignonnes ces petites filles et comme elles ont soif d’apprendre. Marie Thé et Françoise les grand-mères s’emploient à leur transmettre le savoir faire, le sens du travail.

Le lendemain en reprenant la marche je m’arrête pour noter le mot qui s’impose à moi suite à cette inoubliable soirée : la transmission. Baignées dans les odeurs, dans les voix des grand mères, les petites apprennent sans s’en rendre compte.

5 Aôut, Ferme Massip/Conques, 23 km

Comme il est beau le chemin vers Conques. Forêts de chênes et de châtaigniers, montées et descentes à travers crêtes et champs. Début des mûres sur les versants les plus ensoleillés.
Soudain, dans un écrin de pentes boisées, apparaît Conques, la « coquille ». Son abbatiale, ses maisons grises en colombage et toits de lauzes, ses rues étroites et pavées artistiquement fleuries. Une consécration d’arriver là, un point culminant du chemin.
Les pèlerins se diluent dans la foule des touristes. Nous gagnons notre hébergement au monastère des chanoines de Prémontré.

Exposition dans l’Abbaye de l’Association Seuil : http://assoseuil.org
La marche est une remise en ordre du chaos intérieur, elle n’élimine pas la source de la tension, mais elle la met à distance. Elle éloigne d’une histoire trop figée en remettant justement son existence en mouvement. La marche est un remède au sentiment d’être à l’écart du monde. Et il faut parfois accomplir un long détour pour retrouver son chemin.

Bernard Ollivier, auteur de Longue marche : à pied de la Méditerranée jusqu’en Chine par la route de la soie, Phébus, 3 volumes.

Je connais cet écrivain et j’ai lu ses livres. Encore une coïncidence. La marche ou la prison, pour ces jeunes le choix est abyssal. Car qui n’a jamais marché sur le chemin ne peut imaginer la réalité ni l’état psychologique et physique ressenti. Je pense à l’accompagnateur aussi qui fait un double travail, celui de marcher sur le chemin et celui de présence à l’autre. Que se passe-t-il si l’accompagnateur craque et ne peut continuer ?

Moment intense le soir après la présentation du fronton par un frère qui se met ensuite à l’orgue et joue pendant près de deux heures. Intense moment de recueillement, d’absorption. Nous marchons sur les pas des pèlerins des siècles en arrière, qui ont levé les yeux vers les mêmes statues, prié ou pas (je ne prie pas mais je ressens), expérimenté/partagé ce même moment de ferveur.
Humains et si fragiles. Humains et si puissants à la fois, que nous avons inventé Dieu...

Tout est parfaitement organisé à l’accueil pèlerins de Conques. Des centaines de marcheurs passent chaque jour, dînent, petit déjeunent et se lancent sur le chemin. Marcheur isolé, groupes, familles, ânes... Tout le monde est accueilli. Il n’y a rien à redire.

Nous dormons dans le dortoir numéro 1, une rumeur court que ce même dortoir est suspecté d’abriter des punaises de lit. Rumeur ou pas, les mesures d’hygiène sont renforcées à l’accueil.

5H30. Il fait encore nuit dehors et dans le dortoir les habituels ronfleurs s’en donnent à cœur joie. Je fais signe à JM qui dort en dessous de moi.
- On se lève ?
Il bondit hors du lit, il n’attendait que mon signal.
« On ne peut pas asservir l’homme qui marche » Henri Vincenot

6 août, Conques/Livinhac le Haut, 24 km

Beau chemin sur les crêtes après une montée matinale bien raide, histoire de se mettre en jambes dès la levée du lit. Conques disparaît dans son écrin, aussi vite que nous l’avions découvert hier en arrivant. La coquille se referme, le chemin reprend, on ne s’arrêtera jamais !

Au bout de 5 heures de marche presque ininterrompue, la route bitumée descend vers Decazzville. Aie aie j’ai les pieds qui chauffent, et faim, rien à manger. Recherche urgente de carburant. Au menu, melon, taboulé, pâté et une bonne bouteille de rosé.

Pause dans l’abri pour pèlerins dressé au croisement du chemin vers Livinhac. Rencontre de Christian, 74 ans, cheveu gris et les joues creuses, original érudit. Il sait tout et semble avoir véçu 1000 vies. Se déplace à vélo, se nourrit de trois fois rien, boit du mauvais vin blanc. Je pense qu’il ne fabule pas, ce qu’il raconte est vrai. Moment heureux, nous restons presque 2 heures en sa compagnie. Il salue chaque pèlerin qui passe d’un :
- Bonjour pèlerin, ici toilettes modernes et eau potable !

Arrivée à Livinhac. Le hasard nous fait retrouver le Polonais, un paquet de pâtes et de sauce Buitoni sous le bras, il loge au camping. Deux phrases et pas plus, il ne parle pas le français, nous nous reverrons sans doute, au hasard du chemin. Je l’appelle l’homme insaisissable. Vous le rencontrez, il montre une joie d’échanger avec vous, vous le croisez dans la rue, il passe devant vous sans vous dire un mot. Tiens je me rends compte que je ne connais même pas son prénom. Pour nous tous il est « le Polonais ».

Au gîte « La Belle Vita » à Livinhac, la vie n’est pas si belle que cela. L’esprit se veut bio, naturel, mais franchement c’est exagéré. Draps lavé bio, une seule douche pour tous et attention au rideau, il faut bien le mettre à l’intérieur. La liste des consignes n’en finit pas et le périmètre de sérénité se rétrécit. Comment ai-je fait ? Voila Andrea qui frappe à la porte de la salle de bain, il hurle, furieux il faut arrêter tout de suite ! Ouvrez !
Qu’ai-je donc fait ? L’eau, le rideau de douche ! J’ai à peine le temps de m’enrouler dans ma serviette qu’il se rue dans la salle de bain, ouvre la trappe, vérifie l’état de la catastrophe pressentie. Mais rien de grave, pas d’inondation, pas de plafond qui s’effondre sur la cuisine et ses placards remplis des réserves de nourriture.

Andréa revient vers moi quelques minutes plus tard et s’excuse. Il a suréagit, il avoue être à bout de nerf. 5 ans qu’il travaille d’ arrache pied et sans vacances. Bon, l’esprit bio ne doit pas empêcher de vivre.

Délicieuses pâtes à la tomate fraîche, mozzarella, basilic, partagées avec 3 familles parisiennes démocrates chrétiennes qui font le chemin accompagnés de leur 5 enfants. Soirée marrante, Les enfants ne manquent pas d’à-propos. Nous partageons le dortoir avec eux. Ce soir pas de ronflement mais des petits bruits de rêves d’enfants et de succion...

7 aôut Livinhac/Figeac, 25 km

Et nous voici de retour à Figeac, trois ans plus tard. C’est ici que nous avons commencé à marcher sur le chemin, en parcourant la variante vers Rocamadour. Notre première longue marche : 5 jours ! Nous allons d’ailleurs à l’office du tourisme dans l’espoir de retrouver celle qui nous a lancés sur le chemin, Nadine, une marcheuse elle aussi. Mais Nadine est en congé et c’est en somme en ce dimanche d’été toute la ville qui s’abandonne à une douce léthargie. Rues vides, boutiques fermées, très peu de touristes. Nous trouverons néanmoins un excellent restaurant sous les halles du marché (salade de gésier, cuisse de canard confite, vin local).

Tous les hébergements affichaient complet dimanche, Le seul gîte encore disponible se trouve à 15 minutes à pieds du centre. Comme si nous n’avions pas assez marché... J’ai hâte de faire connaissance avec Antoine le pèlerin, propriétaire du gîte qui porte le même nom.

Pendant la marche il nous arrive souvent d’évoquer les vrais et faux pèlerins. Les touristes, les randonneurs, les sportifs ne sont pas à nos yeux des pèlerins. Nous devenons puristes et un peu sectaires, j’en conviens.

Notre observation touche aussi les vrais et faux hospitaliers. Il y a ceux qui ont fait le chemin et qui, nourris de ce qu’ils ont appris ouvrent un gîte et en transmette l’esprit. Il y a ceux qui ont fait ou pas le chemin et qui l’utilisent à des fins commerciales. Antoine est dans ce cas. Septuagénaire joyeux, belle barbe blanche, il m’accueille en me caressant la joue (tout juste s’il ne m’appelle pas ma chérie). Lui et sa femme ont fait le chemin, une fois. De retour et à la retraite, ils ont décidé ensemble, ils font tout ensemble, d’ouvrir ce gîte. Investissement, construction, aménagement. Le panel complet, chambres à 2 lits, 3 lits, 4 lits, dortoirs. Et sanitaires appropriés et grande salle à manger avec cuisine équipée.

L’affaire marche bien et le couple se montre accueillant. Mais quelque chose coince : 18€ la chambre à trois lit, la plus chère jamais payée. 6€ le petit dej. Le dortoir indisponible est réservé alors qu’au téléphone Antoine m’avait dit que les premiers arrivés s’installaient sans réservation. Nous étions parmi les premiers. Quant aux renseignements pour les étapes suivantes, il utilise la même brochure que celle obtenue cet après midi à l’office du tourisme.

Voila, c’est un petit profit. Antoine n’a pas encore de terminal carte bleue. Pour l’instant il se contente de vendre son miel.

8 août, Figeac, Ferme d’Ussac, 5 km avant Cajarc

« Je voudrais te transmettre le frisson des départs et l’allégresse des matins silencieux »

Nous sommes partis rapidement du gîte et du coup nous n’avons pas pris le temps de faire les courses pour midi à Figeac. Nous ne trouverons rien en route.

Gros tracteur en bordure du chemin devant une maison isolée, rencontre de Serge, sec et édenté :
- Tu sens le bois, toi, (JM)
- Le bois ? Un peu la paille, un peu la vache, un peu le bois... Et pas la femme ! (Rires)

Après 3 heures de bitume, nous retrouvons enfin la forêt et les sentiers bordés de murs de pierres sèches. Premiers chants de cigales. Entrée dans les Causses du Quercy.
Rien d’autre. Pas de source, pas de village, les croix même ont disparu.

Le paysage continu à se dénuder, à s’assécher. Les forêts perdent en densité, je fais provision de baies de genièvre. Les plateaux calcaires abritent pelouses sèches et landes calcicoles. Marcher, avancer, le chemin file droit et il fait chaud. Cinq kilomètres avant Cajarc nous bifurquons sur la droite. Notre hôte me l’avait bien expliqué par téléphone, le parcours pour rejoindre le gîte est bien fléché, il suffit de suivre les coquilles. Mais pas seulement, messages humoristiques, téléphones abandonnés, miroir pour se regarder en face, nous ne cessons d’être interpellés, comme s’il fallait que nous nous dépouillions encore plus, avant d’arriver à bon port, au bout du monde !

La ferme est magnifique, en pierre taillée, restaurée avec goût. Nous sommes accueillis par Dominique et Sylvie. Sylvie est un peu froide mais peut être est-ce une simple manière de se protéger. Leur petite fille joue dans un bac d’eau à l’abri d’un parasol.
Douche et découverte du domaine, des centaines de pieds de tomates, un jardin d’Eden, des cochons en liberté, un vie de soleil et de labeur qui porte ses fruits. Délicieux repas paysan, (je me ressers 3 fois des tomates, 10 variétés différentes), pâté local, riz au safran, saucisses maison, fromage de chèvre, glace à la vanille parfumé au sirop de pissenlit.

Voilà c’est cela le chemin, des rencontres sans cesse renouvelées, des découvertes gustatives. Se faire du bien en somme, dans la relation et au corps, si important pour continuer à avancer, pour durer. La marche est endurance, notre corps notre véhicule. J’apprends à le ménager, le soigner, l’aimer.

Pourquoi partir ?
Parce que la route est là. Mélange de découverte, d’effort consenti, de désir de rencontre, de simplicité retrouvée, de proximité avec la nature.

Edouard Cortes, L’esprit du chemin Edition Artaud.

9 aôut, Ferme d’Ussac/Cajarc/Limogne sur Quercy, 28km (23+5)

Le chemin se poursuit dans les Causses, les murs de pierre sèche s’effondrent et ne sont pas réparés, les lavoirs sans eau, les clapiers vides, les rares maisons fermées. Le chemin traverse des forêts de chênes pubescents, adaptés à l’aridité du sol qui ne retient pas l’eau. Pas vu d’animaux, pas même un troupeau de brebis à lunettes (on les appelle ainsi à cause du tour de leur yeux de couleur noire), mon regard inquisiteur ne rencontre que quelques papillons.

On ne croise vraiment personne par ici, même les pèlerins et marcheurs se sont évaporés !

On nous avait dit de faire nos provisions de nourriture à Cajarc car "vous ne trouverez rien à Limogne", et bien nous nous sommes chargés pour rien car il y a absolument tout ce qu’il faut dans ce village. Supermarché, cafés, pharmacie, boutique gourmande, office du tourisme et même une quincaillerie.
Ambiance un peu zone, jeunes scotchés au bistro, personnes âgés au regard éteint, chez la boulangère qui se plaint d’acouphènes, les tartelettes se dessèchent.

Le gîte communal une fois encore est parfait. Nous sommes seulement cinq ce soir, occasion de partager le dîner avec Madeleine et André un couple de haut savoyards bien sympathiques. Elle, comme une petite fille s’étonne de tout, furette, photographie. Lui, pragmatique et raisonnable rétabli l’équilibre en râlant gentiment. C’est un couple fusionnel. qui se chamaille en permanence.

10 aôut, gîte Le mas Poudaly à Mas de Vers, 22 km

Je me rends compte que je n’écris qu’une fois arrivé au gîte. Les gîtes sont mes encrages. En chemin ce n’est pas possible. Car la marche est instantanée et l’écriture décalage par la forme même que prend le récit. Ou bien alors il faudrait juste décrire, ou m’enregistrer en train de parler, mais ce serait un autre chemin, un autre projet. Mon objectif ici est de me débarrasser de toute scorie, de vivre pleinement l’instant présent.

Peu d’hébergement dans ces Causses désertiques. De ce fait, nous nous retrouvons dans le mêmes gîtes, pèlerins et randonneurs qui depuis une semaine cheminons au départ du Puy ou de Conques.
Manu nous accueille et nous offre le traditionnel verre d’eau fraîche avec sirop. Nous serons presque trente à table ce soir. Nos hôtes mangent avec nous, affables et très à l’aise. Elsa la trentaine passée répond à nos questions d’une voix assurée. Parfaitement organisée (elle est seule en cuisine) elle s’avère une redoutable femme d’affaire. Tel un troupeau nous allons régler notre demi pension avec notre carte de crédit, recevoir notre tampon sur le crédencial, commander notre sandwich du lendemain midi. Le petit déjeuner sera servi en libre service, "vous trouverez votre sandwich dans le frigo à votre nom" a dit Elsa au moment du diner.

Nous somme déçus par le dîner. Mais le couchage est agréable, la maison restaurée avec goût. Les liens entre nous se resserrent, les personnalité se révèlent un peu. Un trio Jacky, Babeth, Vincent se forme, JM se tourne vers un couple d’allemands en marche malgré les malheurs. Andrew le canadien lunaire, Lisa jeune étudiante et d’autres dont je ne connais pas le prénom s’isolent, un livre à la main. Chacun récupère, seul ou en compagnie.

« Le vrai vagabond est celui qui évite les chemins tracés » Robert Sabatier

11 Août, Le Mas de Vers/Cahors/Les Mathieux (5km plus loin), 17km

Levés à 6 heures, l’habitude est prise. A 7 heures nous sommes en marche. Ciel entièrement dégagé, air vif. Je glisse mes bâtons sous mes bras afin de mettre mes mains dans les poches, j’ai le bout des doigts gelés ! La marche est facile dans les Causses, le même paysage défile, chemins droits tracés dans les forêts de chênes pubescents, murets de pierres sèches parfois recouverts de mousse, maisons isolées, cazelles et abreuvoirs restaurés.

L’étape d’aujourd’hui est confortable, 17 km jusqu’au gîte, 12 km pour atteindre Cahors. J’ai hâte de découvrir cette ville. Une longue halte est prévue. Le chemin est aussi plaisir culturel.

Belle arrivée par le haut qui permet d’appréhender la ville moyenâgeuse, nichée dans la boucle du Lot, accessible par des ponts. On aperçoit le loin la cathédrale Saint Étienne avec ses deux coupoles. Surprise, au pont de l’octroi, un accueil pèlerin est installé. De gentilles dames nous offrent un café, un tampon dans mon crédential et une bonne info : l’office du tourisme peut garder nos sacs, ainsi nous pourrons découvrir Cahors en toute légèreté.

Restaurants et cafés rivalisent auprès des touristes mais nous préférons manger sur un banc au bord du Lot, melon et rosé frais, pieds nus au soleil, tels des vagabonds.
La cathédrale ressemble a une forteresse avec son fronton, à l’intérieur les vitraux contemporains de Gérard Collin-Thiébaut et le cloître. Instant de poésie quand une petite fille blonde, vêtue de rouge, cueille dans le jardin secret, du bout des doigts, une herbe gracile.

Nous retrouvons le Polonais à l’office du tourisme, encore plus maigre, le visage inquiet. Il lance : tique ! Il a été piqué et suit un traitement antibiotique qui l’oblige au repos. Grâce à son traducteur Translator, il nous fait comprendre qu’il risque d’être contraint à abandonner. Ha ! Pas de chance... Mais bonne chance ! Gardons confiance en notre bonne étoile.

« Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route »

Jack Kerouc. Je lui devais bien cela, j’ai déjà pensé à lui et aux clochards célestes quand nous mangions notre melon, heureux et libres sur notre banc.

Il a bien fallu repartir de Cahors, remettre le sac sur le dos, traverser le pont, trouver le petit diable collé à la muraille dans le coin gauche de la tour et puis affronter la montée, en fin de journée. Oui les 5 km pour atteindre le gîte des Mathieux nous ont paru interminables. Et cette fois ci nous sommes parmi les derniers à arriver, 18h 45, juste le temps de prendre une douche. Heureusement, l’hospitalière recule l’heure du dîner à 19h30.

Bel esprit hospitalier de ces femmes âgées, calmes, parfaitement organisées qui font tourner le gîte créé par Hervé Dubois, fondateur également de l’Association « Le chemin pour tous », Cheminer quand on est handicapé.

Je me demande comment serait la vie de ces femmes si elles n’avaient pas trouvé cet endroit, reçu ce salaire, endossé cette mission. Je vois parfois en ville des femme seules, décolorées par l’ennui. Ici, elles sont des maîtresses femmes. Le patron leur donne carte blanche. Elles existent et grâce à elles le gîte et les affaires du fondateur tournent. Une équipe gagnant-gagnant.

Familles africaines et mamans sont installées dehors non loin des chambres, certaines se font tresser, elles parlent et rient à gorge déployée.
- Nous sommes 14 dans notre chambre ! Me dit l’une d’elle, vous avez l’air fatiguée.
Les garçons jouent au foot, nous arrivons trop tard pour la piscine. Ah ! l’ambiance est bien différente des autres gîtes et je me surprends à avoir envie de faire une remarque. Les pèlerins aiment le silence, ces enfants sont un peu bruyants non ? Et le soir à quelle heure se couchent-ils ? 23 heures ? A 21h certains pèlerins sont déjà au lit.

Leçon de vie donnée le soir après le dîner. Nous sommes dans le salon et les familles africaines nous rejoignent, habituées à jouer à des jeux de société. Une fillette d’une dizaine d’années ne cesse de me poser des questions, me tutoyant naturellement. J’aime cet échange. Les mamans et les éducatrices engagent la conversation, nous proposent des bonbons. Belle soirée, c’est cela aussi le chemin, mixité, acceptation de l’autre. Nous nous couchons avant eux, mais le lendemain nous seront levés les premiers.

12 Aôut, Les Mathieux/Montcuq, 27 km 

« J’ai cessé de me désirer ailleurs »

Cette phrase est pour moi. Je la trouve sur le mur des toilettes de l’épicerie restaurant à Labastide Marnhac quelques kilomètres après le gîte des Mathieux et la recopie dans mon carnet.
J’achète mon repas de midi : 1 boite de lentilles cuisinées, 2 tomates, 2 brugnons. Le tout pour 2€70. Sobriété heureuse, nous mangerons mieux ce soir.

L’hospitalité ne s’apprend pas, elle vient du cœur. Ces deux là, Jean Pierre et Gisèle donnent sans s’en rendre compte. Ils sont comme cela. S’excusent de ne pas avoir servi l’apéritif « comme habitude » ; s’excusent d’avoir oublié qu’il y avait si on le souhaitait une marmite de soupe dans le frigo. Jean-Pierre me rattrape le lendemain, en voiture (comment donc a-t-il fait pour nous retrouver sur les chemins ?) parce que j’ai oublié un sac en tissu et 3 tomates.

Et aussi savoir dire non. Dire non au gîte le Soleillou, parce que l’accueil ne nous plaît pas « servez vous à boire », parce que ce qui avait été convenu n’est pas maintenu. Dire non parce que l’on ne se sent pas respectés, parce que l’ambiance est malsaine. Dire non et en entraîner d’autres, ceux qui n’osaient pas.

Dire non et grâce à cela faire cette magnifique rencontre, Jean Pierre et Gisèle, couple d’anciens agriculteurs qui n’avaient pas prévu de prendre des pèlerins ce soir parce que voila, c’est la fête au village et ils se sont inscrits à un concours de belote.

Jean Pierre est venu nous chercher en Picasso. Le gîte se trouve à 4 km de Montcuq.
Alors pas d’apéro et pas de soupe mais des tomates, des haricots du jardin et une bouteille de vin posée sur la table sans que l’on ai rien demandé. Une qualité d’échange qui vaut mille repas.

Nous nous installons et cuisinons comme si nous étions chez nous. La cuisine est immense et sent le feu. Elle est équipée en son centre d’une table pour au moins 20 personnes. Une horloge sonne chaque demi heure, (le même son exactement que chez mes grands-parents). La cheminée est si grande qu’un banc a été installé dans l’âtre.
- Vous êtes les patrons , dit Jean Pierre en partant.
Ecrivant cela je souris. Il manque juste l’accent.

Avant de partir, Gisèle a préparé les bols du petit déjeuner et les couverts. Le couloir des chambres se poursuit dans l’enfilade de la cuisine. Il y a trois chambres seulement. Le première et la troisième sont réservées aux hôtes, eux dorment dans celle du milieu. Je comprends alors que nous vivons chez eux, avec eux.
- Fermez juste les volets de la cuisine avant de vous coucher, dit Gisèle en partant.
Toujours cette attention à l’autre, elle pense à ne pas faire de bruit afin de ne pas nous réveiller. Et en effet, nous ne les entendrons pas rentrer, à 1 heure du matin.

13 août, Montcuq/Lauzerte, 14 km

Belle route ombragée. Nous sommes partis tôt et marchons paisiblement. 14 km seulement, l’étape est luxueuse. Je n’ai pas froid aux doigts ce matin, l’air est déjà sec et l’ombre douce à défaut d’être fraîche. Longue pause sous les chênes, le village de Lauzerte se distingue à l’horizon, sur son promontoire. A l’origine, la colline de Lauzerte était un oppidum gaulois. Son nom actuel vient du latin « lucerna », lampe. Lauzerte, c’est la lumière qui se voit de loin.

Champs de tournesols, certains à visages rieurs

Une fois encore les marcheurs expriment leur fantaisie. L’humour et la créativité ne manquent pas tout au long du chemin. Tiens je pourrais appeler ce texte « fantaisie du chemin ».
Melons dans une cagette, déposés à la sortie d’un bois. Une pancarte : servez -vous ! Un cageot pour les déchets, une boîte percée d’un trou pour laisser une pièce, si l’on veut, on est pas obligé. Je soulève la boîte, elle est pleine, j’imagine qu’elle n’est jamais vidée. Peut être un jour servira-t-elle a un pèlerin dépourvu d’argent.

Plus loin, c’est un point d’eau orné de petites figurines de pèlerins découpées dans la ferraille. Invitation à s’arrêter pour faire le plein d’eau fraîche ou se reposer sur un petit banc rustique.

« C’est en donnant que l’on reçoit ; c’est en s’oubliant que l’on trouve » Saint François.

Arrivée vers 13 heure au gîte des Figuiers. Il est trop tôt pour s’installer. Nous pic niquons sous la tonnelle. Discussion avec Andrew, le jeune canadien, parti jusqu’à Saint Jean Pied de Port. Il raconte, il est enseignant, la marche pour lui est une thérapie. Il marche pour évacuer les problèmes avec ses parents, l’enfer de lui même, la dépression. C’est un jeune homme bien en chair au visage lunaire. Il marche seul, il rayonne et semble si heureux...

Le gîte des Figuiers est tenu par d’authentiques hospitaliers. Deux couples en retraite, quelques amis, deux salariés. L’accueil se dit « paysan ». Nous mangeons et buvons de bon appétit. Le soir discussion avec Bernadette : ils se demandent s’ils ne vont pas lâcher le gîte tant leurs hôtes les déçoivent. Eux ont fait le chemin et savent ce qu’attend un pèlerin. Un accueil simple, un bon repas, un échange vrai, un bon lit.
- Mais vous n’imaginez pas, on nous vole les serviettes, on nous demande toujours plus, vous ne pouvez pas imaginer...

Eux discrets, préfèrent ne pas entrer dans les détails. S’il vous plaît Bernadette, Michel et les autres, tenez bons, nous avons besoin de gens comme vous.

14 Août, Lauzerte/Moissac, 26 km

« Le crottin de l’âne que l’on ne voit jamais ». Depuis Conques, cet âne invisible nous accompagne. Lui et son (ses) compagnons de marche doivent avoir un ou deux jours d’avance sur nous. Nous ne les verrons jamais. Plusieurs fois le crottin nous a indiqué le chemin.

Nous quittons Lauzerte alors que le soleil se lève sur la colline.

Champs de tournesols à perte de vue, grands bassins d’arrosage, fermes isolées. Nous cheminons dans le fraîcheur du matin. Partis tôt, le thermomètre prévoit 36 degrés, l’étape sera longue.

Pause sous un mûrier, ombre épaisse, feuilles en forme de cœur et fruits à point. Comment les décrire ? En forme de petite crotte noire, oui, rien de plus poétique ne me vient.
Cheminant dans la plaine, la température monte, envie de s’arrêter pour la pause de midi. Recherche d’ombre, d’un arbre, d’une église. Tiens le voilà notre endroit, à l’ombre devant cette chapelle, deux chaises ont été déposées. Elles nous attendaient.

Marche monotone jusqu’à Moissac qui finit par 6km de bitume, sous un soleil de plomb. Personne dans les rues, à peine quelques touristes autour de l’abbatiale. Mais d’abord trouver le gîte, déposer les sacs, prendre une douche, laisser reposer les pieds.

Accueil tendu chez Béatrice, une mise ne scène inutile, une organisation rigide. Tout se paie ici, et les pèlerins que nous sommes n’en demandent pas tant. La simplicité et la générosité que nous avons appréciées le jour passé ne sont de mise. Quant au dîner à quatre, il a failli dégénérer. Dommage, c’était mon dernier jour, ce soir je prends le train de nuit pour rentrer, départ 21h52.

JM m’accompagne sur les quais, lui continue le chemin jusqu’à Roncevaux, peut être même Compostelle si sa résistance le permet. 21H 50, un train arrive sur le quai opposé. Curieux, aucun autre train n’est annoncé... Mon sang ne fait qu’un tour, nous sommes du mauvais côté ! Je me précipite pour faire signe au conducteur de m’attendre, JM suit avec mon sac. J’ai failli rater mon train.

Train de nuit pour Paris. Sièges inclinés, impossible de dormir. Mais cela m’est bien, égal.

15 août, Paris/Thionville

6 heures. Je regarde le jour se lever à travers la vitre. Je ne ressens rien car la vitre dresse un mur étanche entre la nature et moi.

6h40 Paris, gare d’Austerlitz. La fraîcheur me saisit. Je remets mes chaussures et je marche jusqu’à la gare de l’est. La ville est déserte. Je croise quelques clochards, quelques joggeurs et beaucoup de policiers.
Ultréïa ! Le chemin continue à Paris.

Une fois arrivée chez moi, la question tombe :
- Mais qu’est-ce que je fais ici ?
Le chat, câlin et compatissant me fait des bisous du bout de son nez froid et mordille mon stylo. Il ronronne, content que je soie rentrée.
Je vide mon sac et entasse mes vêtements, des frasques de vagabonds qui sentent la terre et la sueur.

Je m’interdis d’allumer la radio. Je conserve ce silence, ce bien être qui s’est installé au fond de moi.

La nuit, je vis une expérience « christique ». Je suis réveillée par la joie de me sentir vivante. Je me réveille 6, 8 fois chaque nuit, envahie par la joie. Cet état va durer dix jours.

Je me dis alors que je vais essayer de garder l’esprit du chemin. Continuer à cheminer, même en étant à l’arrêt. Je me couche tôt à cause de la fatigue (elle se révèle), je me lève à 6 heures, alors que le jour pointe.

Je suis portée par cette allégresse qui nous a poussé chaque matin à avancer, à commencer une nouvelle journée de marche, à explorer un chemin nouveau, à rencontrer l’autre connu ou inconnu. Oui conserver cette acuité au bonheur, à l’écoute, à la joie.
Rester dans la vacance de ce qui peut arriver.

Sur la porte d’entrée, j’ai écrit ces mots : Repartir sur le chemin. Je lis cette phrase chaque fois que je sors ou passe dans le couloir, elle agit sur moi comme un mantra.

« Si l’amour n’est pas possible entre les hommes, qu’il y ait au moins amour entre les hommes et Dieu ».
Jack Kerouac, Les anges vagabonds.